‹ La crise du clergéChapitre 24 sur 55 · DANS LES SÉMINAIRES · texte numérisé non relu

DANS LES SÉMINAIRES

Les séminaristes intelligents lurent Taine avec d'autant plus de délices qu'ils n'avaient comme livres d'histoire que les élucubrations de Bérault-Bercastel, Rohrbacher et Darras.

Le résultat ne fut cependant pas ce qu'attendait la hiérarchie. Les lecteurs s'attachèrent beaucoup plus aux idées philosophiques de l'auteur qu'à ses narrations, et ils prirent des habitudes d'observation psychologique, néfastes pour la vie ecclésiastique.

Les directeurs ne s'étaient point encore aperçus de leur mécompte quand, vers 1889, ils constatèrent çà et là, dans leurs maisons, des infiltrations d'idées qu'ils jugèrent kantiennes. De fait, dans plusieurs séminaires sulpiciens, on saisit des volumes se rattachant à l'école de ce philosophe « protestant ». Grande fut l'émotion. L'affaire alla jusqu'à Rome. Il y a encore là-bas nombre de théologiens et chez nous quelques controversistes qui croient le Clergé français ravagé par le kantisme.

Un peu plus tard, on découvrit que déjeunes professeurs d'histoire, anciens élèves de l'Institut catholique de Paris, importaient ce qu'on appelait alors les idées de l'abbé Duchesne. Ils usaient d'ailleurs de la plus grande circonspection, se bornant toujours à exposer les questions sous la forme de deux thèses, la thèse traditionnelle, c'est-à-dire la légende dévote et menteuse, et la thèse historique, critique, scientifique.

On prit bientôt des mesures énergiques contre ces

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maîtres qui ruinaienl indirectement des dévotions populaires el faisaient du torl à des pèlerinages de bon rapport. L'évêque d'Autun, par exemple, congédia promptement un jeune sulpicien donl I enseignement sur les origines chrétiennes lui sembla spécialement dangereux pour le culte local de saint Lazare.

Des idées de l'abbé Duchesne, en histoire, à «•«■Mrs de l'abbé Loisy, en Ecriture sainte, la transition était Facile. Il y eut, après L896, surtout grâce à la Revue du Clergé français et à la Revue d'histoire ci de littérature religieuses, des infiltrations loysistes dans l'enseignement des jeunes professeurs. Beaucoup devinrent favorables aux livres du célèbre exégèteet le patronnèrent plus ou moins ouvertement jusqu'à sa condamnation par le Saint-Office (décembre 1903), quitte a en dire plus tard beaucoup de mal.

Dans quelques maisons, les professeurs devinrent même les confidents et les complices des tricheries que pratiquaient les séminaristes pour recevoir des livres et des revues en dehors d'un règlement que les maîtres eux-mêmes jugeaient par trop restrictif. Bien plus, quand les grands débats eurent commencé en 1(.) )2, autour des livres de M. Loisy et que des professeurs intransigeants se mirent à les pourchasser, des professeurs libéraux les reçurent en dépôt, et les séminaristes auxquels ils appartenaient allaient les prendre ou les consulter chez eux quand ils voulaient.

Malgré cette espèce de réveil intellectuel, les

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séminaristes qui se passionnaient pour les idées étaient une minorité, et souvent une infime minorité. La plupart pensaient qu'ils en sauraient toujours assez pour être curés.

Que certains séminaires soient même restés en dehors de tout mouvement intellectuel, c'est très sur. L'un d'eux, celui de Dijon, a particulièrement donné des preuves honteuses d'un état d'esprit anticritique et d'une crédulité féroce, dont tous ceux qui se préoccupent de la liberté d'enseignement pourraient utilement prendre connaissance (1).

Avec la condamnation de M. Loisy (1903), l'évolution des séminaires est entrée dans une nouvelle période. Par ordre supérieur, l'enseignement y est devenu rétrograde. Les professeurs suspects de tendresse pour les théories nouvelles ont été congédiés. Les manuels n'ont pas été changés, mais les professeurs ne peuvent plus prendre de liberté avec eux. Ils ne doivent pas aller au delà. S'ils sont soucieux de leur avancement ou même de leur simple repos, ils doivent rester en deçà. C'est ainsi que, dans le séminaire d'un grand diocèse, un professeur s'est remis à enseigner, sans en rien croire, que le monde date de 4004 ans avant Jésus-Christ. Avec cela, il est en sécurité.

(1) Un journaliste de Dijon, M, Robert Piot, l'auteur du pamphlet Les Dessous de Va/faire Le Nordez, Histoire documentaire du. diocèse de Dijon, 1898-1905 (Paris et Dijon, 1905, in-12). reproduit dans ce livre un certain nombre de chansons et de caricatures faites par les séminaristes contre leurévêque. Aucune publication récente ne prouve mieux à quel degré de fanatisme la formation ecclésiastique peut encore monter de nos jours.

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Si crédule que soil la jeunesse cléricale, au commencement du vingtième siècle, il y m des choses qu'elle n<' peu! plus accepter. Loin de produire l'effet que l'on attendait, cette réaction a causé une véritable crise. Les séminaristes acceptent cet enseignement passivement, avec trouble et inquiétude, conscients qu'on les trompe. Ils contractent l'habitude dru prendre et d'en laisser, même dans les questions relatives aux dogmes fondamentaux. Ils pensent que les hérétiques que l'on combat avec tant d'acharnement pourraient bien avoir raison. Les paresseux et les moins curieux d'esprit savent gré à leurs camarades intellectuels des objections et des questions qu'ils ont parfois le courage de poser à leurs professeurs. « Continue/, disent-il. On nous en fait tant avaler. »

Ils conçoivent dans la critique « une foi implicite » susceptible de se développer plus tard. Comme un long usage actif et passif de la méthode théologique ne leur a pas encore faussé le jugement ni la conscience, ils entrevoient ce qu'est l'impartialité scientifique et ils l'estiment. C'est une voie très dangereuse, comme le reconnaît un apologiste :

La jeunesse cléricale de nos grands séminaires, alors même qu'elle est sérieuse et animée d'excellentes intentions, est très friande de nouveautés qu'elle prend toujours pour des pros. i;ini n'est propre à la séduire comme cette sorte d'impartialité scientifique qui se fait une loi de se dégager, on nous l'a dit, de tout préjugé dogmatique... De Ions les rationalismes, le pire est bien relui qui se glisse dans l'étude des

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