‹ La crise du clergéChapitre 9 sur 55 · ETENDUE DE LA CRISE · texte numérisé non relu

ETENDUE DE LA CRISE

doucement, comme sur « un mol oreiller » ; les autres y travaillent à leur fortune comme dans une carrière d'honnête rapport. Ne leur parlez point des droits de la vérité ; pour eux c'est présomption ou naïveté. Ils se garderont bien de connaître « la fatale pensée » que Joufîroy a maudite avec tant d'amertume. Fils de paysans pratiques et avisés, ils ont compris ce que leur demande la hiérarchie : une certaine correction de vie ; s'il est possible, quelque œuvre extérieure : construction ou restauration d'église ; fondation ou. entretien d'école ou de patronnage ; après quoi, toute liberté de jouer, de boire, de tuer le temps comme bon peut sembler et, surtout, de boursicoter. C'est leur cahier des charges, et ils s'y conforment. Les défauts se rachètent par une orthodoxie bruvante et batailleuse.

Telles sont les catégories de prêtres qui ont jusqu'ici plus ou moins échappé à la crise.

Elle sévit, au contraire, chez ceux qui se consacrent à l'étude ou à la réflexion, ou qui, par leurs devoirs d'état, sont mêlés à des milieux plus intellectuels. Les professeurs d'histoire, de philosophie et de science, les aumôniers de lycée, sont les plus éprouvés.

L'analyse de ces' évolutions d'âmes présente mille détails curieux, selon qu'on observe le Clergé consacré au ministère paroissial ou à l'enseignement, les professeurs des séminaires ou des institutions dites libres, le Clergé des grandes villes et celui des petites, celui des pays industriels et celui des cam-

i 1 1 \ni i m i \ CRISI

pagnes ouvertes. Mais la conclusion esl la môme, Peu ;i peu el partout, l<' doute gagne du terrain.

A peu près seuls, les prôtres âgés échappenl à la contagion. Formés dans des systèmes d'une autorité

très stricte, élevés dans un étal social encore monarchique, ils ont une mentalité particulièrement résistante. Plus les autres générations cléricales sonl jeunes, plus elles sonl accessibles. Si bien dus que sôienl les petits el les grands séminaires, il y entre fatalement quelques microbes de l'air ambiant, ce que .M. le c te de Mun appelle o une certaine impatience de l'autorité, un certain dédain de la tradition propre aux sociétés démocratiques » (l). Ces germes développent ensuite, même dans ceux qui n'étudienl pas. Il fut un temps où il suffisait de ne p;is penser pour rester en paix. Les États avaienl alors une constitution chrétienne, et l'atmosphère de la société entretenait la croyance. Le monde moderne est devenu étranger aux vieux dogmes. Tous les contemporains s'imprègnent de plus en plus des idées nouvelles. S'abstenir de contrôler les titres du catholicisme avec la science ne les protège plus suffisamment. Les objections se vulgarisent tellement qu'elles Unissent par importuner, dans le sanctuaire, la foi de ceux qui ne lisent pas, quelque protection qu'ils tin-nt encore de leur routine et de la suggestion des habitudes de séminaire, l'n doute secret envahit lentement les intelligences, si bornées et fermées soient-

(1) Lellre à M. le chanoine Frémonl, à propos de M. Loisy, datée du 22 février 1904.

ÉTENDUE DE LA CRISE ' .'il

elles. La prudence et les nécessités de la vie matérielle empêchent de rien dire, mais ceux qui ont pu jeter la sonde savent le nombre et la profondeur de ces troubles croissants.

Les défections qui, depuis dix ans, se produisent de plus en plus fréquemment dans le Clergé montrent l'extension de la crise. Pour l'apprécier avec quelque exactitude, il serait utile de les connaître en détail. Mais comme beaucoup de ceux qui s'en vont se retirent sans éclat, les administrations diocésaines peuvent seules établir leur statistique. Elles la dressent peut-être, elles ont d'excellentes raisons de ne pas la publier(l).

De telles listes renseigneraient d'ailleurs incomplètement sur la véritable situation. Dans tel diocèse où le catholicisme libéral, l'américanisme, le loisysme comptent beaucoup de partisans, les défections sont très peu nombreuses. On veut la réforme de l'Eglise on pense qu'elle doit s'opérer du dedans. Tous y travaillent en restant à leur poste. Dans tel ou tel autre diocèse, au contraire, où un évoque, pendant un long règne, ou même une série d'évêques ont lutté de toutes leurs forces pour préserver leur Clergé des erreurs modernes, c'est-à-dire de la science, on

(1) D'après les documents qne j'ai réunis et dont beaucoup sont confidentiels, j'évalue à 1500 le nombre de prêtres sortis de L'Eglise depuis l'année 1897 inclusivement. Un contradicteur, dans The Guardian, 17 avril 1907, a cru devoir contester cette approximation. Il estime les défections à 2 1/2 par an sur un millier d'ecclésiastiques et compte 60000 ecclésiastiques. Gela fait précisément 150 défections par an, 1500 dans dix ans, juste le total auquel j'étais arrivé par d'autres calculs et certains documents.

f 1 1 mh i Dl LA I MSB

compte de cinq à huil apostasies par an. Les prêtres perdenl d'autant plus promptemen! la Foi qu'on s'est bien gardé, de peur de leur faire connaître les objections, de les initier aux échappatoires de l'apologétique contemporaine.

I n controversiste des plus ardents à signaler la crise du Clergé et des plus opposés ;i toute liberté intellectuelle, estime à quinze mille le nombre des prêtres qui sonl dans le mouvemenl progressiste. Une telle évaluation contient, s.ins doute beaucoup 1 équivoques. Que le ( Ilergé de France compte autant d'esprits droits el honnêtes, désireux de concilier leur foi avec tons les progrès scientifiques, politiques et sociaux, cela se peu! assurément, et il y a justemenl là de quoi effrayer leurs collègues décidés, par intérêt ou fanatisme, à suivre l'orthodoxie routinière dans ses obstinations les plus condamnables.

Mais les prêtres d'intettigence vraiment libérée ne sont que quelques centaines. C'est bien peu relativement à la niasse du Clergé et, cependant, c'est déjà beaucoup, relativement à l'épaisseur de son enténèbrement. Ce qui rend d'ailleurs l'affaire plus inté-

ssante et de grave conséquence, c'est que leur nombre augmente et qu'il y en a certainement plusieurs milliers d'engagés clans la voie fatale, où le point d arrêt diffère seulement, selon que le chercheur de la vérité est plus ou moins timon'', pins ou moins ambitieux, plus ou moins sincère (l).

1 A propos de l'étendue de la crise, le P. Fontaine écrit dans 1 is Infiltrations kantiennes et prolestantes (préface, p. xxiv) :

TIMORES

La plupart des prêtres, quel que soit le développement ultérieur de leur pensée, commencent par être timorés.

Le système de sélection qui fonctionne au séminaire écarte les tempéraments imprudents ou -brouillons. Les candidats au sacerdoce peuvent avoir de la présomption, mais ils doivent la cacher. Aussi la dissimulation est-elle une habitude fréquente dans les séminaires français. On n'y garde que ceux qui paraissent susceptibles d'être soumis, et la formation consiste principalement à inculquer la docilité intellectuelle.

« Il y a, grâce à Dieu, d'inépuisables ressources de foi et d'esprit catholique dans l'immense masse de prêtres français... La plupart d'enlre eux demeurent étrangers à nos discussions exégétiques. » — Dans une lettre publiée par la Vérité Française, le 28 janvier 1903, Mgr Ghauveau de Kernaëret, ancien professeur à la Faculté de théologie catholique d'Angers, écrivait au P. Fontaine : «Permettez-moi de vous dire que le mot dont vous vous servez n'est plus suffisant. Fn dehors de nos Universités, les « infiltrations » se sont changées en déluge. »

1 IMOIIKS

< .'. si n I 'âge Je vingt cinq ans que les janissaires I ecclésiatiques sonl ordinairement lancés dans un

m le qu'ils ne connaissent pas. qu ils onl tout au

plus entrevu duranl leur année de caserne militaire. Ils ont, selon les différentes parties <l<' la France, à le conserver où à le reconquérir. Pour la première fois, ils entendenl les objections telles qu'elles se posent maintenant. Mlles diffèrenl d'une manière vraiment cruelle de la Façon dont les présentent les professeurs du séminaire. Le dévoir et l'honneur commandent de réfuter ces difficultés <le croire, mais, pour v répondre efficacement, il faudrait connaître exactement toutes leurs prétendues preuves. ( )r, elles -"iif dans des livres qu'il est interdit de lire sans une permission spéciale. L'intelligence du prêtre timoré se débat longtemps contre des fantômes imprécis, a moins que ses devoirs d'apologiste ou de professeur ne lui aient fait octroyer la permission de consulter les ouvrages à l'Index. Tôt ou tard, soit par des livres, soit parla presse, soit par des conversations, il finit par savoir de quoi il retourne. Le

1 Ceux qui jugeraient celle expression Irop forle n'ont, pour en comprendre la justesse, qu'a étudier les Ihéories de l'obéissance ecclésiastique. En voici un spécimen :

« Seigneur, donnez-nous des prèlres sans aucune volonté propre qui les souille et \e- anvle, des esclaves. » Monsabré, Les Devoirs du prêtre, S conférence de Notre-Dame /

Au sénat, dans la séance du 11 mars 1 *<;.">, le cardinal de Bonne-

chose disait : « Il n'y a pas un général dans celle enceinte qui

[iha le reproche de ne pas faire obéir ses soldais. Chacun

de nous a au-i son régiment à commander et ce régiment

marche. »

Page 1