Clémentel, Rapport cité
R. Herbin 5
Plus encore à l'étranger que sur le marché iniérieur, l'alcool d'industrie fait une concurrence déloyale à l'eau-de-vie naturelle, surtout aux grandes marques. S'il était possible de connaître la quantité de spiritueux vendue sous le nom de cognac dans le monde entier, on remarquerait facilement que ce chiffre est bien supérieur à celui de la production charentaise; comme ces produits ont une marque qui fait prime, la concurrence s’est emparée de leur nom. On a fabriqué du cognac partout et la France n’a plus le monopole du produit ; Hambourg surtout inonde le monde de ses « grandes fines champagnes rigoureusement étiquetées et portant le nom cognac à l'abri d’une véritable constellation » (1). L'Italie exporte plus de cognac que n'en produisent les Charentes elles -mêmes (2) ; «On a tout copié, l'aspect du liquide, la forme des bouteilles; on date même de Cognac des factures qui sont établies à Milan ; or, les prix défient toute concurrence; on offre à la clientèle du vieux cognac supérieur, au prix de 18 francs la caisse de 12 bouteilles, à condi-
tion d’en prendre au moins 12 caisses à la fois (3) »
1. Lauraine, Rapport surle régime des spiritueux. Chambre, 1902, n° 2372.
2. Ainsi, en r902, l'Italie importait 460 bouteilles et r.176hectolitres de cognac français en fûts ; tandis que son exportation s'élevait à 13.000 bouteilles, et 42.500 hectolitres en fûts.
3. Neau, De la Défense des eaux-de-vie de Cognac. De la Crise viticole en Charentes, p.31. Thèse.
De même en Espagne, en Hongrie, en Grèce, en Égypte, en Californie ;: on vend des eaux-de-vie indigènes, on les exporte même, toutes frauduleusement appelées et étiquetées cognacs, contenues dans des bouteilles ayant la même forme et le même habillement que les nôtres (1).
Aux États-Unis, même concurrence ; malgré la convention de Madrid et grâce aux latitudes que les lois intérieures laissent aux viticulteurs américains, ceux-ci n'hésitent pas à donner à leurs régions de production les noms de nos crus les plus renommés ; et la Réforme économique du 20 mars 1904 cite le cas d’un vignoble américain baptisé « Rheims » et dirigé par une « veuve Pommery » autrefois cuisinière en France, que les Américains avaient fait venir à grands frais pour se servir de son nom.
A l'usurpation brutale du nom et de la marque, se substituent parfois, en Allemagne, d'autres procédés qui donnent aux produits contrefaits la meilleure authenticité possible; des navires partant de Hambourg avec de l'alcool industriel à 90 degrés, entrent dans les eaux françaises de Tonnay-Charente, port d'expédition des cognacs, font admetire leur cargaison à
l'entrepôt, la dédoublent et reprennent la mer avec une
1. Réponse du Syndicat de commerce de leau-de-vie de Cognac au questionnaire relatif à la crise viticole. Rapport Clémentel.
charte-partie bien en règle indiquant que leur cargaison était de provenance charentaise. Parfois les distillateurs allemands importent des vins charentais fortifiés en franchise jusqu'à 23 degrés, les mélangent à leurs alcools indigènes et fabriquent le cognac allemand. Ces vins « vinés », contenant 23 degrés d’alcool pur, acquittent à l’entrée en Allemagne un simple droit de 10 marks, tandis que les eaux-de-vie des Charentes sont soumises à un droit de douane de 275 marks par 100 kilogrammes, ce qui constitue une différence énorme à l'avantage du distillateur allemand.
Le projet de budget de 1910 interdisait, pour les régions délimitées,le vinage des vins en vue de l’exportation ; mais cette disposition fut rejetée avant toute discussion par la commission du budget elle-même. Ajoutons que l'Allemagne a songé,en 1907,à l'authentification des cognacs fabriqués par ses distillateurs pour leur permettre de lutter avantageusement contre les cognacs français (1).
Ces questions de concurrence internationale furent agitées à deux reprises au Congrès de l’Association internationale pour la protection de la propriété industrielle, à Berlin en 1904, et à Liége en 1905. Les délégués allemands avaient demandé qu'on leur concédât.
l'emploi du mot « cognac » ; pour soutenir leur thèse,