Cité par Brémond. Ibid., p
LA REDUCTION DES CRITERES EXTRINSEQUES
la nature et la grâce, entre Tœuvre du Dieu créaleur et du Dieu rédempteur, entre l'édifice de la révélation et les « pierres d'attente » que la nature a posées dans nos cœurs, — est un cachet divin, une signature du divin Architecte, qui vient confirmer les autres preuves, sans pouvoir toutefois les remplacer.
Aussi tous les théologiens ont-ils conclu que si les individus et les sociétés ont besoin de croire, ce besoin de croire n'est pas encore une raison suffisante de croire ; c'est seulement une confirmation de ces raisons, comme nous venons de le dire^ ou bien encore une excellente préparation du cœur et de l'esprit à la démonstration du christianisme, mais ce n'est pas encore la démonstration.
Dans la méthode classique de l'apologétique, ces sa mé- « harmonies de la foi », ces arguments « de conve- 'jncom-' nance », ces a besoins de croire », ne sont qu'une argu- p'^'*" mentation préparatoire, une propédeutique^ ou bien une argumentation complémentaire, très utile pour émouvoir le cœur en même temps que l'esprit et saisir l'àme tout entière'. Dans la méthode newmanienne, c'est au contraire l'unique apologétique, et c'est là ce qui en fait la faiblesse et l'insuffisance, puisqu'elle ne parle pas à l'esprit et ne satisfait nullement la raison, en refusant même, de parti pris, d'essayer de la satisfaire, quoiqu'elle ne soit pas moins exigeante que le cœur.
Défait, l'apologétique newmanienne, quoique si exclusive et si insuffisante, pourra réussir, et elle réussit en effet, — nous n'en disconvenons pas, — surtout dans les milieux mondains où l'on sent beaucoup et où l'on ne raisonne guère ; auprès des âmes romantiques amoureuses de vie intense et affective ; ou bien encore auprès
1. A ce point de vue, des ouvrages tels que V Action de M. BIondel.Ae Catholicisme et la Vie de Vespril de M. Fonsegrive, ou les conférences apologétiques de M. Brunetière peuvent rendre d'éminents services.
Causes de
ses succès.
Ses
insuccès
plus
nom-
lireux.
des esprits sérieux mais plus ou moins blessés par le scepticisme. Tels les kantistes ou néo-kanlistes, qu'il est impossible de prendre par la raison, puisqu'ilsn'y croient guère plus, mais seulement par le cœur. Etant donné que les « chances d'un syllogisme » soient ici nulles, il faut bien se résigner à les remplacer par les *' chances » autrement subtiles et variables d'un sentiment *.
Et encore est-il indispensable au succès de celte nouvelle apologétique que le cœur des auditeurs soit non seulement honnête, mais encore religieux, à demi chrétien, et déjà implicitement gagné à la foi chrétienne. Car, — c'est là un cercle vicieux initial, que Newman a reconnu et signalé lui-même avec insistance : il ne s'adresse pas à tous, mais seulement à ceux qui ont déjà des « assumptions )> ou des « présumptions » ou des « expériences » chrétiennes ; sa méthode ne pouvant que rendre explicite ce qui est déjà implicitement contenu dans les cœurs.
S'adressant à ces auditeurs de choix, Newman leur fait faire l'analyse de leur propre conscience ; non pas, comme il se l'imagine, l'analyse d'une conscience abstraite prise dans la natui-e pure, mais d'une conscience déjà façonnée par le Christianisme, ou au moins « naturellement chrétienne ». Et il n'a pas de peine à en extraire le besoin de Christianisme, comme on extrait facilement une conclusion de prémisses où elle a été préalablement glissée. Méthode habile sans doute, mais d'une logique pour le moins douteuse.
Aussi échouera-t-elle sûrement, soit auprès des incroyants entièrement étrangers à nos habitudes chrétiennes, et qui éprouveraient des besoins religieux ou
1. En principe, il faudrait convertir le sceptique à la raison, avant dessayer de le convertir à la foi. Tout autre procédé est illogique et même dangereux, parce qu'il divise lliomme et ne met la paix entre sa raison et sa foi que par le système de la « cloison étanche » qui est contre nature.
irréligieux incompatibles, soit auprès des esprits réfléchis ou scientifiques, possédant assez de maîtrise d'euxmêmes pour subordonner les exigences sentimentales du cœur, aux exigences positives de la raison, et qui ne veulent à aucun prix d'une croyance fausse, serait-elle bonne pour le cœur et excellente pour l'ordre social. Ces esprits ne se laisserontjamaissurprendrepar lesophisme qui confond le vrai avec l'utile ou l'agréable. Je veux bien croire à Dieu, s'il existe, vous diront-ils ; mais s'il n'existe pas, je refuse de l'inventer pour satisfaire aux plus nobles des besoins individuels et sociaux, — malgré les conseils de Voltaire et de Montesquieu.
La prétendue justification de la foi par le « succès » du besoin de croire, — ce premier et le plus noble de tous les instincts, — n'est donc pas suffisante, à nos yeux, pour absoudre le newmanisme de l'accusation de fidéisme qui pèse si justement sur lui. Loin d'expurger les erreurs du fidéisme, il les aggrave au contraire de nouvelles erreurs, il les aggrave surtout de nouvelles tendances, pires que le fidéisme lui-même, oii de fervents disciples de Newman — contrairement à ses prévisions — se sont hardiment engagés.
En effet, son dédain fondamental pour tout élément ses rationnel avant l'acte de foi, doit logiquement persister l'a^nô^siipendant ei après cet acte-de foi 11 doit donc s'appliquer dogmiiau contenu de la foi, aux dogmes eux-mêmes, pour es- '^"^' sayer de les vider de tous leurs éléments intellectuels. On a dit que tout le newmanisme se concentrait dans son effort de « volatilisation » des raisons rationnelles de croire, au profit des raisons sentimentales, On aurait pu aussi bien ajouter qu'il risque de se prolonger et de se continuer par la « volatilisation » de tout sens rationnel dans nos dogmes chrétiens. Et cette crainte, loin d'être chimérique, ne s'est que trop rapidement réalisée. On a fini par mettre en question le sens du dogme lui-même.
« Qu'est-ce qu'un dogme ? » — Esl-ce une notion intellectuelle ou un fait historique, présent ou passé, à admettre et à croire par un acte de foi intellectuelle? Nullement, a-l-on répondu. Ce n'est plus qu'une r^gIe de conduite pratique, prescrivant à nos volontés une « attitude » spéciale, un sentiment ou une action. Qu'est-ce que le dogme de l'Eucharistie, par exemple, impose à nos esprits, à nos croyances ? Absolument rien. 11 prescrit seulement à la volonté une « attitude » et une loi : agis comme si Notre-Seigneur était présent dans le pain et le vin consacrés. Quant au fait eucharistique, appelé Cl transsubstantiation », la définition scolastique de l'Eglise « peut avoir son utilité en des questions qui ont un côté légal et administratif » ...,« assez analogue à un règlement de police intellectuelle »... « aune codification juridique ordonnée au jugement des causes doctrinales... » ; mais au for interne l'esprit serait libre de l'interpréter comme il veut et même de n'en rien penser du tout, se renfermant dans un prudent agnosticisme.
Aitraiis Le cas auquel nous venons de faire allusion, n'est ii"dsnfe P^^ uu cas isolé, exccptiounel ; et c'est pour cela que dogme, nous teuious à le noter. Ce dédain pour toute lumière intellectuelle dans le dogme s'affiche et se multiplie, parmi les disciples de Newman, qui sûrement en serait le premier attristé.
« Ce que garde la religion dans son progrès (?) — lisons-nous ailleurs, — est quelque chose d'autre que des définitions abstraites et des systèmes d'adjectifs enchaînés logiquement, c'est une doctrine différente de celle des facultés de théologie et de leurs professeurs... Ce sont des conversations avec l'invisible, des voix, des vision^, des réponses à des prières, des conversations de cœur, des délivrances de craintes, des souffles d'espérance... Que le Dieu de la théologie systématique existe
OU n'existe pas, cela a peu d'importance pratique... ' » Voilà un dogme chrétien devenu bien élastique et bien souple, au gré de la libre pensée. Chacun se le forge à son goùl et à sa mesure, dans l'intimité de ses expériences religieuses et mystiques. Il n'est plus même une idée, il n'est qu'un pur sentiment. Moins que cela bientôt : il ne sera plus qu'une « orientation » du cœur ; en attendant qu'un autre novateur bien connu le réduise à un simple « mouvement » religieux, sans aucune orientation fixe, car l'orientation a dû, nous dit-il, changer dans le cours des siècles, son divin fondateur l'ayant mal dirigé, vers un but « eschatologique » qui a été manqué, mais le mouvement n'en persiste pas moins, toujours identique à lui-même !
Loin de nous la pensée de vouloir rallumer ici une une concontroverse qui n'a que trop duré, et qui n'aurait jamais quiairop dû s'élever entre sincères et fervents chrétiens. D'ailleurs nous ne sommes ici que philosophes, et nous évitons toujours avec un soin jaloux de paraître marcher sur les brisées des théologiens, en abordant les questions dogmatiques. Toutefois, il nous était bien permis, ce nous semble, comme philosophes, de signaler, au moins en passant, les conséquences naturelles et dissolvantes d'une doctrine philosophique qui voudrait exalter la foi aux dépens de la raison, et qui, en la dépouillant de tout élément rationnel, n'aboutit qu'à ébranler son fondement, et finalement à vider son contenu dogmatique de celte vérité divinement belle qui est la lumière du monde ! Or il leur est bien impossible d'éteindre cette lumière intellectuelle, sans étouffer en même temps ce foyer de chaleur et de vie divine, qu'ils prétendaient garantir et développer dans les âmes^.
1. W. James, Le Pragmatisme, Revue de philosophie, i«'' mai 1906.