‹ La crise de la science politique et le problème de la méthodeChapitre 6 sur 11 · I. — Fondements de la méthode dogmatique · texte numérisé non relu

I. — Fondements de la méthode dogmatique

Le fondement de la méthode dogmatique, c'est la foi en des vérités premières, immuables, absolues, qui doivent servir de base à l'organisation des sociétés.

La saisissante et célèbre formule de Montesquieu : « Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordoanent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle tous les rayons n'étaient pas égaux» (1), formule par laquelle il élève au-dessus des lois une justice immanente, et rapproche la vérité morale de la vérité mathématique, pourrait être considérée comme une adhésion à cette doctrine : si par ailleurs et notamment par son encore plus célèbre définition des lois : « rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » (2), Montesquieu ne semblait pas être à l'opposé du dogmatisme.

Mais, sans aucun doute, quand Condorcet nous parle de ces c( vérités générales... qui déterminent les lois immuables, nécessaires du juste et de l'injuste », dont la conquête est « le dernier pas de la philosophie, qui a mis en quelque sorte une barrière éternelle entre Fhumanité et les vieilles erreurs de son enfance » (3), Condorcet exprime le principe même du dogmatisme, dont il fut un fervent adepte.

C'est suivant la thèse du dogmatisme que Kant dit que « le concept de la liberté, (sur lequel repose toute sa doctrine), est un concept de la raison pure » (4).

C'est conformément à ce principe que Rousseau pour fonder son système politique, part, sans croire nécessaire de le prouver, de cet axiome « l'homme est né libre » (5) et prétend qu'avec « les vrais principes du droit politique » « il a fondé l'Etat sur sa base » (6).

(1) MoNTESQUiRu, De V esprit des lois, I. I. ch. I.

(2) Montesquieu, De V esprit des lois^ I. I. ch. I.

(3) Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, Œuvres, édit., A. Condorcet et Arago, 1847, t. VI, p. d84.

(4) Kant, Principes du droit, Trad. Tissot, 1837, p. 29.

(5) Rousseau, Du contrat social ^ L. I, ch. I.

(6) Rousseau, Du contrat social, L. IV, ch. IX, conclusion.

196 CRAPITRB IV

C'est ainsi que la Déclaration des droits de 1Ï89 proclame « les droits naturels inaliénables et sacrés de Thomme afin que cette déclaration... rappelle sans cesse à tous les membres du corps social leurs droits et leurs devoirs ».

Et non moins vive fut chez certains esprits de notre siècle la foi en ces principes absolus, fondements de Tordre politique, d'après la thèse du dogmatisme. Ainsi voyons-nous M. Vacherot écrire : « 11 y a une vérité en politique comme dans tout le reste ». « Il ne s'agit ici que d'idéal, de théorie, de vérité pure » (1). Ainsi voyons-nous M. Jules Simon donner comme <( caractère de la politique radicale », dont il fut le coryphée sous le second Empire, « une adhésion ardente à la justice de sa cause, et à la vérité de ses principes ». <( On peut, ajoute-til, comparer les adhérents de la politique radicale à ces voyageurs, qui ne se servent pas de cartes et ne suivent pas les chemins frayés, mais qui, Tœil fixé sur le but lointain qu'ils veulent atteindre, marchent vers lui en ligne droite, avec rinébranlable résolution de ne jamais reculer, de ne jamais se détourner, de ne jamais s'arrêter » (2). Ceux qui vont ainsi, ces marcheurs à l'étoile, sont les croyants d'un dogme.

Le fondement de la méthode dogmatique, c'est bien lajoi en une vérité qui domine la science politique et qui en commande les solutions.

Cette vérité absolue a, et c'est là un second principe fondamental de la méthode dogmatique, une origine particulière.

Nous n'y atteignons pas par l'observation de ce qui est, elle n'est pas la conquête de l'esprit procédant d'après les règles de la pénible et lente méthode inductive, nous retomberions dans la méthode sociologique. Nous ne l'empruntons pas, comme nous le proposait la méthode juridique, aux données positives des législations existantes. Elle est immédiate, c^est une lumière intérieure qui éclaire nos intelligences, nous la portons en nous.

C'est ainsi que Rousseau ne craint pas d'affirmer sa thèse essentielle : « L'homme est né libre » aux mépris du fait qu'il

(1) Vacherot, La démocratie , préf., p. IX.

(2) J. Simon, La politique radicale ^ préf. p. 4-5.

LA MÉTHODB DOOMA'TlQUB lH

proclame lui-même en ajoutant l'antillièse fameuse : » et partout il est dans les fers » (I).

C'est ainsi queCondorcet, après nous avoir dit que h la méditation seule peut nous conduire aux vérités générales de la science de l'homme » (2), vante Descartes d'avoir « réuni la politique au domaine de la raison » et d'avoir « bien senti qu'elle devait émaner tout entière des vérités évidentes et premières que l'observation des opérations de notre esprit devait nous révéler w et Locke d'être arrivé u à des idées plus immédiates dans leur origine et plus simples dans leur composition » (3).

C'est ainsi que Kant, après avoir dit ; « le concept de la liberté est un concept de la raison pure » ajoute, pour préciser, « un concept qui ne peut avoir aucun exemple adéquat dans une expérience possible quelconque » (4).

C'est ainsi que M. Vacherot, à son tour, afSrme la supériorité « de la raison et de la métaphysique » sur « l'expérience » pour arriver « à la véritable idée de la Société et de l'Etat » (5) et qu'il nous dit ailleurs; « l'histoire ne peut jamais être un argument contre la logique et la raison » (6) ou : « ce livre ne veut être jugé qu'au nom de la logique et de la raison. S'il a pour lui la vérité peu importe que la réalité proteste contre ses principes et ses conclusions » et encore : « la bonté ab. solue d'un gouvernement tient à des principes plus élevés que ceux que peut donner l'expérience » (7).

Ca raison, f intuition, la conscience sont donc pour les dogmatiques les sources, ou mieux la source unique, car tout cela se confond en un même principe, de la vérité politique.

Mais il y a plus, pour eux, c'est parce qu'elle a celle origine que la vérité peut devenir la loi impéraùve de noire conduite, n Les lois morales, dit Kanl, n'ont seulement force de lois qu'autant qu'elles peuvent être fondées a priori et nécessairement », '< les concepls et les jugements sur nos actions... n'emportent aucun caractère moral, quand ils ne contiennent

(1) Rousseau, Du caniral $ociai, L. I, ch. I.

(ï) CoHDOBOET, Esquisse..,, Œuvres, t. VI, p. 82.

(3) CoKDOHCET, Esgaisse..., Œuvres, t. VI, p. tSi,

(il K*KT, Principes du émit, p. 29.

{5| VicHEHOT. La métaphysique el la science, t. 111. conclusion, ch. IX.

(5) Vachbbot, La démocratie, prit. IX ; p. X, p. 1.

(7) Yaoukoi, La tUmoeralie, prÉf. IX ; p. X, p. 1.

lis CHAt>ITRE IV

que ce qu'il est possible d'apprendre de la simple expérience » Cl).

Cette origine intuitive des principes du dogmatisme est, par suite, son fondement essentiel; sur elle, et sur elle seule, repose l'autorité de ses doctrines.

Mais si la raison est Tinstrument au moyen duquel le dogmatisme découvre les principes de la science politique, et si ces principes, en vertu même de leur origine, sont absolus, il en résulte que la logique, c'est-à-dire la raison méthodique, doit être rinstrument de développement de cette science^ et la déduction sa méthode de construction. Fondée sur la raison, la science politique doit être rationnelle dans tout son développement; partant de principes absolus, elle ne doit être que la série de leurs conséquences.

Ce fut bien ainsi que le comprirent les hommes de 1789, si profondément dogmatiques. Dès les premiers jours de l'Assemblée nationale, ils résolurent de proclamer les principes fondamentaux de l'ordre politique. Ils firent la déclaration des Droits de l'homme. Elle devait, dans leur esprit, diriger leur marche en posant les principes dont ils n'auraient plus qu'à déduire les conséquences. « Il faut, disait Mounier luimême, rappeler les principes, qui doivent former la base de toute espèce de société, et que chaque article de la Constitution puisse être la conséquence d'un principe-» (2). « Une déclaration, disait également Mirabeau, si elle pouvait répondre à une perfection idéale, serait celle qui contiendrait des axiomes tellement simples, évidents et féconds en conséquences, qu'il serait impossible de s'en écarter sans être absurde et qu'on en verrait sortir toutes les Constitutions » (3).

Les dogmatiques de notre époque ont de même affirmé la légitimité de la méthode déductive. J'ai cité les paroles.de M. Vacherot, si nettes et si formelles : « Etant donnée la définition de la démocratie, j'en déduis toutes les conséquences

(1) Kant, Les principes du droit, p. 29.

(â) Mounier^ rapporteur de la première commissiou de la constitution, 9 juillet 1789.

(3; Mirabeau, au nom du Comité des Cinq, chargé de préparer la déclaration des droits, 17 août 1789, Arch, pari,, t. VIII, p. 438.

pour la société, l'Etat et le Gouvernement (l)»- On peut en rapprocher ce passage de M. Jules Simon : « Le caractère propre d'une politique radicale est de repousser les transactions, les demi-mesurés d'aller, comme on dit vulgairement, jusqu'au bout de ses principes. C'est ce qui la distingue de la politique sage, qui se vante de savoir faire à propos des concessions. La première de ces politiques est une doctrine, la seconde est surtout une habileté ». Aller «jusqu'au bout de ses principes», c'est en déduire toutes les conséquences; « repousser toutes les transactions », c'est les en déduire avec une rigueur inflexible, n'écouter que la logique pour édifier sa « doctrine (2) ».

La méthode dogmatique^ si on cherche à la caractériser par ses procédés, peut donc encore être appelée méthode logique ou déductive.

IL — Applications de la méthode dogmatique.

Une formule abstraite ne suffit pas pour connaître une méthode ; avant de la juger, il est indispensable de la suivre dans des applications positives ; je voudrais donc analyser ici quelques-unes des œuvres que la méthode dogmatique a servi à édifier.

Le Contrat social inn est évidemment le prototype.

C'est d'un axiome, de l'axiome liberté, que part Rousseau pour édifier son système, et nous savons que cet axiome est pour lui une donnée première, fournie par la raison et non par les faits, puisque si « l'homme est né libre », « partout il est dans les fers ». Voilà bien le ^principe a priori point de départ de la méthode.

Il n'y a plus dès lors qu^à faire fonctionner ce merveilleux mécanisme que l'on appelle la déduction.

L'homme est né libre : donc l'origine de la société est un contrat. La famille « seule société naturelle » se dissout dès

(1) Vacherot, La démocratie^ préf., p. VIU-IX.

(2) Jules Simon, La politique radicaUt préf., p. 4.

430 CHAPITHE IV

que cesse pour Tenfant le besoin de protection (1). « La force ne fait pas le droit » (2). Uhomme ne peut abdiquer sa liberté, « une telle renonciation est incompatible avec la nature de rhomme » (3). Pour trouver Torigine du lien social, « il faut donc toujours remonter à une première convention » (4).

L'homme est et doit rester libre et il entre pourtant dans une association : donc le problème de l'organisation politique se pose en ces termes, où se révèle tout le génie de la méthode : « Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant ». Formule mathématique à laquelle répond cette solution non moins mathématique dans sa forme : « Aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté » (5).

Il est vrai que la déduction ici semble se rompre, car comment tirer de Tirréductible « liberté » la « totale aliénation » ? Mais Rousseau n'a pourtant pas trahi la logique, qui est la maîtresse de son esprit. L'homme, en s'aliénant, est resté libre parce que le « souverain » c'est « la volonté générale ». D'où il résulte que chacun est « membre du souverain », que « chacun se donnant à tous ne se donne à personne » (6). Et voilà comment de l'axiome « liberté » on déduit la solution « aliénation » et comment nous arrivons à cette notion du souverain qui est « la volonté générale ».

Dès lors, de la nature de cette « volonté générale », qui est le souverain, Rousseau déduit toute une série de conséquences, à savoir « qu'elle ne peut jamais s'aliéner, qu'elle ne peut être représentée », car « la volonté ne peut se transmettre », car « la volonté ne se représente pas » (7) ; qu'elle est indivisible, car « la volonté est générale ou elle ne l'est

(1, 2, 3, 4) Rousseau, Du contrat social^ L. I, ch. H: Des premières sociétés; ch. III : Du droit du plus fort ; ch. IV : De l'esclavage ; ch. V : Qu*il faut toujours remonter à une première convention.

(5) Rousseau, Du contrat social, L. I, ch. VI : Du pacte social.

(6) Rousseau, Z)u contrat social, L. I, ch. VI: Du pacte social et ch. VII : Du souverain.

(7) Rousseau, Du contrat social, L. II, ch. I : Que la souveraineté est inaliénable.

pas » (1); que le pouvoir est « sans bornes », car la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres » (2). Et Ton voit, si Ton réfléchit, que ces propositions, résultats de déductions successives, répondent aux problèmes fondamentaux concernant l'Etat et ses pouvoirs.

Là d'ailleurs ne s'arrêtent pas les déductions de Rousseau.

Pour le pouvoir législatif, il n'admettra pas même, par exemple, qu'on (( se demande à qui il appartient de faire les lois, puisqu'elles sont des actes de la volonté générale », « le peuple, soumis aux lois, en doit être l'auteur, il n'appartient qu'à ceux qui s'associent de régler les conditions de l'association » (3).

Pour le pouvoir exécutif, s'il reconnaît qu'il ne peut appartenir à la « généralité », « parce que cette puissance consiste en des actes particuliers » (4), il en fait le serviteur très humble de la volonté générale, car « le gouvernement n'existe que parle souverain », et il est « absurde et contradictoire que le souverain se donne un supérieur » (5).

Ainsi s'édifie le système de Rousseau. Le principe premier, a priori^ liberté, implique le contrat social comme origine de la société, et la volonté générale comme souverain. Et parce que le souverain est la volonté générale, toute une série de caractères en découlent pour le souverain et toute une série de conséquences pour l'organisation de l'Etat. Un dogme et des déductions^ c^est tout le contrat social^ vrai modèle de la méthode dogmatique et rationnelle dans le domaine de la science politique.

Dans l'emploi de la méthode dogmatique, en ce siècle même, Rousseau a pourtant été dépassé. Si Ton veut en voir une application plus ample et plus radicale, on peut la trouver dans ce curieux livre « La Démocratie » de M. Vacherot qui, au point de vue de la méthode tout au moins offre un intérêt tout spécial.

(1) Rousseau, Du contrat social, L. II, chap. Il : Que la souveraineté est indivisible.

(2) Rousseau, Du contrat social, h. II, ch. IV : Des bornes du pouvoir souverain.

(3) Rousseau, Du contrat social, L. II, ch. VI: De la loi.

(4, 5) Rousseau, Du contrat social, L. III, ch. I : Du gouvernement en général ; ch. XVI: Que Tinstitution du gouvernement n'est point un contrat.

C'est encore de l'axiome liberté, que part l'auteur de « la Démocratie » pour résoudre, par déductions intrépides et intransigeantes, tous les problèmes de l'ordre social et politique.

La liberté, c'est le principe de la justice, pour celte seule raison, qu'aucune démonstration ne vient appuyer, que « pour l'homme cesser d'être libre c'est cesser d'être » (1).

Cet axiome posé, les déductions viennent d'elles-mêmes.

Liberté, donc fondement contractuel de l'Etat ; < toute société vraiment politique repose sur le consentement des volontés libres et date d'une constitution » (2).

Liberté, donc pour forme de l'Etat, la Démocratie. — 1< La Démocratie est la seule forme politique adéquate à la liberté, la seule juste, par conséquent la seule vraie u (3). « Le gouvernement du pays par le pays tout entier et par le pays seul telle est la formule, la seule parfaite, d'une société politique » (4).

La forme politique de l'Etat déduite de l'axiome fondamental, les déductions peuvent reprendre.

On en déduit toute l'organisation de la société, car : « il n'y a de démocratie libre, régulière et durable, que celle qui repose sur une société vraiment démocratique » (5).

Dès lors " Religion w, « Sciences », « Arts » ne sont plus envisagés que comme de simples v conditions morales de la Démocratie » (6), Dès lors il y a tout un système d'enseignement à adopter pour remplir les v conditions pédagogiques de laDémocratie » (7). Dès lorsla famille qui u aujourd'hui opprime la cité » est à remanier (8). Dès lors il y a toute uoe organisation sociale, industrielle, économique. Internationale

(I) Vu^EROT, La démocratie, p. 4.

(!) Vachehot. La démocratie, p. 24.

|3| Vachehot, La démocratie, y. 17.

{4) Vachehot, La démocratie, p. 28.

(S) Vacherot, La démocratie, p. Sï.

{8| Vachehot, La démocratie, ch. 111: Conditions moraieE de la démocralic. I. La religion. II. La t.cience. 111. L'art., p. 41-90.

(7) Vachehot, La démocratie, L. I, ch. IV : Conditions pédagogiques de la démocratie, p. 90-123.

(8) Vachehot, La démocratie, L. I, ch. V : Conditions domestiqnes de ta démocratie, p. Iï3-13fl, not. p. 123.

à édifier, car : « si l'éducation donne au citoyen le principe même de Tindépendance, c'est l'état social lui-même qui lui en assure ou lui en supprime les conditions » (1). . La Société fondée sur la liberté et pour la Démocratie, l'Etat peut s'édifier par déductions des mêmes principes, il trouvera dans la Société la base solide, qui lui convient.

S'agit-il des fonctions à attribuer à l'Etat, c'est du point de vue de la liberté, qu'on se demandera lesquelles on doit lui confier et comment les organiser.

Pour l'instruction l'intervention de l'Etat est justifiée par l'idée que : « les esprits libres, les caractères civils, les mâles vertus de la patrie et de la cité se forment surtout sous la discipline, la direction et l'enseignement de l'Etat » (2).

Pour l'organisation judiciaire^ si l'on doit renoncer à l'élection des juges on développera l'institution du jury, l'exercice « des fonctions judiciaires étant pour le peuple souverain une excellente préparation à l'exercice des droits politiques, qui marquent sa souveraineté » ; « le jury étant la meilleure école d'éducation » (3). '

Pour la défense nationale, l^armée est une « nécessité provisoire », « toute la question est de savoir sous quelle forme elle est compatible avec une société démocratique», : et la réponse c'est : « l'armée citoyenne », « les milices » (4).

S'agit-il de l'organisation même de l'Etat ; tout encore part et découle du principe de la liberté.

Une règle domine : celle de la « division des pouvoirs », (< loi même de l'ordre politique, base de tout gouvernement organisé ». C'est que la division des pouvoirs c'est la limitation du pouvoir, la sauvegarde de la liberté, si bien que l'on peut dire : « plus cette division est nette, plus le mécanisme de la machine gouvernementale est parfait » (5).

Et c'est de même, par déduction du même principe, liberté, démocratie, que nous voyons proclamer cette série de règles :

' (1) Vacherot, La démocratie^ L. I, ch. VI à IX, not. p. 140.

(2} Vacherot, La démocratie, L. II. ch. VII : L'Université, not. p. 280. M. Vacherot ajoute un peu plus loin : « Técole publique est le berceau de la cité ».

(3) Vacherot, La démocratie, L. II, ch. VII : La justice, not. p. 292,

(4) Vacherot, La démocratie, L. II. ch. IX : L'armée, not. p 320.

(5) Vacherot, La démocratie, L. III : Le gouvernement démocratique, not. p. 343,. • ..... ^ •-

i34 CHAPITRE IV

que le pouvoir législatif formé des représentants de la nation est « le premier des pouvoirs politiques » (1), « Tunique souverain » (â). que u dans une démocratie véritable l'Assemblée ne peut avoir pour origine que le suffrage universel et direct» (3), « la logique de la démocratie n'admet que les restrictions aux droits absolus des citoyens » (4) ; que « le système des deux assemblées » est condamné parce qu'il « sort des conditions de la démocratie » (5) ; que pour le gouvernement un Président élu par le peuple serait « un pouvoir rival de TAssemblée et qui en pourrait devenir le maître » (6), que « ce qui convient le mieux à une démocratie organisée et centralisée c'est un simple président du conseil nommé par l'Assemblée » qu'elle peut « révoquer et remplacer quand bon lui semble » (7).

Organisation sociale, organisation politique, système administratif,que je laisse de côté, rien n'est resté en dehors de cette audacieuse et minutieuse reconstruction de tout par la logique. Sans défaillance, comme sans hésitation, M. Vacherot a tout déduit de son principe : liberté.

Son livre est à notre point de vue un chef-d'œuvre, c'est le chef-d'œuvre de la méthode dogmatique déductive.

Ces exemples suffisent sans doute pour manifester ce qu'est et ce que produit le dogmatisme appliqué à la science politique.

Il serait intéressant d en suivre l'histoire ; mais cette entreprise m'entraînerait trop loin. Je voudrais pourtant montrer que cette méthode n'est pas le privilège de notre pays, — qu'elle n'est pas non plus le privilège d'une école, — et qu'enfin elle a parfois aussi bien dominé la pratique que la doctrine ; — nous en mesurerons ainsi l'importance.

Le dogmatisme politique n'est pas le privilège de notre race, et la preuve en est que l'on peut citer parmi les ouvrages qui en sont le plus entachés « le Gouvernement représentatif » de Sluart Mill. M. Dupont While, son traducteur a bien pu dire que Stuart Mill n'était pas « homme à s'incommoder d'un

(1-2-3) Vacberot, La démocratie^ pa§:es 344, 351, 353. U-o-6-7> Vacherot, La démocratie, pages 354, 348, 362, 363.

principe absolu (1) » et je vois bien qu'il se soustrait à celui de la liberté « quand même » de Técole- française et à l'utilitarisme absolu à la Bentham, mais ce n'en est pas moins avec un « critérium » du « meilleur gouvernement » (2) qu'il apprécie toutes les institutions politiques.

Son idée est que « le mérite le plus important que puisse posséder un gouvernement c'est de développer la vertu et Tintelligence du peuple lui-même ». D'où « la première question à l'égard de toute institution politique, est de savoir jusqu'à quel point elle tend à développer chez les membres de la communauté les qualités morales, intellectuelles et actives » (3).

C'est du haut de ce principe, qu'il condamne la monarchie non représentative, car « quelle espèce d'êtres humains peut-on former sous un pareil régime ?» (4) qu'il approuve la démocratie, car« elle fait prédominer le type actif sur le type passif» (5), qu'il se prononce pour l'universalité des suffrages (6), le vote plural (7), le vote des femmes (8), les courts mandats (9) ; stimulants pour le zèle, l'intelligence et les vertus morales des citoyens.

Stuart Mill est donc l'homme d'une idée et son exemple montre que la si positive race anglo-saxonne peut, comme une autre, se laisser séduire par le dogmatisme politique.

Le dogmatisme n'est pas plus le privilège d'une école que celui d'une race.

Si Rousseau a eu des ennemis intellectuels déclarés, ce furent certes les écrivains de Vécole théocratique, les de Maistre, les de Bonald ; or, c'est avec sa propre méthode, qu'ils ont édifié euxmêmes leurs systèmes. De de Maistre on a pu dire : « Unité, continuité, c'est tout de Maistre. Un état est pour lui un corps

(1) Stuart-Mill, Le gouvernement représentât if t préface de M. Dupont White, p. 4.

(2) Stuart-Mill, Le gouvernement représentatif ,ch. H : Du critérium d'une bonne forme de gouvernement.

(3) Stuart-Mill, Le gouvernement représentatif, p. 38, Benjamin Constant, avait dit: «i L'œuvre, du législateur n'est pas complète quand il a rendu un peuple libre... il faut que les institutions achèvent l'éducation morale des citoyens. i>, De la liberté chez les anciens. Cours de politique constitutionnelle, t. II, p. 500.

(4-5-6) Stuart-Mill, Le gouvernement représentatif p. 57, 72, 193. (7-8-9) Stuart-Mill, Le gouvernement représentatif p. 203, 215, 260.

qui doit obéir à une intelligence unique pour rester un et à une pensée traditionnelle pour continuer d'être » (1); et en effet c'est de ce principe que de Maistre, homme d'une idée, tirera tout son système monarchique. Et nous voyons de Donald écrire : «Dans la société constituée on pose un principe fondamental, d'une vérité évidente irrésistible, fondé sur la nature de l'homme : là où tous veulent dominer avec des volontés égales et des j or ces inégales^ il faut quun seul domine ou que tous se détruisent, et Ton en déduit, par ordre, comme des conséquences plus ou moins prochaines, mais toujours nécessaires, tous les rapports et lois constitutives et politiques. Ainsi de ce prrncipe, que la ligne droite est la plus courte entre deux points donnés, ou de quelques autres, en petit nombre et d'une égale évidence, découlent plus ou moins immédiatement toutes les vérités géométriques » (2). Déclaration qui pourrait être donnée comme la formule même du dogmatisme.

Si d'autre part les philosophes théocratiques ont eu des adversaires et des contradicteurs ce furent bien les sociologues positivistes, héritiers intellectuels de Comte ; mais n'avonsnous pas vu que, sous leurs prétentions à l'observation impassible des faits, se cache, presque toujours, une tendance à la systématisation la plus hâtive et Ja plus rigide^ que Spencer par exemple est dominé par l'idée de « révolution unilinéaire » et du « passage de l'homogène à l'hétérogène >> et que Comte a pour point de départ, bien plus que pour point d'arrivée^ sa « loi des trois états ».

Le dogmatisme n'est pas non plus resté dans les livres; il a souvent inspiré les hommes politiques dans leurs œuvres positives. Pour voir jusqu'à quel point cette influence du dog^matisme sur la politique pratique a pu aller, il faut se reporter aux travaux de l'Assemblée constituante. Tous les débats pour la Déclaration des droits sont typiques à ce point de vue, on n'y voit que la proclamation de principes abstraits et absolus, qu'aucune donnée positive, aucune considération pratique ne

(1) Faguet, Politiques et moralistes du XIX* siècle, 1" série, p. 8.

(2) De Bonald. Théorie du pouvoir politique et reli^ieax, L. U ch, III, p. 147.

viennent conBrmer, Mais on peut prendre une discussion législative quelconque de notre première Assemblée politique, ce ne sont que principes et déductions. Thouret parle-t-il sur l'organisation judiciaire? le principe de la souveraineté du peuple l'amène de but en blanc à l'élection des juges et c'est à peine s'il se demande si des juges élus seront de bons ou de mauvais magistrats (1). Robespierre traite-t-il de la question religieuse ? il commence par établir trois principes desquels i I fera tout découler (2). Pétion étudie-t-il la question de l'annexion du Comtat Venaissin à la France ? le grand problème est de savoir si le principe de la souveraineté du peuple le permel et Rousseau devient son oracle (3). Robespierre et Duport formulent la doctrine régnante quand ils disent « il n'y a de lois sages et justes que celles qui dérivent de la nalure » (li, « lorsqu'il est question de faire des lois chacun sent combien il est nécessaire de remonter à la morale et à la raison pour les en tirer comme des conséquences» (5). — C'est à juste titre que Duport pourra dire dans les derniers jours de l'Assemblée aux députés, qu'ils ont « tenu sans interruption une chaire de droit naturel » (6).

La méthode dogmatique est donc en même temps qu'une méthode très caractérisée, une discipline dont l'influence s'est très souvent fait sentir jusque dans nos assemblées, qui a dominé un très grand nombre d'esprits, j'en ai cité qui radicalement n'ont suivi que son inspiration, et il en est d'autres, qui moins absolus, sans la suivre inflexiblement, s'en servent encore. C'est, par suite, une méthode qui mérite leplussérieux examen.

(i) Thouret, discour

s, séanc

du S4

mars 1790.

(2) ROBESPCERRE. dîSC

ours, sèa

ncedu

30 mai 1790.

(3l PÉiioM, discours

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H) Robespierre, dis

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9 mai 1791.

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Article de jour

rapparié par Bûchez et

X, p. 129. etc.

lil. — Critique de la méthode dogmatique

C'est par l'épreuve de ses principes que nous entreprendrons la critique de cette méthode.

Elle repose sur un premier postulat, à savoir que les constitutions sont des œuvres de notre raison et de notre volonté ; de notre raison, qui en conçoit le principe fondamental et en déduit tout le système^ de notre volonté qui réalise à sa guise les conceptions de notre raison.

Or nous savons déjà que ce rôle attribué à notre intelligence et à notre liberté est singulièrement exagéré.

Si, en effet, j'ai combattu le fatalisme, qui en notre matière leur dénie toute influence, j'ai dû lui faire cette concession que la succession des grands régimes politiques, féodalité, monarchie absolue, monarchie constitutionnelle, démocratie appartient en efl^et à la fatalité, puisqu'elle a été la conséquence fatale des grandes transformations de la société, résultantes elles-mêmes de faits si généraux qu'ils constituent des forces invincibles (1). C'est donc Fhistoire, le fait, et non la raison humaine qui déterminent la forme générale, le principe premier des constitutions; et cette constatation ruine, on le voit, le dogmatisme politique, qui, pour bâtir l'édifice constitutionnel, prétend partir de quelque vérité généraleconçue par notre raison et réalisée par notre volonté.

J'ai, il est vrai, réservé à notre libre arbitre le choix des institutions par lesquelles ces grands régimes politiques, qui nous sont imposés, peuvent être mis en œuvre (2). Mais d'une part cette réserve est insuffisante pour le dogmatisme, qui revendique surtout pour notre raison la découverte des principes, et, d'autre part, j'ai dit, et j'y reviendrai, que dans ce choix des institutions d'application de ces régimes, qui s'imposent à nous, ce n'est pas à la logique, à des conceptions à priori^ mais à l'interprétation des circonstances présentes, aux traditions nationales, à Texpérience, qu'il faut faire

(1-2) Voir suprà, p. 20-22.

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appel (1) ; et ainsi, même pour cette œuvre secondaire, la mélhode dogmatique se trouve en défaut.

Le second postulat du dogmatisme politique c'est que dans Tordre politique, V esprit humain est en possession de principes^ vérités absolues^ qu'une évidence lumineuse et intérieure impose à notre entendement.

Nous pourrions consulter les philosophes sur la portée de notre certitude. Nous les verrions incertains des principes même d'identité, de causalité, qui sont pourtant les fondements de la logique; et cela serait déjà de nature à jeter un singulier doute sur ces prétendues vérités évidentes et premières de Tordre politique.

Mais, sans entrer dans le domaine, toujours un peu scabreux, de la philosophie, pour détruire Tillusion de ces prétendus principes, ne suffit-il pas de les reprendre et d^y réfléchir un instantpour sentir le doute, au sujet de chacun d'eux, s'emparer immédiatement de notre esprit.

L'homme est libre par nature, il est fait pour la liberté ; — quoi de plus douteux, puisqu'il ne peut vivre et qu'il ne vit en réalité que dans des groupes dont Texistence suppose de la part de leurs membres l'abdication partielle de leur autonomie; — quoi de plus douteux si Ton réfléchit que la liberté suppose l'intelligence et Tart de la conduite (3).

La formule de la justice c'est la liberté ; pourquoi ne seraitce pas Tégalité (4) qui ne suppose pas forcément la liberté et qui peut-être ne saurait exister avec celle-ci; ou bien la fraternité, la solidarité^ qui supposent le don d'une partie de soimême et contredisent la liberté?

(1) Voir suprà, p. 21.

(2-3) «On parle sans cesse de liberté, disait Renan, de droit de réunion, de droit d'association. Rien de mieux si les intelligences étaient dans l'état normal ; mais jusque-là rien de plus frivole... La liberté ne peut être que préjudiciable quand ce sont des insensés qui la réclament. » l'Avenir de la science^ p. 355.

(4) De TocQUEviLLE voyait dans l'égalité, sinon le grand principe, du moins le grand J ait des temps modernes, le fait générateur du nouvel ordre politique et social. « A mesure que j'étudiais la société américaine, je voyais de plus en plus, dans l'égalité des conditions, le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre, et je le retrouvais sans cesse devant moi comme un point central, où toutes mes observations devraient aboutir ».Z)e la démocratie en Amérique, XVI" édition, t. I. Introduction, p. 2.

i40 CHAPITRE IV

Les institutions politiques doivent former le citoyen ; pour-: quoi faire de TElat une école? FEtat ne peut-il pas exiger du citoyen les capacités nécessaires à la vie publique au lieu d'être obligé de les développer en lui ?

L'Etat suppose trois éléments parce que tout est trinité, dit de Bonald ; la science ne tend-elle pas à tout réduire à l'unité ?

La souveraineté du peuple est la formule de TEtat moderne ; mais dans un Etat à côté du principe d'autorité et de commandement n'y a-t-il pas le principe corrélatif et non moins nécessaire d'obéissance et si chacun commande et fait partie du souverain, qui donc obéira et quels seront les sujets?

Je pourrais prendre ainsi les uns après les autres tous ces grands principes, que l'on a proposés comme buta l'organisation politique, on verrait que l'on a pu et que Ton peut, en effet, pour chacun d^eux souleverdes doutes et, qu'à moins de nous hypnotiser en face d'eux en une sorte de contemplation mystique, ils nous apparaîtraient comme d'essence toute relative et contingente (1).

Il ne saurait d'ailleurs eh être autrement. Les systèmes politiques sont faits pour des sociétés vivantes, c'est-à-dire parce que la vie c'est l'incessante variation, pour des sociétés. éminemment changeantes suivant les temps et suivant les lieux. Il faut donc que les principes, fondements des systèmes politiques, varient pour suivre ces variations et produire dans le variable le constant, pour que les diverses sociétés modelées sur eux offrent toujours aux individus, ce qui est, nous le verrons, le point fixe de l'ordre politique, les plus favorables conditions pour réaliser leur loi morale et développer leur nature suivant leur fin.

(1) Renan, dont l'esprit s'est le plus affranchi des formules courantes, qui sont pour nous l'expression de l'idéal politique et social, s'insurgeait contre les idées d'égalité et de progrès des masses. « La vie deviendrait impossible si l'on s'en tenait à cette conception abstraite qui fait envisager tous les hommes comme apportant en naissant un même droit à la fortune est aux rangs sociaux. Un tel état de choses, juste en apparence, serait la fin de toute vertu. » La rèjorme intellectuelle et morale de la France, p. 243. « L'essentiel est moins de produire des masses éclairées que de produire de grands génies et un public capable de les comprendre. Si l'ignorance des masses est nécessaire pour cela ; tant pis. » « La fin de l'humanité est de produire les grands hommes. » Dialogues philosophiques, p. 102-103. — Je ne m'approprie pas ces contre-principes de Renan, j'invoque son exemple pour montrer que la certitude est loin d'être acquise sur les prétendues vérités de l'ordre politique.

Le troisième postulat du dogmatisme politique, c'est, Vuniversalisme de ses solutions. « Composé de théorèmes prouvés, le Contrat social, dit Taine, à l'autorité de la géométrie il vaut comme elle en tous (emps, en tous lieux, pour tout peuple (1) ». Condorcet, aussi bien, nous dit dans la ix* époque des Progrès de Vesprit humain que « les philosophes des diverses nations embrassaient dans leur méditation les intérêts de Thumanité entière, sans distinction de pays, de race, ou de secte », « qu'on cherchait en France à guérir l'Angleterre de ses préjugés commerciaux, de son respect superstitieux pour les vices de son gouvernement (2). » En 1789 nous savons que ce sont les droits de l'homme et non des Français que l'on proclame; nous entendons Mirabeau dire à ce sujet: «Nos lois deviendront celles de l'Europe si elles sont dignes de nous. . . C'est pour nous, c'est pour nos neveux, c'est pour le monde entier que vous travaillez, l'espèce humaine nous comptera au nombre de ses bienfaiteurs (3). » Et de Bon^ild écrira dans sa rigueur de scolastique : « Il existe une et une seule constitution de société politique, une et seule constitution de société religieuse. Ces deux constitutions sont nécessaires dans le sens métaphysique de cette expression ». « Si l'homme naît partout le même, la même constitution politique et religieuse doit convenir à toutes les sociétés (4). »

Cet universalisme est logique : s'il y a un principe qui est la vérité absolue, et si tout doit en découler par déductions rigoureuses, il ne peut y avoir qu'un régime politique.

Mais cet universalisme, la raison même et les faits lui donnent le plus cruel démenti. — La raison, car nous venons de le dire, les sociétés étant dissemblables ne peuvent par les mêmes

(1) Taine, Les origines de la France contemporaine. L'ancien régime, p. 306.

(2) Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de V esprit humain, Edit. A. Condorcet et F. Arago, t. VI, p. 193-194.

(3) Mirabeau, discours: séance du 15 août 1789 de rAssemblée nationale. Arch parlementaires, t. Viïl, p. 439.

(4). De Bonald, Théorie du pouvoir politique et religieux, nouv. édit., p. 99 et 109. De Bonald dans son universalisme jn^e durement V Esprit des lois : « Un ouvrage duquel il résulte que la latitude décide de la religion et du gouvernement est un ouvrage anti-religieux et anti-politique »^ p. 109. Le Contrat social, au nom de la logique, est du reste aussi malmené: «Son auteur ne rencontre quelques principes que pour les abandonner aussitôt ne raisonne que pour s'en écarter davantage, ne conclut que pour les contredire formellement », p. 110.

i42 CHAPITRE IV

moyens atteindre la même fin. — Les faits car ils nous montrent tous les pays particularisés quant à leurs constitutions politiques. S'il y a une vérité il faut croire que les hommes de tous les temps et de tous les pays ont eu à cœur de la méconnaître, et qu'ils aient pu le faire, c'est un fait en opposition avec cette prétendue évidence des principes, qui doivent dans la théorie dogmatique dominer notre système politique.

Les principes sur lesquels repose la méthode dogmatique nous semblent donc plus qu'incertains, ses conséquences fâcheuses achèveront de nous en détourner.

La première conséquence de la méthode dogmatique est d'établir les institutions politiques sur le seul fondement de la raison. Or, c'est une base essentiellement fragile que la raison.

Si Ton présente, en effet, une constitution comme une œuvre rationnelle, par cela même elle est livrée à la critique ; comme en politique il n'y a pas d'organe attitré de la vérité, on peut à tout moment s'insurger contre elle, et, par suite, contre les pouvoirs publics qu'elle institue, au nom même de la raison méconnue ; et comme encore chacun de nous ne peut se fier qu'à sa raison particulière, cette insurrection est Tanarchie même.

Quoique nos constituants, même ceux de la Révolution, aient été, nous l'avons dit, très fortement influencés dans leurs csmbinaisons par les circonstances historiques, il est certain qu'ils se sont présentés, plus que ceux d'aucun pays, comme les interprètes de la raison pure. Ne pouvons-nous pas croire que cette base rationnelle, constamment donnée à nos institutions, a été une des causes de leur instabilité, et n'est-il pas certain que la France fut toujours le pays où Ton mît le plus constamment en question la forme même du gouvernement. Par antithèse, si les institutions anglaises nous apparaissent comme des monuments inébranlables, qui sans doute ont reçu au cours des siècles des retouches assez profondes pour pouvoir abriter une démocratie après une monarchie aristocratique, mais qui, pourtant, sont toujours restés debout, épargnant au pays les secousses périlleuses des grands cataclysmes politiques, n'est-ce pas pour beaucoup parce qu'elles trouvaient non dans la raison, étrangère à leur construction,

mais dans la tradition de laquelle elles procédaient, une base autrement solide. Les Anglais aiment à noyer dans Tombre de l'histoire les origines de leurs institutions. On a dit qu'en politique « ils se complaisent devant une étroite conception en profondeur où tous les siècles de la vie nationale s'entrevoient les uns derrière les autres », que « la filiation historique est Tâme de la constitution (1). » Historique une constitution est indiscutable, la tradition la défend avec ses forces d'autorité supérieure : preuve de sa vitalité par le fait de sa longue existence, attachement et respect des hommes d'aujourd'hui pour les choses d'autrefois, correspondance sûre des anciennes coutumes au tempérament de la race. Par antithèse encore la constitution fédérale américaine nous apparaît, avec son siècle bien passé d'existence, comme douée d'une stabilité extraordinaire. Elle, non plus, ne fut pas une œuvre de raison. Historique par ses emprunts aux précédents anglais ou coloniaux, elle aussi s'appuyait sur l'autorité traditionnelle. Historique encore en ce sens qu'elle était, suivant l'expression d'un auteur américain, «la fille des circonstances » (2) elle s'imposait comme le résultat même du fait (3). Transactionnelle enfin, résultat d'un compromis sur toutes les grandes questions entre les fédéralistes et les autonomistes, entre les démocrates et les conservateurs, elle n'était pas un système rigide qui froisse certains intérêts et heurte certaines doctrines et qui, un jour, dans la lutte avec ces forces doit succomber, mais elle étaitune combinaison souple de principes opposés, qui devaient se prêter aux vicissitudes de la vie et aux exigences variables du temps (4). — Et ainsi l'on peut croire que si les constitutions

(1) BouTMY, Etudes de droit constitutionnel, p. 68.

(2) CuRTis, History, t. I, préf. p. XI. M. de Ghambrun a beaucoup insisté sur la base historique de la constitution américaine, ce Aux Etats-Unis, dit-il les institutions républicaines sont fondées sur le droit historique ]». Le pouvoir exécutif aux Etats-Unis, 2" édit. p. 5.

(3). La constitution américaine fut rédigée sous l'empire de la nécessité. La confédération avait péniblement soutenu la lutte pour l'indépendance, l'union pour la guerre s'évanouissait dans la paix. Le congrès, unique organe de la confédération, sans prise sur les Etats et les citoyens, ne pouvait satisfaire aux engagements contractés. On comprit qu'il fallait fortifier le « gouvernement ». .De celte leçon des choses sortit la constitution américaine et son pouvoir exécutif, qui est sa pièce principale et typique ; elle sortit de l'expérience et de la nécessité!

(4) M. DE NoAiLLES, Ccnt ans de République aux Etats-Unis, 1. 1. Introd.,p. xxrt^

144 CHAPITRE ÎV

anglaise et américaine ont joui de cette longévité, qui nous étonne, c'est, en partie au moins, parce qu'elles ne furent et ne sont pas des constructions logiques reposantsur la base fragile de la raison.

Sur cette base fragile de la raison, ce sont d'ailleurs des institutions fragiles par elles-mêmes, que le dogmatisme politique a les plus grandes chances d'édifier.

Tout pouvoir de TEtat rencontre dans l'exercice de ses prérogatives, des oppositions, des résistances. Ce sont de terribles frottements que toutes les pièces de la machine politique doivent vaincre : gouvernement aux prises avec les intérêts particuliers et exposé aux hostilités des chambres, assemblées qui doivent faire accepter leurs lois et s'assurer du concours du gouvernement pour leur application, pouvoir judiciaire qui doit sauvegarder son indépendance, et imposer ses jugements. Mais cette force, nécessaire aux pouvoirs publics où la trouveront-ils? Ce n'est pas dans le texte qui les institue ou leur confère tels ou tels droits; un texte par lui-même ne saurait créer de la force. Il faut donc que les pouvoirs de l'Etat soient forts par eux-mêmes, et ils ne le sont que s'ils incarnent quelque force vive de la natioii. La nation, c'est le réservoir de vie et de force auquel il faut toujours aller puiser, si Ton veut dans un pays créer quelque chose de vivant et de fort. Les pouvoirs de l'Etat n'auront donc la force, qui leur est nécessaire, que s'ils incarnent un des principes vivants de la nation ; on peut dire que c'est là la règle fondamentale de la science politique.

Mais cette règle, la science politique, sous l'inspiration de la méthode dogmatique, fatalement la méconnaîtra. Comme cette méthode part de principes abstraits, et statue pour tous les

exprime d'une façon heureuse ce caractère quelque peu cahotique de la constitution américaine. «. Un tableau qui représenterait les institutions des Etats-Unis sous des formes symétriques et régulières, ne ressemblerait pas plus à la réalité que les tragédies classiques, astreintes aux trois unité s de lieu, de temps et d'action, ne reproduisent la yie réelle i. Plus loin il tire de l'exemple des institutions américaines, cette leçon : c Serait-ce un pur paradoxe d'avancer, qu'en politique et en maintes choses considérables d'ici-bas, ce qui n'est pas contradictoire et irrégulier par quclqu'endroit ne saurait être ni vrai, ni viable, nî humain ? Tout agencement trop symétrique des. affaires de ce monde est artificiel et ne dure pas », t. î, p. 154.

LA MÉTHODE DOGMATIQUB 146

peuples, il est évident qu'elle ne tient pas compte de ces éléments variables, qui constituent pourtant les forces nationales d^un peuple, comme l'attachement à une dynastie ou le défaut de loyalisme monarchique, comme la tendance au gouvernement personnel ou la haine de toute personnalité dominante, comme le respect de la légalité ou la prédominance de l'idée de salut public sur l'idée de droit, comme l'existence ou non de classes sociales profondément distinctes, comme la géné-^ ralisation, ou non, de l'éducation politique. II en résulte, qu'isolée ainsi du réel et livrée aux abstractions, cette méthode peut, de ces principes purs, aboutir par déductions à des combinaisons, qui supposeraient pour pouvoir vivre des éléments de vie, qui n'existent peut-être pas dans telle ou telle nation, et créer ainsi des corps politiques, qui demeureraient inertes, parce qu'ils ne trouveraient pas dans la nation le principe de vie, qui seul les animerait (1).

Quand Rousseau part de la souveraineté de la volonté générale et ne voit, comme régime politique, que la démocratie, il fait œuvre vaine pour tout pays où il n'y a pas une société, dont tous les membres aient le zèle et les aptitudes nécessaires pour participer à l'exercice de la souveraineté.

Quand de Bonald part du principe ternaire, cherche dans l'Etat sa trinité : pouvoir, ministres; sujets, et met: roi, prêtres, nobles, magistrats et peuple, il fait œuvre vaine pour tout pays où il n'y a pas un roi, c'est-à-dire, un chef qui s'appuye sur un loyalisme traditionnel, une noblesse, un clergé et une magistrature possédant par tradition, services rendus, puissance sociale, une force propre, et un peuple, qui, par l'habitude d'une soumission passive, soit disposé à jouer . le rôle un peu ingrat dé simple sujet.

Quand M. Vacherot conclut à la démocratie représentative, il fait œuvre vaine pour tous les pays, où il n'y a pas une nation suffisamment consciente de sa volonté, pour que la volonté

(1) CouRifOT, qui a consacré tout ua chapitre, «Des théories politiques au xviii* siècle », à combattre la prétention de faire de la c politique avec la raison pure » dit très judicieusement que « les auteurs de semblables théories se sont bien plus occupés de classer des formes que de distinguer des forces, ils ont fait de l'ana- ' tomie bien plutôt que de la physiologie politique et pourtant les formes ont ici bien moins d'importance que la nature des forces mises en présence et par conséquent en conflit. » Considération sur la marche des idées» t. II, p. 81-82.

nationale puisse être représentée, et que le régime représentatif soit autre chose qu'une fiction.

£t quand Condorcet disait que « nos philosophes cherchaient à guérir l'Angleterre de ses préjugés commerciaux et de son respect superstitieux pour les vices de sa constitution » il vantait une sottise ; car c'était œuvre vaine de vouloir substituer aux institutions vivantes de l'Angleterre, produits de la vie même de la nation anglaise, les creuses théories générales de notre rationalisme philosophique (1).

S'il faut que les pouvoirs de l'Etat soient des forces vivantes, il faut encore que ce soient Aqs forces équilibrées, La règle fameuse de la séparation des pouvoirs, présentée comme la règle suprême de l'organisation politique, discutable théoriquement et inapplicable en fait, doit être à mon avis remplacée par celle de l'équilibre des pouvoirs. Si, en effet, c'est le pouvoir législatif qui remporte, si, bien loin de se laisser guider par le gouvernement, il le domine, comme les assemblées, à moins qu'une minorité ne les terrorise et n'y forme un vrai gouvernement, sont incertaines et flottantes dans leurconduite, lentes et contradictoires dans leurs résolutions, leur règne est celui de l'anarchie. Si c'est le gouvernement qui l'emporte, sans qu'il trouve de frein dans le pouvoir législatif, comme l'exécutif tend à exagérer son action, à se servir du pouvoir dans son intérêt personnel, et à s'affranchir des règles gênantes de la légalité, son règne est celui de l'arbitraire et de l'absolutisme, l^équilibre des pouvoirs est donc la seconde règle fondamentale de la science politique.

(1) Un bel exemple de l'inertie en laquelle peut tomber un corps politique s'il ne puise pas en son origine la force qui lui est nécessairep c'est celui du Sénatdu second Empire. Suivant un commentaire curieux de la pensée impériale donné par le Moniteur de 1856, 11 janvier, cette assemblée composée d'hommes de haute compétence, pris dans toutes les grandes charges publiques,, devait se tenir au courant des besoins du pays, et étudier, pour les soumettre au gouvernement, toutes les grandes réformes sociales et administratives. Or, dans son Histoire de la Constitution de 1852, M. Cucheval Glàriony constate qu'elle ne se servit de son initiative en seize ans qu'une fois sur la proposition de M. de Casablanca en faveur d'un projet de code rural. Cela devait être ; il ne suffit pas d'être investi d'une fonction, il ne suffit pas d'avoir toute capacité possible pour la remplir il faut avoir l'esprit qui fait agir, et pour être réformateur, il faut représenter ceux qui, souffrant du présent, révent et réclament des réformes. Le Sénat de 1852 était un corps politique factice, que n'animait pas la force nécessaire pour fia fonction» il ne fonctionna pas.

La méthode dogmatique ^ 147

C'est un troisième inconvénient du dogmatisme politique de la méconnaître. Car si Ton part d'un principe, et d'un seul, considéré comme la clé de voûte du système politique à édifier^ on développera fatalement outre mesure le pouvoir qui Tincarne le mieux. Est-ce, par exemple, la liberté ou la souveraineté du peuple dont on part, on favorisera le pouvoir législatif, organe de la liberté, expression de la volonté générale. Est-ce le principe de Tunité ou celui de la continuité nationale que Ton cherche à réaliser avant tout, c'est le gouvernement, qui représente l'unité et la continuité de la nation, que Ton fortifiera à Texcès. Et en effet nous voyons Rousseau aboutir au règne de la multitude et à l'effacement du gouvernement, M. Vacherot conclure à l'assemblée unique, à la suppression du chef de l'Etat, et à la nomination par la Chambre des ministres, qui ne sont plus que les simples exécuteurs de sa volonté; tandis que les deMaistreet les de Bonald s'efforcent à la restauration d'une monarchie d'ancien régime.

L'équilibre des pouvoirs, pour le trouver, il faut aller dans les pays où les institutions politiques ont échappé à l'influence du dogmatisme. Si l'Angleterre a longtemps profité d'un heureux équilibre entre ces trois forces rivales. Couronne, Lords, Communes, c'est que ces trois pouvoirs étaient des produits historiques non des créations systématiques et que l'histoire, qui n'a pas de parti pris comme les théoriciens imbus de l'esprit dogmatique, peut susciter en un pays trois forces d'égale puissance (1). Si les Etats-Unis ont aussi avec leur Sénat, leur Chambre des représentants, leur Président, trois pouvoirs entre lesquels il est assez difficile de dire lequel est le plus fort, c'est que la constitution américaine fut une transaction entre des tendances diverse^s et non une déduction à partir d'un principe et que ces tendances, fédéraliste et autonomiste, libérale et autoritaire, purent vivifier les différents pouvoirs de l'État.

Ces exemples sont la contre-épreuve de notre jugement sur le dogmatisme, puisque là, où l'on échappe à son influence, la domination excessive d'un pouvoir et avec elle l'anarchie ou le despotisme, qui en sont la conséquence, peuvent être évitées (2).

(1) BouTHY, Etudes de droit constituttonnel, p. 231 et s.

(2) CouRNOT a très bien vu que Ja liberté, la modération sont subordonnées à

Ce n'est pas seulement sur les pouvoirs de TÉtat et leur combinaison que le dogmatisme exerce son influence fâcheuse, il a encore le grave défaut d'imprimer aux esprits, qu'il domine, deux tendances, contradictoires au premier abord, au fond d'inspiration commune et également dangereuses.

« Le caractère propre d'une politique radicale, nous a dit M. J. SimoUj est de repousser les demi-mesures, les transactions, d'aller, comme on dit vulgairement jusqu'au bout de ses principes » (1). « Il y a, a dit également Rousseau, une profession de foi purement civile, dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes religieux, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen, ni sujet fidèle » et, comme Rousseau est un homme qui va « jusqu'au bout de ses principes », il conclut qu'on peut bannir de l'Etat quiconque ne les croit pas et que « si quelqu'un après avoir reconnu publiquement ces dogmes se conduit comme ne les croyant pas... il doit être puni de mort » (2), Le dogmatisme mène donc au sectarisme et à r intransigeance. On peut être étonné, il est vrai, de voir Rousseau, champion de l'individu et apôtre de son indépendance, abolir la plus sainte des libertés, celle de l'intelligence, et punir de mort le schismatique politique. Mais Rousseau sectaire n'est que fidèle au dogmatisme. S'il y a un principe, fût-il celui de la liberté, qui soit l'expression de la vérité absolue, et si ce principe est manifesté par l'évidence, il est logique et « métaphysiquement nécessaire », comme dirait M. Vàcherot, de proclamer que ce principe, cette vérité s'imposent, qu'il ne peut dépendre du caprice déraisonnable d'inlelligences réfractaires détenir en échec la vérité, et d'ajouter que les esprits qui s'insurgent contre la vérité et l'évidence

Téquilibre des pouvoirs. Mais il a été surtout perspicace en discernant que, cette modération doit être assurée par «le balancement des instincts et des passions de la nation )», que les pouvoirs publics incarnent. « C'est du tempérament même de la nation, du balancement de ses instincts et de ses passions, non de l'ajustement des pièces de la machine politique, ou, pour tout dire, des traits de l'âme et non de ceux du corps, qu'il faut attendre cette modération dans la force, qui est la sauvegarde de l'organisation politique » . Considérations sut la marche des idées, t. II, p, 83.

{1} J. Simon, La politique radicale, p. 4.

(2) Rousseau, Le contrat social, L. IV, ch. VIII : La religion sociale.

sont criminels. La liberté même, érigée en vérité absolue et manifeste, ne comporte pas celle de douter d'elle.

Aussi bien qu'à l'intransigeance, le dogmatisme pousse ses adeptes à Voptimisme. Et comment croire, en effet, que la vérité pure et absolue ne conduit pas au bonheur ? De fait tous nos dogmatiques ont été des optimistes déterminés. C'est Tattitude de Rousseau proclamant la bonté et le bonheur parfait de rhomme dans l'état de nature, et se demandant « quel peut être le genre de misère d'un être libre dont le cœur est en paix et le corps en santé » (t), et dans l'ordre social affirmant que son « souverain », la (c volonté générale », « ne peut errer ». C'est celle de Condorcet qui voit dans « les progrès de l'instruction élémentaire liés au progrès nécessaires des sciences politiques», la garantie « d'une amélioration des destinées de l'espèce humaine, qui peut être regardée comme indéfinie » (2). C'est l'état d'âmes des hommes de 89 proclamant leur foi en la vertu de la vérité dans le préambule de la Déclaration des droits : « L'ignorance, l'oubli ou le mépris des Droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics » (3). C'est la conviction des croyants de la démocratie au milieu de ce siècle, de M. Vacherot, par exemple, écrivant qu'il n'a « aucune défiance d'un état vraiment démocratique, où aucun intérêt personnel et dynastique ne vient se mêler à rintérêt social dont cette institution est l'organe propre », et que « tout ce qui est juste est possible tôt ou tard » (4).

Le sectarisme, il est inutile d'insister sur ses inconvénients. Mais ceux de l'optimisme en politique, pour être moins évidents, sont pourtant aussi réels, car ce sont deux complices.

(1) Dans Rousseau, voyez le début de la l'« partie du Discours sur Corlgine de r inégalité parmi les hommes.

. (2) Condorcet, ^s^ume, Œuvres, t. IV, p. 268.

(3) Discours de Mirabeau du d7 août 1789 : « Vous allez établir un régime social qui se trouvait, il y a peu d'années, au-dessus de nos espérances. .... Elle vous sera due cette époque fortunée où tout prenant la place, la forme, les rapports que lui assigne l'immuable nature des choses, la liberté générale bannira du monde entier les absurdes oppressions qui accablent les hommes, les préjugés d'ignorance et de cupidité qui les divisent, les jalousies insensées qui tourmentent les nations, et fera renaître une fraternité universelle sans laquelle tons les avantages publics et individuels sont si douteux et si précaires ». Archives pari., t. VIII, p. 439.

(4) Vacherot, La démocratie, préface, p. 24 et 26.

C'est roptimisme, en eflFet, qui soutient l'intransigeance, qui triomphe des hésitations, que Ton pourrait éprouver devant les conséquences de ses doctrines, qui met le cœur à l'unisson de Tesprit, pour la réalisation jusqu'au bout de ses idées.

Les dangers du dogmatisme en science politique, je dis dogmatisme suivi avec rigueur, tel qu'on peut le trouver d'ailleurs en un certain nombre d'ouvrages, sont donc nombreux. Il donne aux institutions politiques le fragile fondement de la raison ; — il court le risque de créer des pouvoirs sans force parce qu'ils ne sont pas faits pour s'adapter aux forces vives du pays ; — il compromet l'équilibre des pouvoirs; — il menace la liberté parce qu'il érige l'absolu en système ; — il rend ses erreurs d'autant plus dangereuses qu'il supprime l'hésitation par l'optimisme qu'il développe.

Les principes sur lesquels la méthode dogmatique repose sont erronés et ses conséquences sont grosses de périls ; elle n'est pas la méthode cherchée de la science politique.

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