‹ La crise de la certitudeChapitre 84 sur 104 · Taine, De l'Intelligence, p · texte numérisé non relu

Taine, De l'Intelligence, p

qu'un simple préjugé, sans raison d'être, réfuté par l'expérience elle-même.

L'expérience de rinimanité à travers le cours des âges gapre„ve historiques, pouna-l-ellc contredire ce que vient de nous '"q,'°"' apprendre l'expérience personnelle et quotidienne ? antique C'est Auguste Comte qui a inventé ce nouvel argument destiné à faire participer le système positiviste à l'immortalité même de l'histoire, dont il serait le dernier et le plus essentiel anneau. Voici comment il a essayé de justifier cette étonnante prétention.

Une loi fatale d'évolution et de progrès régit l'esprit humain. Il passe successivement par trois étapes, qui sont comme l'enfance, l'adolescence et la maturité de la vie raisonnable : d^abord l'âge de foi théologique, puis l'âge de la spéculation métaphysique, et enfin l'âge positiviste ou d'observation exclusive. Telle est la fameuse loi des <( trois états » découverte par Auguste Comte. Il paraissait tout naturel au fondateur du positivisme français d'identifier modestement sa propre pensée avec celle de l'âge mûr et définitif de l'humanité.

Que s'il revenait sur la terre, après son absence d'un demi-siècle à peine, et s'il voyait le nombre et linfluence de ses disciples actuels sur la marche du monde, s'il écoulait le bruit naissant d'une nouvelle école qui se proclame à son tour le « point culminant de la philosophie moderne » et le «quatrième état de l'humanité ' », peut-être serait-il plus modeste et hésiterait-il à croire que sa classification des trois âges de l'humanité est toujours définitive.

Quoi qu'il en soit du présent, et surtout de l'avenir qui nous échappe, l'histoire nous appartient, et loin d'y découvrir l'application de la fameuse loi, nous y découvrons, au contraire, que la tendance prédo-

1 . De Sailly, Les ingrédienls de la philosophie de l'action (Annales dephil. chrét., novembre 1005, p. 184).

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minante des esprits lanlôl poiir la théologie, tantôt pour l'abstraction métaphysique, tantôt pour les recherches positives d'observation, n'a jamais suivi une marche unique et rigoureuse, et qu'à aucune époque aucune de ces tendances n'a été exclusive des autres, ni chez les peuples ni chez les individus.

Réplique « Qui osera nier, réplique fort bien Mgr Mercier, que hiemcT. chez Aristote, par exemple, l'esprit métaphysique le plus complet se soit trouvé uni dans une robuste synthèse à l'esprit d'observation le plus pénétrant?

« N'a-t-on pas vu la glorieuse école d'Alexandrie, tant remarquable par sa foi, réagir fortement contre les exagérations antiscientifiques de l'école africaine, et unir brillamment en la personne de ses maîtres. Clément et Origène, la science la plus analytique des choses aux conceptions les plus abstraites?

« Croit-on que les théologiens et les philosophes du moyen âge fussent étrangers aux préoccupations scientifiques? Il suffit de parcourir les œuvres d'Albert le Grand, les commentaires de S. Thomas d'Aquin sur les travaux scientifiques d'Aristote, pour se persuader du contraire.

« Descartes, Leibnitz, Pascal, Ampère, ne furent-ils pas à la fois croyants, métaphysiciens et hommes de science? Kant, Helmholtz,Wundt et bien d'autres s'appliquèrent à la science avant de se livrer aux spéculations abstraites de la métaphysique : c'est la science elle-même qui les orienta vers la métaphysique. Le savant le plus illustre de notre siècle, Pasteur, parlant dans son discours d'entrée à l'Académie française de l'influence exercée par Auguste Comte sur Littré, déclarait solennellement que la science, loin d'ébranler ses convictions philosophiques et religieuses, les avait affermies. Le positivisme pèche par une erreur de méthode^ disait-il, car il confond l'observation exclusive du fait,

qui est stérile, avec rexpérimentation, qui seule conduit à des conclusions sans réplique dans la science. Il pèche, en outre, par défaut d'observation, car « dans la conception positive du monde, il ne tient pas compte de la plus importante des notions positives, celle de l'infini. »

« Auguste Comte considère la découverte de la loi de la gravitation universelle comme le triomphe de la méthode positive : le génie qui la découvrit n'était-il pas profondément croyant? Lorsque Kepler, après dix-sept années de travail, arriva à la connaissance des lois sur lesquelles Newton devait fonder ensuite la loi de la gravitation, fut-il par hasard lente de déserter sa foi pour embrasser une philosophie positive? Au contraire, c'est alors qu'il inclina son génie devant Dieu dans une humble prière... On cherche vainement à concilier ces faits avec les trois phases « historiques » d'Auguste Comte K »

Du reste, il suffît d'un peu de réflexion pour comprendre qu'à ces trois phases correspondent nos trois critères: l'autorité, la raison et les sens, qui, loin de s'exclure et de se combattre, doivent au contraire se compléter et s'unir harmonieusement, avec prédominance tantôt de l'un, tantôt de l'autre, suivant que la nature de l'objet étudié leur est plus ou moins accessible.

A côté des philosophes qui ont exagéré le rôle de l'ex-

Critère

périence externe, jusqu'à en faire leur seule méthode, Pp"*"|J^^ et des sens externes leur seul critère, il faut placer les ^°èm^' partisans exclusifs de l'expérience interne, de Vintrospection psychologique ou de ïimmanence, et qui feraient volontiers de la conscience ou du sens intime, leur unique critère.

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