‹ La crise du clergéChapitre 36 sur 55 · UNE HISTOIRE DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

UNE HISTOIRE DE L'ÉGLISE

sence » ? Le témoignage de ces « premiers fidèles » était-il recevable, ou bien peut-on craindre qu'ils n'aient été victimes de machinations, de visions, d'hallucinations ? Ils disaient que Jésus avait promis de fonder un royaume et qu'il devait incessamment revenir. Jésus n'est point revenu. Qui de Jésus ou de ses témoins s'est trompé, ou se seraient-ils trompés tous ensemble ? Et si Jésus s'est trompé, est-il Dieu ?

L'auteur ne fournit naturellement aucune donnée capable de résoudre ces problèmes d'ordre philosophique ; mais, ce qui est plus surprenant, il ne se préoccupe pas d'indiquer la solution des problèmes historiques que son exposé suscite, dans l'esprit de son lecteur, relativement à la sûreté et à la légitimité des bases sur lesquelles prétendait reposer cette petite société d'où devait sortir la grande Eglise chrétienne. Il dit seulement que cette évolution se fit « par le développement général de la situation ». (1)

En Palestine, les juifs qui croyaient que Jésus était le Messie, le mirent peu à peu au-dessus de Moïse et,d'israélites, ils devinrent chrétiens. Les juifs dispersés dans les provinces romaines et les païens favorables aux monothéisme qui ajoutèrent foi à la bonne nouvelle que leur apportaient les apôtres, se réclamèrent du Christ plus facilement encore.

(1) Page 38. L'abbé Loisy avait dit : « par la force des choses ». (L'Evangile et l'Eglise, V édit., p. 182, 3° édît., p. 226).

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Commenl s'organisèrenl ces groupes de croyants r

Les premières chrétientés onl été d'abord dirigées par |,.s apôtres de divers ordres... personnel itinérant et " 1 1 » i -

|-M peu plus tôt, un peu plus tard, les missionnaires durent abandonner à elles mêmes ces jeunes communautés,

,i leur directi «vint tout entière aux chefs sortis de leur

sein. Qu'elles eussent un seul évoque à leur tête, ou qu'elles en eussent plusieurs, l'épiscopat recueillait la succession

apostolique. Que, par les apôtres qui l'avaient instit

,.,.!,,. hiérarchie remontât aux origines mêmes de l'Eglise et tirai ses pouvoirs de ceux à qui Jésus avait confié son

œuvre, c'est ce qui n'est pas ins clair. < il'. 89-90.)

L'épiscopat collégial, par lequel on a sûrement commencé en plus d'un endroit, ne pouvail être considéré comme une institution définitive; il «lut se transformer de très bonne heure... Il est vraisemblable que les collèges épiscopaux de . très anciens temps comptaient un peu plus, à côté de |eurs présidents, que les chanoines de nos jours auprès de leur évêque. D'après certains souvenirs un peu confus que nous a transmis la tradition, ilsauraienl conservé assez longtemps le pouvoir d'ordination, caractéristique actuelle de la dignité épiscopale. (Page 93.)

Le progrès naturel des choses allait à une concentration de l'autorité entre les mains d'un seul : ce changement, si changement il y eut, était de ceux qui se font tout seuls, insensiblement, sans révolution. Le président du Conseil épiscopal avait à Rome, à Alexandrie, à Âutioche et bien ailleurs, assez de relief au milieu de ses collègues, pour que son souvenir se soit conservé isolément et facilement.

« L'Église de Dieu, qui habite Rome ». pouvait avoir hérité c illégialement de l'autorité supérieure de ses fondateurs apostoliques, cette autorité se concentrait dans le corps de - s prêtres-évêques ; l'un d'entre eux l'incarnait plus spécialement et l'administrait. Entre ce président et l'évêque unique

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des siècles suivants, il c'y a pas de diversité spécifique. » (P. 94-95.)

« Le christianisme perdait son premier centre (Jérusalem), juste ;iu moment où l'Église de Rome se trouvait mûre pour ïa succession. La capitale de l'empire devint bientôt la métropole de tous les chrétiens. » (P. 65.)

L'autorité de l'Église romaine « était plus sentie que définie : sentie d'abord par les Romains eux-mêmes... Dans l'exercice de son autorité morale, exercice que nul ne pouvait avoir déterminé, l'Église romaine était amenée, tantôt à favoriser les gens, tantôt à les contrarier. Tant qu'elle ne les contrariait pas, ils ne trouvaient pas d'expressions assez fortes pour traduire l'enthousiasme, le respect qu'elle leur iuspirait... En cas de conflit, comme cela se vit, par exemple, au temps des papes Victor et Etienne, les prérogatives du siège de saint Pierre perdaient un peu de leur évidence. » (P. 537.)

C'est la très grave question de la constitution de l'Eglise que l'auteur traite ici, avec cette même méthode évasive qu'il emploie en « racontant » la prédication et la résurrection de Jésus.

D'après les trois premiers évangiles, Jésus avait dit à ses disciples que cette génération ne passerait point » avant qu'il ne revint dans sa royauté (1). Si son retour était imminent, pourquoi organiser une Eglise ? Et, si celte organisation est le résultat du « développement général de la situation » ^p. 38), le verset de l'Evangile de Matthieu « Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise », n'est donc

(1) Matthieu, XXIV. 34 : Marc, XIII, 30; Luc, XXI, 32 ; et surtout les textes de Matthieu, XVI, 28, et de Marc, IX, i: XIV, 2:,, qui semblent mieux garantis.

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pas authentique .' ( îette réflexion se présente d'autant plus facilement à l'esprit d'un lecteur élevé dans l'enseignement catholique, que les détails donnés relativement à la formation des évangiles ne rassurent pas sur leur valeur historique.

Msrr Duchesne admel naturellement que les •'•vangiles résultent de la prédication apostolique.

De ce! évangil "al, :essaire ni divers onl du

dériver de bonne heure des rédactions diverses, elles aussi, el incomplètes, qui, en se combinant entre elles, el se transmettant par des intermédiaires plus ou moins nombreux, ont abouti aux trois textes que nous appelons synoptiques. » (P. 147.)

« Le dépôt confié à la mémoire des gens est exposé à souffrir de leur imagination et aussi des entraînements de leur éloquence. ' >n racontait autour de Papias que le Seigneur avait vécu jusqu'à la vieillesse (aetas senior), que Judas, au lieu de se pendre, comme il est dit dans l'Evangile, avait vu son corps enfler dans de telles proportions, qu'il ne pouvait plus passer, même dans les rues carrossables : ses yeux disparaissaient sous le gonflement des paupières... : il mou-: rut enfin, exhalant une telle odeur, que la localité où il résidait dut être abandonnée par ses habitants, et qu'elle sentait encore mauvais au temps du narrateur. » (P. 144.) « Il est sûr .pi', pour le public de ces premiers temps, la concordance des récits et l'exactitude du détail n'avaient pas la même impoi tance que pour nous. » (P. 141.)

Après ces observations suggestives, qui forcent invinciblement à réfléchir sur l'autorité des synoptiques. Mgr Duchesne avoue qu'il n'est pas sans hésitation au sujet de l'attribution du quatrième évangile à saint Jean. Quant à l'Apocalypse, il nous

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dit qu'elle annonce « un règne de mille ans pour les saints avant la résurrection générale. » (P. 144.) Cette constatation reconnaît donc dans un livre inspiré de Dieu, selon la doctrine catholique, une doctrine que tous les théologiens appellent depuis longtemps « Terreur dogmatique du millénarisme ». Plusieurs autres paroles du savant historien sont également troublantes pour ses lecteurs qui admettraient renseignement traditionnel sur le dogme de l'inspiration I .

L'une d'elles est même très grave. Il nous dit que toutes les exégèses de la primitive Eglise « s'accordaient à donner aux textes sacrés le sens susceptible d'une application présente, que ce sens fût ou non identique à celui qui en avait été déduit lors de l'apparition de chacun d'eux >>.

Pour un esprit moderne, ce procédé, que Mgr Duchesne se garde bien de caractériser, n'est que l'art- des contre-sens et des équivoques érigé en méthode. Et, tout le long de l'histoire, on s'en aperçoit dans l'élaboratiou des dogmes.

« Les fidèles étaient chrétiens par Jésus-Christ, parce qu'un homme appelé Jésus, qu'ils n'avaient pas vu, pour la plupart, les avait appelés à lui. » (P, 42.) « Jésus, bien qu'il appartienne, par sa réalité d'homme à la catégorie des créatures visibles, tient aussi, par le fond de son être, à la divinité. Comment ? C'est ce qui s'éclaircira peu à peu. » (P. 12.)

(1) Notamment p. 39.

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< i el là, tlans la suite, on assiste à cet o éclaircissement ». Grâce ;i une suite d'élucubrations, où lu foi voit le travail de la conscience chrétienne, mais où l'espril positif ne voit que les aberrations d'une mentalité friande de merveilleux, Jésus esl peu à peu divinisé, et ceux qui, fidèles à la doctrine du premier jour, » s'obstinaient à le considérer comme un grand prophète, et ne voyaient dans son titre «le Fils de Dieu qu'un attribut messianique » (p. 298), se trouvent classés parmi les hérétiques.

La divinité de Jésus obligea de formuler de nouvelles théories sur l'essence de Dieu. Elles devinrent le dogme de la Trinité. Mgr Duchesne nous le présente ainsi dans son état primitif :

Le commun des chrétiens, au premier siècle, au temps même îles apôtres, en est, sur ceci, n peu près < • \ .- 1 < ■ i « ■ 1 1 1 > ■ 1 1 1 ;m même point que le commun des chrétiens d'à présent. Les théologiens en savent, ou du moins en disent, notablement plus long. M;us il s'agit ici <le religion et non d'école. » (P. 13.)

On pourrait ainsi continuer, dans le livre, l'histoire de tous les dogmes et de tous les rites, les uns après les autres, et Ton constaterait, pour chacun d'eux, une aussi grande divergence entre ce qui fut leur point de dépari et ce qu'ils sont devenus dans la théologie du Concile de Trente. Ce livre semble donc la ruine de renseignement traditionnel. Comment alors a-t-il pu être imprimé, non seulement sans encourir les foudres ecclésiastiques, mais encore avec une permission expresse de la censure pontiii-

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cale, le double laisser passer du Père Albert Lepidi, « maître du Sacré Palais », et de Mgr Ceppetelli ?

D'abord, ou peut croire, sans leur faire injure, que les illustres approbateurs ne savaient ni assez le français, ni assez l'histoire ecclésiastique pour se rendre compte des très graves conséquences qu'implique cet exposé.

De plus, l'auteur a eu recours à un certain nombre d'habiletés qui ont pu illusionner la sagacité romaine, et qui sont utiles à étudier pour montrer comment on peut concilier « la probité intellectuelle » avec l'orthodoxie officielle et devenir à la fois Monsignor et membre de l'Institut.

Dans sa préface, Mgr Duchesne commence par une bonne profession de foi. Il déclare qu'il se sent « une égale horreur pour la niaiserie de certains systèmes et pour celle de certaines légendes ». Et il ajoute : « Je crois même que, s'il fallait choisir, les légendes où il y a au moins un peu de poésie et d'âme populaire auraient encore ma préférence. » Voilà qui est rassurant.

Dans le livre, Mgr Duchesne admet, ordinairement par prétention, les résultats de la critique. Les prétendus grands miracles de l'histoire ecclésiastique sont passés sous silence, sans être même discutés. Un lecteur qui n'est pas spécialement versé dans l'histoire ecclésiastique doit, pour comprendre l'étendue de tout ce que rejette ce livre, le comparer avec un manuel du type ordinaire et classique.

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D'autre part, Mgr Duchesne n'indique jamais l« n-

tlii iiui résulte de smi exposé historique .-ivre I enseignement traditionnel, el à plus forte raison il en tait 1rs conséquences théologiques.

Il veut tellemenl éviter l'apparence de la démolition et de la négation que, dans ces actes mêmes, il se donne l'air de reconstruire et d'affirmer. Obligé deparl'T dr ci'itaiiifs l.'^i'iiilrs. ;ui lieu de les représenter comme de basse époque, il leur fait l'honneur de dire qu'elles remontenl très haut. L'enseignement ecclésiastique vulgaire nous assure et nous, laisse croire que ce que nous appelons maintenant le symbole des apôtres a été composé directement par les apôtres. Il n'en est pas ainsi. L(; texte récité de nos jours est une formule un peu augmentée, qui était traditionnelle à Rome au commencement du troisième siècle. La conclusion de Mgr Duchesne est qu'on ne doit pas hésiter à la faire remonter jusqu'à la première moitié du deuxième siècle, et il ajoute, pour nous édifier davantage encore, que, plus tôt, il x- a eu sûrement des résumés succincts de la prédication chrétienne, mais il n'est pas prouvé qu'ils fussent aussi complets que notre vieille formule romaine, ni distribués de la même façon qu'elle, (P. 507.

On ne sait rien sur l'histoire de Jean, fils de Zébédée, et tout ce que l'on en a raconté sont des légendes fort tardives et dénuées d'autorité. Mgr Duchesne en parle ax'ec déférence.

« Tertullien sait déjà qu'il fut plongé à Rome dans

une chaudière d'eau bouillante ; sa vie, ses miracles et sa mort, ou plutôt sa mystérieuse dormition furent célébrés dans un des plus anciens romans apostoliques. » Il signale pareillement, « dès avant le quatrième siècle, l'apparition du célibat ecclésiastique ».

Personne ne se sert aussi finement des « aussi », « du reste », « cependant » et des « déjà » pour consoler et rassurer les simples. 11 est d'ailleurs célèbre dans cet art, et le pratique non seulement dans les livres, mais dans ses conversations. On raconte qu'un jour, une dame fort troublée d'avoir entendu dire que la Scala Santa est une relique moderne, alla l'interroger avec angoisse à ce sujet : « Je l'ai déjà vue mentionnée, répondit fermement le savant, je l'ai vue déjà mentionnée dans des documents du seizième siècle. » Et la foi de son interlocutrice fut rassérénée.

Quond les conséquences de son récit sont trop évidentes et pourraient peut-être troubler ses lecteurs, il leur suggère en manière de réponse quelque spécieuse considération historique, malheureusement inefficace, bien qu'en elle-même elle ne soit pas à dédaigner. Un des passages cités plus haut nous Ta déjà montré.

L'auteur y déclare très « clair » que la hiérarchie

ecclésiastique tire ses pouvoirs de ceux à qui Jésus

avait confié « son œuvre», œuvre que Mgr Duchesne

s'est bien gardé de définir et de préciser (1).

(1) Autres exemples de ces suggestions :

« L'épiscopat unitaire n'est pas, autant qu'il parait, étranger aux institutions primitives. » (P. 90).

« Nous n'avons pas le droit d'ajouter nos convenances modernes

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Quelquefois le réconfort | > i • < » j » < > .«s < * est purement verbal el consiste dans de simples précautions oratoires. Par exemple, après avoir exposé, touchant la composition <1< s évangiles, uombre de renseignements qui inquiètent fort, relativement à leur véracité, il passe à d'autres écrits comme le Didaché: ipii ne sont pas moins troublants pour un regard pénétrant. La transition est onctueuse et propre à éteindre les susceptibilités qu'on aurait pu rencontrer dans ce qui précède et dont on pourrait encore souffrir dans ce qui va suivre.

En dehors de ces compositions, dans lesquelles l'Eglise reconnaît l'inspiration divine el qu'elle jugea dignes de prendre place parmi ses écritures canoniques, d'autres productions encore nous témoignent des senti nts de nos

ancêtres dans la foi. n (P. I «9.)

Quel lecteur catholique ne se sentirait en sûreté dans la compagnie de ce frère « dans la foi » qui procède avec un respect si calme à L'inventaire d'un héritage d'inspiration divine .'

La prudence de l'auteur est si grande que, dans certains cas, il estime qu'il vaut mieux donner laconiquement les faits, sans même risquer une suggestion dévote, et quitte à paraître obscur. Quand les chrétiens voulurent honorer, par des fêtés, les principales circonstances de la vie du Christ, ils étaient si loin des événements qu'ils n'en pouvaient plus

à celles dont les auteurs sacrés avaient à tenir compte. » (P. 141). — Relativement au dogme de la divinité de Jésus, toute la page r:

savoir la date. Pour célébrer sa naissance, ils choisirent le jour de la grande fête d'un dieu rival, Mithra. Gomme cette habileté de la conscience chrétiennne pourrait ne point agréer à la conscience moderne, Mgr Duchesne, sans insister, écrit simplement :

« Le 25 décembre Xatalc Solis irwicti, était jour de fête pour les Mithriastes ; il le devint pour les chrétiens. » (I, p. 545.)

Enfin, il y a même des cas où il passe outre sans vouloir s'arrêter à des questions intéressantes. A ceux qui seraient tentés de le lui reprocher, il a répondu d'avance dans sa préface (p. xi) :

« On me pardonnera une certaine tendance à limiter ma curiosité. J'admire beaucoup les personnes qui veulent tout savoir, et je rends hommage à l'ingéniosité avec laquelle elles savent prolonger, par des hypothèses séduisantes, les perspectives ouvertes sur témoignages bien vérifiés. Pour mon usage personnel, je préfère les terrains solides ; j'aime mieux aller moins loin et marcher avec plus de sécurité, non plus sapere quam oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem. »

Telles sont les précautions qui ont sans doute valu Y imprimatur à Fauteur. Dans sa jeunesse, il répondait à un savant qui lui indiquait un très intéressant sujet d'études : « Connaissez-vous une Compagnie d'assurances contre l'Index ? » Mgr Duchesne n'a pas découvert cette Compagnie, mais en cherchant bien, et après de longues et dangereuses expé-

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