‹ La crise du clergéChapitre 28 sur 55 · ÉVÊCHÉ · texte numérisé non relu

ÉVÊCHÉ

de

Ql IMPER ET DE LEON

Bien cher Monsieur l'Abbé,

Je n'éprouve aucune difficulté à vous dire que je n'ai jamais eu entre les mains les feuilles dont il est question dans mon communiqué : Trait d'Union, Chaîne, etc.., etc.. J'ai eu simplement connaissance de leur existence par les différents organes de publicité dont vous parlez (Vérité française, .Semaine de Cambrai ) et aussi par des indications plus vagues fournies par la Voix du Siècle.

Mon intention était donc moins déjuger doctrinalement ces feuilles que je ne connais pas assez, que de condamner formellement un mode de propagande et d'action auprès de nos jeunes séminaristes en vacances (I).

(1) Nommé archevêque de Chambéry, en novembre 1907.

(1) Fragment de lettre reproduit dans les circulaires du Trait d Union. Voyez aussi d'autres explications de l'évéque dans la Vérité du 29 septembre et dans la Semaine de Quimper du 27 ; l'évéque déclare entre autres choses que le communiqué était bien de lui ; « qu'il a été donné après mûre réflexion et avec la certitude absolue qu'il était en harmonie parfaite avec les instructions et les enseignements de Rome » ; qu'enfin « si les adversaires du communiqué prétendent ne pas obéir aux programmes des loges maçonniques, ils arrivent cependant par leur manière de faire, au même résultat, c'esl-à-dire à la désorganisation du Clergé. »

A propos de la lettre de l'évéque de Quimper, le Trait fait les remarques suivantes :

130 I I S si min uilsl I s s. m l\l \

Dans un deuxième article ,1 . M. Maignen revint à la charge, avec une incontestable habileté, pour met tre sur le dos des séminaristes sociaux la propagande rationaliste et o hypercritique » 2 , et pour leB rendre solidaires de MM. Naudet <'t Dabry, contre lesquels toute la presse bien pensante était entrée en campagne, à l'occasion des révélations faites sur a la propagande dans les grands séminaires ». La vérité est que M. Naudet n'avait connu le Trait qu'après six mois d'existence et que M. Dabry ne l'avait jamais vu. De plus, jamais le Trait n'avait reproduit un seul de leurs articles, ni eux l'un des siens. Aucun bulletin n'avait pris le titre de démocrate. Seul le Trait d'Union avait ajouté à son entête cette définition : « Correspondance entre groupes d'études pastorales et sociales démocratiques », mais

1° Sauf le Trait d'Union qui ne pénétrait pas à Quimper, les bulletins ne paraissaient pas en vacances ;

j Les bulletins avaient proposé de faciliter les abonnements, non seulement à la Justice sociale et à la \'ie catholique, mais à ['Univers, à la Crour.au l'en/île français. Les rédacteurs des bulletins ne pouvaient pas cependant recommander la Vérité française, nommément condamnée par le pape le 30 janvier 1895, et sur laquelle, dans un document secret, le nonce Lorenzelli, en 1900, exprimait sa désapprobation ; ni le Nouvelliste de Lyon que le cardinal Rampolla désapprouvait formellement à l'occasion ;

3° A Quimper, il n'y avait que deux séminaristes abonnés à la Justice sociale et pas un à la Vie catholique ;

4° Le Lien semblait si peu suspect au supérieur du grand séminaire de Quimper, qu'on l'avait lu publiquement à une conférence qu'il présidait.

(1) Vérité française, 23 septembre.

2 M. Maignen ne répondit fias à un ami des séminaristes sociaux, qui lui offrit tous les renseignements possibles sur leur altitude vis-à-vis des controverses bibliques.

LES SÉMINARISTES SOCIAUX loi

seulement après la publication de l'encyclique sur la Démocratie chrétienne.

Comme obéissant à un mot d'ordre, plusieurs prédicateurs des retraites ecclésiastiques tombèrent à bras raccourcis sur la propagande sociale dans les séminaires et sur les bulletins. Dans une de ses retraites, à Auch, le prédicateur accusa les séminaristes d'Evreux d'avoir tenu ce propos : « La messe, c'est tannant ! » (1) Un jeune prêtre, des meilleurs, selon le témoignage public de son évêque, étant allé trouver le prédicateur pour le détromper et protester, on lui reprocha d'avoir pris des renseignements entre deux séances et d'avoir osé contredire un orateur sacré.

La polémique augmenta. La Gazette de France prévoyait les pires catastrophes :

« Ainsi qu'on le voit, ces intellectuels chrétiens, dont beaucoup sont dreyfusards, vont droit au schisme et ne tarderont pas à tomber dans cet abîme.

« Il n'est que temps que les évêques se lèvent, s'adressent au Pape et obtiennent la condamnation absolue des démocrates chrétiens. Sans quoi, ce sera avant peu, dans l'Eglise, le schisme et l'anarchie. » (2)

Paul de Cassagnac, dans Y Autorité, était naturellement encore plus virulent (3).

(1) Ce prédicateur était M. le chanoine Marbot, vicaire général d'Aix, l'un des défenseurs de l'apostolicité des Eglises de France. — A Marseille, le P. Wilpott, rédemptoriste, reproduisit des accusations de même force.

(2) 2 septembre l'JOl ; article de R. de Frécliencourt.

(3) Autorité, 15 septembre 1901.

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Des évoques sonl d'accord avec [es abbés démocrates, pour organiser l'abominable trahison qui consistée livrer, pieds '•! poings liés, les congrégations au Gouvernement sectaire delà République, c'est-à-dire à la Franc-Maçonnerie...

Sous le régime actuel, alors qu'on n'esl désigné comme que, par Dumay, qu'après avoir fail promesse solennelle de trahir l'Église au bénéfice de l'État, el qu'après avoir pris les engagements les plus répugnants, placer les congrégations s. .us la main directe des évoques, c'esl lés placersous la main de l'État.

Les évoques, en effet, el à de rares exceptions près, son! devenus, ainsi qu'on l'a dit souvent, de véritables souspréfets.

« Ils obéissent, comme de simples employés «les Contributions indirectes, et le silence scandaleux qu'ils gardent, à cette heure, duranl la crise terrible que subit l'Église française, montre quelle esi l'étendue de leur défection.

Nous sommes retournés, malheureusement, au temps lamentable des évêques constitutionnels.

Et on ne pouvait pas être plus honteux, il y a cent ans passés, des évêques assermentés, qu'on ne l'est aujourd'hui des six ou sept évêques dont parle dom Guersin, qu'il connaît et qui se l'ont les misérables auxiliaires d'un gouvernement persécuteur (1).

« Oui, etle père coadjuteur voil juste, quand il le proclame: les évêques traîtres et les abbés démocrates ralliés

(1) Dom Guérin et non Guersin, comme écrit M. de Gassatrnac qui n'j regardait pas de si près, était le coadjuteur de la Grande- Chartreuse. ' »n disait qu'il avait pronostiqué un schisme et porté sur six évoques un jugement compromettant. Dom Guérin démentit les propos qu'on lui prêtait. (Voyez Semaine Religieuse de Nancy, 28 septembre; article reproduit dans la Vérité française du 29). — L'Autorité publia une lettre anonyme contre le grand séminaire d'Auch (28 septembre). Voyez aussi le même journal, 9 septembre et 1" octobre.

n'ont qu'un but : créer un schisme en France et arracher à Rome tous les éléments religieux.

« Nous ne savons si Rome s'en aperçoit autant qu'il serait nécessaire... »

Le cardinal de Lyon déclara à l'abbé Antoine Martin qu'il interdisait absolument l'introduction du Trait d'Union dans les séminaires grands et petits, mais qu'il approuvait la revue entre prêtres. Le vieux cardinal ajoutait : « Je ne comprends pas le nom de prêtres démocrates... Je désirerais donc le retranchement de cette épithète. »

L'abbé Martin déposa son bilan. Le Trait avait vécu deux années : il avait eu plus de quatre cents lecteurs, dont deux cent cinquante au moins lui étaient et lui demeuraient profondément dévoués. Bientôt après, le Trait renaissait sous la forme d'une revue mensuelle (1) destinée exclusivement aux prêtres.

Après le grand assaut qui leur fut livré, en 1901, les séminaristes sociaux ont continué d'exister. Les anciens du séminaire ont soin de faire des recrues parmi ceux qui y entrent. Les circulaires, remplacées pendant quelque temps par des correspondances privées et manuscrites, sont aujourd'hui redevenues des feuilles polycopiées. Les supérieurs ont habilement changé la direction des études des conférences

(1) Elle existe encore. En voici le titre exact: Le Trait d'Union revue et organisation de coopération professionnelle sacerdotale. Directeur : abbé Martin, Blacé (Rhône). Prix de l'abonnement annuel : 3 fr. 50 ; du numéro, 0 fr. 30.

lis si min vins fES SOCIAUX

el la surveillenl d'extrêmement près. Elles sont moins sociales » et plus théologiques. Une nouvelle ère ;i commencé.

Les sociaux de la première période, ceux d'avant L901, appartiennent maintenant à l'histoire el à la légende. Les explications qui ont été données sur leur cas n'onl jamais été acceptées par leurs détracteurs. Ce parti ne rétracte jamais la calomnie qu'il a laissé une fois tomber il). Beaucoup de bons prêtres et de nobles clames croient que, vers 1901, les francs-maçons et les socialistes avaient séduit les

(1) A la fin de 1904, le chanoine (aujourd'hui Mgr) Delassus, étanl revenu sur ces incidents, dans La Semaine religieuse do Cambrai, en les travestissant encore, et les exagérant selon sa coutume, la Justice Sociale du 17 décembre, publia les déclarations suivantes :

1° Jamais aucune organisation secrèle n'a existé dans les sémi-

naires.

.Jamais la Justice Sociale ne s'est occupée d'aucune organisation de ce genre ni secrèle ni non secrète, ni dans les grands séminaires, ni ailleurs.

3" Jamais aucune « feuille clandestine » de ce genre n'a existé. Il \ a dans plusieurs grands séminaires des feuilles lilhograpbiées qui paraissent périodiquement ; ces feuilles sont connues et paraissent avec approbation des supérieurs.

4° Jamais ni trente, ni vingt, ni dix, ni cinq, ni un évoque, pas plus S. G. Mgr l'évêque de Quimper que les autres, n'ont dénoncé la Justice Sociale, « l'âme de cette organisation ».

:>° Jamais il n'a été créé de Société pour soutenir les abbés démocrates « tombés dans l'apostasie ». La Société dont parle la Semaine de Cambrai existait alors que le vénéré chanoine n'avait encore inventé ni les « séminaristes sociaux » ni les « abbés démocrates ».

La Semaine Religieuse de Cambrai ne continue pas moins de parler de s l'organisation secrète, découverte en 1902, qui embrassait une cinquantaine de séminaires»; voyez son numéro du 20 juillet 1907, p. 701.

élèves du sanctuaire en leur faisant perdre la foi, m» ta minent à l'aide de la « nouvelle exégèse ».

En réalité, la plupart d'entre eux ne s'occupaient pas de critique, mais beaucoup étaient enclins à penser que l'Eglise, pour redevenir tolérable à la société moderne, devait se rallier à elle, non seulement au point de \ue politique et social, mais encore au point de vue intellectuel. Si quelques-uns aboutirent au doute dogmatique ou furent amenés à vérifier les bases historiques de la révélation chrétienne, c'est qu'ils conclurent, par analogie, de l'opposition conservatrice politique à l'opposition conservatrice doctrinale.

Quelques autres arrivaient à la conviction qu'il n'y avait pas de possibilité de constituer une démocratie chrétienne, parce qu'au total l'enseignement dogmatique immuable empêchait toute évolution. Ces déductions ne s'imposèrent qu'à des esprits clairs, travailleurs et qui, sans se laisser absorber par les œuvres extérieures, poussaient très loin leurs études historiques. Beaucoup de ceux d'entre eux qu'on peut appeler intellectuels restèrent orthodoxes (1).

Au total, on donne le change sur les séminaristes sociaux quand on les représente comme atteints par

(I) Peut-être suflit-il pour le prouver de citer quelques-uns des membres de l'association qui avait pour organe Vidée chrétienne : MM. Guibert, Touzard, Laurain, Winlrebert, Martin, sulpiciens; Flynn, professeur à l'instilut Catholique de Paris; Saltet, professeur à l'Institut Catholique de Toulouse; de Lapparent.

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l'hypercritique. L'immense majorité d'entre eux n'étaient poini des rationalistes, mais simplement de braves cœurs désireux d'acquérir la meilleure formation professionnelle possible.

Plus tard, quand on écrira l'histoire du Clergé de France, il sera curieux de savoir ce que sont devenus les membres tirs conférences d'œuvres. Comme ils représentaient l'élite intellectuelle des séminaires et plus tard des Facultés libres, beaucoup ont été des l'abord promus a de bons postes. D'autres, sacrifiés et disgraciés des le commencement, se sont imposés par leur zèle et par leur succès. Quelques-uns se sont laissé anesthésier par le découragement et la crainte des supérieurs. Ceux qui ont quitté l'Eglise sont relativement rares. Tous ont beaucoup souffert, parce qu'ils ont vu que le Vatican condamnait sans cesse l'idéal de leur jeunesse, et que la hiérarchie conservait toujours quelque défiance à leur sujet. L'un d'eux, qui a été pourvu d'un poste honorable, me disait un jour, en parlant de ses espérances de , séminariste social et de ses désillusions d'abbé démocrate : « Il y a eu erreur dans le contrat sur la marchandise. Non, ce n'est point pour cela que je suis entré dans l'Eglise. »

Un curé, qui fut également « séminariste social », et aux souvenirs duquel je fis appel pour cette étude, me répondit, sans me fournir aucun autre renseignement, la lettre suivante :

Il me semble que j'ai été quelque chose connue ça. Je lisais quelques journaux ecclésiastiques d'un démocratisme

fougueux, et je faisais beaucoup de bruit quand je les avais lus. J'allais en causer à mes camarades, le geste convaincu. Je leur parlais, le cœur brûlant, des aspirations de l'âme moderne, de la vocation sociale du Clergé, d'une orientation intéressante de la vie chrétienne, et d'une très douce et charmeuse civilisation chrétienne qui allait en résulter.

Je crois que les séminaristes sociaux, c'était cela. Il se peut donc que je l'aie été.

Je ne le suis plus toutefois. Le premier motif est que je ne suis plus séminariste, et qu'il est difficile d'être séminariste social, lorsque l'on n'est plus au séminaire. Le deuxième motif est que notre hiérarchie, qui vient de Jésus-Christ, en passant par les apôtres et leurs successeurs, réprouve tout cela, vu que l'on n'y songeait pas il y a cinquante ans, et que quelques apparences veulent que l'on n'y ait jamais songé autrefois.

11 y a là des dangers graves pour les séminaristes et les prêtres, parce que si le Clergé devenait, comme nous disions, une force sociale, s'il n'était pas absolument rien sans l'évèque, son esprit de subordination intellectuelle pourrait être entamé. Il se prendrait, sur le conseil de théoriciens sans mission, à vouloir bientôt penser par lui-même. Nous verrions des prêtres, nous verrions peut-être des séminaristes avoir des raisons de croire, ce qui serait pernicieux, car cela diminuerait l'intensité de l'acte de foi. Il est notoire en en effet que les prédicateurs les plus expérimentés, entre autres des Jésuites de valeur, prêchent aux séminaristes, avec l'approbation du Supérieur et de l'Ordinaire, que la valeur de l'acte de foi provient de ses difficultés. Vous n'avez pas grand mérite, disent-ils sagement, à croire des dogmes (pii ne répugnent pas à votre raison. Cela va tout seul, et ce n'est pas le vrai dogme. Mais si vous croyez un dogme qui répugne à la raison, afin de vous humilier et de reconnaître sur vous l'empire de Dieu, votre acte de foi est infiniment plus méritoire..

Il appert «donc qu'une action trop forte du Clergé sur

[38 i i - BBMINARISTI - SOCIAl \

[a Société, le mêlanl à la vie contemporaine, aurait des effets déplorables, car les clercs y prendraient des habitudes d'esprit raisonneuses el ne produiraient pas, c'esl ce que l'on craint du moins , d'aussi robustes actes de foi... (1)

(l) Lctlre du 24 septembre 1906.

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