‹ La crise des changes: la baisse de l'argent et ses conséquences, laChapitre 43 sur 48 · HaCalifornio · texte numérisé non relu

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15 4 et de

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92 rt (l'argent est 23o > suspendue f* ? f en France So le 26 sept.

189afcy.i.

1893 aidée.

Ainsi, pendant toute la durée du bimétallisme fran-

172 l'excès de la production

çaii le rapport réel des deux métaux précieux, d'après le prix de Targent sur le marché de Londres, s'est maintenu aux environs du rapport légal 15,5.

L'argent fin a valu en moyenne 222 francs le kilogr. de 1811 à 1820, avec une production respective de 24,8 0/0 pour l'or et de 75,2 0/0 pour l'argent.

L'argent fin a valu en moyenne 221 f r. le kilogr. pendant la période 1866-1870, la production ayant été de 69,4 0/0 pour l'or et de 30,6 0/0 pour l'argent.

Mais la preuve la plus décisive de l'influence souveraine du bimétallis?ne sur la stabilité relative au prix des deux métaux c'est la période de 1851-1855 qui nous la fournit.

De 1841 à 1850 la production moyenne annuelle de l'or et de l'argent était presque en équilibre : 52,2 0/0 pour l'or et 47,8 0/0 pour l'argent. L'argent valait à Londres 217 f r. 70 le kilogr, et le rapport réel des deux métaux : 1 = 15,8.

De 1851 à 1855 la production moyenne annuelle de ^'or — par suite de la découverte des mines d'or californiennes et australiennes — passe brusquement de 188.500.000 francs (période 1841 à 1850) à 686.500.000 francs, c'est-à-dire augmente de 263 0/0, tandis que la production de l'argent s'élève seulement de 13 0/0 (173.200.000 francs, contre 196.600.000 francs). Le kilogramme d'argent fin à Londres monte alors de 217 fr. 70 cent, à 223 f r. 3 et le rapport réel des deux métaux devient : 1 = 15,4.

De sorte que la fameuse invasion de la France par l'or américain et australien, métal que la frappe libre obligeait nos Hôtels de Monnaie à transformer en numéraire français avec même pouvoir légal que les

l'excès de la production J7'>

pièces de 5 francs d'argent, n'a fait varier le rapport réel que de 15,8 à 15,4, le rapport légal étant 15,5.

Ou encore n'a fait varier le prix du kilogr. d'argent fin que de 217 fr. 70 à 223 fr. 30, le pair étant de 222 f r.

La baisse réelle de l'or, par rapport à son pair bimétallique de 3.444 francs le kilogr. n'a été, en moyenno, que de 66 fr. 81, soit 1,94 0/0, pendant ladite période. 11 ne faut pas oublier que M. Chevalier, en 1852, admettait que cette baisse pourrait bien atteindre 50 0/0.

n est vrai que M. Clément Juglar, au Congrès monétaire de 1889, à trouvé que ces variations étaient excessives ; il a montré, en choisissant quelques cours de chèques à vue entre Paris et Londres pris à certaines époques (telle que la période 1820-1880, pendant laquelle l'Angleterre, se mettant au régime effectif des paiements en or, accaparait tout le métal jaune du Continent, y déterminait une véritable raréfaction monétaire et une baisse générale des prix qui provoquait elle-même le mouvement protectionniste dont nous avons parlé au Chapitre XIII). M. Juglar, dis-je, a trouvé que le rapport de 1 à 15,5 n'avait pas de fixité absolue puisque, d'après les cours du change franco-anglais, on le relevait plusieurs fois de 2 ou 3 0/0 au-dessus ou dessous de ce pair.

Le D»* Soetbeer, qui a déterminé les moyennes annuelles, ou par période, du rapport réel des deux métaux (non dans d'après les cours du change francoanglais, mais d'après le prix réel de l'argent en barre à Londres), arrive à des résultats sensiblement différents de ceux de M. Juglar.

D'ailleurs, ne comprend-on pas que la critique même du consciencieux et savant auteur Des Crises cornmer* ciales et de leur retour périodique est le plus grand

17'i l'excès de la. production

hommage que l'on puisse rendre à la puissance du bU rnrlallisme, à l'influence décisive qu'il a exercée surla stabilité du rapport réel des deux métaux précieux?

Gomment, voilà un régime qui ne fonctionnait régulièrement que dans un seul pays: la France; qui a dû, par suite, soutenir à lui seul, et pendant trois quarts de siècle, le choc de toutes les crises commerciales et financières du monde, de toutes les perturbations monétaires et de crédit qui ont été les conséquences de ces crises; qui a victorieusement traversé cette période redoutable de l'invasion de Tor californien et australien... cette époque encore plus terrible de 1871-lK72et qui, pour les raisons que Ton sait, est mort après 70 années de lutte en pleine possession de son pair du 15,5. . . et l'on trouverait excessives des variations isolées de 3 0/0 au-dessus ou dessous de ce pair?

N'est-ce pas un peu Thistoire de co capitaine au lojig cours qui, ayant acheté chez Bréguet un chronomètre garanti invariable, le rapporta au célèbre horloger sous prétexte qu'il avait retardé de trois minutes dans l'espace de cinq années.

Bréguet fit rendre au capitaine son argent, plus l'intérêt de cinq années; et comme le brave marin, étonné de cette générosité inattendue, le remerciait, l'horloger lui répondit :

— Mais c'est encore moi qui suis votre obligé, car, après l'épreuve décisive qu'il vient de subir (le capi-, taine avait navigué pendant cinq ans sous toutes les latitudes), le chronomètre que vous me rendez a quadruplé de valeur, malgré ses trois minutes de retard.

Dans sa brochure, VAnatomie de la Monnaie,

l'excès de Là. PRODUCTION 175

IL Gernuschi répond ainsi à Tobjection g(5nérale de la rupture du rapport légal par suite d'excès de la production de Tun des deux métaux :

Supposons que le hiinétallisme inteytiationnl soit en vigueur et qu'on vienne à exploiter de nouvelles mines d'argent très productives et très lucratives pour leurs propriétaires. Quelles en seraient les conséquences ? Les voici :.

1® Les mines d'or n'y gagneront rien, car leur produit, malgré l'abondance de l'argent nouveau, ne pourra entrer dans la circulation autrement qu'à l'équivalence do 15 kilogrammes 1/2 d'argent pour un kilogramme d'or ;

2« Les autres mines d'argent n'y perdront rien, car leur produit continuera, comme auparavant, à entrer de droit dans la circulation à l'équivalence de un kilogramme d'or pour 15 kilogrammes 1 /2 d'argent;

Z" La puissance de la monnaie subira une certaine diminu* tion, mais la diminution portera aussi bien sur la puissance lie l'or que sur celle de l'argent, et la proportion 15 1/2 se in ain tiendra impert n rbab lement.

Faisons l'autre supposition : On découvre des raines d'or très fertiles et très lucratives pour leurs propriétaires. Les conséquences sont encore entièrement nulles à l'égard des anciennes mines d'or et d'argent. La diminution de la puissance monétaire portera encore sur toute la masse monétaire, c'est-à-dire sur l'argent et sur l'or simultanément. Et la proportion 15 1/2 se maintiendra imperturbablement.

D'ailleurs, en Angleterre comme en Allemagne, tous les économistes qui s'occupent plus spécialement de questions monétaires admettent aujourd'hui que le bimétallisme univei^sel ou international aura pour effet certain de maintenir, dans des limites très étroites, la stabilité du rapport commun adopté, quelle que soit, la différence survenant dans la production respective (les deux métaux précieux.

Ne doit-on pas redouter les effets de la Loi Gresham, c'est-à-dire une trop grande importation, ou une trop grande exportation de l'un des deux métaux précieux?

L'argument tiré de la fameuse Loi Gresham : « La « monnaie dépréciée pour une raison quelconque, f( chasse toujours la monnaie qui a gardé sa valeur re- « lative, ^) porte à faux et ne peut, en aucune manière, être invoqué contre le bimétallisme universel^ parce que la généralisation de ce système monétaire a précisément pour résultat de supprimer toutes les causes qui ont amené Fargentier-conseiller de la reine Elisabeth à formuler sa théorie.

En effet, sir Thomas Gresham vivait auXVIJe siècle, c'est-à-dire à une époque où presque les nations de l'Europo avaient des régimes monétaires différents, et où les conditions particulières du monnayage de Tor et de l'argent, dans chacune de ces nations, étaient souvent modifiées au profit du Trésor royal. Quand pour une raison quelconque (altération du titre, ou diminution du poids), Tune des deux monnaies en usage perdait une partie de sa valeur relative par rapport à Tautre : le commerce accaparait la monnaie restée de bon aîoi, parce que cette monnaie avait un pouvoir d'achat supérieur à l'extérieur du royaume.

Ou, encore, lorsque le rapport qui existait entre les deux monnaies d'un pays (car il ne faut pas perdre de vue qu'avant 1816, l'or et Targent étaient concurremment utilisés comme monnaie dans tous les pays de l'Europe), s 3 trouvait sensiblement diiïérent du rapport admis dans les pays voisins : celle des deux monnaies qui avait le plus de valeur relative s'exportait de préférence et, conséquemment» disparaissait de la circulation.

C'est précisément, nous Tavons déjà vu, ce qui se passait en Angleterre vers la fin du XVIIe siècle. Dans la plupart des nations de FEurope, le rapport entre Tor et l'argent variait entre 14 1/2 et 15 ; en Angleterre, les deux monnaies étaient frappées sur le pied de 1 kilogr. d'or pour 15 kilogr. 1/2 d'argent. Conséquence : l'or du Continent allait en Angleterre, parce qu'il y valait 15 kilogr. 1/2 d'argent, et l'argent anglais traversait la Manche, parce qu'il suffisait de 14 kilogr. 1/2 d'argent pour se procurer 1 kilogr, d'or sur le Continent.

Le même fait s'est produit dans le courant du XIXe siècle entre les Etats-Unis et l'Europe : jusqu'en 1834 les Etats-Unis avaient leur rapport fixé à 1 kilogr. d'or pour 15 kilogr. d'argent, tandis que l'Europe frappait au rapport -moyen de 15 1/2. Conséquence: l'or américain venait en Europe et les Etats-Unis ne pouvaient conserver que leur circulation d'argent. En 1834, les Américains adoptent le rapport de 1 à 16; c'est le courant inverse qui s'établit et tout l'argent des Etats- Unis passe en Europe !

Mais que l'on admette l'hypothèse, d'un régime monétaire identique, entre l'Europe et les Etats-Unis (mêmes conditions de rapport, de frappe libre, de

pouvoir libératoire etc.) et Ton comprendra aussitôt que la Loi Gresham perdra toute influence sur la circulatioû métallique respective des deux pays, et cela simplement parce que la cause qui chassait tantôt Ter et tantôt l'argent n'existera plus.

D'ailleurs, les monométallistes, qui se servent de cet argument, semblent ignorer que moins de quarante années après la mort du célèbre argentier royal, Newton, rimmortel auteur des Principes mathématiques de philosophie naturelle, devenu directeur de la Monnaie anglaise en 1699, établit nettement les causes qui chassait la monnaie d'argent de l'Angleterre et le moyen qu'il fallait employer pour la retenir. Ces causes nous les connaissons déjà: la différence existant entre le rapport admis pour la frappe des deux métaux en Europe et en Angleterre. Le moyen d'y remédier: la suppression des causes elles-mêmes.

Si l'or — dit Newton dans le Mémoire qu'il adressa aux lords de la Trésorerie, le 21 septembre 1717 — était abaissé seulement jusqu'à avoir la même proportion avec la monnaie d'argent, en Angleterre, qu'il a avec l'argent dans le reste de l'Europe, il n'y aurait aucune tentation d'exporter notre argent plutôt que notre or pour aucun pays d'Europe. Et, pour atteindre ce résultat, il me semble qu'il suffit de réduire de 10 à 12 pence le cours de la guinée, de lûaniére que l'or soit avec la monnaie d'argent, en Angleterre, à la même proportion qu'il doit avoir d'après les cours des changes en Europe.

Voilà, du même coup, la Loi Gresham corrigée et le principe du bimétallisme universel scientifiquement établi.

Qu'on suppose, en effet, un même bimétallisme fonctionnant à la fois en France, en Angleterre, en Allemagne et aux Etats-Unis : Quel intérêt la spéculation

de Tun de ces pays pourrait-elle avoir à exporter Tun des deux métaux (soit en lingot, soit en monnaie), do préférence à l'autre, lorsqu'en réalité les deux métaux jonissant exactement du même traitement n'auraient, exactement, qu'une même valeur relative dans chacun des quatre pays?

Pourquoi la spéculation française exporterait-elle, par exemple, en Angleterre de l'or plutôt que de TargenttOù serait le bénéfice de l'opération si le régime monétaire anglais éiaiiidentiqueme7it le même que le Qôïre, et si le transport et la transformation en monnaies légales de 1.003 francs d'or ne coûtaient pas un centime de moins que le transport et la transformation en monnaies légales de 1.000 fr. d'argent? Ou encore si 1.000 fr. d'or sur le marché anglais avaient tout joste la même puissance d'achat, le même pouvoir libératoire légal que 1.000 fr. d'argent?

Je ne veux pas dire par là qu'avec le bimétallisme universel on n'exporterait plus, ni or, ni argent : comme parle passé, c'est la Cote du change, c'est-à-dire les besoins de numéraire d'une place par rapport à une autre place, qui provoquerait l'entrée ou la sortie des métaux précieux; mais ce qui est absolument certain, ce qui résulte irréfutablement des faits que nous venons d'examiner, c'est qu il n'y aurait plus aucune espèce d'avantage particulier à offrir ou à demander, à importer ou à exporter, l'un des deux métaux, de préférence à Vautre.

£t c'est justement ce que les monométaliistes ne veulent pas comprendre.

Dans le magnifique discours qu*il a prononcé au Congrès monétaire le 1889, M. Emile Levasseur— qui avait cependant admis que si tous les grands Etats

adoptaient le Double étalon avec le même rapport de 15,5, ce rapport deviendrait à peu près le régulateur du marché universel des deux métaux précieux — après avoir posé en principe que l'accord projeté pourrait toujours facilement se rompre, a ajouté :

Dès lors, d'habiles spéculateurs pourront se dire : « Voici l'im des deux métaux qui est produit à beaucoup moins de frais et en plus grande quantité que l'autre dans telle région minière; nous allons former un Syndicat, accaparer les mines, ou du moins acheter une quantité considérable de ce métal, et le faire entrer par toutes les douanes, s'il le faut, dans les Hôtels de Monnaie de notre yoisin ; nous conseillerons ensuite à notre Gouvernement de dénoncer le traité pour mettre notre pays à l'abri d'une réimportation. »

Et, après une interruption :

Je disais donc qu'il serait à craindre que, dans chaque pays, des spéculateurs n'achetassent, pour l'exporter, le métal le moins cher, sauf à retirer ensuite, en temps opportun, leur épingle du jeu !

L'erreur de Téminent économiste n'est-elle pas manifeste ? Si le régime du Double étalon était adopté exactement aux mêmes conditions dans les quatre grandes Puissances métalliques, n'est-il pas évident qu'il n'y aurait aucun profit et d'ailleurs, aucune possibilité « d'accaparer les mines » ? Un syndicat d'accaparement ne peut avoir pour objectif que la hausse du produit accaparé : comment acquérir à bas prix un métal que la frappe libre permettrait de vendre automatiquement à un prix déterminé d'avance ? Où habiteraient les détenteurs de lingots assez naïfs pour se prêter à une pareille opération ?

C'est ce que M. Lavas seur a oublié d'indiquer.

Un peu plus loin il s'est demandé quel intérêt la

France pourrait bien avoir à signer une Convention bimétallique internationale :

Pourquoi signerait-elle un contrat par lequel elle s'engagerait à recevoir en quantité illimitée le genre de monnaie dont précisément on ne veut pas dans notre pays, ou dont on ne veut qu'une quantité limitée ot bien inférieure au sto/k existant ?

Est-ce pour le plaisir de faire remonter le cours du lingot d'argent sur la place de Londres ? Mais la France n'a pas do mines d'argent, et, si ses cultivateurs imposent à ses législateurs l'obligation de voter un droit protecteur en faveur du blé national, le Gouvernement n'a pas, du moins, celle de signer un traité protecteur de l'argent étranger ; ce n'est pas là son affaire.

Est ce parce que des propriétaires aux Etats-Unis, qui extrayent par an, de leurs mines, une masse d'argent valant 300 millions d'or à Londres, les vendraient 300 millions à Paris, si la libre frappe au taux de 15 1/2 pour 1 était rétablie, et qu'ils seraient heureux de se procurer ainsi un bénéfice annuel de cent millions? Mais ce n'est pas l'afTaire de la France.

Est-ce parce que des négociants et des banquiers anglais trouveraient commode de pouvoir puiser sur le marché français, à un taux qui ne dépasserait pas le rapport de 1 à 15 1/2, soit de l'or, soit de l'argent à leur volonté et suivant les besoins de leur commerce d'exportation? Mais ce n'est pas l'affaire de la France.

J'avoue sincèrement ne* plus comprendre. Pourquoi les Anglais auraient-ils intérêt à puiser sur notre marché de l'or ou de l'argent à un taux qui ne dépasserait pas le rapport de 1 à 15 i/2 quand Tor et l'argent se frapperaient librement chez eux, circuleraient et s'échangeraient, sous forme de monnaies légales, à ce même rapport, sur leur propre marché ?

Pourquoi les propriétaires des mines d'argent améri-

caines slmposeraient-ils le sacrifice d'exporter leurs lingots en Angleterrre, en France, ou en Allemagne lorsque le 7nême régime monétaire fonctionnant aux Etats-Unis, les Hôtels de Monnaie de New- York, de Washington, de Philadelphie ou de Sau-Francisco leur donneraient des avantages plus considérables que les Hôtels de Monnaie européens, en ce sens que les détenteurs de lingots auraient moins de frais de transports à payer et moins d'intérêts intercalaires à perdre? Une partie de l'argent américain vient aujourd'hui sur le marché de Londres et, en échange, une partie de l'or européen s'en va aux Etats-Unis, c'eist absolument incontestable : mais cette permutation n*a lieu qu'en raison de la suspension de la frappe libre de l'argent dans ce dernier pays, c'est-à-dire parce que l'argent ne possède aux Etats-Unis que la qualité de simple marchandise,

La loi Sherman permettait bien au Trésor de Washington d'acheter une certaine quantité de cette marchandise, mais les achats s'effectuaient aux environs des cours du marché anglais et n'absorbaient jamais la totalité de la production des" Etats-Unis. Le surplus de cette production, de même que l'argent extrait des autres mines américaines, devait nécessairement aller s'offrir et se vendre, coûte que coûte, sur le marché anglais puisque les lingots n'avaient absolument que ce moyen pour se transformer en numéraire international.

Supposez, au contraire le régime du Double étalon appliqué aux Etats-Unis, exactement dans les mêmes conditions qu'en Angleterre, en France et en Allemagne : N'est-il pas de toute évidence que la situation

LES EFFETS DE LA LOI GRESHAM Wî

se modifie radicalement et que Targent américain, n'étant plus obligé de traverser l'Atlantique pour se transformer en numéraire international, aura tout avantage à rester aux Elats-Unis où il pourra s'employer immédiatement, sous forme de numéraire légal, à des conditions beaucoup plus avantageuses que celles qu'ils trouveraient en France, en Angleterre, en Allemagne, en Belgique ou en Hollande, parce que le taux du loyer de Fargent, dans ces derniers pays, est infiniment au-dessous du taux du loyer de Targent aux États-Unis ?

Le petit tableau suivant de l'escompte moyen des quatre dernières années dans les nations de TEurope à circulation monétaire au pair de Tor, et aux États- Unis, ne laisse aucun doute à ce sujet :

Taux moyen de V escompte en Europe et aux Elats-Unis pendant les années 1890, 189i, 1892 et 1893:

France 3,00 3,00 2,65 2,50

Angleterre . . . 4,55 3,35 2,54 3,05

Allemagne... 4,38 3,80 3,20 4.08

Belgique 3,20 3,00 2,70 2,83

Hollande 2,80 3,12 2,70 3,10

Etats-Unis... e5,30 5,22 3,81 7,08

L'argent américain (et nous pouvons ajouter For américain, car si le bimétalisme réel est généralisé, les deux métaux auront exactement la même valeur relative en numéraire) ne viendra en Europe que lorsque le taux de son loyer y sera plus avantageuor

qu'aux Etats-Unis et dans les divers pays de TA manque du Sud.

La balance des paiements extérieurs des Etais- Unis, et d'autres pays extra-Européens peut, il est vrai, rendre nécessaire une importation de métaux précieux en Europe ; mais, dans ce cas, ces métaux viendraient ' solder l'excédent de l'exportation européenne (ce qui n*est malheureusement pas le cas actuel de cette exportation). De toute façon n'est- il pas évident, avec le bimétallisme universel, que si la balance commerciale se retournait en faveur de l'Europe — phénomène que nous devons tous désirer — les pays débiteurs n'auraient pas plus d'intérêt à exporter de , l'argent qu'à exporter de l'or ? ,

D'après M. Levasseur (et il en fait un grief au bimétallisme), I en 1847, époque où l'or était rare et cher, la France avait un | excédent d'importation d'argent; le contraire s'est produit après la découverte des mines de la Californie et de l'Australie. « Cette alternative est due au Dauble-etalon », ajoute l'auteur de la Question de Vor !

Je réponds : Oui ! mais c'est parce que le Double-étalon ne fonctionnait qu'en France. Âppliquez-le dans les quatre grandes nations métalliques et vous supprimerez l'alternance, car vous en aurez supprimé les causes.

La grande préoccupation qui hante surtout l'esprit des monométallistes-or, c'est ia crainte de favoriser les propriétaires des mines américaines.

— Pourquoi voulez-vous, disent-ils avec MM. Levasseur et Frédéric Passy, protéger les propriétaires des mines d'argent en faisant décider que le public devra, forcément, leur acheter leur métal à un prix invariable ?

Les bimétallistes leur répondent fort justement : — Mais vous donnez bien cette protection aux propriétaires anglais des mines d'or de TÂustralie, du Gap, du Transvaal, etc. ! Pourquoi, nous Français, qui avons la bonne fortune de ne posséder ni mines d'or, ni mines d'argent, accorderions-nous une protection exclusive aux mines d'or, surtout lorsque les faits nous démontrent que la disqualification de l'argent comme instrument d'échange international porte un très grand préjudice à l'ensemble de nos intérêts matériels ?

Ce que nous désirons, c'est que la môme faveur soit accordée aux deux métaux précieux, c'est-à-dire que l'harmonie monétaire universelle, qui existait lorsque, grâce au biméiullisme français, les nations à cîrcula- ' tien argent avaient une monnaie commune avec les nations à circulation d'or, se rétablisse au profit de l'Europe en général et de la France en particulier.

Ce que nous voulons, enfin, c'est que, dans l'état actuel de la lutte universelle des peuples pour la vie, les vieilles nations de l'Europe soient — au point de vue monétaire — placées sur un pied d'égalité avec les nations de l'Asie et du Nouveau Monde, et que les produits de ces dernières (dont la vapeur et le télégraphe rendent le transport si facile et si rapile) cessent de bénéficier d'une prime énorme et ruineuse pour notre production.

Nous ne demandons aucune faveur : simplement la réciprocité du traitemenl.

18t> l'excès de numéraire

L'adoption du Double-étalon par la France, l'Angleterre, l'Allemagne et les Etats-Unis, n'aurait-elle pas pour conséquence une trop brusque et trop grande augmentation du numéraire dans ces pays ?

Au Congrès monétaire international de 1889 les adversaires du bimétallisme ont soutenu que Ta ioption de ce régime monétaire par les quatre grandes Puissances métalliques, et le relèvement du prix de l'argent qui en résulterait, auraient pour effets :

lo Une augmentation considérable de la production annuelle de ce métal, dont la conséquence serait une augmentation correspondante du numéraire ;

2o Un brusque et formidable accroissement de numéraire, dont la conséquence serait une hausse trop rapide du prix général des choses, laquelle amènerait, à son tour, des perturbations économiques, des souffrances sociales, des spoliations, etc..

Nous sommes ici dans le domaine des hypothèses* sur le terrain des théories abstraites que les monométallistes-or choisissent, de préférence, quand fls se donnent la peine de discuter. Suivons-les !

l'excès de NUMÉUAIUE 187

lï« Crainte. — Le relèvement du prix de Targent peut-il provoquer une augmentation considérable de sa production? C'est possible! Mais si Ton admet cette hypothèse comme un axiome, il faut également admettre sou corollaire: rabaissement du prix de l'argent doil provoquer une diminution de sa production.

Or, les documents produits au Chapitre XVI nous démontrent le contraire. Rappelons simplement les résultats des trois dernières années :

Production Prix

Années annuelle de l'Argent du kiiugr.

kilogr. francs

Pendant cette période, le prix de l'argent s'est abaissé de 15 0/0... mais sa production s'est élevée tie 12 0/0. Ces résultats matf'viels sont évidemment gênants pour rhypothèse précédente, car ils nous conduisent à supposer que c'est la baisse de l'argent qui a, au contraire, provoqué une augmentation de sa production .

Et cette dernière supposition n'est-elle pas elle-mênn très logique? Ne constatons-nous pas tous les jours que les industries atteintes dans leurs bénéfices par la baisse des prix de vente cherchent à maintenir leur situation (ou simplement à continuer de vivre), en produisan davantage? Que l'on étudie les Rapports des grandes Sociétés industrielles françaises depuis seulement quatre années et l'on verra si cette supposition n'est pas des plus rationnelles !

Les mines d'argent menacées par la baisse constante de ce métal ont fait des efforts inouïs pour augmenter

188 l'excès de numéraire

leur production afin de retrouver sur la quantité la perte que la baisse leur imposait : Voilà la vérité !

Faut-il en conclure que si l'argent remontait à son prix de 222 fr. le kilogramme, sa production se ralentirait? Nullement 1 Le relèvement du prix de Targent provoquerait peut-être l'ouverture de nouvelles mines et, sans doute, la reprise des travaux dans certaines petites exploitations aujourd'hui délaissées; mais ce que Ton peut affirmer, c'e«t qu'avec le biméiGlHsme aux Etats-Unis : l'Europe ne recevrait pas, avant delongues années, une quantité d'argent supérieure à celle qu'elle absorbe actuellement.

Les deux pays grands producteurs d'argent sont les Etats-Unis et le Mexique. En 1892, le premier a extrait 1.804.000 kilogr. de métal blanc, le second 1.420.000 kilogr. soit, à eux deux, les 70 0/0 de la production universelle.

Avec la frappe libre aux Etats-Unis nous avons vu que la production argentifère de ce pays s'y emploierait certainement sous forme de numéraire et que les lingots blancs du Colorado, du Montana, de l'Idaho, de l'Utah, de la Nevada, etc., ne traverseraient guère l'Atlantique, même avec une augmentation considérable de leur production.

Les mines mexicaines profiteraient évidemment du relèvement du prix de l'argent, mais beaucoup moins qu'on peut le supposer à première vue. En effet, la piastre mexicaine en argent (peso) est, à l'heure actuelle, dépréciée de 45 0/0 environ par rapport à l'or. Ce qui revient à dire que 100 fr. en piastres mexicaines valent 100 — 45 = 55 fr. en or.

Par conséquent, un kilogr. d'argent mexicain vendu

à Londres 117 fr. en or représente, par rapport à la monnaie mexicaine :

J4i- X 100 = 212 îrancs.

En d'autres termes, 117 fr. d*or ont en ce moment même, au Mexique, un pouvoir d'achat ou libératoire égal à 212 fr. de monnaie d'argent mexicaine.

Les renseignements que nous possédons sur la situation économique du Mexique nous prouvent que la dé- \ prédation extérieure de la piastre n'a produit aucun | effet sur le prix général des choses indigènes et que, j seules, les marchandises de provenance étrangère et les charges extérieures du Mexique payables en or^ ont subi une majoration proportionnelle à la perta au change, exactement comme cela s'est passé pour la République Argentine, les Indes, le Por.ugal, etc.

Supposons qu'en vertu du bimétallisme universel le prix de l'argent remonte à Londres à 222 fr. le kilog. payable, soit en or soit en argent, au choix du vendeur. Le producteur mexicain pourrait, il est vrai, retirer 222 francs en or par chaque kilogr. d'argent fin vendu, mais cet or, rapporté au Mexique, n'y vaudrait exactement que 222 francs.

La raison de ce phénomène, c'est que le jour où l'argent fin reprendrait son prix de l'ancien pair bimétallique, la piastre mexicaine (qui vaut au pair 5 fr. 43, qui a conservé sa pleine valeur libératoire à l'intérieur du Mexique , pays monométallique-argent , pour les impôts, les salaires et dépenses générales de la vie mexicaine, mais qui ne représente plus que 3 fr. 02 en ovj) reprendrait immédiatement son ancienne valeur de 5 fr. 43 or, parce que personne, soit à l'intérieur

du Mexique, où la frappe de l'argent est libre, soit dans les pays de rKxtrême-Orient, où cette piastre circule pour sa valeur au cours de Targent-métal, ne voudrait plus la céder à un prix en or sensiblement inférieur à celui qu'on en retirerait aux Etats-Unis ou en Angle-

'9JJL9\

La prime de For disparaîtrait complètement au Mexique, ou du moins se trouverait très rapidement ramenée à un taux insignifiant parce que, désormais, 15 kilogr. et demi d'argent fin mexicain vaudraient 1 kiiogr. d'or fin à San-Francisco, à New-York ou en Europe, et que personne, au Mexique, ne consentirait à payer en piastres d'argent une prime sur Tor sensiblement supérieure aux frais que nécessiterait l'envoi de l'argent à l'Hôtel de Monnaie le plus voisin.

Qu'on veuille bien réfléchir maintenant aux conséquences générales du relèvement extérieur de la monnaie mexicaine : Le prix des choses mexicaines, à l'intérieur du Mexique, n'en subirait aucune modification immédiate, puisque ce serait toujours la mîme monnaie qui y circulerait avec le même pouvoir libératoire ; mais, au contraire, le prix des marchandises étrangères y diminuerait de toute la prime existant actuellement sur l'or, et cela simplement parce que la valeur extérieure de la piastre serait identiquen.ent semblable à sa valeur intérieure.

Les mines d'argent auraient exactement les mêmes facteurs de prix de revient que par le passé (salaires, impôts, frais de transports etc.) ; elles vendraient à New- York, à Londres, à Paris ou à Berlin le kilogramme de métal fin 222 francs en or, moins les frais de transport et de frappe, au lieu de 117 francs, mais cet or

l'excès de numéraire 191

ne vaudrait à l'intérieur du Mexique que 222 francs eu piastres mexicaines, tandis qu'à l'heure actuelle, 117 francs d'or y représentent 212 francs en même monoaie.

Le rétablissement du prix de l'argent à son ancien pair du bimétallisme français, ayant pour conscquence forcée de relever la valeur extérieure de la monnaie mexicaine d'argent, ou plus exactement de faire perdre à l'or la prime dont ce métal jouit actuellement à rintérieur du Mexique, réduirait donc dans une large mesure, à l'égard des mines mexicaines productives d*argent, le bénéfice que la hausse extérieure de ce métal leur procurerait aux Etats-Unis ou en Europe.

Le môme raisonnement s'applique à tous les pays de l'Amérique du Sud, producteurs d'argent, et dont la monnaie est extérieurement dépréciée.

Un autre fait nous prouve d'ailleurs que l'augmenlation de la production des métaux précieux ne dépend pas nécessairement de leur valeur relative.

Depuis trois ans le prix de l'or n'a varié ni en Angleterre, ni en France, ni en Allemagne, ni en Belgique, ni en Suisse, ni en Hollande, ni même aux Etats-Unis, et cependant nous avons constaté, au Chapitre XVI, que sa production a augmenté de plus de 24 0/0 de 1890 à 1892.

Les résultats universels de Tannée 18^3 ne sont pas encore connus, mais les renseignements partiels que nous possédons nous indiquent que la progression s'est encore accentuée au cours de cette année.

Par exemple, la production de l'or du Transwaal qui était à prés nulle en 1885, a pris depuis six ans une extension prodigieuse. Les chiffres que nous publions

192 l'excès de numéraire

chaque mois dans VEconomiste Européen, indiquent (ju'en 1893 le métal jai'.ne extrait par les Sociétés anglaises, propriétaires de ces mines, atteindra probablement 50.000 kilogrammes.

La production du seul district du Witwatersrandt donne la progression suivante :

1888 230.640 onces d'or fin

1889 382.368 Id.

1890 494.756 Id.

1891 728.613 Id.

1892 1.210.862 Id.

1893 1:478.478 Id.

Ramenée au système monétaire français, c'est une production représentant environ 20 millions de francs pour 1888, contre une production représentant 130 millions de francs environ pour 1893.

En résumé, il est possible que la hausse du prix de l'argent, par rapport à la valeur actuelle de Tor, excite l'activité des mines d'argent et développe encore sa production, mais il est également possible que ce nouveau facteur n'ait pas l'importance que les monométallistes-or s'efforcent de lui donner.

2e Crainte. — Est-il vrai que l'adoption du bimétallisme par la France, l'A^ngleterre, l'Allemagne et les Etats-Unis provoquerait une brusque et formidable augmentation du numéraire ? Un rapide examen des faits va nous prouver que cette crainte est encore moins fondée que la précédente.

Et d'abord, existe-t-il dans le monde des lingots

l'excès de numéraire 193

d'argent qui ne soient pas utilisés et qui attendent l'ouverture des Hôtels de Monnaie des quatre grandes Puissances pour venir s'y transformer en numéraire ? Je dis de suite : Non t

Dans la nouvelle édition qu'il prépare de son ouvrage universellement apprécié, A) bitrages et Parités, et qu'il a bien voulu me communiquer, M. Ottomar Haupt démontre, chiffres en mains, que tout l'argent extrait des mines du monde est employé et qu'il ne reste réellement aucun stock disponible de ce métal, ni en Amérique, ni en Europe.

Ainsi, par exemple, la production universelle de l'argent a été de 20.500.000 kilogr. environ de l'année 1888 à l'année 1892 incluse. Voici comment M. Ottomar Haupt en justifie remploi :

Emploi universel de V Argent-métal (Milliers de kilogr.)

Indes, Chine Pays

Années Straits Japon Etats-Unis divers Industrie Totaux

Totaux.. 7.294 1.160 6.085 8.131 2.800 20.470

Pour les Indes, la Chine et le Japon, il s'agit des importations nettes,- c'est-à-dire déduction faite des exportations.

La production de l'année 1893 est elle-même complètement employée, car les dépêches américaines, au commencement de 1894, nous annoncent que le stock visible

194 l'excès de numéraire

d'argent aux Etats-Unis est à peine de 5.000 kilogr., c'est-à-dire nul.

Faut-il craindre que Targent-métal, dont le tableau précédent établit l'emploi, revienne sur le marché européen lorsque le bimétallisme universel y fonclionnera ? Pourquoi y viendrait-il ? Quel profit les peuples de l'Asie auraient-ils à nous envoyer leur argent lorsqu'au contraire ce sont ces peuples qui en ont le plus besoin, qui en sont les plus grands consommateurs de la terre ?

Tous les voyageurs qui ont parcouru la Perse, l'Afghanistan, les Indes, la Birmanie, l'Annam, la Chine, le Japon et les grands îles de la Sonde : Bornéo, Sumatra et Java, affirment que les indigènes de ces immenses pays thésaurisent les métaux précieux; et, une expérience basée sur plus de 50 années d'observations, nous prouve, en effet, que l'or et l'argent importés dans l'Extrême-Orient n'en sortent jamais plus: Donc, pas de préoccupation possible de ce côté.

Faut-il craindre que l'argent existant actuellement aux Etats-Unis, soit dans la circulation, soit dans les caves du Trésor, traverse l'Atlantique ?

D'après M. Ottamar Haupt, le stock total de la monnaie d'argent aux Etats-Unis était de 2.780 millions de francs, en 1892 ; d'après M. Preston, le nouveau directeur de la Monnaie des Etats-Unis, ce stock atteindrait 3.075 millions en 1893, et, sur cette somme, 630 millions seulement seraient encore à l'état de lingots.

Dans le Chapitre précédent, je me suis trop longuement expliqué sur l'influence que l'adoption du bimétallisme r4el aux Etats-Unis produirait sur la production des Etats-Unis en particulier et sur la production

américaine en général pour qu'il soit nécessaire d'insister sur la puérilité de cette crainte.

Enfin ! en cas de hausse, l'argent existant actuellement dans le monde sous forme d'objets d'orfèvrerie viendrait-il se présenter aux Hôtels de Monnaie pour s'y transformer en numéraire ? Ce n'est ni l'avis des orfèvres, ni Ta vis des lamineurs d'argent. Ces industriels affirment que la baisse persistante de l'argent en barre ruine l'orfèvrerie blanche, parce que personne n'a plus le courage d'acheter ou de fabriquer ; les objets en magasin perdent chaque jour de leur valeur première et le public lui-môme n'ose profiter de la baisse parce qu'il suppose, avec raison, que l'argent-mètal s'avilira encore plus.

Les lamineurs et les orfèvres estiment, au contraire, que la hausse provoquerait de nombreuses demandes, que l'industrie du métal blanc de tous les pays du monde reprendrait très vite l'aclivité qu'elle avait autrefois et que cette industrie, loin de jeter sur le marché un stock quelconque d'argent, serait dans l'obligation d'en acheter des quantités considérables, car, à l'heure actuelle et par crainte d'une nouvelle baisse, ses approvisionnements sont réduits au strict nécessaire.

Donc, avec le bimétallisme universel, le numéraire d'argent de l'Europe ne pourrait s'augmenter que progressivement, par les apports nouveaux des mines d'argent laissés disponibles par l'industrie, par les nations asiatiques, par les Etats-Unis, et par les pays producteurs eux-mêmes.

Il ne faut pas oublier, en effet, que lorsque des mines argentifères ou aurifères sont découvertes dans un pays neuf, la presque totalité de la production est d'abord

196 l'excès de numéraire

exportée dans les pays riches ; mais la région se transforme vite, surtout si elle est fertile, et bientôt une partie des métaux précieux indigènes lui devient nécessaire pour ses propres besoins. Enfin, si le développement matériel du pays prend le pas sur la production minière, la presque totalité de cette production trouve un emploi naturel sur le sol même qui lui a donné naissance. C'est aujourd'hui le cas de l'Australie qui malgré ses mines d'or, dont elle garde maintenant à peu prés tous les produits, n'a plus assez de numéraire pour ses transactions,

Le Financial Neivs du 31 décembre dernier publiait, relativement à cette dernière observation, une lettre d'Australie lui annonçant que le bimétallisme faisait de grands progrés dans la colonie, qu'une ligue bimétallique fonctionnait déjà à Melbourne — comptant parmi ses membres quelques-uns des principaux commerçants du Victoria— et que cette ligue allait réclamer l'adoption du Double étalon, parce que les récentes faillites des Banques australiennes provenaient de ce qu'ayant eu à remettre à Londres de fortes quantités d'or, il n'était plus resté à ces Banques le numéraire nécessaire pour remplir leurs engagements locaux.

C'est également le cas des Etats-Unis qui disputent à l'Angleterre l'or du Transwaal, malgré leur or de la Californie et du Colorado ; et le même phénomène se produira, par la suite, dans les divers Etats de l'Amérique du Sud qui sont aujourd'hui au régime du papiermonnaie.

Donc il suffît d'examiner la question sous toutes ses faces pour constater que l'adoption du bimétallisme par les quatre grandes Puissances métalliques ne pourrait,

l'excès de numéraire 197

en aucun cas y provoquer un brusque accroissement du numéraire.

Mais, disent encore les monométallistes-or — et M. Levasseur s'est fait, au Congrès monétaire de 1889, l'écho de cette dernière objection - en rendant à l'argent son rôle d*instrument d'échange international, en le faisant réapparaître en maître sur la scène du monde comme par un coup de théâtre, on produirait un de ces à-coups économiques qui troublent l'ordre établi et la conscience des peuples.

Et M. Levasseur a ajouté :

« Les quatre grandes nations qui, d'après le projet « de M. Gernuschi, se trouveraient plus parliculière- « ment engagées dans le pacte, n'ont pas aujourd'hui « une pénurie telle de métal précieux qu'elles désirent « en posséder demain le double, au risque de voir dou- « Mer le prix des choses. »

Nous venons de constater qu'il n'existe pas de lingots d'argent disponibles dans le monde ; nous avons vu au Chapitre X VI que la production annuelle de Targent, calculée à son ancien pair bimétallique, représente à peine la quatre-vingt-dixième partie de la masse totale des métaux précieux extraits des mines : Pour discuter l'affirmation de M. Levasseur — l'adoption du bimétallisme doublant le stock métallique des Puissances signataires — il faudrait donc admettre, qu'en ce moment môme l'argent n'est plus métal précieux, qu'il n'a plus aucune valeur monétaire et qu'il ne circule plus, nulle part, sous forme de numéraire.

Or, cette triple hypothèse est absolument inadmissible:

* io Parce que l'argent métal, quoique déprécié par

l'excès de numéraire

rapport à son ancien pair bimétallique, vaut encore 117 fr. le kilogramme;

2o Parce qu'il a conservé sa pleine valeur monétaire à rintérieur de tous les pays qui en possèdent dans leur circulation;

30 Parce que, à l'heure même où j'écris ces lignes, il en circule pour environ 20 milliards de francs dans le monde.

Voici, en effet, comment, d'après M. Ottomar Haupt, le stock monétaire universel se répartit :

Stock monétaire universel en Î892:

(MiUions de francs)

Monnaies Pays Or Argent division.

Double Etalon..

Etalon d'or

Etalon d'arge7it

Totaux

Total

\ilm

Ces chiffres concordent, à peu de choses près, avec ceux que M. Preston vient de publier ces jours derniers ; le nouveau Directeur de la Monnaie de Washington eétime le stock monétaire universel à :

Or 17.913 millions de francs.

Argent,.. 20.213 —

Total.. 38.126 —

Cette monnaie d'argent, malgré la baisse marchande du métal, a conservé partout sa pleine valeur à V intérieur des pays d'origine : par exemple, en France et dans tous les pays de l'Union latine, la circulation d'argent atteint environ 3.630 millions de francs pour les écus, et 500 millions de francs pour la monnaie *

divisionnaire. Ces 4 milliards 130 millions circulent ou figurent dans les coffres, dans les caisses, dans les poches des habitants des pays de TUnion pour leur valeur monétaire légale de 4.130 millions de francs et l'adoption du bimétallisme en Angleterre, en Allemagne et aux Etats-Unis n'augmenterait, ni ne diminuerait cette valeur d'un centime.

L'Angleterre, TAUemagne et les Etats-Unis ont dans la circulation monétaire une quantité d'argent à peu près équivalente à celle de l'Union latine : soit 4.185 millions de francs.

Inutile de répéter que dans chacune de ces trois nations les shellings, les thalers et les dollars d'argent ont gardé leur pleine valeur monétaire intérieure malgré la baisse de l'argent en barre et que la hausse de ce métal ne modifierait pas cette valeur.

Dans les grands pays de l'Extrême-Orient: Chine, Inde, Japon, Straits et au Mexique — nations monométalliques — le stock de monnaies d'argent est estimé à 9.200 millions de francs environ. Nous savons qu'à l'intérieur de ces pays le prix général des choses étant mesuré en grammes d'argent fin, les 41.500.000 kilo^^r. d'argent fin qui entre dans leur stock monétaire y ont conservé leur même puissance d'achat, leur même pouvoir libératoire (sauf pour les Indes depuis le mois de juin 1893) qu'à l'époque où l'argent valait son pair bimétallique sur le marché de Londres.

La hausse extérieure de l'argent ne changerait pas la situation.

Mais alors pourquoi créer le bimétallisme-univerself \ Simplement pour permettre aux 20 milliards de mon- '■ naies blanches intérieures existant en ce moment dans

200 l'excès de numéraire

les divers pays du monde de circuler extérieurement et d'être utilisées pour les transactions internationales. Pour permettre de supprimer ou de réduire à des proportions infinitésimales le change entre les pays métalliques de rExtrôme-Orient et de l'Europe ; pour amener une détente progressive des changes entre le« pays à circulation-métallique et les pays à circulai ion-papier; enfin, pour rendre possible à ces derniers pays, et en tous les cas plus facile, la reprise des paiements en espèces métalliques.

Mais, dira-t-on, la suppression ou la réduction progressive des changes ne peut s'opérer qu'à Talde de remises de numéraire effectif par les pays débiteurs et, dans Tespèce, c'est l'argent de tous les pays à changes avariés qui — indépendamment de la nouvelle production des mines — viendrait, peu à peu, s'accumuler dans les caisses de la France, de l'Angleterre de l'Allemagne et des Etats-Unis.

Nouvelle erreur ! Et d'abord, il faut distinguer entre les pays monométallique-argent dont la dépréciation des changes a pour cause exclusive la baisse marchande de l'argent, et non un déficit quelconque de la balance de leurs paiements extérieurs. C'est le cas particulier de tous les pays d'Extrême-Orient et du Mexique.

Nous venons de voir que dans l'espace de cinq années, malgré une perte au change variant de 35 à 45 0/0 par rapport à l'or, malgré la vente automatique et toujours croissante des council bills du Gouvernement indien permettant aux débiteurs du commerce des Indes de solder une partie de leurs dettes avec des roupiespapier : les Indes, la Chine et le Japon ont eu un excé-

l'excès de numéraire 201

dent d'importation d'argent de 8.454 millions de kilogrammes, représentant environ 41 0/0 de la production universelle totale de la période.

Le même phénomène se produisait d'ailleurs à l'époque où l'argent faisait prime et où la roupie avait même une valeur eœtérieure supérieure à son pair. Par exemple, de 1850 à 1873, les Indes anglaises ont importé à elles seules une moyenne annuelle de 125 millions de francs d'argent en barre.

Par conséquent, du côté de l'Extrême-Orient, pas de crainte possible. L'amélioration des changes Bera la conséquence naturelle du relèvement du prix de l'argent et non le résultat de remises de métal blanc sur Londres, Paris, Berlin ou New- York.

Nous avons vu, en étudiant le rôle que les Etats-Unis joueraient par rapport à la production américaine, que de longtemps l'Europe n'aurait à redouter l'invasion de l'argent nouveau du Nouveau-Monde. — A plus forte raison pour l'argent qui y est actuellement et employé sous forme de monnaie.

D'ailleurs n'oublions jamais qu'avec le régime du Double étalon mis en vigueur, à conditions égales, en Amérique et en Europe : le commerce et la spéculation elle-même n^auront jamais aucun avantage particulier à exporter vers les Hôtels de Monnaie des pays bimétalliques un métal de préférence à l'autre.

Ceci me conduit à examiner, d'une- manière plus générale, l'un des griefs que les monométallistes-or adressent au bimétallisme :

« L'option accctrdée à un débiteur quelconque de se « libérer soit avec de l'or, soit avec de l'argent, est une

202 l'excès de numéraire

« immoralité, parce que le débiteur aura toujours le « droit de frauder son créancier en lui donnant en « paiement le métal le plus déprécié. »

G*est une nouvelle conséquence de la fameuse définition monométalliste : Uor et l'argent sont des marchandisesy etc.

Cette option serait en effet une iniquité sociale, s*il n'existait pas de rapport légal entre la valeur relative des deux métaux. Mais le débiteur français qui S9 libère d'une dette contractée payable en espèces sonnantes et trébuchantes, commet-il aujourd'hui une fràude quelconque en payant son créancier avec des pièces de 5 francs d'argent ayant cours légal et plein pouvoir libératoire en France ?

Le débiteur français qui se libérerait d'une dette contractée en Angleterre, en Allemagne où aux États- Unis, commettrait-il une fraude, quelconque en soldant sa dette en monnaie ayant cours légal et plein pouvoir libératoire dans le pays créancier ?

En droit, poser la question c'est la résoudre. En fait, une simple leçon de choses va nous montrer que le créancier actuol, rentier, obligataire, pensionné de l'Etat, etc.. celui, en un mot, dont les revenus sont promis payables en or dans un pays quelconqpie, ne sera point lésé dans ses intérêts si à la suite d'une Convention internationale la France, l'Angleterre, l'Allemagne et les Etats-Unis se mettent au régime légal du Double-étalon.

Prenons l'exemple du Mexique, pays qui est à la fois monométallique-argent et grand producteur d'argent. Le créancier anglais du Mexique qui a stipulé son contrat payable en or à Londres, continuera à être payé

l'excès de numéraire 208

en or s'il le désire. Dans ce cas sa situation ne sera nullement modifiée, puisqu'il recevra exactement la même somme et en même monnaie d'or que par le passé. Mais il pourrait également accepter pour règlement la même somme en monnaie anglaise d'argent et ses intérêts n'en seraient lésés en aucune manière: parce que cette somme aurait en Angleterre exactement la même puissance d'achat, le même pouvoir libératoire que celle qu*il reçoit en ce moment en souverains d'or.

N'est-ce pas ce qui se passe actuellement en France ? Le porteur français de Rente Eextérieure Espagnole, d'obligations du Xord de VEspagne, de Rente en Or Hongroise, de Priorités Ottomanes ou d^Egypte unifiée, etc., dont les coupons sont payables en or à Paris, reçoit-il en réalité de l'or ? Presque jam as I On le paye en billets de la Banque de France (qui ne sont eux-mêmes pas remboursables en or), ou en écns d'argent, et il ne lui vient pas môme à l'idée de réclamer, par l'excellente raison que la monnaie qu'on lui délivre, en échange de ses coupons payables en or, possède, en France, la même valeur et la même puissance d'acquisition ou de libération que la monnaie d'or.

Donc l'adoption du Double-étalon par l'Angleterre ne porterait réellement aucun préjudice au créancier anglais porteur de Rentes ou d'obligations mexicaines payables actuellement en or. . . et cependant lo relèvement de l'argent à son ancien prix du pair bimétallique, allégerait considérablement les charges des dettes extérieures du Mexique (stipulées payables en or) en ce sens que le Trésor, ou les particuliers responsables de ces dettes, pourraient se procurer l'or

204 l'excès de numéraire

nécessaire à leurs engagements avec une moindre quantité d'argent que par le passé.

Mais réciproquement toutes les dettes mexicaines contractées à Textérieur, payables en argent, deviendraient très avantageuses pour les porteurs étrangers, parce que ces créanciers recevraient toujours le même nombre de piastres, même lorsque ces piastres auraient regagm*. leur ancien pair de For de 5 fr. 43.

Et ce bénéfice inespéré du créancier étranger argent n'augmenterait pas d'un centime les charges du Trésor ou des particuliers mexicains, parce qu'i's ne débourseraient exactement que le nombre de piastres convenu à l'origine du contrat, et que ces piastres n'auraient pas changé de valeur à l'intérieur du Mexique.

Le relèvement du prix de l'argent procurerait donc des avantages sérieux au Trésor mexicain et à un groupe spécial de créanciers extérieurs, mais il ne causerait aucun préjudice aux autres créanciers étrangers du Mexique. On peut môme affimer* que tous ces créanciers bénéficieraient indirectement de la hausse de l'argent métal, parce que la situation financière de leur débiteur se trouverait considérablement améliorée.

En résumé, les vrais bénéficiaires de la hausse de l'argent et de la suppression de la prime sur l'or au Mexique, seraient :

lo L'industrie européenne, dont les produits se trouveraient affranchis du droit d'importation résultant de la perte au change mexicain ;

2o Le Gouvernement du Mexique, qui verrait ses charges extérieures payables en or s'alléger dans la proportion de la réduction de ses changes ;

l'excès de numéraire 205

30 Toutes les Sociétés ou particuliers mexicains ayant, à l'heure actuelle^ des obligations ou des contrats intérieurs ou extérieurs, payables en or ;

40 Les créanciers extérieurs du Mexique, qui ont actuellement des contrats payables en argent.

Pour rester absolument impartial je dois reconnaître cependant qu'il y aurait deux catégories de particuliers dont les intérêts personnels pourraient être lésés par le relèvement de l'argent :

lo Les particuliers habitant le Mexique, et ayant des revenus payables en or soit à l'intérieur, soit à l'extérieur.

A l'heure actuelle, grâce à la prime sur l'or, ces revenus ont, dans l'intérieur du Mexique, une puissance d'achat de 45 0/0 supérieure à la monnaie nationale. La hausse extérieure de la piastre mexicaine leur ferait perdre le profit de cet le prime, mais cette catégorie spéciale de particuliers aurait une compensntion : la facilité d'acheter les produits anglais, français ou allemands aux mêmes conditions que les produits indigènes.

2o Les particuliers habitant les pays à circulation monétaire au pair de Vor et ayant conclu, avec des Mexicains, des contrats payables en argent ou en piastres mexicaines.

Ces particuliers sont, en ce moment même, dans la situation de vendeurs d'argent à découvert. La baisse extérieure de la piastre mexicaine leur serait profitable, et la hausse extérieure préjudiciable. Mais, l'accord international relatif au bimétallisme ne se réaliserait pas en vingt-quatre heures, et ces vendeurs d'argent à découvert auraient toujours le temps, soit de

306 l'excès de numéraire

liquider leurs engagements, soit de se couvrir par un arbitrage.

Enfin, je dois ajouter que les produits de Tindustrie ou du sol mexicain (produits manufacturés ou agricoles, lingots d'argent, etc..) perdraient aussi le bénéfice de la prime à l'exportation que Tagio sur For leur procure actuellement.

L'exemple que je viens de donner pour le Mexique s'applique rigoureusement à tous les pays monométallique-argent : Les Indes, la Chine et le Japon.

Il ne nous reste donc qu'à examiner Fi nfluence attractive que l'ouverture des Hôtels de Monnaie de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne à la frappe libre du métal blanc, exercerait sur Targent-monnaie qui existe, à l'heure actuelle, dans les pays de l'Europe à circulation papier-avarie.

Le bilan de cet argent-monnaie est facile à dresser : L'Espagne, la Russie, l'Autriche-Hongrie, le Portugal, la Roumanie et la Serbie ont, ensemble, une circulation, où, plus exactement, un stock d'argent-monnaie de 1.303 millions de francs.

Il est absolument évident que crédit extérieur de ces divers pays serait inomentanément amélioré, puisque leur argent-monnaie — qu'ils pourraient, à la rigueur, retirer de la circulation (opération impossible dans les pays de l'Extrême-Orient) — reprenant, à l'extérieur, son ancien pair de Tor, leur permettrait, non pas de payer en argent leurs coupons stipulés en or, mais — ce qui reviendrait presque au môme — de se procurer, en exportant leur métal blanc, du métal jaune au pair bimétallique admis, déduction

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