Rabier, Logique
'^i'i BASES DE LA CONNAISSANCE ET DE LA CROYANCE
i» Le Après avoir longtemps pensé et vécu, à l'aide du univarseï fonctionnement naturel et instinctif de nos facultés, et raéîhode dtis certitudes spontanées qui résultent de leur exercice ''tbo?' normal, arrive un moment de curiosité légitime, où l'homme, devenu penseur et philosophe, se prend à réfléchir sur lui même et sur ses certitudes spontanées, pour essayer de les justifier à ses propres yeux. Il commence alors la recherche philosophique ou méthodique de la vérité. Ce n'est pas qu'il doute réellement et sérieusement de toutes les certitudes spontanées déjà acquises, même de l'évidence, mais, encore une fois, il veut en faire l'examen scientihque. Or cet examen peut-il être universel, et ne rien excepter, pas même le critère de l'évidence ? — Assurément, et les disciples d'Aristote et de S. Thomas ne peuvent avoir aucun doute à cet égard.
Théorie Qu'on sc rappelle d'abord leur théorie psychologique ^mie fondamentale de la « table rase >), tabula rasa, état primitif de l'àme humaine, semblable à une page blanche, où rien n'est encore écrit, et partant où aucune certitude n'est encore gravée. Rien n'empêche le philosophe de revenir par la pensée, à cet état initial de son esprit, en faisant abstraction, par une utile fiction, de toutes les certitudes acquises postérieurement, sinon pour revivre sa vie passée, du moins pour en suivre curieusement l'évolution, et marquer pourquoi et comment chacune de nos certitudes, spontanées ou acquises, est venue s"y graver d'une manière si profonde et si indélébile, qu'aucun doute réel ne peut les ébranler.
Par l'effort critique de la même recherche, on ébranlerait les certitudes vinciblement erronées, les préjugés d'éducation, les opinions reçues toutes faites, les préférences ou les antipathies personnelles trop légère-
rase.
ment acceptées pour des dogmes, et l'on ferait ainsi ce travail de discernement qui s'impose à tout esprit réfléchi, désireux d'asseoir solidement toutes ses convictions.
Le premier résultat de cet examen psychologique serait de constater que bon nombre de nos certitudes, telles que l'existence du monde ou de nous-mêmes, ont été acquises, non par la propension aveugle de notre mentalité, mais par l'intuition même des objets correspondants, et proportionnellement au degré d'évidence de ces objets, qui peuvent être plus ou moins manifestés. Impossible de douter de ce qui a paru avec évidence, tandis que nous pouvons douter de tout le reste. L'évidence objective est donc bien pour nous le critère de nos certitudes. Le premier principe de la connaissance serait ainsi découvert, en même temps que compris et justifié.
Cette marche de l'esprit, dans la vérification de nos Rien de connaissances spontanées ou vulgaires, n'a rien de con- djctoheT tradictoire. Ce qui serait contradictoire, ce serait d'admettre l'évidence, après l'avoir niée ou mise en doute positif,èt s'être ainsi volontairement" coupé les jambes pour mieux marcher ». Mais ce n'est pas de cette manière que nous avons procédé, Nous avons reconnu l'évidence, dès son premier examen, et pour procéder à cet examen réfléchi, nous avons fait seulement abstraction de toutes nos certitudes spontanées, sans vouloir prendre parti, ni pour ni contre, pour qu'elles n'influent, ni dans un sens ni dans un autre, sur notre loyal examen.
On nous demandera peut-être si cette abstraction mérite bien le nom de doute. N'est-elle pas plutôt une simple abstention de tout parti pris, pour rendre notre examen absolument impartial? Mais cette question de mots nous touche fort peu, si l'idée qu'ils expriment est juste. Toutefois, si une telle abstention n'est pas un
s. Tho
doute positif, provenant d'une raison positive de douter, elle est bien un doute négatif, provenant d'une ignorance voulue et fictive de toutes nos certitudes spontanées. Or ce doute, à la fois négatif et fictif, s'est bien étendu, comme on le voit. à toutes les vérités connues, sans exception, même à l'évidence; et, en ce sens, c'est bien un doute universel qui a été pris pour point de départ.
Aiitoriié Aristote et S. Thomas, bien loin de s'opposer à cette 'e^de'* espèce dc doute universel, ainsi comprise, l'ont euxmômcs pratiquée, comme en témoigne le passage suivant, tiré du troisième livre de la Métaphysique :
« La pratique constante d'Aristote, dit S. Thomas, dans presque tous ses ouvrages, fut de procéder à la recherche de la vérité par l'exposé de tous les doutes qu'elle peut susciter. Dans toutes les études précédentes, aux vérités particulières il a opposé des doutes particuliers ; mais dans cette étude (la métaphysique) quia pour objet la vérité en général, il oppose tous les doutes possibles, et il essaie de soumettre la vérité non plus à un doute partiel, mais à un doute universel : ista scientia sicut hahet universalem considerationem de ve^ntate, ita etiam ad eam pertinet urdversalis dubitatio de veritate : et ideo no7i particularité^ sed simul loiiversalem duhitalionemprosequitiir ^ Procédé II y a donc un doute universel conseillé, et même exigé, pour la vérification de toutes nos certitudes spontanées. 11 n'est ni réel, ni positif, mais seulement fictif et négatif, par lequel nous nous abstenons de rien préjuger, ni pour ni contre nos premières certitudes, avant
1. s. Thomas, in Melaph., 111, lec. 1. — Aristote avait dit: « Necesse est in primis nos percurrere de quibus prinao dubilandum est, Hœc autem sunt, et quafcunigue de eis aliter quidam existimarunt, et si quid ultra hœc, praetermissum sit... Qui quserunt, nisi primo dubitent, similer illis sunt, qui quonam ire oporteat. ignorent. » Mêla., I. M, § 1 et 2(Didot).
naturel.
de les avoir soumises à la réflexion et à l'examen impartial. Avant cet examen, nous nous imposons môme de ne rien préjuger, ni pour ni contre V aptitude naturelle de nos facultés cognitives. C'est seulement aprèsles avoir vues à l'œuvre, après les avoir surprises en action de connaître avec pleine évidence, que nous les jugeons définitivement capables d'agir, de connaître, et de justifier cette adhésion irrésistible que, bon gré mal gré, nous arrache ce qui est l'évidence même.
Notre confiance spontanée en l'aptitude de l'esprit Résultat
. ^ ^ scienti-
humam, et en la lumière de l'évidence qu'il fait briller fique. à nos yeux, se transforme ainsi en confiance réfléchie, nos certitudes naturelles en certitudes scientifiques, et l'accord entre l'activité spontanéeetl'activitéréfléchiede notre nature, ainsi rendu manifeste, nous prouve désormais que la machine humaine est bien faite. Or voilà une découverte fondamentale, et la méthode de doute universel, qui nous y a conduit, mérite bien le nom de méthode de découverte. Reste à savoir si la méthode de démonstration pourrait partir logiquement du môme point de vue.
Si l'on se propose, non plus de découvrir, mais de 2° Le démontrer aux autres des vérités déjà découvertes^ on universel devra bien prendre pour point de départ le doute au démonsmoins fictif, de la vérité à démontrer, mais on devine que le doute universel, ne saurait plus ôtre un point de départ à notre discussion. Pour discuter avec un adversaire ou un disciple, il faut nécessairement partir de vérités déjà admises par les deux parties, de principes premiers déjà démontrés ou accordés, et capables de servir de prémisses à notre démonstration, de telle sorte que la thèse à prouver soit déjà une conclusion implicitement contenue dans ces principes. Sans cela, aucune démonstration n'est possible.
iifautim Si loin que nous étendions le champ de nos proposid'appui. tions réellement ou fictivement douteuses, il ne peut être sans limite, car si nous n'exceptons pas du doute un ou plusieurs premiers principes, nous n'aurions plus de majeure où asseoir notre argumentation, ni plus d'argumentation possible. Le levier du raisonnement a besoin d'un point d'appui inébranlable, et le mouvement de la pensée a besoin d'un moteur non mû ou immobile. De même que si tout avait besoin d'un autre pour se mouvoir, rien ne pourrait se mouvoir ; ainsi rien ne pourrait être prouvé, si tout avait besoin de l'être.
Il est donc impossible, si l'on doute de tout, de commencer aucune démonstration, mais il faut au contraire avoir mis hors de toute discussion un ou plusieurs principes,si évidents par eux-mêmes, qu'ils n'onl nul besoin d'être démontrés. Leur lumière, comme celle du soleil, éclairera tout le reste, sans avoir besoin d'être ellemême éclairée.
Mais quels seront ces premiers principes ? Nouveau sujet de controverse entre les philosophes. Celui de Dcscartcs croit suffisant de n'admettre qu'un seul
Descartes * .
principe, et encore ce principe n'est-il pas pour lui d'ordre idéal, mais seulement d'ordre réel : l'existence de la pensée et du sujet pensant. « Remarquant que cette vérité : je peîise, donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le le premie7^ principe de la philosophie que je cherchais * ».
Le fait de sa propre existence est donc pour Descartes la première certitude et le point de départ de toute
\ . Descartes, Discours de la mélliode, 4^ partie.
SOU argumentation philosophique. Et uous lui accordons volontiers qu'avant de commencer à argumenter soit avec soi-même, soit avec des adversaires, il faut admettre tout d'abord sa propre existence, — et aussi, ajouterons-nous, l'existence de ceux avec lesquels on va discuter, — sans cela, notre entreprise de convaincre des gens qui n'existent pas, ou de nous convaincre nous-mêmes, si nous n'existons pas, serait une entreprise folle. Ce fait de notre propre existence est donc un fait premier qu'il faut admettre avant toute discussion, ou plutôt comme au-dessus ou en dehors de toute discussion, car il ne peut être un fondement suffisant à noire discussion future. Et c'est ici le grave reproche que nous adresserons au premier principe cartésien, celui d'être radicalement insuffisant.
Sans doute, on pourrait adresser à Descartes bien son i d'autres reproches accessoires. Après avoir une fois ac- *""" cordé aux sceptiques qu'on peut douter de l'évidence même, n'est-il pas contradictoire de se réclamer de l'évidence à un moment donné, lorsqu'il s'agit de sa pensée ou de son existence. Non, il est trop tard pour se ressaisir et pour tirer de son doute universel la plus petite certitude. D'autre part, pour arriver à cette vérité si simple d'une évidence immédiate : je pense, j'existe, est-il besoin de cet immense détour, qui tire sa propre existence de l'existence de sa pensée, soit par un vrai raisonnement, suivant l'interprétation de Gassendi, soit par une profonde analyse psychologique, si l'on en croitCousin, — car les interprètes n'ont encore pu se mettre d'accord sur la véritable pensée de Descartes.
A. quoi boncet effort gigantesque pour obtenir ce mince résultat : je pense et je suis ! Ce n'est sûrement pas là, de la part de Descartes, un exemple de bonne méthode ! Mais, encore une fois, ce sont là des critiques accessoires. Allons au fond du problème, et montrons
anco.
qu'un tel fondement, s'il reste seul, est gravement insuffisant.
Il faot Lin fait, quelque incontestable qu'il soit, s'il est isolé principe^ de tout principe idéal, est voué à la stérilité. Balmès l'a fort bien observé. « Que l'on prenne, dit-il, une vérité réelle^ le fait le plus incontesté, le plus certain, il demeure stérile si les vérités idéales ne le fécondent. J'existe, je pense, je sens, voilà des faits incontestables,sans doute ; mais qu'en peut tirer la science ? Rien. On peut jeter à tous les philosophes le défi de raisonner sur un fait, sans appeler à leur aide les vérités idéales... La conscience (de sa propre existence) est une ancre, elle n'est pas un phare ^ ».
Aussi Descartes, pour raisonner sur ce fait, fera-t-il appel, parfois explicitement, parfois implicitement et sans s'en douter, soit au critère de l'évidence, soit au principe de contradiction, sans lequel sa première affirmation : je pense, donc je suis, ne tiendrait pas debout; soit au principe de causalité, qui lui permet de s'élever immédiatement à Dieu ; soit à tous ces principes évidents, dont il doutait un instant auparavant. Assurément, son doute n'était que fictif, et sa bonne foi est hors de cause, mais la logique du procédé n'en est pas moins gravement compromise. C'est une pétition de principes.
Triple 11 faut donc élargir le fondement cartésien, trop étroit
postulat -iiiT» • l'i !• n»i
de la pour soutenir l edince entier de la philosophie ; l élargir,
démons- .
tration. eu convcuant qu avant d ouvrir aucune discussion ou démonstration, il faut avoir admis au moins trois postulats également indispensables : 1° le fait de notre propre existence, en tant que sujet raisonnable et capable d'atteindre la vérité, ce qui est; 2'^ l'existence d'objets à notre portée ou capables d'être saisis par