‹ La crise du clergéChapitre 21 sur 55 · CEUX QUI S'EN VONT · texte numérisé non relu

CEUX QUI S'EN VONT

Pendant presque tout le dix-neuvième siècle,

parmi les prêtres qui avaient perdu la foi, bien peu eurent le courage de quitter l'Eglise. Ils n'osaient affronter l'opinion publique. La plupart d'ailleurs étaient incapables de justifier leur exode par des motifs d'ordre intellectuel. Manquant d'études, ils ne pouvaient se prévaloir de raisons scientifiques : ils n'avaient que des impressions, des objections vulgaires, l'expérience de leur insuccès, un sentiment profond de la fausseté du système, toutes choses insuffisantes ppur tenter une solide démonstration. Se croyant déconsidérés, quelle que fût leur honnêteté, ils se retiraient à Paris, vivaient incognito, dans un humble métier (1). La capitale a tou-

(1) Depuis quelque quarante ans on a souvent dit qu'ils étaient parfois réduits à se faire cochers de fiacres. En 1868, Maxime du Camp écrivait à ce sujet :

« A propos d'un procès célèbre, on a beaucoup parlé il y a quelques années des cochers de fiacres ; on a imaginé des statistiques baroques, et l'on a même imprimé que plus de sept cents

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jours compté un plus grand nombre de prêtres sur le pavé que de prêtres en fonctions.

Les préjugés contre l'ecclésiastique en rupture de sacerdoce semblent cependant avoir été de tout temps plus apparents que réels. Les catholiques et les conservateurs les entretiennent et les exploitent, sans beaucoup y croire. Au fond, ce que les gens qui s'appellent eux-mêmes « bien pensants » et « le monde comme il faut », blâment le plus dans le « défroqué », ce n'est pas 1' « apostasie », la sincérité, c'est l'impuissance à refaire sa vie. Les défroqués riches d'argent ou de talent ont toujours été considérés. Le plus fortuné d'entre eux, le prince de Talleyrand, fut choyé, adulé parles corps d'un Etat monarchique, les académies, le faubourg Saint- Germain. Des esprits nobles et délicats comme Mme de Staël recherchèrent son commerce. Laplupart des ecclésiastiques qui se sont sécularisés au moment de la Révolution sont morts honorés. S'ils ont acheté suffisamment de biens nationaux pour fonder des familles riches, leurs héritiers contractent main-

prêlres interdits ou défroqués appartenaient au service des voitures publiques. Celle prétendue découverte eut du retentissement ; le parlement anglais s'en occupa incidemment et des explications furent demandées à la préfecture de police. Comme toujours l'esprit de parti s'était mêlé de cette affaire et l'avait singulièrement exagérée. Il y a des prêtres réfractaires parmi les cochers parisiens, ceci n'est point douteux, mais ils sont en nombre infime et je puis affirmer-, avec connaissance de cause, que depuis douze ans un seul s'est présenté aux bureaux de la police pour demander une inscription de cocher. »

Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie, dans la 2° moitié du XIX' siècle, 1" édition, tome 1", page 238.

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tenant, sans difficulté, des mariages aristocratiques el catholiques.

Au Pur et à mesure qu'a diminué la foi, L'opinion est devenue plus bénigne. Peut-être même se retournera-t-elle complètement. S'il ne surgit pas un apologiste «le génie qui transpose le catholicisme, — et comment se laisserait-il transposer, puisqu'il ne cesse de se prétendre infaillible? — <»n peul prévoir une époque où l'on plaindra et méprisera le prêtre qui reste dans l'Eglise beaucoup plus qu'autrefois on ne plaignait et méprisait celui qui en sortait.

L'acuité du conflit entre la théologie et la science, la facilité avec laquelle les travailleurs peuvent aujourd'hui se renseigner ont rendu, depuis dix ans, les défections nombreuses.

Autrefois, la crise était très longue. Beaucoup de prêtres timorés et sincères mouraient, comme l'âne de Buridan, avant de prendre parti. Lamennais, malgré son génie, crut longtemps à la divinité du catholicisme, mais il jugeait qu'il avait eu tort d'entrer dans le Clergé. Il subit une quinzaine d'années son sacerdoce, et les plaintes qu'il exhala sur les liens trop étroits dans lesquels il était enserré, sont un admirable document delà première étape par où passe le prêtre destiné à perdre la foi (1). Il croit à l'insti-

] Je îuis et je ne puis qu'èlre désormais extraordinairement malheureux... J'ai trente -quatre ans écoulés, j'ai vu la vie sous tous ses aspects, et ne saurais dorénavant cire dupe des illusions dont on essaierait de me bercer encore. Je n'entends faire de reproche à qui que ce soit ; il y a des destins inévitable» ; mais si j'avais été moins confiant ou moins faible, ma position

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tution divine de l'Eglise romaine, et, s'imaginant

être d'esprit trop indépendant, trop curieux pour faire un bon prêtre, il regrette rengagement trop strict qu'il a contracté.

De nos jours, cette phase de la crise dure moins de temps. Une fois sur la voie de la critique, les esprits droits et logiques, ceux qui n'ont point été déformés par les subtilités de la scolastique ou de la casuistique, arrivent de bonne heure aux inéluctables

serait bien différente. Enfin, elle est ce qu'elle est, et tout ce qui me reste à faire est de m'arranger de mon mieux, et, s'il se peut de m'endormir au pied du poteau où l'on a rivé ma chaîne, heureux si je puis obtenir qu'on ne vienne pas, sous mille prétextes fatigants, troubler mon sommeil. » (A l'abbé Jean, 25 juin 1816.) —o A quoi servent les livres ? Je ne connais qu'un livre gai, consolant, et qu'on voit toujours avec plaisir, c'est un registre mortuaire. Tout le reste est vain et ne va pas au fait. » (A l'abbé Jean, 18 mars 1817.) — « De ma vie, je n'ai été si malheureux (jue je le suis depuis deux ans. Ce que je souffre est inexprimable. Avant cela, je pouvais encore espérer un peu de repos sur la terre ; à présent point. Je regarde la mort et l'embrasse de tous mes vœux. » (A l'abbé Jean, 3 mars 1818). Cela, c'était la prêtrise avec ses « devoirs pénibles, et les plus opposés » à son « caractère ». (A Benoit d'Azv, 7 avril 1819. ) — La tristesse m'affaiblit et m'ôle tout ressort... Tout m'est à dégoût ; je ploie sous la vie. » (A l'abbé Jean. 14 août 1818.) — « Je traîne ici-bas une vie mutilée. » (A Benoît d'Azy, entre le 11 et le 14 février 1819. ) — « Je n'ai plus de goût à. rien sur la terre; tout mon cœur presque est déjà de l'autre côté du tombeau. » (A M11* de Trémereuc, 5 avril 1822.) — « Je vous l'avoue, la terre me pèse, j'ai besoin de regarder en haut. Je suis las de ce qui passe et qui nous déchire en passant. O vous qui ne passez point, vous le seul bien parfait et à jamais immuable, o mon Dieu, quand vous verrai-je ? quand enlrerai-je dans votre joie sainte et votre éternel repos ? » (A M"° de Trémereuc, 26 avril 1822.)

Cf. Correspondance édition Forgues, 1863) ; Œuvres inédiles (publiées par A. Blaize, 1866) ; Auguste Laveille, Un Lamennais inconnu [1898) ; F. Duine, Lamennais écrivain (1904).

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