‹ La crise du régime parlementaire [microforme] :Chapitre 2 sur 4 · S'EX · texte numérisé non relu

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une série d'articles qui concluent à l’incompatibilité du parlementarisme avec les institutions démocratiques,

Ce qui est bien autrement sérieux, le parlementarisme de nos jours, transformé en gouvernement populaire sous la forte poussée de ln démocrutie, a trouvé, dans son pays d'origine, de sévères critiques. Nul ne l'a attaqué avec plus de verve et d'autorité que sir Henry Maine ; nul n'a indiqué avec une plus impitoyable lowique ses côtés faibles et fait voir avec un coup d'œil, pour ainsi dire prophétique les dangers qu'il prépare à l'avenir. Faire connaître au public canadien ce courant d'opinion qui agite l’Europe à l'endroit d'institutions devenues aussi les nôtres, tel est le but de l'étude qui va suivre,

Le régime parlementaire, tel que nous le connaissons dans ses grandes lignes, remonte à deux siècles. Il est fils de la révolution de 1688, qui fit perdre la couronne à Jacques IT, le dernier roi de la famille des Stuarts. Comme son père Charles Ier, Jacques entra en lutte avec le parlement, décidé qu'il était de faire triompher les prérogatives de la couronne sur les privilèges des représentants du peuple, disent les historiens qui condamnent ses empiètements. Mais ce jugement est-il bien fondé ? La révolution qui emporta son trône n'était-elle point un mouvement plus religieux que politique ? Sans doute, Jacques IL, l'ami de Louis XIV, fondateur de la monarchie absolue en France et ennemi né des parlements, était plein d’admiration pour le prestige du grand Roi et ses procédés de gouvernement, et tenait en médiocre estime ses fidèles communes ; mais ses idées sur le pouvoir personnel auraient moins choqué les whigs, si, retournant le mot de Henri IV, il avait consenti à dire que le trône d'Angleterre valait bien un prêche. Profondément attaché à sa foi, il voulut rester le souverain catholique d’un pays où le chef de l'Etat est en même temps le chef de l'Eglise anglicane. Sa position était une anomalie qu'il paya de la perte de son trône. Jacques IT a été maltraité

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par l’histoire, qui n'a tenu compte que de ses défauts sans lui savoir gré de ce grand trait de caractère : il a été le comte de Chambord de son siècle.

Ce qui nous porte à croire que Jacques IT a été plus la victime de ses convictions religieuses que de ses principes politiques, c’est que l’Angleterr: à subi son gendre, Guillaume d'Orange, un despote qui entendait le wouvernement comme Louis XIV. Il signa tout ce que le parlement * voulut, mais vouverna à sa guise, faisant fi de la chambre des communes, ccnduisant les affaires étrangères à son gré, tenant de sa main de fer le commandement de l’armée ; mais il était protestant, et les auteurs de la révolution de 168$ se contenterent du triomphe de leurs idées religieuses. Avec un autoritaire comme Guillaume, arrivant en Angleterre imbu des idées d’absolutisme qui avaient cours en Europe, le régime parlementaire n'avait œuere de chance de se développer. Les whigs, alors tout puissants, tentèrent bien de contrecarrer les desseins du roi, auquel échappaient toutes les subtilités d’un régime nouveau pour lui. Il n’y à qu'une chose qu’il comprit parfaitement après quelques années d'expérience, c’est toute l'influence qu’il pouvait tirer de faveurs habilement distribuées aux communes. On le vit donc multiplier les emplois publics, créer des charges nouvelles, et par ces moyens puissants diriger le parlement comme il l'entendait. La corruption, comme l'on voit, n'a pas été inventée de nos jours.

L'esprit de la révolution de 1688 se résumait dans ce principe, que le souverain doit se mettre au service de la société, principe que Fénelon avait déjà formulé d’une façon bien plus claire, lorsqu'il disait au duc de Bourgogne, son élève: “ Rappelez-vous, mon enfant, que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois.” Mais personne n’osait,sous le règne de Guillaume et de ses successeurs, Anne et les deux premiers George, le proclamer ouvertement. May prétend que l’on se contentait de déclarations vagues sur les principes qui avaient placé la dynastie régnante sur le trône. Il aurait été dangereux d’énoncer une doctrine qui était dès lors regardée comme

* Voir May. Constitutional History of England, p. 6.

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révolutionnaire, tellement la réaction avait été violente après la chute de Jacques IT. Les idées jacobites étaient seules de mise à la cour et dans la masse du peuple, et c’est bien ce qui confirme notre thèse que la question religieuse dominait la question politique, lorsque le parlement prononça la déchéance des Stuarts.

Anne, qui monta sur le trône après Guillaume, se croyait monarque de droit divin comme Louis XIV. Ses successeurs immédiats, George Ier et George IT, souverains absolus du royaume de Hanovre, Allemands de naissance et d'éducation, n'étaient nullement dans leur rôle comme rois constitutionnels. Aussi à tout instant venaient-ils se heurter aux barrières que le parlement opposait à leurs empiètements, tant et si bien que George Ier menaçait ses ministres de retourner au Hanovre. Ceux-ci lui firent entendre qu'il lui serait très facile de quitter l'Angleterre, maïs très difficile d'y revenir. Pour arriver à un modus vivendi, il fut convenu qu'ils règneraient en Angleterre, mais n'y gouverneraient pas, et qu'ils seraient souverains absolus en Hanovre seulement. Ils abandonnèrent les rênes du gouvernement à leurs ministres whigs, se contentant de partager leur temps entre leurs maîtresses et leurs favoris, sans s'occuper de la conduite des affaires, qui n’intéressaient que fort peu ces princes allemands.

Avec George IIT s'ouvre une ere nouvelle, ou plutôt le retour vers les anciennes idées s’accentue encore. On le vit, dès le début, incliner du côté des tories, qui, relégués à l'arrière-plan depuis la révolution, représentaient les idées Jacobites. George III, né en Angleterre, connaissait ce que ses prédécesseurs ignoraient beaucoup, la langue du pays et les mœurs de ses habitants ; mais, pénétré lui aussi d’idées allemandes, le jeune roi fit bientôt comprendre à son entourage qu'il entendait mettre en pratique les conseils de sa mère. “ Soyez roi,” lui avait-elle dit à son avènement au trône. Dans la pensée de l’une et de l’autre, ces paroles avaient le même sens, et elles répondaient à l'instinct politique du nouveau souverain. Cela voulait dire : plus d’entraves parlemen-

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taires, plus de ministres dévoués aux priviléges des communes. Tel fut son programme, mais il avait assez d’intelligence pour se faire une idée des difficultés que sa réalisation entraînerait. C'était la guerre qu'il allait déclarer, mais la guerre lui faisait entrevoir du palais de Buckingham le spectre d’un Stuart qui se dressait en face du parlement de Westminster. Au lieu de heurter l'ennemi de front, il l’attaqua à la sourdine, et à force d’intrigues, il ne réussit que trop, pendant son règne qui fut une lutte constante pour faire triompher les prérogatives de la couronne, à faire prévaloir ses vues. Comme il ne put d’abord se débarrasser de ses ministres whigs, il ne cessa de les envelopper dans un réseau d’intrivues pour paralyser leur action. Ce n'étaient pas les plus redoutables obstacles qu'il leur suscitait : acheter les siéges à la chambre des communes, corrompre les électeurs lorsqu'il ne pouvait atteindre les députés, tels furent les moyens qu'il prit pour fatiguer, harasser et finalement éloigner du pouvoir les conseillers qui ne se contentaient pas d’être les simples instruments de ses projets. Lorsqu'il eut fait arriver des députés à sa dévotion, il mit de côté toute contrainte, et il poussa le mépris de la constitution jusqu'à garder des ministres auxquels la chambre des communes avait refusé sa

confiance en plusieurs circonstances.

Ses successeurs George IV et Guillaume IV n'apportèrent pas les idées d’absolutisme qui distinguaient George III, mais pour eux aussi, les prérogatives de la couronne, qui n'existent pour la plupart que de nom aujourd’hui, avaient à leurs yeux tout leur ancien empire, et l’on vit Guillaume IV congédier ses ministres lorsqu'ils possédaient la confiance de la majorité de la chambre des communes. Ce n’est que de nos jours, sous le règne de la reine Victoria, que le régime constitutionnel a été compris et pratiqué comme nous l’entendons. Depuis la révolution de 1688 à 1837, il y a eu une lutte constante entre la couronne, qui voulait ressaisir ses anciennes prérogatives, et la chambre des communes, acharnée à la défense de ses privilèges. Le fonctionnement

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de la constitution anglaise n’est plus ce qu’il à été il y a deux siècles, ni il y a cent ans. Il y à eu déviation profonde dans les attributions des différents pouvoirs, et abandon pratique des droits de la couronne. Montesquieu, avec cette acuité de perception qui ie distingaait et cet esprit d'analyse qui semble être le propre, la caractéristique de l'esprit français, avait aperçu. dans les institutions de l'Angleterre une distinction qui n'avait pas frappé les commentateurs anglais. Ce célèbre philosophe a été le premier à délimiter d'une main sûre le rôle respectif des pouvoirs exécutif, législatif et Judiciaire que les jurisconsultes d’outre-Manche n'avaient pas même entrevu. Montesquieu concluait à la nécessité de leur séparation absolue. Nous verrons plus loin quel usage les pères de la constitution américaine ont fait de cette théorie. Par la force des choses, en vertu de cette séparation longtemps inconsciente des pouvoirs, c'était le parlement qui avait l'initiative des lois, et la couronne qui les appliquait. Ce n'est plus ainsi qu'ils s’exercent. C’est au cabinet qu'appartient aujourd'hui, dans tous les pays de droit constitutionnel anglais, l'initiative de la législation, et s'il arrive qu'un député propose une loi, elle n'obtient la sanction royale que si tel est le bon plaisir du cabinet, qui a concentré entre ses mains les priviléges du parlement et absorbé les prérogatives de la couronne, dont il couvre la responsabilité de nom et de fait, Par contre, le parlement, qui d’après la tradition doit avoir l’initiative en matière de lois, s’est attribué la surveillance de l'exécutif, qu'il cherche constamment à contrôler. Voyez ce qui se passe maintenant même au Canada, pendant les sessions de la chambre des communes ou de nos assemblées législatives. Tous les actes du ministère sont soumis à une série d'enquêtes. On l’accable de questions, d’interpellations sur tous les faits et gestes administratifs. Aucune dépense, si minime qu'elle soit, n'échappe aux investigations de la chambre, qui porte la lumière sur tous les points de la muchine administrative. Le cabinet, durant la session, n’est plus qu'un comité de la chambre et se trouve entièrement soumis à ses ordres.

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Etrange institution que le cabinet, qui, comme les autres pièces du mécanisme, s’est ajusté à l’ensemble, sans dessein préconçu, et par la force des choses: résultat du développement des institutions anglaises, sans cesse modifiées par les besoins du moment. Il est venu s'adapter comme de lui-même à la constitution, et il est si peu l’œuvre des chambres qu'il existe sans qu'il soit possible de trouver dans les lois une ligne qui détermine ses fonctions ou ses rapports avec le parlement,

Il faut avouer que l’ensemble de la constitution anglaise est bien fait pour jeter dans l’étonnement et dérouter les pays de droit constitutionnel écrit. Toutes ces parties intégrantes qui, en temps ordinaires, concourent vers le même but, semblent faites pour s'enrayer mutuellement ou s’entre-choquer, pour voler en éclats. Personne n'a mieux senti que Gladstone le côté faible de ce système, qui évidemment ne doit pas être mis entre les mains des brouillons et des audacieux :

“ Plus que toute autre constitution, dit-il, elle ouvre les portes qui mènent à des impasses sans issue, Elle présume plus que toute autre du bon sens et de la bonne foi de ceux qui la font fonctionner. Si, par malheur, ces hommes se donnent rendez-vous sur le terrain des destinées de la nation, comme des jockeys sur l'arène pour tirer de l’animal qu'ils conduisent tout ce qu'il peut donner de vitesse, ou comme des avocats devant le tribunal jour gagner avant tout la cause d’un client, sans égard pour le droit et les intérêts des autres, alors cette fameuse constitution n'est plus qu'un assemblage d’absurdités. Chaque corps, tout en restant dans ses droits, pourrait paralyser ou détruire les autres. Aïnsi, la chambre des communes a droit de refuser tous les subsides. Cette chambre et celle des Lords pourraient refuser leur assertiment à tout projet de loi qui leur est présenté. De son côté la couronne à le pouvoir de créer mille pairs aujourd’hui et autant demain. Elle peut dissoudre tous les parlements, même avant qu'ils se soient mis à l’œuvre, amnistier les plus grands criminels, déclarer la guerre à tous les pays du monde, con-

clure des traités qui entraïîneraïient des responsabilités infinies,

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et cela sans le consentement du parlement, même à son insu, même contre le sentiment et la volonté de la nation.”

On se demande maintenant par quel prodige de sagesse politique la constitution anglaise, composée de tant d'éléments de conflit, à pu fonctionner si longtemps au milieu de l'admiration du monde, et si l'avenir lui réserve un pareil bouheur ? Pour se rendre compte de ce phénomène, il faut étudier le milieu social où il s'est produit. On se fait trop souvent une idée fausse de ce qu'a été le œouvernement anglais jusqu'à ces dernières années. Il s'offre à l'esprit de la plupart de nos contemporains sous Îles apparences d’un gouvernement populaire où la voix des derniers électeurs se faisait entendre. Rien de plus erroné. Le régime, qui est en passe de se modifier depuis que les lois élargissent de plus en plus les franchises électorales, fonctionnait sous l'influence d’une aristocratie qui tenait peu de compte «les aspirations populaires. Encore à l'heure présente, quoi qu’elle soit battue en brèche par la démocratie, son influence continue à se faire sentir sur la Grande-Bretagne.

Le tableau que nous présentait, il y a trente ans, le régime anglais ressemble peu à ce qu'il est aujourd’hui, Solidement assis naguère sur un suffrage restreint, il offrait «des éléments d'action aussi élastiques que puissants. Gouverner était alors l’apanage des grandes familles anglaises. Aussi élevaient-elles les mieux doués de leurs enfants en vue de la vie publique, transmettant d'une génération à l’autre les fortes traditions qui font les vrâis hommes d'état et donnent aux gouvernements de l’esprit de suite dans leur politique extérieure ou coloniale. C'est l’âge d'or du parlementarisme anglais ; pas de révolution, pas de cs crises qui épouvantent les peuples ; tout se dénoue au moyen de compromis et de concessions qui sont l'essence des gouvernements constitutionnels. Il y a lutte au parlement, il est vrai, mais c'est une lutte courtoise entre gens de même caste, eb comme les adversaires sont du même monde, ils apportent dans l’arène une modération et un tempérament.

que l’on ne saurait ni attendre, ni exiger d’assemblées com-

posées au hasard du suffrage universel. Dans ces conditions, comment pourraient-ils se livrer ces combats qui laissent après eux tant de haïines ? Ces familles qu'ils représentent, ces whigs et ces tories de haute lignée sont presque tous unis par des liens de parenté ; ils se rencontrent sans cesse dans les réunions mondaines, à la inême table, au salon, aux courses ; ils sont tenus de mille f#çons à se traiter en gentilshommes ; c'est de la chevalerie du régime parlementaire.

Ce système politique laissait peu de place à l’inf'uence populaire. D'Israëli, qui nous a tracé dans son dernier roman, Endymion, une peinture animée de l'Angleterre politique et sociale avant la réforme électorale, marque d’un trait bien vif la situation près de s’effacer. “ Que me parlez-vous, dit un des personnages de ce roman, la duchesse Zénobie, dont le salon est le rendez-vous quotidien des chefs tories, que me parlez-vous de l'opinion publique en dehors du souverain et des deux chambres ?” Le parlement était tout, et l'entrée aux communes et chez les lords le privilége exclusif d'une seule classe : les propriétaires du sol. Il n’y a pas à le contester, c'était une organisation politique très forte que cet ancien gouvernement aristocratique de la Grande-Bretagne. Mais voici venir l'acte de réforme de 1832, qui va modifier la constitution du corps clectoral en appelant à la vie publique un nombre plus considérable d’électeurs. Comme conséquence, l'on voit entrer dans la chambre des banquiers, des industriels, que les découvertes nouvelles amenaïient à la surface de la société. Depuis cette date fameuse, la brèche s’est élargie et l'aristocratie a vu arriver le jour où il lui a fallu compter avec l'élément populaire des villes, et Hodge—le Jacques Bonhomme anglais, —la classe agricole. Puis le radicalisme a fait son chemin, produisant avec éclat ses revendications. Il en est résulté une représentation très variée. Le gouvernement s’est trouvé en présence non plus de deux grands partis, mais de plusieurs grandes fractions, et les hommes sérieux se sont demandé si l’ancienne constitution anglaise était de force à résister au flot montant de la démocratie, et si ce qui a pu être un instru-

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ment solide entre les mains de l'aristocratie, ne se montrerait pas fragile dans celles du peuple. En un mot, si la constitution anglaise s'adapte bien au œouvernement reposant sur un suffrage très étendu et si elle dirigera les gouvernements de l'avenir.

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C’est la question que se pose sir Henry Maine et qu'il étudie avec une hauteur de vue et une compétence incontestables. Dégagé de tout parti pris national, il entre dans le vif de la question et entasse arguments sur argumen:ss pour démontrer que, si la constitution anglaise était appropriée à un régime de suffrage restreint, elle n’est guère compatible avec le suffrage universel. Même dans les conditions les plus favorables pour la juger, a-t-elle procuré à l'Angleterre et aux pays qui ont copié ses institutions, cette stabilité si désirable pour les gouvernements ?

Il est vrai que le gouvernement prototype, celui de l’Angleterre, se présente à nous avec l’âge respectable de deux siècles, suivi de celui des Etats-Unis qui a duré cent ans, mais que voyons-nous ailleurs ? C’est une bien triste histoire. Jetons tout d’abord les yeux sur la France. Quelle stabilité a-t-elle trouvée dans les institutions nouvelles ? A trois reprises, la foule, descendue dans la rue, a renversé le souvernement : en 1792, 1830 et en 1848. Trois fois, l’armée suit ses traces : en 1797 (18 fructidor), lorsque le directoire, avec son aide, annule les élections de quarante-sept départements et déporte cinquante-six membres des deux assemblées ; le 9 novembre 1799, sous le sabre de l’homme de Brumaire, et enfin le 2 décembre 1851. En resumé, depuis 1789, la France a eu quarante-quatre années de régime soi-disant libre et trentesept de dictature, sans compter l'intervalle de 1870 à 1886. Pendant cette dernière période, elle a vu vingt-quatre ministères se succéder. Le titulaire du ministère des affaires étrangères a changé trente fois; celui de la marine dix-huit fois

et ainsi des autres. “C’est entre les fonts baptismaux de Clovis et l’échafaud de Louis XVI qu'il faut placer le grand empire

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chrétien des Français,” disait Chateaubriand. Circonscrite dans ces limites, cette monarchie aura donné à la France huit siècles de stabilité relative et une longue série d'années qui n'ont été ni sans gloire, ni sans grandeur.

C'est en 1812 que l'Espagne fit connaissance, pour la première fois d’une façon officielle, avec les grands principes de 1789 et, depuis cette date mémorable, elle n'a jamais connu le repos ; elle a vu décroître son antique splendeur et perdu ses colonies. Que pouvez-vous attendre d’un pays qui, de 1812 à nos jours, à assisté à quarante soulèvements inilitaires contre le gouvernement, sans compter quelques petites levées de boucliers. Huit de ces pronunriamentos coûtèrent l'existence à antant d’administrations.

Le récime parlementaire date depuis trop peu de temps en Allemagne et en Autriche pour que l'épreuve en soit décisive, C'est la révolution de 1848 qui, en ébranlant les trônes de l’Europe, l’a fait entrer à Vienne et à Berlin, malgré la répugnance des souverains de ces pays pour ce régime, Qui ne se rappelle, à ce sujet, les paroles de François IT à la diète de Hongrie qui réclamait le régime parlementaire. Totus mundus stultisat et vult habere novus constitutiones. *

Ce n'est, à vrai dire, que dans les Etats de petite étendue que les institutions démocratiques ont eu un succès relatif en Europe : la Hollande, la Belvique, la Suisse et les Etats scandinaves, peuvent fonder de certaines espérances de durée en s'appuyant sur leur passé. Ni nous jetons un coup d'œil sur l'Italie, nous y notons l'agitation en permanence. Il n’y à pas de pays où les ministères soient plus le jouet des minorités se coalisant pour les renverser sans cependant réussir elles-mêmes à s’allier pour gouverner. Il faut tout le génie inventif et fertile en expédients des Italiens pour recruter sans cesse des majorités qui s’affaissent bientôt comme un monticule de sable élevé par la main d’un enfant. Le 6 février dernier, le ministère était emporté par un tourbillon populaire à la

* On sait que le latin a été jusqu'à ces derniers temps la langue officielle en Hongrie, comme il en était la langue savante et écrite. Le madgyar, qui est l’idiome: parlé, n’a été admis que depuis peu dans les actes officiels.

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nouvelle d'une défaite des troupes italiennes en Afrique, et un mois plus tard il n'avait pas encore été remplacé.

M. Depretis a succombé à la suite d'un échec des troupes italiennes en Afrique, comme M. Jules Ferry, que lindignation populaire forçait de résigner, sur le bruit du désastre de Lang-Song : la volonté popaluire les tenait responsables de deux accidents militaires, et exigeait un chansement de gouvernement au moment où il était le plus nécessaire d'agir avec promptitude et résolution, sans se demantter sielle ne donnait pas congé à ceux qui étaient le plus en état de réparer ji: désastre. Evidemment le peuple de France et celui d'Italie ne partagent pas l'opinion de Lincoln, qui disait que le moment est mal choisi de changer de cheval lorsqu'on traverse une rivière à gué,

Nous ne nous arrêterons guère à étudier les ouvernements de l’Amérique du Sud, qui semblent trembler comme le sol qui les porte ; ils sont, eux aussi, de constitution volcanique. Il y a là presque toujours une lutte constante entre l’élément militaire et le populaire, ou entre les factions qui suivent l’armée partagée en deux camps. L'historien Arana, dans son ouvrage La guerre du Pacifique, apprend au monde que sur quatorze présidents de la Bolivie, treize sont morts assassinés où exilés.

D'après cette triste nomenclature, on serait tenté de conclure que la constitution anglaise est un article tout à fait impropre à l'exportation et que les nations qui l’ont adoptée ont cédé à une illusion funeste. Elles ont oublié d'importer aussi de Londres ce bon sens pratique, cette souplesse anglaise qui effectue des compromis au moyen de concessions mutuelles plutôt que de tout briser, cet art de concilier des contraires, qui ont rendu son fonctionnement possible, Aussi la réaction contre le régime parlementaire s’accentue très fortement. Dans le cours de l'hiver dernier, des journaux de toutes nuances ont entrepris une campagne très vive pour en signaler les abus ; des publicistes l’ont choisi pour thème de leur conférence. Ce sont MM. Naquet et Scherer, dont nous avons signalé plus haut les travaux sur

cette question, qui l'ont pris à partie avec le plus d’autorité, Le rédacteur du Temps signale comme un des plus urands périls qu'il porte avec lui, la poursuite incessante d'innovations qui tourmente les assemblées délibérantes, pour modifier l’état de choses produit par l’histoire, de façon à le rendre conforme à un prétendu idéal de raison et de justice. Cela fait dire en conclusion à M. Scherer : “que l’innovation purement logique et à l’état permanent blesse les habitudes, choque les préjugés et inquiète le besoin de stabilité qui est aussi légitime. Poussés à bout par l'esprit révolutionnaire, les peuples prennent une fringale de silence, de repos, d'autorité et, pourquoi ne pas le dire ? de dictature. £xercé comme à l'est aujourd'hui chez nous, le purlementarisme est une institution qui menuce de se dévorer.”

C’est une conclusion terrible prononcée par une des lumières du parti républicain. M. Naquet, lui, est encore plus agressif dans sa critique et plus absolu dans sa conclusion. Après avoir esquissé à grands traits le fonctionnement du parlementarisme, il continue :

S'il est aisé à un président de république ou à un monarque de désigner un président du conseil dans la majorité parlementaire, lorsqu'une telle majorité est compacte et homogène, il n’en est plus de même lorsque le cabinet renversé est tombé devant une majorité de coalition, et c’est là ce qui arrive le plus fréquemment dans les démocraties. Le suffrage universel ne se prête pas, en effet, à ces divisions que j'appellerais volontiers régémentatires, tant les partis en présence ressemblent à des armées en campagne par leur utilité et leur discipline, telles qu’on les a vues de l’autre côté de la Manche aussi longtemps que l'aristocratie y à été dominante et que le cens électoral y a été très élevé. Cette condition première d’un bon fonctionnement a déjà disparu du pays d’origine du parlementarisme, où l’on compte aujourd’hui quatre partis au lieu de deux, et elle n’est pas près de se réaliser en France. Dans les démocraties il existe, au lieu de deux partis disciplinés, presque autant de partis que d’individus. Les idées y sont extrêmement variées; les extrêmes y sont reliés par une quantité presque indéfinie de nuances intermédiaires, et j'ai pu, sans trop d’incorrection, prenant une image matérielle, comparer les chambres législatives qui y sont élues, et qui sont

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comme la photographie en miniature de la nation qu’elles représentent, à une boîte à pastel. Dans de pareilles chambres, il n’y a jamais de majorité gouvernementale dans l’acception que l’on attribue à ces mots, et, quand un ministère tombe, c’est d'ordinaire devant une coalition. Mais comme, s’il est possible de réunir dans un but de renversement des députés venus des différents points de l’horizon politique, il est à tout le moins difficile de gouverner avec un ministère hybride, :e chef du pouvoir exécutif se trouve le plus souvent fort embarrassé pour user de sa prérogative, et le plus souvent il est condamné par la force des choses à violer le principe même du parlementarisme, d’après lequel le pouvoir doit passer à ceux qui ont renversé le cabinet mis en minorité, Il se borne alors à ramasser celui-ci en en éliminant deux ou trois personnes, par un replâtrage analogue à celui auquel nous venons d'assister et dont nous avons vu de si nombreux exemples en quinze ans, tant sous l’Assemblée nationale et sous le septennat de M. de Mac-Mahon, que depuis le triomphe définitif du parti républicain.

Les faits semblent donner raison à M. Naquet : en France, vingt ministères se sont succédé en quinze ans; l'Italie a consommé vingt-six administrations en dix-huit ans, et l’Angleterre a vu les cabinets successifs de Gladstone et de Salisbury naître et mourir dans l’espace de quelques mois. Comment attendre des réformes ou de l’esprit de suite dans la direction de la politique extérieure,de cabinets qui ne vivent pas assez longtemps même pour mûrir leurs mesures? M. Naquet se prononce pour une réforme dans le sens américain; il voudrait d’un changement à la constitution qui assurât une certaine stabilité à l'exécutif pour le garantir contre les caprices du peuple et les coups de main des minorités coalisées. Mais M. Naquet a une foi énorme dans la démocratie et il est loin de douter de ses aptitudes gouvernementales ; c’est ce qui l'empêche de voir tous les périls qui, selon quelques hommes d'état, menacent les gouvernements populaires.

D'après sir Henry Maine, un des plus grands périls que l'avenir réserve aux gouvernements populaires, est l’antago-

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