LA SCIENCE INDÉPENDANTE ET LE CLERGÉ
Depuis la Révolution française, le clergé se recrute surtout chez une classe pauvre qui a tout à apprendre. L'enfant, pris dans une famille ignorante, est formé au petit et au grand séminaire d'après une une méthode confessionnelle qui ne lui laisse voir le monde que sous un jour particulier (1J. Ses maîtres ont été élevés dans les mômes établissements d'après la même méthode, et comme l'Eglise n'a jamais exigé d'eux un doctorat, selon l'esprit du concile de Trente et les traditions gallicanes, comme l'Etat concordataire ne leur a jamais réclamé aucune garanti) P. Saintyves, La Reforme intellectuelle du Clergé et la liberté d'enseignement. Paris, 1904.
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lie, ils Boni très Inférieurs «mi connaissances générales aux membres de l'enseignement laïque, et môme de l'enseignement des autres confessions, juive et pi otestante.
La crainte de donner des idées hétérodoxes se ren« force encore chez les professeurs des séminaires catholiques parla pensée que, si leurs élèves étaient savants, ils pourraient, au lieu d'embrasser l'état ecclésiastique, se tourner vers une autre carrière. C'esl pour ce motif que dans beaucoup de séminaires, au dix-neuvième siècle, des évoques ont empêché la plupart des étudiants de se préparer au baccalauréat. Seuls, prenaient leurs diplômes quelques jeunes gens intelligents que l'administration diocésaine destinait au professorat. Dans certains petits séminaires également, on refusait d'enseigner les langues vivantes, de peur d'ouvrir un débouché vers le commerce à ceux qui seraient tentes d'être infidèles à leur vocation.
' Ce système d'obscurantisme resta en vigueur dans quelques diocèses jusqu'au commencement du vingtième siècle. L'évêque de Nevers, Mgr Lelong, mort en L903, le maintint particulièrement de son mieux, et il en avouait ingénuement le motif : ne point perdre d'eleves du sanctuaire.
Vous auriez un moyen {dus sur de les conserver, lui fit dire un jour un de ses jeunes collègues libéraux, ce serait de leur crever un œil. »
C'est ainsi que dans une époque où se découvre de plus en plus le système du monde, tandis que la rai-
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son se développe et progresse singulièrement, les jeunes clercs sont encore strictement élevés dans les conceptions du dix-septième siècle. On écarte d'eux les idées nouvelles. Une consigne rigoureuse leur défend de lire les « mauvais » livres.
Ils croient, sur la parole de leurs maîtres, que les penseurs modernes sont des esprits faux et vicieux. Les objections de la raison leur sont représentées, soit comme des tentations du démon, soit comme des inclinations d'instincts dépravés. On les entraîne dans un système de suggestion éprouvé depuis des siècles. Ils font héroïquement le vœu de se consacrer tout entiers et pour toute leur vie à une société qu'ils croient établie de Dieu lui-même, pour la pratique de toute sainteté, pour la connaissance de toute vérité. Cette société pensera pour eux, ils n'auront qu'à répéter ce qu'elle enseigne.
Quelles absurdités on a pu leur faire accepter dans un siècle éclairé, par quels moyens on les a illusionnés sur des points fort clairs, il est facile de le voir dans de récentes études d'histoire (1). Des contes qui font rire un enfant moderne, un enfant dont le bon sens n'a pas été faussé par une éducation spéciale, sont encore acceptés par des prêtres intelligents.
Pendant tout le dix-neuvième siècle, la théologie resta, pour le Clergé, la reine des sciences ; elle leur
(1) Iloutin, La Question biblique, la Controverse de l'apostolicité ; Lea, Léo Taxil, Diana Vaughun et l'Eglise romaine (1901).
Ii L'ÉDUCATION DU ui ik.i
dictait ses conclusions, el les sciences, au moins dans les In us ;i l'usage du ( Ilergé, les enregistraient humblement.
L i mentalité que l'on créait était celle de la foi.
Parler d'examiner les preuves était un signe «le rationalisme ou d'hérésie. Un prêtre les apprenait par cœur pour les enseigner aux Gdèles. Plus elles étaient merveilleuses, plus il devait les tenir pour vraies et consolantes. Un illustre théologien, dom Guéranger, le déclarait sans ambages :
Le premier sentiment que fait naître chez un grand nombre le récit du miracle est (a défiance; le vrai catholique, au contraire, se sent toul d'abord incliné à croire. Pour lui, La critique, toute nécessaire qu'elle est, est la loi odieuse ; pour
les .mires, la lui odieuse c'est l'obligation d'admettre le miracle i .
l'Is .taient les principes censés catholiques. On acceptait pieusement toutes les croyances des générations chrétiennes. L'Ancien et le Nouveau Testament, les Actes des martyrs et des saints formaient la chaîne des prodiges accomplis dans la société des élus (pie Dieu s'est choisis sur la terre, en attendant qu'il les associe' à sa gloire éternelle, il était tout aussi scandaleux de discuter un miracle ecclésiastique qu'un miracle biblique, et les arguments dont on servait pour défendre l'authenticité de pieuses gendes absolument apocryphes étaient candidement employés pour soutenir celle des Evangiles.
1 Houtio, La Controverse de l'aposlolicilé, p. 26.
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Lorsqu'il étudiait une question, un bon prêtre regardait au préalable quelle place elle tenait dans l'enseignement catholique. Il s'arrangeait ensuite de manière à conclure dans le sens théologique. L'un de nos prélats, considéré comme des plus savants, Mgr Le Camus, évoque de La Rochelle, rappelait encore naguère, à propos de M. l'abbé Loisy, ces règles de la discipline intellectuelle :
L'Eglise a dans ses mains quatre Evangiles qu'elle nous présente comme son acte de naissance. 11 n'est pas catholique de prétendre que je puis, au nom de la science, en contester le témoignage total ou partiel, ou même voir si par hasard l'un d'eux ne serait pas présenté mal à propos, étant peut-être d'origine inférieure aux trois autres. Mon droit se borne à dire : Au nom de la science critique, je vais tout fouiller, exactitude et sens littéral des textes, arguments intrinsèques et extrinsèques, pour arrivera la conclusion que je tiens par avance comme certaine, ou mieux à la démonstration que j'ai le droit d'opposer aux incroyants : c'est que 1rs quatre biographies de Jésus font autorité pour nous, et que le quatrième Evangile est historique, authentique, inspiré comme les trois autres. A:nsi la science que j'entends mettre à contribution avec autant d'ardeur et de sincérité que les rationalistes de toute école n'est pas uniquement pour fortifier ma foi, mais provoquer celle des autres. La foi est mon but. Là sera son triomphe (1).
Dans ses recherches, le prêtre doit donc aboutir à une conclusion qu'il lui faut « d'avance tenir pour certaine. »
Le total de l'addition à laquelle il travaille est
(1) Fausse, exégèse, mauraise (liéologie (1904), p. 9.
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établi infailliblement; et, -'il n'arrive pas à le vréri- Qer, il n'a pas le droit de penser que les données 8onl fautives; il ne sait pas calculer. < >u ne soupçonne môme pas qu'il puisse douter légitimement. I ,,,it au plus étudie-t-il pour fortifier sa foi : le véritable but, c'esl de l'imposer aux autres. Se laisse-t-il
rrner par le doute, il est coupable.
I .., liberté scientifique, si limitée chez le catholique 1;|1 ,Ue, l'est encore plus chez le prôtre qui doit faire profession spéciale d'obéissance à I Eglise. Elle 1 esl plus encore chez les religieux. Par tradition et souvent même d'après leurs constitutions, les Ordres s'engagent à défendre 1rs thèses les plus théologi-
ques, les plus pieuses, les plus appuyées par la Cour pontificale. Aussi, que l'on étudie leurs œuvres : elles sont, beaucoup plus encore que celles du ('1er'.' séculier, conservatrices dans les conclusions, vigoureuses dans les affirmations, fermées aux découvertes. Un bénédictin qui a beaucoup écrit sur l'histoire, dom Plaine, «lisait un jour : « Avant de composer un travail, je regarde quel est, sur ce sujet, l'enseignement de l'Église, particulièrement dans sa sainte liturgie; quelle est la tradition de QOtre Ordre : quelle fut la pensée dedom Guéranger ,.| Ce que l'on nous a appris au noviciat. » C'était selon la résultante «lu toutes ces autorités que ce saint lnunme écrivait. Il n'est point ('■tonnant qu'il ait soutenu nombre d'inepties.
Durant tout le dix-neuvième siècle, pas un ecclésiastique n'osa défendre l'indépendance des méthodes