‹ La crise du clergéChapitre 20 sur 55 · LA CUISE DE LA FOI · texte numérisé non relu

LA CUISE DE LA FOI

«les sont assez sûrs, les explications qu'elle donne de révolution de la société chrétienne et de l'élaboration de ses croyances sont assez prouvées pour que Ton puisse déclarer que le doute n'est plus possible.

Celui qui connaît la démonstration n'est pas plus libre de s'y soustraire qu'il ne peut refuser d'acquiescer à la solution d'un problème de mathématiques (1).

Aussi un vieux prêtre très distingué disait un jour à un jeune confrère, dans une conversation où ils traitaient de leurs illusions évanouies : « La foi perdue intellectuellement ne se retrouve jamais (2). »

parole est une erreur formelle, et cette erreur est le fond même des évangiles. Que cette prophétie ait été faite par le Christouseulement par les apôtres qui l'auraient mal comprise, la conclusion est la même pour l'ortliodoxie. Jamais les théologiens orthodoxes n'ont pu se tirer de celle objection qui est un fait. Voyez Question biblique au XX" siècle (ch. II).

(1) II ne semble pas hors de propos de rappeler le mot de Joseph de Maislre :

« Quelque prince a-t-il jamais imaginé de commander aux mathématiques? G'esl néanmoins précisément la même chose. Dans tous les genres possibles, la vérité est invincible, indépendante et inflexible. Il ne faut donc pas appeler audace ou désobéissance ce qui n'est que la loi naturelle des choses. » Lell. et opusc. inéà*., 7 édit., Lyon, 1880, t. II, p. 374.

2 Mot de l'abbé Gédoz à M. de Meissas. — M. Cédoz mourut en 1895 aumônier des Religieuses anglaises Augustines de Neuillysur-Seine. Il est un de « ceux qui sont restés». Il écrivait en 1870 au P. Hyacinthe, à propos de son exode : « Est-il bien politique cet acte ? N'eût-il pas mieux valu ajouter un sacrifice à tant d'autres, dans l'intérêt de votre autorité? »

Le prêtre qui a perdu la foi doit-il quitter l'Eglise ou peut-il continuer d'enseigner sa doctrine ? Renan a délicatement exprimé, sur ce sujet une opinion trrs commune en son temps :

Honte à qui se convertit au bon sens vulgaire après avoir ité la folie divine! Le vœu d'insanité sacrée est le seul dont on ne saurait être relevé il) !

Il est des personnes rivées en quelque sorte à la foi absolu.' : je veux parler des hommes engagés dans les ordres sacrés ou revêtus d'un ministère pastoral. Même alors, une belle âme sait trouver des issues. Un digne prêtre de campagne arrive, par ses études solitaires et parla pureté de sa vie, ;'i voir les impossibilités du dogmatisme littéral : faut-il qu'il contriste ceux qu'il a consolés jusque-là, qu'il explique aux simples des changements que ceux-ci ne peuvent bien comprendre ? A Dieu ne plaise ! Il n'y ;i pas deux hommes au monde qui aient juste les mêmes devoirs. Le bon évêque

[\) Le Prêtre 'le Némi [1886), lin de l'acte II.

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Colenso a fait un acte d'honnêteté comme l'Église n'en a pas vu depuis son origine en écrivant ses doutes dès qu'ils lui sont venus. Mais l'humble prêtre catholique, en un pays d'esprit étroit et timide, doit se taire. Oh! que de tombes discrètes, autour des églises de village, cachenl ainsi de poétiques réserves, d'angéliques silences ! Ceux dont le devoir a été de parler égaleront-ils le mérite de ces secrets connus de Dieu seul (1) ?

Bien que les temps aient changé et que, dans une grande partie de la France, les paysans, loin d'être contristés, s'égayentde la sécularisation de leur curé, les partis catholique et conservateur jugent encore que quitter l'Eglise c'est déserter. Un publiciste, des plus opposés à Renan, l'assurait naguère :

On n'esl pas forcé d'être prêtre : l'ordination des prêtres n'a lieu qu'à vingt-cinq ans. On sait ce qu'on veut, on est libre de ne pas s'engager; mais quand on a prononcé le suprême serment, c'est manquer à l'honneur que de ne pas le tenir (2).

(1) Les Apôtres (18G6), p. LXII.

Dans L'Abbesse de Jouarre, Renan a encore exprimé quelquesuns de ces points de vue :

« Fermes dans notre foi philosophique, nous espérions encore que l'Église serait un jour la plus ardente propagatrice de ce que nous tenions pour la vérité. Nous disions souvent que la réforme rationnelle de l'Kglise ne se ferait que par des personnes enga- - dans l'Église et absolument en règle avec ses observances extérieures.

« Descendante de ceux qui oui fondé la France, j'ai gardé leurs traditions, dont la première était la fidélité au serment prêté... Ces instituts fondés, transformés par les siècles et où le bien l'emportait sur le mal, j'ai contribué à les maintenir... Devais-je renoncer avec éclat à des formes dont ma raison voyait le vide, tout en reconnaissant ce qu'elles avaient d'utile? »

(2) Drumont, la Libre Parole, 9 janvier 1904, à propos de B. Loisy. — Sur la question de fond et sans faire d'application

i immenl serait-on t ■ - 1 1 1 1 ;i mi sermenl dans lequel on a été trompé .' Pourtant, si l'on consulte le principal intéressé, le Clergé lui-même, on recueille ordinairement le même avis négatif, mais les motifs allégués difFèrenl .

Qu'il sorte de l'Eglise, le prêtre est le plus souvent incapable de gagner sa vie Non seulement on ne lui a rien appris, mais encore on lui a enlevé toute aptitude à apprendre. < >n l'a particulièrement privé de l'initiative nécessaire, on l'a formé dans le dédain des carrières commerciales et manuelles, et il es! trop âgé pour s'y faire initier. Spinoza pouvait polir \]r< verres de lunette en philosophant; le prêtre ne sail rien faire. Qu'il philosophe ou veuille continuer a méditer sur la religion sans plus vivre de l'autel, il se condamne à mourir de faim (1).

pratique, un philosophe exprime un avis différent : « Jusqu'à vingt-sepl ans, on est poussé sans beaucoup réfléchir sur sa destinée el lorsqu'on commence à vouloir prendre la direction de sa vie, on est engrené dans des rouages qui nous entraînent. » I'ayot, Education de la volonté, p. 110.

En ce qui concerne personnellement M. Loisy, ou peut remarquer voir Ordo de Paris, 1899) que, né en 1857 el ordonné prêtre en 1x7'.». avec dispense pontificale, il avait vingt-deux ans quand il reçut le sacerdoce et dix-sept ans quand il entra au grand séminaire de (diàlons. Les moyens d'information dont il disposait ne lui permettaient assurément pas de prévoir, môme de loin, les résultats auxquels l'ont conduit vingt années de travail ultérieur.

(1) » Ne trouvez-vous pas que le moraliste qui juge les choses au nom d'une théorie, quelque belle qu'elle soit, et qui, au nom de celte théorie, fait un crime au prêtre en angoisse de ne pas rompre avec son Église, est peut-être plus à plaindre que ce prêtre lui-même, si celui-ci recule devant la perspective d'avoir un jour à frapper, mourant de faim, à la porte du satisfait qui le condamne?» M. L. Ferrière, dans l'Essor (Lausanne), 20 mai 1906.

Aussi des prêtres en prennent-ils résolument leur parti. La société les a laissé tromper par une fausse direction intellectuelle et pratique; elle leur a laissé enseigner dans les séminaires ce qu'elle ne croit plus ; elle les a laissé former pour exercer un métier qu'elle considère encore comme utile ; eh bien, ils resteront dans ce métier. Ils conserveront leur état, humlile, il est vrai, mais sur, tranquille et doux.

Cette solution leur semble d'autant plus naturelle que, dès l'enfance, l'Eglise a entravé chez eux l'éducation individuelle de la volonté plus encore que « formé » l'éducation de l'intelligence.

S'ils ne sont pas ambitieux, ils ne font point de zèle. Parfois même ils exercent leur ministère avec tant de lassitude qu'on voit clairement qu'ils n'y croient plus. La manière embarrassée, hésitante et fuyante, dont ils prêchent la transsubstantiation trahit leur incrédulité. En maintes occasions, ils semblent avoir honte de ce qu'ils enseignent. Leur but principal étant d'avoir, jusqu'à la mort libératrice, du pain et un toit, ils accomplissent avec résignation tout ce que leur impose la charge qu'ils ont acceptée. Quand ils le peuvent, ils amassent des économies, se retirent et finissent, toujours en soutane, petits rentiers.

Ceux qui ont quelque science ou du talent cherchent, et parfois réussissent, à organiser leur existence en dehors d'une prédication qui les dégoûte et d'une administration continuelle de rites auxquels ils ne croient pas. Ils deviennent, ordinairement, chape-

lai ns, professeurs ou précepteurs, vivant, comme de vieux garçons, sur les eontinsdes m les ecclésiastique el Laïque. Quelquefois, bien que doués d'une intelligence de premier ordre, ils se condamnent dans les choses de la religion, à un silence absolu et perpétuel. Cette contrainte intellectuelle et morale conduit parfois ses victimes à la folie ou au suicide (1).

Sont-ils vraiment et consciemment ambitieux, les prêtres qui ayant perdu la foi continuent leur carrière. Les uns s'occupent de sciences profanes, les autres défendent leur Eglise comme on défend sa caste et son intérêt. Ils prennent tous les moyens de succès

(1) Les suicides ne sont pas rares dans le Clergé, ni dans les ordres religieux. Mais l'Église est encore restée assez puissante sur les administrations civiles pour leur faire cacher ces scandales.

On peut diviser ces suicides en trois catégories, en mettant naturellement de coté ceux qui sont causés par la folie ou la maladie :

Les suicides intellectuels (hypertrophie de la foi, — pensée continuelle des « fins dernières », ou crise de doute). Par exemple, dans un diocèse du Centre, un prêtre sans foi dont le préceptorat touchait à sa fin, et que son évoque voulait forcer à reprendre le ministère paroissial, s'est fait sauter la cervelle.

Les suicides causés par la loi du célibat (obsession ou désespoir). Peut-être le plus touchant de ces drames est-il celui qui se passa à Seilh, au diocèse de Toulouse, fin janvier 1903. On trouva morts, dans le clocher de l'église paroissiale, le curé Vallès, âgé de -J'J ans, et une jeune fille, Jeanne Gazagne, âgée de 19 ans, tous deux la tempe droite trouée par une balle de revolver. Les constatations prouvèrent que le curé avait tué la jeune fille et s'était ensuite tué lui-même. L'un tenait en main un crucifix, l'autre son chapelet.

Les suicides causés par l'intérêt : perte d'argent ou perte d'un bon poste. Dans le diocèse d'Autun, un curé, déplacé par le cardinal Perraud, se coupa la gorge sous les yeux mômes de sa mère paralytique et incapable de le retenir (1904).

et, comme le principal est encore de soutenir l'orthodoxie, ils la soutiennent et ils y réussissent particulièrement. Ils savent où sont les points faibles du système, ceux où il ne faut pas s'aventurer, ceux où Ton brille, ceux où l'on saisit en faute les rivaux et les concurrents à évincer. Ils voient les conséquences des innovations, et ils dénoncent leurs auteurs. Ils inspirent même contre des travailleurs inoffensifs des mesures de rigueur dont ils évitent de partager les responsabilités. Ils se montrent farouches, sans scrupules, parce qu'ils sont sans « préjugés ». Non seulement ils défendent les vieux dogmes, mais ils préparent de nouvelles définitions. On leur a appris la dialectique et ils en vivent, quittes a creuser encore l'abîme qui sépare de la science et de la société la vieille Eglise qu'ils prétendent défendre.

Heureux quand leurs intrigues se bornent à des disputes d'école ou de sacristie! Fléaux des peuples, pour devenir évoques ou cardinaux, ils enveniment les discussions politiques et sociales. Ils n'hésiteraient à jeter une nation ni dans la guerre civile, ni dans la guerre étrangère (1). Ils exploitent pour la haine les sentiments les plus saints, tout comme,

1 En France, des évoques qui ne croyaient pas à l'utilité du pouvoir temporel en ont prêché la restauration, quitte à causer une guerre avec l'Italie et quitte à jeter l'Italie dans l'alliance allemande. Des prêtres sceptiques, en 190G, ont prêché la guerre civile à propos des inventaires ordonnés par la loi de séparation des Eglises et de l'État.

Aux Etals-Unis, des ecclésiastiques sans convictions ont essayé de créer de l'agitation à propos des questions dites des langues et des écoles.

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s'ils sont pacifiques, ils jonglent avec les idées 1rs plus touchantes qu'ait rêvées l'humanité.

Ils se fonl un masque hiératique, adoptenl une attitude de convention dans laquelle ils veulent mourir el qui doit être, pensent-ils, pour la postérité, l'expression de toute leur vie.

Sous le régime concordataire, en dupant alternativement l'Etal el le Vatican, ils se hissaient parfois à tous les honneurs qu' ils avaient convoités.

D'autres ecclésiastiques restent dans l'Eglise moins par intérêt que pour des raisons de sentiment. Ils ne veulent pas qu'on puisse les appeler défroqués ou transfuges. Un prêtre qui entrevoyait cet avenir comme inévitable pour lui s'en désolait en ces termes :

Le défroqué, c'est celui qui pleure éternellement l'irréparable malheur de s'être trompe; c'est celui qui n'a que son désespoir pour ami et l'éternel oubli pour tombeau.

(l illusions de ma jeunesse, où êtes-vous ?... 0 rêves dorés de mes vingt ans, rêves de dévouement el d'actions généreuses, où êtes-vous ? il)

D'autres ne veulent point affliger, en se retirant, leurs vieux parents , une mère ou une sœur bien aimées, ni causer d'embarras à leur famille, ordinairement humble et dépendante. Ils se préoccupent, souvent aussi, de leur propre décès. La pensée que leur convoi serait conduit par des libres penseurs, ou même par un ministre protestant,

(1) Le Rappel, 24 avril 1904, article signé l'abbé Sincère. Son auteur, M. Gabriel Lemeunier. du diocèse de Versailles, a quitté l'Eglise au mois de juillet suivant.

L'abbé Joseph Delarue, dont la disparition passionna le public durant les mois d'aoûl et de septembre 1906, préféra passer aux yeux de ses parents et amis pour assassiné plutôt que pour défroqué.

— l'Église rivale, — leur répugne également. Ils hésitent à mettre, ce jour-là, leur famille dans rembarras où tombent les gens comme il faut, lorsque les formes conventionnelles viennent à manquer, et qu'ils se croient dans la nécessité de faire un scandale ou d'y participer. Sans doute, sur le lit de mort, il est possible d'obtenir une absolution suprême et de jouer la courte comédie finale à laquelle on attacbe de moins en moins d'importance. Mais si l'Église se montrait exigeante ? Un cbacun n'est pas prince de Talleyrand-Périgord, ex-évèque d'Autun. « Que dirais-je, pense souvent le prêtre tenté de se séculariser, que dirais-je, à l'article delà mort, pour être enterré selon les rites, sans compromettre mon bonneur ? »

D'autres, inspirés par des motifs moins personnels, envisagent les inconvénients de l'exode d'un point de vue différent. Ils croient que, s'ils rentrent dans le monde, ils seront déconsidérés, que leur parole n'aura plus d'efficacité. Se séparer de l'Église, c'est renoncer à exercer quelque action sur ceux qui lui sont ûdèles. L'Eglise sait discréditer celui qui s'en va. elle referme la porte sur lui, et sa voix, dés lors, n'est plus entendue. C'est pourquoi des prêtres s'obstinent à y rester. Ils veulent encore qu'on profite de leur expérience. S'ils sont très braves ils se font les éducateurs de leurs ouailles, les détachent doucement de la superstition et les conduisent vers des conceptions religieuses épurées. S'ils ne se piquent pas de courage, ils se disent du moins qu'ils

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Buivronf leur troupeau dans les évolutions des idées modernes, et <|u'il n'y aura pas ù leur place un fanatique luttant contre l'émancipation intellectuelle. Après avoir accompli leur propre libération, ils veulent travailler a celle de la société I .

(1) C'était la pensée de l'abbé de Meissas, qui est morl le 9 octobre 1906. Parlant des ecclésiastiques tentés de quitter l'Église, il s'exprimait ainsi :

llsne feront aucun bien en en sortant. Il- peuvent en faire beaucoup en j restant. Leur nombre y grandit tous les jours. Malgré le fanatisme, l'ignorance et la paresse trop générales de leurs confrères, il est impossible qu'ils n'exercent pas une action salutaire sur leur esprit et sur celui des ii lèles. >• Jean Vrai, Ephémérides de la Papauté (1904 . p. 165.

a une époqi i la crise 'le la fui ne portait pas sur les f le-

ments mêmes du christianisme, Montalemberl écrivait au P. Hyacinthe : « Vous ne servirez bien la cause qui nous est chère qu'en restant nu dedans, au lieu de von- laisser entraîner ou rejeter <m dehors ». 9 février 1869.

Prenantla queslion a un point de vue plus général, celui des laïque- el de I' Égl i -e eut ière, la marquise île Forbin d'Oppède écrivait également au P. Hyacinthe :

« Il me semble qu'un des grands malheurs de noire temps, une des causes de ce mouvement de contraction, de rétrécissement qui altère le caractère de l'Eglise catholique, c'est que tous ceux qui autrefois auraient été de- catholiques croyants, maipensant et parlant librement, comme Dante par exemple, sortent aujourd'hui de l'Eglise où il ne reste plus que de- hommes d'autorité, amoureux de ht soumission et heureux de trouver sur qui se décharger des soins de penser et de vouloir. Si ceux qui ont besoin de respirer le grand air se tiennent en dehors, ceux qui restent au dedans en ont d'autant plus de facilité pour fermer et calfeutrer les fenêtres; c'est ce qui arrive en Angleterre où, à très peu d'exceptions près, les nouveaux convertis appartiennent lous a la famille des esprits qui aiment à abdiquer et ne se souciant pas de gouverner eux-mêmes leur vie. tandis que les esprits indépendants restent dans le protestantisme. En France, les choses sont constituées de telle manière qu'en dehors de l'Église

catholique, il n'y a rien que- l'effroyable isolemenl de I.: innais,

ou les églises ridicules de l'abbé Ghatei ou du Père Enfantin ». 23 mai 1869.

Quelques-uns restent aussi dans l'Eglise pour ne pas faire perdre la foi aux vrais cro}^ants qui les connaissent. Ils leur ont fait et leur font encore du bien. Pourquoi les troubler par un acte auquel ils ne comprendraient rien, bien plus, qui tuerait, peutêtre, leur vie religieuse et morale ? Est-ce la peine de les inquiéter sur l'essentiel, parce que l'accord se rompt sur les points subsidiaires ? Faudrait-il briser les liens de l'amitié et de la fraternité spirituelle qui les enchaînent?

Pour les prêtres qui pensent ainsi, l'essentiel de la religion consiste dans la prédication de la confiance en Dieu, de la morale, du dévouement, du sacrifice (1).

(1) Tandis que la formation latine fait généralement comprendre la religion d'une manière intellectualiste, les races du Nord la conçoivent d'un point de vue mystique et moral. De là une autre solution aux problèmes du droit et du devoir de rester dans une Église dont on ne partage plus les croyances. Voici une expression de cette conception :

« En Pologne, il y a'eu des réformateurs religieux, comme partout. Comment sont ils restés quand même catholiques? C'est à voir : il y a un sentiment différent à l'égard du catholicisme dans les différents pays. Lorsque quelque chose vous déplaît dans l'Église, vous autres Latins, vous la quittez ; nous, au contraire, nous disons : « Elle va bien mal, la pauvre Eglise ; restons-y donc pour la rendre meilleure. » Nous avons plus qu'aucun autre peuple le sens de la divinité de l'Église. Je vous dis — je vous dis comme un fait — notre conviction qu'on peut corriger les erreurs humaines de l'Église, mais non changer son institution divine. C'est pourquoi, lorsqu'il se levait des prophètes chez nous, ils s'adressaient au pape, ils lui disaient leurs affaires. Si le pape ne les recevait pas, ils restaient tranquilles. Au commencement du dix-neuvième siècle, Wronski écrivit une lettre au pape ; le pape ne lui répondit pas. En 18i8, Mickiewicz alla trouver le pape pour le prier de se remettre à la tète du mouvement d'indépen-

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Ils s'efforcenl de dégager le catholicisme de ses erreurs, mais ils ne veulenl pas le détruire, parce qu'ils estiment que, dans les circonstances présenti ce serait, dans les rares latines, ruiner toute religion el toute morale.

\ itons enfin, pour être complet, ceux qui sent encore dans l'Église actuellement, toul en avant la ferme volonté d'en sortir un jour, au moment opportun, quand sera calmée la crise religieuse que traverse la France. La Bible fournil leur symbole : la colombe de l'arche. Elle pensait quitter, toul de suite et a toul jamais, sa désagréable ménagerie, mais H elle ne trouva pas où reposer la plante «le son j,ir(l ». Revenue provisoirement avec le rameau d'olivier de la science, elle repartira bientôt dans le libre et pur royaume de la nature. Tels, certains prêtres, malgré les inconvénients multiples de leur

dance; comme il prit vivement à parlie le pape el même lebous- : un peu, celui-ci le nul fou. Ces réformateurs polonais n'ont pas réussi; alors ils sonl restés tranquilles, se disant que les temps n'étaieni pas arrivés. Towianski, le grand confesseur, qui . possédait à un si haut degré le don de conversion, avait des idées extraordinaires, il croyait à la métempsycose, par exemple. Pour vous, Latins, vous concevez la religion comme un système de dogmes. Pour nous, au contraire, le dogme, ce n'est rien; // si l'unité des gens de bonne volonté de tout l'univers.

-i. quant à moi, ma persuasion.

« Une fois, à Varsovie, un prêtre qni avail lu mes ouvrages m'a dit : « Tu sais, tu es hérétique! » et il ne voulait pas m'absoudre; je lui ai répondu : « Mon père, au nom de Jésus-Christ, je demande l'absolution, parce que je me repens de mes péchés. » El il m'a donné l'absolution. C'est ce qui m'a convaincu que l'Église catholique est très tolérante; il n'y a qu'à savoir s'y prendre ». M. Lutoslawski, dans les Libres entretiens publiés par \Tnion pour la Vérité, 28 janvier 1906.

fausse situation, considèrent, au moins provisoirement, l'Eglise comme le milieu le plus sur pour eux. Qu'importe qu'elle cherche à les retenir, par tous les moyens ? Ils ne s'en occupent pas. Ils gardent seulement leur habit pour montrer que le but de leur vie n'est point dans ce monde et qu'ils restent fidèles à l'idéal. Ils le garderont jusqu'à la restauration de la religion de Jésus, de la religion pure et sincère, où l'on adore « en esprit et en vérité ».

Le cœur de l'homme est si compliqué que, parfois, des sentiments très divers se fondent harmonieusement pour légitimer une fidélité qui paraît déloyale aux consciences éprises avant tout de sincérité. Récemment, un prêtre anglais expliquait ainsi à ses compatriotes protestants comment des catholiques libéraux et savants, du type de l'abbé Loisy, peuvent rester dans une Eglise qui semble vouée à une irrémédiable intolérance et à un obscurantisme perpétuel :

Le catholicisme donne un certain tempérament aristocratique qui est fondé moitié sur les faits, moitié sur les sentiments. Aux yeux de ses adhérents, le protestantisme ne se présente pas comme une alternative possible. Ils n'en connaissent rien : ils ne s'y sentent pas attirés; ils passent simplement a côté. D'une certaine manière, on peu! le regretter. s'il en élail autrement, plusieurs de ceux que l'Église n'a pas retenus auraient été sauvés du scepticisme. Mais un fait èsl là : pour les catholiques en général, catholicisme et christianisme son! termes identiques. A la vérité, il y a eu des gens qui l'ont quitté; cependant, sauf de rares exceptions, leur exemple n'es! pas de nature à encourager les sécessions. Ce

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ne sonl pas les natures les plus nobles «pii se retirent. El il n'y .1 rien là d'étonnant. L'Église catholique esl bâtie, non sine nuruine, nous pouvons le croire sur une longue et intime connaissance de la nature humaine. Ses sacrements, son rituel, su liturgie nous entourenl de la naissance à la mort d'une atmosphère de bénédictions. De ses mains, comme de l'Épouse des cantiques, coule de la m\ rrhc. Quels que soienl ses défauts, elle adresse un puissant appel aux sentiments et à l'imagination. Se séparer d'elle implique un

effort si grand qu le peut l'entreprendre impunément. 11 y

a une voie meilleure. Les difficultés qu;on éprouve à se conformer sont rarement si grandes qu'on ne puisse les surmonter avec de la patience et un bon caractère. Si nous avions eu à raire une religion pour nous-mêmes, nous l'aurions sans doute construite sur des lignes plus larges. Mais notre sort esl lié à celui de nos semblables. Nous avons hérité de notre position, nous ne l'avons pas faite. El nous n'avons pas à regretter qu'il en soit ainsi. Kn religion, njnuue ailleurs, l'individu doit beaucoup souffrir joyeusemenl pour l'amour de la communauté. L'idée du catholicisme esl plus grande que sa réalisation actuelle: ne l'abandonnons pas parce qu'il progresse moins rapidement que nous le désirerions, t H< ■ grande société change lentemenl el l'administration qui la gouverne esl la dernière à changer. Nous pouvons bien ne pas être en harmonie avec une partie de ce qui nous entoure. Nous pouvons être dans l'Église sans nous accorder avec le caractère et l'esprit de beaucoup d'ecclésiastiques. Nos aspirations vers un état de vie plus élevé que celui dans lequel nous sommes peuvent d'une certaine manière se combler d'elles-mêmes. Nous pouvons créer ce que nous cherchons. 11 esl improbable — pour ne pas se placer sur un terrain plus élevé — il esl improbable qu'une Église si intimement associée avec le passé de l'humanité puisse rompre avec s<>n avenir, el il est impossible que le progrès de la science, si grand soi! le trouble d'idées qu'il occasionne temporairement ne confirme pas

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finalement et n'augmente pas la vie religieuse de l'humanité (1).

En 1884, un de « ceux qui restent » écrivit à Renan pour lui demander si, franchement, il ne pensait pas, comme lui « que la barre de fer » du catholicisme (2), chauffée et retrempée, redeviendrait malléable et transformable. Renan lui envoya la déclaration suivante :

Paris, 20 avril 1884.

Monsieur,

Le ton d'extrême bonne foi de votre lettre me fait un devoir et un plaisir d'y répondre. Je sais par expérience ce que les états comme celui que vous traversez ont de pénible. Mais vous pouvez avoir une pensée bien consolante, c'est que, quand on souffre intérieurement pour la vérité, c'est la grande marque qu'on l'aime, le vrai signe de l'élection. Vous êtes trop bon théologien pour ne pas voir que tant de points sur lesquels le catholicisme s'est engagé, et qui se trouvent en contradiction avec le développement de la science moderne, sont de foi. si bien qu'un catholique conséquent ne peut céder sur aucun «le ces points. Quand on a fait sa théologie à Saint- Sulpice, on ne peut admettre une position aussi fausse que

(1) The Hibbert Journal, janvier 1905, p. 380.

(2J Allusion à une lettre de Renan datée du 24 août 1845 el que l'abbé Cognât venait de publier. Renan y disait : « Dans le catholicisme, il faut être orthodoxe. C'est une barre de fer: il n'entend pas raison. » Sur ces incidents, voyez la Question bililique au XIJC" siècle, 2° édit., p. 114.

l'était, par exemple, celle des jansénistes, catholiques mal gré l'Eglise, membres d'une communauté religieuse qui les repoussait. Mais l'Eglise catholique esl une si grande chose, sa situation présente est si extraordinaire, si tragique, que notre siècle verra peu! être une de ces crises où la logique des scolasliques esl en défaut. •!<■ persiste à croire que notre vieille mère esl féconde encore, el que d'elle, malgré les apparences, sortira la forme religieuse où la conscience humaine trouvera le repos. L'Eglise catholique ne pourra jamais avouer qu'elle change : mais elle pourra beaucoup laisser bomber.

sont des âmes élevées el sincères comme la vôtre qui jetteront le premier cri, qui sera bientôt suivi de mille autres. Deux choses sonl certaines : le catholicisme ne peul périr; le catholicisme ne peul rester tel qu'il est. Il esl vrai que nous ne concevons pas non plus commenl il pourrai! changer. Ces heures où toutes les issues semblent barrées, sonl les grandes heures de la Providence: mais l'angoisse y est grande el le sort de ceux < jui sonl réservés pour cette heure est cruel.

Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus sympathiques et les plus élevés.

E. Rexan.

Au uniment où Renan indiquait la manière dont fa vieille Eglise lui paraissait peut-être encore capable d'évoluer 1 . en laissant tomber dans l'oubli des

1 Renan avait déjà exprimé à peu près les mêmes sentiments an P. Hyacinthe Loyson : a L'issue la plus désirable à la crise religieuse de notre temps eût été un élargissement du catholicisme, sacrifiant sur bien des points la lettre et le dogme maté riel pour sauver l'esprit, r< nonçanl à la lutte contre les résultats éventuels de la science, et proclamant sans crainte <]u'aucun de ces résultats ne l'atteindrait dans son vrai sanctuaire, qui esl l'affirmation du cœur. Vous avez raison d'espérer contre l'espé rance, el de regarder celle solution comme possible encore.

choses surannées sans les rétracter, deux apologistes distingués, l'abbé Duilhé de Saint-Projet et Mgr d'Hulst, conçurent un dessein qui semblait devoir assurer le succès de cette tactique. Ils voulaient réunir un Congrès scientifique international catholique à reflet de dégager la foi chrétienne des croyances erronées qui l'encombrent.

Quand ils connurent cette entreprise, les conservateurs s'émurent. Ils suscitèrent toutes les entraves possibles, firent ajourner le Congrès à 1887, en firent contrôler le programme à Rome, et, lorsqu'il se tint, opposèrent aux séances la plus habile obstruction. Le prêtre qui avait écrit à Renan fit remarquer à M. Duilhé et à Mgr d'Hulst la déviation que subissait leur idée dans son application. « Que voulez-vous ? répondirent-ils, il n'est pas possible d'aborder le sujet devant un semblable auditoire. »

Depuis, jamais un essai collectif n'a été tenté publiquement, soit pour opérer, par une habile manœuvre, l'abandon de dogmes par trop archéologiques, soit seulement pour reconnaître aux sciences toutes les concessions auxquelles elles ont droit et dont le refus compromet l'essence de la religion elle-même. Les Congrès catholiques ont été étroitement surveillés, et il y a tout lieu de croire qu'ils ne jouiront jamais de la liberté cependant nécessaire à toute réunion qui se prétend « scientifique ».

L'avenir nous réserve tant de situations inconnues, et la papauté, par ses dernières exagérations, s'est préparé des destinées si impossibles à prévoir ! » Lettre du 15 mars 1872.

i CEUX QUI nESTENT

Mais, .'i défaut d'entente solennelle, des ecclésiastiques «Mil pratiqué, séparément et selon leur propre initiative, dans leur enseignement, des êla gages dogmatiques qui leur semblaient opportuns, et adopté plus "u moins ouvertement les résultats de la science. Comme la hiérarchie oe peut pas tout tolérer, ils ne peuvent pas dire assurément tout ce qu'ils pensent. Selon le degré de leur courage, ils usent pins ou moins de tactique.

En conséquence, les uns répandent hardiment un enseignement si raisonnable que, niant implicitement des dogmes fondamentaux, et se découvrant eux-mêmes, ils encourent de terribles disgrâces. Toute leur prudence se borne à ne pas s-' faire retirer les fonctions ecclésiastiques qu'ils tiennent à exercer pour préparer à la société une Eglise transformée. Quand ils entrevoient la possibilité de leur condamnation, ils disent simplement : « Nous serons peut-être «les expulsés, jamais des évadés. »

D'autres, moins hardis, exercent leur ministère a l'aide de subterfuges. Ils ne prêchent guère en chaire que la morale. Une circonstance particulière, comme une première communion, une confirmation , les force-t-elle de parler du dogme, ils cessent d'être euxmêmes, se transforment en phonographe et disent aux fidèles : « Mes frères, l'Eglise vous enseigne... La conscience chrétienne a voulu... (1) » Non, bien

l Telle était la tactique de l'abbé de Meissas.

sur, ce no sont pas eux qui enseignent, et ce qu'ils répètent ce n'est pas leur foi.

Leur prédication présente encore un double sens, l'un pour le public ordinaire qui l'entend à la manière traditionnelle ; l'autre pour les initiés qui ne le prennent qu'en symbole (1). Ça et là se glissent aussi des développements qui stimulent la réflexion des auditeurs intelligents, même en les incitant au doute. Des formules onctueuses suivent pour la consolation et l'édification des simples (2). Tout en usant de ces formules équivoques, il leur arrive, à l'occasion, de flétrir éloquemment les procédés jésuitiques. Quelquefois, sur une question, ces mêmes prédicateurs se contentent d'établir le pour et le contre, mettant sans doute plus d'Ame dans l'exposition des objections. Ils prémunissent avec discrétion les esprits contre les superstitions du catholicisme ita-

(1) Un prêtre do ma connaissance, qui ne croit pas à la divinité de Jésus-Christ, ne l'appelle jamais en chaire que « le Fils de l'Homme », quille à user parfois de formules extrêmement dévotes, comme « le très saint évangile de Notre-Seigneur Jésus- Christ. »

L'interprétation symbolique est prêchée et acceptée dans un certain monde. Voyez A. -M. de F., La Compagnie de Jésus cl là ikéosophie, p. 8 ; et Pierre de Coulevain (pseudonyme), Sur la branche, p. 432-434, 458-460. Le symbolisme a été nettement rejeté par le concile du Vatican : « Si quelqu'un dit qu'il peut se faire qu'on doive quelquefois, selon le progrès de la science, attribuer aux dogmes proposés par l'Eglise un autre sens que celui qu'a entendu et qu'entend l'Eglise, qu'il soit, ana- Ihème ! »

('2) Un sulpicien libéral, M. Itogan, disait quelquefois à un prêtre qui lui soumettait des thèses très hardies : « Mettez des oraisons jaculatoires ; cela l'ail tout passer. »

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lien. Souvcnl ils composent leur discours à I aide de sermonnaires protestants.

Non seulement il est possible aux novateurs do parler en déjouant l'inquisition moderne, mais encore ils pcuvenl écrire, el ils écrivent. Dans l'espèce d'anarcbie où se débat l'apologétique catholique actuelle, leurs élucubrations ne se distinguent «m rien de celles des libéraux naïfs et sincères <>u des ambitieux croyants mais imprudents. La tactiqueest la même. Tantôt, parce que certains systèmes spécieux, mais ruineux pour le dogme, n'ont pas encore été condamnés, ils les présentent connue tolérables, comme tolérés, l'adaptation nécessaire aux temps modernes, la théologie «le l'avenir. Tantôt, ils vantent leurs nouveautés comme une reprise de la foi antique et pure. Ce faisant, ils exposent avec exactitude des objections scientifiques auxquelles ils n'apportent pas «le réfutations suffisantes. Si, dansleur équilibrisme, ils commettent des faux pas et que l'autorité les condamne, ils se soumettent « louablement », quittes à continuer. L'autorité ne demande jamais qu'on brise sa plume, sachant trop bien que 1 Eglise a besoin d'être défendue.

Ces procédés ont été largement employés dans les vives controverses suscitées récemment par les ouvrages de M. Loisy. Ceux qui Tout réfuté ont rallié aux conclusions scientifiques plus d'adhérents que si - publications elles-mêmes. Que quelques-uns de ces adversaires apparents, «le ceux mêmes qui sont regardés comme les plus orthodoxes, ne lui soient

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pas secrètement gagnés sur des points importants, il est difficile d'en douter.

Ils voulaient semer des idées, ils l'ont fait, ils le feront encore.

Pour avancer la transformation du dogme ou pour précipiter sa ruine, des prêtres publient parfois des livres ou des articles anon}Tmes ou pseudonymes fort supérieurs à la plupart des productions anticléricales des laïques : on voit que celles-là émanent de gens du « bâtiment ». « Elles sentent le transfuge ! » s'écrient avec colère les théologiens incapables de les réfuter. La hiérarchie orthodoxe s'émeut. Mais les critiques savent leurs classiques. Ils se souviennent que La Fontaine conseille de faire le mort quand l'ours vous flaire. L'ours manque d'ailleurs tellement de perspicacité que, malgré sa férocité, il se laisse ordinairement tromper. Rarement une sûre délation fait connaître le coupable. En ce cas, l'autorité lui adresse des reproches et des menaces, mais elle ne sévit pas quand elle craint de se créer un adversaire redoutable et sans retenue (1).

C'est ainsi que, malgré la crise de la foi, tant d'ecclésiastiques restent à leur place. Des cardinaux tiennent le rôle de princes de l'Eglise, desévéques administrent leur diocèse, des prêtres enseignent dans les

(1) Les choses ne sont pas très différentes en dehors de France : le savant prêtre libéral Franz Kraus a beaucoup écrit sous des pseudonymes contre le romanisme et le jésuitisme ; son ordinaire, l'archevêque de Fribourg, ne lui a jamais adressé que des réprimandes ; on craignait en lui un nouveau Dœllinger.

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séminaires, dans les paroisses el les couvents, alors qu'ils ne croienl paSj comme «ni dit, au n surnaturel magique ». Des séminaristes qui en sont aussi arri- \ s ;i ce point, nvanl d'être ordonnés prêtres, ne rentrent pas dans la vie laïque. Chacun continue sa besogne, résolu à ne débiter que le stricl nécessaire de la prédication confessionnelle cl se promettanl de l'alléger au fur el a mesure que le permettront les circonstances.

Comme les novateurs couvrent la hardiesse de leurs idées par la dignité de leur vie, ils son! généralement estimés. Les paroissiens les aiment. Avec cette sorte de curés, on peut s'entendre : on n'a pus d'histoires « embêtantes ». Tant qu'ils ne donnent pus de gages à la République, le parti conservateur les apprécie. Bien que, pensent-ils, la religion doive rester essentiellement absurde 1 , il est nécessaire, dans les temps présents, d'alléger la charge du merveilleux que l'Eglise a recueillie pendant le moyen âge. Seulement, l'opération est délicate. En r.écrépissant le vieil édifice, il faut prendre garde «lu l'ébranler. A la condition d'être prudent, un prêtre éclairé présente tous les avantages de la religion; il n'en a pas les inconvénients, c'est-à-dire la superstition. Comme il y a beau temps que les gens intelligents savent à quoi s'en tenir, l'habit qu'il porte ne trompe personne, et il conserve un prestige néces-

(1) « Credo rjui'i absurdum » est un mot qu'on entend souvent sur les lèvres du conservateur qui croit faire de l'esprit.

saire pour une partie de l'humanité, qui, si elle n'avait point les prêtres, recourrait aux charlatans, aux sorciers, aux chiromanciens.

Telles sont les considérations diverses qui autorisent à rester dans l'Eglise ses ministres désillusionnés ; telles sont les pratiques qui leur permettent d'y

garder leurs fonctions.

Les moralistes peuvent blâmer cette position, les hommes politiques sont généralement très indulgents à son égard. Ils prennent les faits comme ils sont, et ne mettent pas d'abstractions à leur place. Partant du double principe que le grand nombre des catholiques est resté arriéré, en proie à l'ignorance, à la routine, aux préjugés, et qu'il faut sauver l'idéal du peuple, ils regardent avec complaisance toutes les tentatives, même illogiques, qui ont pour but de préparer une réforme intérieure de l'Eglise et une transformation de cette grande institution éducatrice. Ils comprennent qu'usant de ménagement, les progressistes ne mettent pas la papauté au pied du mur (1).

11 semble que l'opinion publique approuve encore, du moins implicitement, cette conduite.

(1) Le Play conseillait au P. Hyacinthe la lactique suivante : « J'ai soin plus que jamais, en recevant des clercs, de prendre leur opinion sur le déplorable état des autorités romaines et sur les principes de leur conduite privée en présence de cette corruption des anciennes traditions. Leur solution est celle que je pratiquerais moi-même à leur place : 1° ne pas protester; faire le bien dans le champ, chaque jour plus étroit, où il leur reste permis d'agir. » Lettre du 12 juin 1869.

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Les sentiments de la presse contemporaine à ce propos se sonl récemment l'ail jour dans les controverses relatives à M. Loisy, qui es! Indubitablemenl (. hérétique ». De rares journalistes uni soutenu que la logique le forçail à sortir il«' L'Eglise. La plupart des organes conservateurs exprimaient l'avis qu'il y restât : ils craignaienl manifestement les conséquences politiques et sociales de sa défection. Plusieurs socialistes se rangeaient à cette opinion pour d'autres motifs. M. Vauxcelles disait dans {'Humanité [Y) :

Il neveul pas quitter son Eglise : ne nous en plaignons pas. En y demeurant, c'est peut-être à dous qu'il rendra sen ice.

Un autre publiciste écrivait pareillement :

L'abbé Loisy échappe aux épithètes de renégat et de défroqué. 11 reste dans l'Eglise, m'êlé aux autres prêtres, penché c me eux sur son bréviaire, et, comi ux. respectueux de ses supérieurs hiérarchiques. Si puissante que soit m ce milieu la réprobation pour l'homme qui a pensé seul, la curiosité tentera toujours ces runes renfermées. La présence de l'abbé « qui a été plus loin que Luther et Calvin » leursera une perpétuelle sollicitation à comparer les Evangiles entre eux ; un jour, ils se poseront des questions ; le lendemain, elles seront devenues des doutes, et bientôt ils D'opposeronl plus aux arguments de la critique que des affirmations mourant sur leurs lèvres.

Alors la crosse des évêques pourra peut-être encore les maintenir dans le rang. Mais la force du prosélytisme catho-

(1) Numéro du 23 avril 1904.

lique sera tombée, et il ne suffira plus pour le susciter de définir L'apostasie : la fidélité à ses propres pensées (1).

Quant à l'Eglise, elle n'a point expulsé l'abbé Loisy. Elle ne lui a point imposé de rétractation. Elle tolère, en toute connaissance de cause, d'autres prêtres qui n'ont pas sa foi, tout comme elle appelle catholiques et enterre, tous les jours, des gens, qui, d'après ses règles, sont excommuniés et auxquels elle devrait refuser la sépulture. Elle est devenue politique et opportuniste. Elle n'exige plus que l'on croie ce qu'elle enseigne, elle demande seulement que l'on garde un silence respectueux ou que l'on répète ce qu'elle veut. Récemment, un cardinal et un archevêque, zélés défenseurs de l'orthodoxie, ont donné de bons postes à deux prêtres qui les menaçaient de passer au protestantisme (où peut-être n'auraient-ils pas été reçus) et les ont priés de rester tranquilles... (2).

(1) Article de M. Jean Alvère dans VAurore, 9 janvier 1904, reproduit intégralement dans Quest. bibl. au XX° siècle, cl). VII.

(2) Dans son encyclique Pascendi dominici gregis (8 septembre 1907) Pie X n'ordonne pas de chasser de l'Eglise les prêtres qui n'ont plus la foi ; il commande seulement aux évèques de les appliquer à d'infimes et obscures fonctions, ut minus habeanl ad nocendum polestatis. Il semble cependant que si les prêtres « modernistes » sont tels que Pie X les décrit, agnostiques, athées, etc., ils ne devraient même pas être sacristains.

Peut-être la pensée de Pie X s'est-elle modifiée sur ce point. Dans son allocution du 16 décembre 1907, il semble regarder les prêtres « apostats » avec moins de tristesse que les prêtres « sacrilèges ». Voyez le texte de celte allocution, appendice VII, notes chronologiques.

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Ainsi s'éteignent sans profil (pour ne pas dire dans le mensonge, la vénalité, la prostitution intellectuelle (l«'s vies (|ni semblaient, dans l'ardeur d'un srénéreux dévouement, consacrées à la vérité et à la charité.

Au jour des serments qui l'engageaient pourtoule son existence, le jeune prêtre croyait se vouer à la prédication de la vérité, et il entrait dans une caste qui a toujours combattu la science et imposé des erreurs et des impostures censées pieuses (1).

Il croyait se vouer à la charité et à l'amour, et il prêche aux enfants une doctrine qui les détache de leurs pères, qu'ils voient ne pas l'accepter, une doctrine qui divise souvent la femme et le mari, qui partage en sectes ennemies les concitoyens d'un même pays, qui perpétue entre les différentes contrées du monde les discussions et les guerres religieuses et s'oppose partout aux réformes sociales. 11 savait bien qu'il aurait à combattre. On le lui avait dit au séminaire : surgel gens contra gentem, mais il croyait que dans ces luttes, c'était justement sa doctrine, à lui, qui assurait l'union, la tolérance, la paix, la justice, la vérité, le progrès...

Après avoir été trompé, il est devenu trompeur. Il ne peut faire part de son expérience à ceux que séduit le faux idéal dont il a été victime, au jeune homme qui veut perpétuer son sacerdoce, à la jeune fdle qui

(2) Pour ceux qui jugeraient celte expression trop dure, j'ajoute que je pense en avoir donné les preuves dans mes livres antérieurs, — écrits qui n'ont pas été réfutés.

demande le voile de religieuse. « Pauvres enfants, disait tristement un évêque, un soir d'ordination, ils ne savent pas ce que je viens de faire d'eux. »

A la condition d'accomplir sa besogne sociale, « celui qui reste » est salué par les gentilshommes sceptiques dont il soutient la tradition politique, et, quelquefois aussi, par les bourgeois voltairiens dont il protège la propriété. Ces marques de considération le consolent des injures de la jeune France, les gamins de l'école laïque, qui, en passant près de lui, l'appellent « sale menteur » ou « marchand d'erreurs ».

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