Mercier, Critériologie {i'" édit.^, p
crilique.
d'aisance et de facilité pour cette découverte ; tenant déjà les deux bouts de la chaîne, il me sera plus facile de concevoir quel doit en être le milieu. Si, au contraire, je ne tiens pas encore les deux bouts de la chaîne, le tâtonnement sera encore plus long, mais le travail sera le même. Ayant déjà les deux notions d'âme et d'immortalité, la question de leur rapprochement se fera tôt ou tard dans mon esprit ; et une fois la question posée, la découverte du moyen terme sera la même que dans le premier cas, et exigera le même effort, l'effort pénible de l'invention. Mais le plus ou moins de facilité ou de difficulté à le produire n'en saurait changer la nature ; c'est une question de degré et non d'essence.
Que si la nature raisonnable de l'homme esl capable de découvrir la démonstration d'une vérité, elle est aussi capable de découvrir cette vérité : on ne saurait accorder la première puissance sans la seconde, puisqu'au fond elles sont identiques.
Le traditionalisme prétendu mitigé ne l'est donc pas Fidéisme. eucorc suflisamment,pu isqu'il couservc tout le virusdu principe fîdéiste. Nous ne nierons pas cependant qu'il ne contienne, comme presque tous les systèmes faux, une « âme de vérité », sur rinsuffisance native de la nature humaine. Nous avons déjà eu occasion de le dire, et c'est bien le lieu de répéter ici : quoique la raison soit douée du pouvoir naturel de connaître les vérités nécessaires à sa fin naturelle, cependant, en fait, au moins depuis la chute originelle, l'exercice de ce pouvoir est entouré de tels obstacles pour la majorité des hommes, que le résultat en serait généralement insuffisant, sans l'aide de l'éducation sociale et religieuse, qui demeure la voie la plus rapide et la plus sûre, la voie ordinaire pour atteindre nos destinées.
Il faut donc reconnaître à la fois la puissance radicale de la raison, et son insuffisance de fait. La première
Vdme de vérité du
qui est démontrée par la philosophie, doit être maintenue contre les fidéistes; la seconde, que l'histoire de l'humanité et de ses lamentables défaillances ne démontre pas moins éloquemmenl, doit être également soutenue contre les rationalistes.
L'homme ne peut se suffire que théoriquement ; en fait, il est largement tributaire de la société et de la religion ; il est nécessai'iremeni un animal e7iseigné .Du reste, la puissance radicale de la raison et son besoin d'enseignement, loin de s'opposer se complètent harmonieusement. Sa dépendance et sa sujétion naturelles tempèrent le légitime orgueil de sa royauté sur la nature, et l'invitent à la modestie qui lui convient : s'il est roi, il est aussi sujet.
Cette âme de vérité, qui se cache au fond du fidéisme, *" Le
Newma-
nous explique pourquoi nous le voyons sans cesse, msme. comme le Phénix, renaître de ses cendres, sous des formes toujours différentes, puisqu'aucune d'elles ne parvient à satisfaire l'esprit, en sorte que si les systèmes fidéistes sont éphémères, le fidéisme lui-même semble tenace et persistant.
Nous en avons aujourd'hui un exemple frappant dans ce renouveau d'anti-intellectualisme qui se réclame * de Newman ou Newmanisme, devenu subitement à la mode en France, depuis qu'il a récemment franchi le détroit. Il y a trouvé le terrain tout préparé par le subjectivisme kantien. Le fossé imaginaire creusé entre la pensée et le réel ayant jeté dans une impasse sans issue le problème de la certitude, il ne restait plus qu'un moyen désespéré pour en sortir : faire abdiquer la raison au profit de la foi, et se jeter dans les bras d'un nouveau fidéisme.
1. Nous tenons à déclarer que nos critiques ne s'adresseront qu'au système de Newman, tel qu'il nous est présenté par les Nevvmanisans les plus autorisés.
raison.
Son Irait commun avec les systèmes précédents, c'est qu'il fait reposer la raison sur la foi et non la foi sur la raison, et qu'il s'applique à l'élimination de tout argument certain dans la genèse et la justification de la foi. Il se heurte donc aux mêmes difficultés et aux mêmes contradictions que les trois systèmes classiques, et se trouve condamné par les mômes vices fondamentaux.
Cependant il tient à justifier la foi chrétienne, à faire la preuve, — au moins une certaine preuve, — de la foi, et c'est ici toute Toriginalité du système. Son atii- 11 est clair qu'il ne prétend plus justifier la foi par la vers h raison. Pour JNewman, la raison est Tennemi-né de la foi, ou à peu près. Elle est l'arsenal inépuisable des difficultés contre la foi, et n'est guère bonne qu'à détruire elle-même ses propres objections. « La raison, nous ditil, est un fruit de la chute. On ne la retrouve pas dans le Paradis terrestre, ni chez les enfants. C'est tout au plus si l'Eglise la tolère \ »
Lorsqu'il développe des arguments rationnels ou historiques de la foi, il affecte de n'y attacher aucune valeur probante; ce ne sont à ses yeux que des « occasions » ou des prétextes à l'acte de foi, lequel reste indifférent à toute espèce de preuve rationnelle. « Croyez d'abord, dit Newman, les preuves viendront après... Les preuves sont bien plus la récompense que le fondement de la foi... Elles persuadent ceux qui sont déjà persuadés. . . Elles fortifient l'adhésion du croyant mais ne la changent pas... Les miracles (de Notre-Seigneur) ne sont pas les preuves, mais les objets de la foi ^ »
Bien plus, il est impossible, d'après Newman, de prouver l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, ou
l.Cité par Brémond, Newman, Psychologie de la foi,p. 66. — .\ewman était nominaliste : comme Stuart Alill, il niait le caractère universel de l'idée et la valeur absolue des principes de la raison.