Journal des Contributions indirectes, 1906, p
2. Jean Cazelles, Rapport à la Société d’encouragement à l'agriculture, cité par le Journal des Contributions indirectes,
TRES ment le débitant, écrasé par la concurrence, ne céderait-il pas à la tentation d'augmenter un peu ses bénéfices, en mouillant au fur et à mesure de la consommation (1)?
Les lois sur les fraudes, la déclaration de récolte, et surtout l'institution d’un service spécial de la répression des fraudes, ont un peu arrêté cette production artificielle ; mais les vins défectueux et retapés à l’aide de traitements chimiques, peuvent encore circuler et être mis en vente ; rien, jusqu'ici, ne s'oppose à leur consommation. Mais une proposition de loi, déposée en 1909 par M. Jean Durand, réclame la distillation obligatoire de tous les vins au-dessous d’un certain degré. Les lois existent bien, le service de répression fait son possible ; mais ces bonnes volontés réunies sont-elles secondées par la science ?
L’analyse des vins supposés mouillés ou sucrés est un problème délicat et complexe. La quantité d’eau qui se trouve naturellement dans les vins, étant extrêmement variable, suivant les crus et les années, il est facile de dérouter le chimiste, s’il n’a pas le « repérage » et les types de comparaison utiles et s’il n’est pas secondé par une longue expérience. La chimie peut bien déterminer la nature et la quotité des éléments consti-
1. Citons encore la fabrication des vins artificiels entièrement préparés avec des produits chimiques et «garantis à l'épreuve de l’analyse » par les catalogues des fabricants.
re
tuiis du vin ; elle dira si le produit analysé est ou non de « composition normale »; mais il lui est souvent impossible d'affirmer d’une manière absolue qu'il est ou n’est pas naturel.
D'ailleurs, la science qui permet au savant de décomposer un corps dans ses parties essentielles, offre au chimiste fraudeur le moyen de le fabriquer en réunissant toutes les parties dans la proportion où elles se trouvent dans le produit naturel et de composer ainsi un vin à l'épreuve de l'analyse. La dégustation expérimentée permet quelquefois de reconnaitre la fraude, mais elle n’a pas de caractère scientifique certain (1).
D. — L'organisation défectueuse du marché. — Les modifications que nous venons d'étudier dans les conditions de la production viticole ont eu leur influence considérable sur l'organisation du marché intérieur et extérieur. A l'intérieur, d'abord, le producteur isolé, méconnaissant son rôle, a voulu se substituer au commerce et chercher des débouchés directs ; il a envahi certains centres de consommation pour y écouler à vil prix les vins qui l'embarrassaient. Ces ventes directes,
de la propriété, ou quelquefois de la pseudo-propriété,
1. J'euille officielle suisse du commerce, citée par le Journal des Contributions indirectes, 1908, p. 423. Actuellement, d’ailleurs (octobre 1910), la justice est saisie d’une affaire de fraude particulièrement grave, le mouillage par des procédés nouveaux contre lesquels l’analyse est impuissante.
au consommateur ont été désastreuses ; elles ont dépassé leur but et contribué, par la surenchère du bon marché, à la baisse des cours ; le négociant intermédiaire, frappé par cette concurrence de la propriété elle-même, a dù réduire ses prix d'achat.
Le commerce de gros, à son tour, s’est transformé ; il a fondé des syndicats pour résister aux producteurs et en même temps sont apparus les « courtiers » qui, concentrant les offres d'achats, ont fait la loi sur le marché. La viticulture ayant besoin d'argent, manquant de matériel vinaire pour loger sesrécoltes abondantes, a dûù accepter les prix souvent dérisoires que lui offraient les intermédiaires de toute sorte ; ce furent alors de véritables ventes forcées .
D'autre part, le marché extérieur s’est trouvé réduit dans d'énormes proportions ; autrefois le Midi exportait beaucoup ; mais pendant la crise, le vignoble français, impuissant à satisfaire la clientèle du marché intérieur, dut faire appel aux vins étrangers et nos viticulteurs eux-mêmes enseignèrent à l'Algérie, à l'Espagne, à l'Italie, nos procédés de viticulture et de vinification. Après la reconstitution du vignoble, le Midi, se sentant capable d'alimenter à nouveau la consommation intérieure, demanda et obtint le régime de protection de 1892 et 1893 ; mais les résultats attendus ne se produisirent pas. Grâce à leur bas prix de revient et malgré
nos droits de douane, les vins étrangers pénétrèrent en
France et continuèrent à alimenter le marché intérieur. Mais par contre, l'Europe, suivant la politique protectionniste dont nous lui avions donné l'exemple, rendit toute exportation impossible en frappant nos vins de tarifs douaniers, s’élevant de 25 à 97 francs l’hectolitre (1).
Le Midi fermait ainsi ses débouchés à l'extérieur et, se croyant seul maitre à l'intérieur, il provoquait la surproduction par l'appât de prix factices très rémunérateurs ; il réduisait ainsi son champ d'expansion en même temps qu'il augmentait sa production.
La crise du vin a eu sa répercussion sur le marché des eaux-de-vie ; nous avons vu plus haut les modifications profondes apportées à la distillation par la crise phylloxérique et la concurrence des alcools d'industrie. Les eaux-de-vie naturelles, malgré leur rareté, ne peuvent se vendre ; « des mains des récoltants, bouilleurs de cru, la production est passée dans celles des maisons puis-
santes qui ont trouvé le moyen de suppléer à la pénurie
1. [1 ne faut pas cependant juger trop sévèrement les tarifs de 1892 et leur influence sur le marché des vins; les droits prohibitifs et leur répercussion à l'étranger ont provoqué la surproduction et la mévente ; mais ils ont sauvé la viticulture française qui, sans eux, eût été languissante dans sa reconstitution. « La surproduction fut un mal, mais un mal moins grave que n’eût été Pimproduction, » Rapport de M. Camuzet, député, fait au nom de la commission des douanes, sur une proposition de loi de M. Jean Morel. (Journal des Contributions indirectes, 1909, p. 624.)
ARE des récoltes et de subvenir aux demandes de l’intérieur et de l'étranger, en faisant venir du dehors des alcools neutres qu'elles ont aromatisés, soit en les coupant avec de vieilles eaux-de- vie, soit en les repassant avec des lies ou avec le peu de vin qu’on pouvait encore se procurer. Aujourd'hui, les récoltes tendent à se relever, mais les producteurs, n'ayant pas de relations directes avec la clientèle, sont à la discrétion des grosses maïisons qui, au lieu de leur acheter leurs eaux-de- vie, trouvent plus avantageux de fabriquer elles-mêmes dans les conditions que nous indiquions tout à l'heure et se concertent pour peser sur le cours des vins que les viticulteurs cherchent à leur vendre » (1).
La situation de la viticulture s’est sensiblement modifiée avec la récolte de 1909. En 1908, le total de la récolte et du stock des vins s'élevait pour la France et l'Algérie, à 78.113.435 hectolitres. En 1909, le stock est moins important et la récolte moins abondante, et les quantités offertes sur le marché ne sont plus que 69.580.885 hectolitres, faisant ainsi ressortir un déficit sur 1908 de 8.500.000 hectolitres. La conséquence de cette situation fut un relèvement inattendu des cours et la Revue vinicole écrivait, le 4 novembre 1909 : « La crise viticole est finie ou tout au moins suspendue pour cette année ; depuis plus de trente ans, on n'avait pas