‹ La crise de la certitudeChapitre 81 sur 104 · Cité par Brémond, Ibid., p · texte numérisé non relu

Cité par Brémond, Ibid., p

les autres fondements spiritualistes de la foi chrétienne. La raison ne peut en fournir que des probabilités plus ou moins sérieuses et toujours contredites par des probabilités contraires ;tout au plus, des présomptions si peu solides en elles-mêmes et si troublantes, qu'Huxley se faisait fort de tirer des œuvres de Newman, et surtout des Discours d'Oxford, University Sermons, tout un « manuel d'incrédulité ».

Or, comme l'a récemment observé un fin critique : critique. « Cette attitude boudeuse et défiante vis-à-vis de la raison est vraiment indéfendable. D'abord, elle s'appuie trop sur ce postulat implicite que la foi ne saurait se justifier au grand jour ; l'irrationalité de la croyance tient de trop près à l'irrationalité de son objet. Or, ce postulat est celui de toutes les philosophies anti-chrétiennes et anti-religieuses, qui, réservant la foi pour les '.(■ mineurs », les enfants et les femmes, les professionnels du sentiment, veulent l'interdire par là aux esprits virils, cantonnés dans le rationnel. C'est s'incliner devant ces mauvaises querelles, et c'est à peu près blasphémer la foi i. »

Les raisons rationnelles étant éliminées, comme im- sa puissantes, il ne reste plus à Newman, pour justifier '^T'foi*^ la foi, que des raisons irrationnelles, des raisons de sen- ^*^"^'*' liment. Mais tout d'abord, nous a-t-il dit, il faut commencer par croire, la justification ne viendra que plus tard, et seulement par la pratique de la foi. Il faut commencer par faire actuellement crédit à la foi de ces justifications futures et croire aveuglément, par un acte de bonne volonté. C'est ce qu'on a fort bien appelé un « coup d'état » de la volonté aveuglant l'intelligence et lui im-

1. Baudin, La Philosophie de la Foi chez Newman, Revue de Philosophie, i'^ septembre 1906. — Cf. juin, juillet, octobre: quatre articles fort remarquables. — Cf. Etudes, 20 décembre 1906 et 5 janvier 190", deux articles du P. de Grandmaison.

posant de croire, quand même, sans motif intellectuel sulfisant. Mais un tel coup de force est-il vraiment raisonnable? Il est clair que non, et Newman semble bien vouloir s'en excuser, en nous montrant que cette <( foi du charbonnier », si elle n'est pas un idéal, est du moins une nécessité à laquelle il faut savoir se résigner. La foi aveugle, nous dit-il, est un fait psychologique, qu'il a expérimenté dans sa propre conscience, que l'analyse des états d'âme des premierschrétiensetde tous les saints à travers les siècles, constate également. C'est donc un fait universel qui s'impose, comme tous les faits.

Critique. Mais en relisant les descriptions psychologiques si pénétrantes et si délicates de ce merveilleux artiste, de ce séduisant génie qu'est Newman, on se prend à douter que son analyse soit vraiment complète et son tableau tout à fait achevé. Il semble n'avoir observé et décrit que la foi des simples, ou celle des esprits distingués, comme lui, qui se contentent — ou croient se contenter — de la foi des simples, oubliant d'analyser la foi éclairée des théologiens et des philosophes, de^s Augustin et des Thomas d'Aquin, des Descartes et des Leibnitz. Jamais nous ne lui voyons décrire la foi de nos grands docteurs, pai' un parti pris que nous croyons inconscient. S'il avait fait cette analyse, il aurait facilement découvert, à côté et au-dessus des mobiles irrationnels et purement sensibles de leur foi, les motifs intellectuels qui les illuminent et les contrôlent.

Bien plus, jusque dans la foi implicite des simples, il a omis, ou n'a pas mis en relief, un caractère d'ordre rationnel que l'on y rencontre toujours et qui nous paraît capital. Ces simples, qui se sentent incompétents dans les recherches scientifiques, s'enrapportent toutnaturellement, pour croire, au témoignage des gens compétents ; or rien de plus raisonnable qu'un tel acte de foi.

LA KÉDUCTION DES CHITÈRES EXTRINSÈQUES 287

Gomme les premiers chrétiens s'en rapportaient au témoignage des apôtres qui avaient vu et entendu Notre Seigneur, ou des martyrs qui avaient scellé ce témoignage de leur sang, les fidèles de nos Jours s'en rapportent encore aux autorités qui perpétuent ce témoignage, à travers le tem|)s et l'espace, et qui se résument dans une seule autorité, celle de l'Eglise, le témoin de Dieu par excellence, l'unique magistère dont la compétence soit suprême et infaillible.

Si minime que soit cet élément intellectuel, comparé aux informations des chrétiens instruits, et surtout aux riches argumentations de la Somme théologique, il suffit cependant pour rendre la foi des simples très raisonnable, et la justifier de tout reproche d'aveuglement et de fanatisme.

Voilà donc un fait psychologique, d'une importance . capitale, omis par Newman, qui suffit à renverser sa théorie de la foi aveugle, ou de la volonté indifTérente aux raisons de vouloir, phénomène psychologique d'ailleurs impossible, car on ne peut vouloir sans raison \

Mais accordons un instant la possibilité d'un tel acte de foi aveugle, pour voir comment Newman va essayer de la justifier après coup.

C'est ici, nous en avons averti, le côté original de son sa ju«iiiideisme, ou il a essaye une application ingénieuse de la par le théorie pragmatiste sur la " réussite des instincts », *"*^''^'' analysée plus haut.

« Croyons, écrit Newman, ce que nous ne pouvons ni voir, ni savoir ; affirmons avant d'avoir prouvé : ce semblant de paradoxe est le secret du bonheur. . . La foi trouve sa propre évidence dans ses succès mêmes, »

1. La théorie de l'Ecole écossaise sur la liberté d'indifférence, dont Newman a ici subi l'influence, a été réfutée dans notre ouvrage : La Liberté et le Devoir, p. 112 et suiv.

comme pour tous les autres o instincts de la conscience droite » '.

Le besoin de croire est, en eiïet, un instinct fondamental de la conscience et du cœur de l'homme ; c'est le premier et le plus noble de tous les instincts de la nature humaine : l'instinct religieux et moral ; ce que Newman appelle Villative sensé, espèce de sens moral divinatoire, en quête de vérité religieuse. Or. en pratiquant humblement la foi chrétienne, no\is découvrons que ses dogmes et sa morale répondent harmonieusement à cet instinct de nos consciences, au point de les satisfaire et rassasier pleinement. Donc, cette foi est la vraie, et c'est sa pratique même qui a pu seule nous en montrer la vérité et la justifier ainsi après coup : les preuves suivent la foi au lieu de la précéder !

Critique. Malheureuscment, nous avons déjà démasqué le hardi paradoxe du pragmatisme, qui essaye vainement de faire passer pour vrai ce qui est capable de satisfaire un instinct du cœur, si noble soit-il. Ce qui satisfait un besoin est un bien utile, ce n'est pas nécessairement une vérité. Vérité et utilité sont deux mondes différents, que le sophisme ne parviendra pas à confondre.

Sans doute, il y a des chances pour qu'une vérité agréée par la raison soit aussi agréée par le cœur, s'il est droit et généreux. Cependant que de fois le devoir et Tinlérêt sont divers et même opposés ! Il y a aussi de grandes chances pour que la vraie religion soit en même temps une religion utile au bonheur individuel et social . soit au bonheur moral, soit à la prospérité temporelle. Et la vérité de la religion chrétienne une fois démontrée, les théologiens trouvent un confirmatur de sa vérité dans son merveilleux accord avec les besoins du cœur et les besoins de la société. Cette harmonie enti'e

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