‹ La crise du monde moderneChapitre 88 sur 147 · DE · texte numérisé non relu

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Si l’on définit la « démocratie » comme le gouvernement du peuple par lui-même, c’est là une véritable impossibilité, une chose qui ne peut pas même avoir une simple existence de tait, pas plus à notre époque qu’à n'importe quelle autre; il ne faut pas se laisser duper par les mots, et il est contradictoire d'admettre que les mêmes hommes puissent être à la fois gouvernants et gouvernés, parce que, pour employer le langage aristotélicien, un même être ne peut être « en acte » et en « puissance» en même temps et sous le même rapport. Il y a là une relation qui suppose nécessairement deux termes en présence : il ne pourrait y avoir de gouvernés s'il n’y avait aussi des gouvernants, fussent-ils illégitimes et sans autre droit au pouvoir que celui qu’ils se sont attribué euxmêmes; mais la grande habileté des dirigeants, dans le monde moderne, est de faire croire au peuple qu’il se gouverne lui-même; et le peuple se laisse persuader d’autant plus volontiers qu'il en est flatté et que d’ailleurs ilest incapable de réfléchir assez pour voir ce qu’il y a là d’impos- Ssible. C’est pour créer cette illusion qu’on a inventé le « suffrage universe!» : c’est l’opinien de la majorité qui est supposée faire la loi: mais ce dont on ne s'aperçoit pas, c'est que l'opinion est quelque chose que l’on peut très fa-

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cilement diriger et modifier; on peut toujours, à l’aide de suggestions appropriées, y provoquer des courants allant dans tel ou tel sens déterminé; nous ne savons plus qui a parlé de « fabriquer l’opimion », et cette expression est tout à fait juste, bien qu'il faille dire, d’ailleurs, que ce ne sont pas toujours les dirigeants apparents qui ont en réalité à leur disposition les moyens nécessaires pour obtenir ce résultat. Cette dernière rémarque donne sans doute la raison pour laquelle l’incompétence des politiciens les plus « en vue » semble n'avoir qu'une importance

très relative; mais, comme il ne s’agit pas ici de démonter les rouages de ce qu’on pourrait

appeler la « machine à gouverner », nous nous bornerons à signaler que cette incompétence

* même offre l’avantage d’entretenir l'illusion

dont nous venons de parler : c’est seulement dans ces conditions, en effet, que les politiciens en question peuvent apparaître comme l’émanation de la majorité, étant ainsi à son image, car la majorité, sur n'importe quel sujet qu’elle soit appelée à donner son avis, est toujours constituée par les incompétents, dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des hommes qui sont capables de se prononcer en.

parfaite connaissance de cause.

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