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Revue politique et parlementaire, t. LIX, p

HÉTORE

récolte serait abondante, le viticulteur n'aurait plus à craindre l'encombrement du marché et la baisse des cours : les excédents iraient à la chaudière et constitueraient des réserves faciles pour les années de disette.

La distillation ainsi comprise, comme soupape de sûreté à la surproduction occasionnelle des vins, a existé dès le xvrre siècle et surtout dans le cours du siècle dernier en 1830, 1865 et 1875. Elle rétablissait l'équilibre entre la production et la consommation et malgré l’abondance des récoltes le vin s’écoulait facilement. Il était alors à peu près la seule matière première servant à la fabrication des eaux-de-vie et le chiffre de la production des alcools était constamment en rapport avec celui de larécolte des vins et en suivait les fluctuations. Dans les années d’abondance, les propriétaires ne trouvant pas de débouchés suffisants pour ceux de leurs vins qui, bien que médiocres, auraient, en d’autres circonstances, trouvé place dans la consommation directe, les envoyaient à la chaudière. Dans les années de disette, au contraire, les mêmes vins étaient livrés en nature à des prix rémunérateurcs et seuls les produits avariés ou de qualité inférieure allaient à la distillation. L'alcool produit se

vendait alors à un prix suffisant pour le viticulteur (1).

Mais après la reconstitution du vignoble, l'alcool de

1. Il faut remarquer que dans les Charentes et l’Armagnac, la récolte des vins est entièrement distillée ; le seul but du viticulteur de ces régions est, en effet, la production des eanx-devie de marque.

vin s’est trouvé dans des conditions assez dures pour lutter contre les alcools d'industrie à bas prix et les propriétaires ne pouvant résister à cette concurrence nouvelle,ont dù vendre à perte leurs excédents de récolte ; ce fut la mévente avec son cortège de souffrance.

La distillation des vins se fait un peu dans tous les départements, mais elle n’est importante que dans certaines régions : les Charentes, l’'Armagnac et le Midi. Les deux premières donnent un vin qui par ses qualités est destiné non pas à la consommation directe, mais à la fabrication des eaux-de-vie de marque; le vigneron charentais n’a plus intérêt à distiller, car il ne vendrait pas son alcool. De son côté, le Midi récolte parlois des produits de qualité inférieure ; on les distillait autrefois, mais la crise des eaux-de-vie les a rejetés sur le marché de la consommation directe où ils se trouvent en concurrence avec les produits normaux de la vigne.

On a proposé bien des moyens pour écouler ces excédents ; il en est un que tous les viticulteurs réclament la distillation comme autrefois. Distller, c'est bien ; mais il faut pouvoir écouler l'alcool produit.

La consommation de l'alcool n’a point diminué, au contraire, mais tandis qu’autrefois l’alcool de vin était le maître à peu près absolu du marché, il subit aujourd’hui la concurrence écrasante de l'alcool d'industrie et les cours des eaux-de-vie naturelles ont baissé de 50 9/0 depuis vingt ans. Dans ces conditions, la distillation

n'offre pas aux viticulteurs un hénéfice suffisant et les

vins qui allaient jadis à la chaudière ont encombré le marché et par la baisse des cours ils y ont engendré la mévente générale.

La distillation constitue cependant pour la viticulture un remède efficace en temps de crise ; il convient donc de la faciliter en rendant à l’alcool naturel la place qu’il

occupait autrefois dans la consommation de bouche.

SECTION II

Les CAUSES DE LA CRISE

Après avoir diaguostiqué le mal et fait connaître son étendue, il est nécessaire pour mieux apprécier les remèdes proposés et leur efficacité, d'étudier les causes de la mévente des eaux-de-vie naturelles. Mais dans cette étude, il faut se garder de toute exagération ; le malade donne parfois à son mal des proportions excessives et l'attribue à des causes souvent bien innocentes.

Les causes de la crise sont nombreuses, les vœux des commissions, les exposés des motifs des propositions de lois en donnent de longues énumérations, nous étudierons les principales :

1° La concurrence de l'alcool d'industrie : l’origine incontestable de la crise est dans la situation faite à la production des eaux-de-vie naturelles par l'invasion

phylloxérique et la facile conquête, à ce moment, du

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marché des alcools par les spiritueux à base d’alcool d'industrie ; |

2° Les conditions de la production et du marché des vins et des eaux-de-vie : la mévente, affirme-t-on, est la conséquence de la surproduction naturelle ou artificielle ; elle est encore accentuée par l'élévation des prix de revient et la” mauvaise organisation de la vente ;

3 Le privilège des bouilleurs de cru favorise le remplacement des eaux-de-vie de vin par la consommation des produits locaux, consommation souvent avantageuse grâce au bénéfice de la franchise ou même de la fraude ;

4 L'élévation des droits influe sur la quantité et surtout sur la qualité de l’alcool consommé ;

5° La campagne anti-alcoolique a opéré de profondes transformations dans les mœurs et habitudes et, par suite, la consommation de l'alcool, des eaux -de-vie de luxe surtout, a considérablement diminué dans certains milieux ;

60 Enfin, le marché étranger lui-même s’est fermé à nos produits avec les traités protecteurs, la culture de la vigne et la campagne anti-alcoolique dans les nalions

voisines.

$ 1. — La Concurrence de l'alcool d'industrie

La crise des eaux-de-vie naturelles a pour origine

incontestable la situation faite à leur production par

R. Herbin 2

l'invasion phylloxérique et la facile conquête du marché par les spiritueux à base d'alcool d'industrie.

Le tableau ci-contre, indiquant la production annuelle des alcools par nâture de substances mises en œuvre, montre bien, depuis 1840, la marche parallèle de l’alcool industriel et des eaux-de-vie naturelles. Jusqu'en 1850, les alcools de vins, cidres et fruits, à les eaux-de-vie naturelles, pour leur réserver le nom qui leur convient » (1), ont une production de 815.000 hectolitres dans laquelle le vintient debeaucouple premier rang. Elles alimentaient presque exclusivement la consommation ; la distillation des betteraves était à peine connue (500 HI.) et celle des substances farineuses ne fournissait guère que 76.000 hectolitres, sur un total de 891.500 hectolitres.

Mais de 1852 à 1856, une première crise, celle de l’oïdium, fit dans notre vignoble de tels ravages que la production des vins tomba, de 45 millions d’hectolitres, à 11 millions en 1854, pour ne se relever bien péniblement qu'en 1857. La distillation diminua elle-même dans de fortes proportions, et pour satisfaire aux besoins de la consommation toujours croissante, on dut transformer la fabrication et convertir en alcool les produits

de la fermentation des betteraves et des substances

farineuses.

1. M. Calvet, Sénat. Discussion générale de la loi du 29 décembre 1900.

M Es

Production annuelle des alcools par nature de substances mises en œuvre depuis 4840 (1) (Alcool pur.)

ALCOOLS PROVENANT DE LA DISTILLATION | NT ANNÉES | des des des des | TOTAL SUB- des des des | Marcs, | des | sus- STANCES BETTE- , |sTances fari- | MÉLASSES VINS | cipres | LES, | FRuITs| di-

neuses RAVES : etc. verses

hectol.| hectol. | hectol. | hectol.|hectol.| hectol.| hect. | hect. À hectol. 1840-1850.| 36.000 40.000 SOU SISF00DE CT » 891.509 1853-1857.| 69.000! 137.000! 300.000!........ 168-000 EE » 671.000 4865-1869.| 84.018| 346.640] 300.449|........ 009080 rene 60.1241 1.344.614 1870-1875.1108.483| 582.443] 313.771]... .... LENCO EEE . [46.611 1.591.070 4876: 404.402! 740.670! 243.3371545.904), 22.388, 76.227 1.228] 7.929À 1.709.175 4877 ..... 163.204| 642.709! 272.883/157.570| 9.468] 56.191! 4.062] 5 796) 1.308.881 ARTS 180.469! 646.715] 331.7161192.952] 9.822] 51.079 978| 3.496061 1.417.227 4879 . .... 247.171| 723.631] 364.714/102.651| 7.265] 36.831 438] 5.118] 1.487.879 1880... KA2.585| 685.433| 429.878| 27.200! 3.317] 17.373 624| 4.653581 1.581.068 1881 ..... 506.273| 685.646| 563.240] 34.324| 2.2091| 24.621 603| 4.980! 1.821.287 RTESOUE 447.066| 703.989] 556.056! 21.962] 9.829] 22.803 TA13| 4.058) 1.766.566 TRES 00 561.932! 750.637] 629.998] 22.710] 8.088] 28.918| 1.408! 7.325 2.011.046 RETRACE 485.001! 778.714] 569.257] 35.251| 15.567] 43.266| 2.799! 4.609! 1.984,464 1885 ..... 567.768| 728.523| 465.451| 23.210] 20.908! 43.853! 7.680! 7.091) 4.864.514 1886 ..... 789.963| 474.781| 683.985] 19.513] 28.600! 49.311! 4.494! 4.673. 2.052. 250 41887 ..... 765.050! 451.826| 672.352] 32.758| 13.595| 41.872] 2.3861925.7961 2.005.635 1888... 704.326! 582.452| 684.700! 41.776! 12.933) 44.002! 4.046128 188 | 2 162.483 18200... 751.266! 559.941| 824.090] 42.140| 15.298| 43 881| 2 820! 6.557 | 2.245 963 4890 ..... 645.955| 682.573| 800.982) 38.709] 4.803] 34.374) 1.160| 6.581 | 2.214.527 A1" 302.537| 838.645| 866.406! 51.133] 7.759| 37.748| 5.878| 8.013| 2.208.119 1892 ..... 366.335| 902.446| 854.329] 69.630! 13.589| 46.210! 4.348! 6.1831 2.263.079 1893 ..... 157.877| 896.572| 864.099/100.899| 44.761! 74.773198.222149 954 | 9.476.387 1894..... 415.795| 817.595! 753.508/161.660! 72.135! 77.274)99.041, 2.205] 2.329.443 1898 386.60%| 846.403| 744.325] 61.202] 45.717] 62.592/44 698! 3 007] 2.165.448 4896 . .... H6.530| 863.423] 544.087| 58.652] 53.759 78.429, 6.051) 1.203 2.022.134 1897... 48h 637| 724 810! 798.484! 83.749] 26.579, 72.909! 6.311| 682 2.208.140 1898... 683.366! 708.270| 897.549) 45.975] 9.352] 55.207| 4.781| 7.767 2.412.460 1899 .... (744.772) 667.49311.047.320| 77.006! 19.760! 68.768) 2.893! 1.5441 2.599.558 1900 . 562.458| 706.675] 973.225/149.407| 47.043| 03.460133 147] 856] 2.656.268 4901 . 26907411 006.933l 478 6281330.966/415.220/114.803/21.537| 6031 2.437.064 41902... 219.330| 944.808| 320.707/105.745| 33.600! 80.237/11.941| 978) 1.886.754 41903...: 352.998| 670.969! 926.159] 30.208] 8.507| 54.903) 3.159 2071 2.047.040 4904 . 380.710) 626.722| 992 449] 88.756! 22.586/121.006/25.144| 175] 2.257.248 4905 580 34%) 516.47311.002.429/262.725| 71.380141 .025/24.323| 4.297 | 2.068.626 4906 . 358 730 772.485 11.160.55419234.213| 46.368/125.065|11.244| 1 143] 2.709.831 1907.... |454.442| 466.60811.145.4331239.877| 69.283/1122.608/|16,658 2011 2.514.810 1908... 362 380| 447 87811 .259.346|2114.672| 36.388/161.820/58.016| 360! 2.538.030

1. De 1840 à 1875, ce sont les moyennes qu’on a indiquées. Tableau publié par le Journal des Contributions indirectes, n° 7, du 24 févricr

La crise fut de courte durée, mais l'alcool industriel conserva la clientèle qu'il venait d'acquérir et c’est grâce au développement de la consommation que les viticulteurs purent écouler leur production annuelle jusqu'en 1876, surtout dans les années de bonne récolte, en 1865, 1870, 1872 et 1875. Mais à ce moment, l’alcool industriel pèse lourdement sur le marché; aussi les viticulteurs demandent et obtiennent par la loi du 2 août 1872, une distinction légale entre les eaux-de-vie de vins ou de fruits et les alcools provenant de la distillation des betteraves, des mélasses ou des grains, en réservant l’acquit blanc pourles premières, l’acquit rouge pour les autres et en attribuant l’acquit bleu aux alcools de mélange. Mais ces distinctions demeurèrent lettre morte en raison des difficultés d'application ; elles vont même perdre tout intérêt, car, pendant l'invasion phyl- Lo xerique, l'alcool industriel sera indispensable pour combler l'énorme vide creusé dans la production des eaux-de-vie.

En effet, une nouvelle crise, celle du phylloxera, devait exercer sur la vigne des ravages bien plus considérables que l'oïdium ; le mal débute en 1865, mais ne se déclare complètement qu’en 1876, pour atteindre son maximum en 1879; et le fléau n’est définitivement vaincu qu’en 1887. La distillation des eaux-de-vie subit alors un véritable effondrement : de 545.994 hectolitres en 1876, elle tombe à 157.570 en 1877, à 102.651 en

Lane

1879 et enfin à 27.200 en 1880 et 19.513 en 1886 sur une production totale de 2.052.250 hectolitres d'alcool.

La viticulture impuissante à alimenter la consommation se désintéresse de l'alcool industriel et celui-ci, auquel le Midi fait d’ailleurs largement appel pour remplacer les eaux-de-vie d'autrefois, s'empare définitivement du marché. Au début, la distillerie industrielle n'avait pas son entier développement et ses procédés de fabrication étaient loin du degré de perfectionnement qu'ils ont atteint depuis.

Mais de 1880 à 1890, la production de l'alcool d’industrie prend un essor considérable et trouve un large débouché dans le remplacement des 500.000 ou 600.000 hectolitres d’eau-de-vie qui occupaient le marché avant la crise phylloxérique. Elle alimente ainsi la presque totalité de la consommation en 1893 et 1894 au moment où, le vignoble reconstitué grâce aux effortset aux sacrifices de la viticulture, l'alcool de vin reparaît sur le marché en quantités importantes et cherche à reprendre ses débouchés d’autrefois. Mais quand la production des e ux-de-vie de vin et de marcs atteint brusquement 170.000 et 230.000 hectolitres, grâce à la distillation des

abondantes redoécltes 1893 et 1894 (1), elle rencontre

1. La récolte des vins qui, de 1855 à 1892, avait rarement dépassé 30 millions d’hectolitres, atteint subitement 50 millions 070.000 hectolitres en 1893 et 39.053.000 en 1894.

ob

sur le marché l'alcool industriel avec une production de 2.200.006 hectolitres. .

La viticulture perdait ainsi les avantages considérables qu’elle possédait autrefois ; la distillation des excédents évitait au producteur une baisse trop considérable des cours, car l'alcool, de conservation plus facile que le vin à tous égards, trouvait à se vendre à un prix rémunérateur ou même servait à constituer des réserves pour les années de disetite. Ce fut surtout après les grandes récoltes de 1900 et 1901 s'élevant à 67.353.000 et 57.964.000 hectolitres que les viticulteurs purent se rendre compte de ce qu’ils perdaient; les récoltes déficitaires de 1902 et 1903 (40 et 35 millions d’hectolitres) adoucirent un peu la situation, mais la crise redoubla avec les récoltes suivantes de 1904 à 1908, qui s'élevèrent à 66, 56, 52, 66 et 60 millions d’hectolitres.

Les excédents qui résultent de cette abondance sont vendus à des prix inconnus jusque-là, à de vrais prix de famine. On en distille, il est vrai, une partie; mais l’eau-de-vie ainsi produite ne peut lutter avantageusement contre les alcools industriels. Ceux-ci, grâce à leurs bas prix, lui font une concurrence redoutable qui rend la distillation des vins bien difficile et peu rémunéra trice.

Le tableau ci-contre extrait du PBulletin des contributlions indirectes nous montre les différences des

cours de l’alcool d'industrie, dit « alcool de Bourse à

Cours DES ALCOOLS pepurs 1850

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