CHERE ENT EI
La Coopération
Nous venons d'étudier brièvement deux formes de l’adaptation : l’évolution des cultures et celle des méthodes et procédés agricoles. Il en est une troisième, moins apparente peut-être, également intéressante pourtant. Nous voulons parler de la coopération. Pour tirer du produit de leur travail un meilleur parti en augmentant les prix de vente, ou pour rendre la productien et le placement moins onéreux, les agriculteurs ont songé à se grouper et à s'organiser.
Malheureusement l'essor de la coopération se heurtait dans les campagnes anglaises à de grosses difficultés. L'idée de se réunir, dans un but commercial, en sociétés coopératives est peut-être originaire d'Angleterre et y a certainement atteint le plus grand développement dans les villes. Il ‘n’est pas besoin de rappeler les Pionniers de Rochdale, ni les innombrables sociétés de vente qui couvrent comme d’un réseau le pays. Mais on sait que la vie rurale, isolée, égoïste, ne prépare pas le paysan à l'association. En tous pays, par ces temps de syndicalisme, où la mode et l'avenir sont au groupement, les campagnes se montrent en général réfractaires à l'esprit nouveau. De père en fils, les agriculteurs travaillent seuls, pour eux et pour leur famille, jaloux du secret de leurs affaires. Plus que quiconque ils pratiquent la millénaire doctrine : chacun pour soi et Dieu pour tous. Et s’il est vrai qu'à de certains moments et pour certains travaux, ils mettent leurs
efforts en commun et se prêtent main forte, il suffira cependant, pour mesurer leur esprit d'indépendance, leurs habitudes d'isolement, de voir combien ont été lents chez nous le développement et la multiplication des coopératives paysannes.
Or, l’agriculteur anglais s’est montré particulièrement réfractaire. Le sentiment de sa personnalité poussé jusqu’à l'égoïsme, ses habitudes de self help, son tempérament essentellement individualiste le prédisposaient mal à l’organisation coopérative. Nombre de sociétés formées à grand peine se sont effondrées sous l'indifférence de leurs membres. D’autres n'ont jamais réussi à fonctionner. Et il faut voir avec quel dédain, quel tranchant laconisme, certains des témoins entendus par la Fariff Commission condamnent le principe de l'association. (Je n'approuve point la vente et l'achat coopératifs » !, déclare sèchement, sans autre explication, un agriculteur du Huntingdonshire, un des rares témoins qui aient même envisagé la question, exprimant par là une répugnance profonde, invincible, inhérente aux habitudes, aux mœurs et au caractère de tous ses semblables.
Ajoutez que la coopération profite surtout au petit cultivateur. Le grand propriétaire et le grand fermier, comme le grand industriel, bénéficient pour leurs achats et leurs transports des prix de gros; ils ont leurs machines qui trouvent sur leurs domaines un aliment suffisant à leur activité. A leurs produits, qui sont considérables, des débouchés sont assurés dans les grandes villes ; ils ont leurs clients attitrés et le plus clair de leurs profits n’est pas intercepté par les intermédiaires ; ils peuvent et savent, au surplus, se défendre. Plus instruits et habituellement plus riches, ils ne se laissent pas tromper par les marchands et peuvent au besoin faire procéder à l'analyse des produits achetés. A eux seuls, ils valent
(1) Tariff Commission, loc. cit., $ 517. — Sur tout ceci, v. d'ailleurs E. A. Pratt: The Organisation of Agriculture, London, John Murray, 1908, p. 367.
tout un groupe de petits producteurs, toute une coopérative. Dans les villes, c’est le prolétariat industriel qui s’est associé, soit pour acheter, soit pour produire, soit pour vendre. Or ce prolétariat est innombrable ; il peut fournir à la coopération d’'abondantes recrues. Les petits agriculteurs sont infiniment plus rares. La Grande-Bretagne est, comme nous avons vu, un pays de grande propriété et de grande culture. C’est pourquoi le terrain n'était pas favorable à l'association. L'Irlande, au contraire, où le morcellement de l'exploitation est extrême, exagéré même au point que le fermier ne peut pas faire vivre sa famille sur sa tenure, a donné l'exemple d’un mouvement coopératiste très accentué. Il faut du reste ajouter que les Irlandais ne sont pas de race anglo-saxonne ; que l'individualisme est chez eux moins accentué que chez les habitants de l'ile sœur et que, d’ailleurs, les deux siècles et demi d’oppression anglaise ont suffi à le briser et à préparer le. peuple pour la collaboration, l'effort commun dans le domaine de la production comme dans celui du commerce.
Aussi est-ce en Irlande que les coopératives pullulèrent d’abord. Leur éclosion cependant n’y remonte pas au delà de l’année 1889. C’est par la création d’une crêmerie que le mouvement fut amorcé, sous les auspices de sir Horace Plunkett, qui devait en rester l'âme et se livrer en sa faveur à une incessante et inlassable propagande. Pour que ce premier essai revêtit la valeur d’une démonstration éclatante et qu’en tout cas son insuccès ne püt être une raison de découragement et de défiance, on avait choisi une des régions laitières les plus arriérées et les plus déshéritées, dans la province de Munster. Ainsi le succès devait être convaincant et établir
aux yeux des plus incrédules les vertus économiques de l’or-
ganisation coopérative. L'échec, aisément imputable aux mauvaises conditions de l'expérience, à l'hostilité et à l’inaptitude d’un milieu réfractaire et défiant, ne pouvait être fatal. Ce fut le succès qui couronna l’entreprise. Et dès lors la cause de la coopération était gagnée devant l'opinion irlandaise. Chaque année allait voir éclore un nombre croissant de sociétés : à la fin de 1894, on en comptait déjà 40, crèmeries pour la plupart.
Jusqu’alors, la propagande était restée l'œuvre de la Cooperative Union of Great Britain, où plus exactement de personnalités dévouées. Mais les coopératives se multipliant, les demandes de renseignements et de conseils affluant, la tâche devenait trop lourde. C’est alors (avril 1894) que ,toujours sous les auspices de Sir Horace Plunkett, et grâce à son initiative dévouée, se fonda à Dublin l/rish Agricultural Organisation Sociely (LH. A. O.S.). Le mouvement dont cette nouvelle société était issue ne tendait à rien moins qu’au relèvement sous tous les rapports de la patrie irlandaise, par le développement du self help, par l'association des efforts et des bonnes volontés, des initiatives et des énergies, sans intervention de l'Etat 1. Certes le domaine où peut s'exercer l'activité de ses promoteurs est immense. Mais toute tâche suppose un commencement. C’est pourquoi FI. A. O. $., tout d’abord organisée, s’est donné pour mission de perfectionner et de relever l’agriculture qui est jusqu'ici, pour ainsi dire, la seule industrie du pays. Dans ce domaine, les propagandistes de la coopération se proposent d'améliorer les conditions de vie faites à la population rurale, et, par là, d'arrêter l'exode et l'émigration. L'objet que, tout d’abord, ils poursuivent, c'est l'ouverture de débouchés rémunérateurs,
(1) Discours prononcé par Sir Horace Plunkett, le 27 octobre 1893 devant l'Economic Society de Newcastle-on-Tyne : The new movement
in lreland. 14
la lutte, par l'amélioration des produits, l’organisation de la vente et de l'achat, contre la concurrence étrangère sur le marché anglais etle marché national même. Mais lI. A. O. S. n'est pas autre chose qu'une société de propagande et un conseil permanent que peuvent en tout temps consulter les coopératives affiliées ou les agriculteurs désireux de s’associer. Elle a un organe hebdomadaire : The Irish Homeslead ; elle répand à profusion dans le publie des publications et des tracts 1, faisant connaître les avantages, les modalités de l’organisation coopérative ; elle donne des avis ; elle délègue à travers le pays tout un état-major de compétences dévouées à son œuvre, qui portent au fond des campagnes la parole coopératiste et les conseils d’une longue et chaque jour plus multiple expérience. Enfin elle prête aux sociétés affiliées l'appui de son influence et de son autorité morale auprès des pouvoirs publics, des grandes administrations privées et des producteurs en gros. D'un mot, c’est un ferment d'organisation coopérative.
L'English coopérative |Wholesale Society de Manchester avait déjà fondé en Irlande un certain nombre de crèmeries dans les profits et l'administration desquelles les agriculteurs n'avaient aucune part. C’est à eux seulement que FT. A. O.S., au contraire, voulut faire appel et elle remit en leurs mains-la direction de toutes les sociétés par elle établies sur les bases d'une stricte coopération. Son œuvre prospéra rapidement. Par une progression à peu près régulière, le nombre des coopératives affiliées, qui sont à peu près toutes celles du pays,
s’est élevé, au 31 décembre 1906, à 873, comptant 85,050
(1) Les renseignements qui ont servi à la rédaction de ce chapitre sont tous dûs, sauf indication contraire, soit à l'I. A. O. $., soit à l'Agriculcultural Orgenisation Society, de Londres, dontles distingués secrétaires, MM. R. A. Anderson et J. Nugent Harris, ont bien’voulu nous communiquer un ensemble précieux de tracts, de publications et de procès-verbaux. Nous sommes heureux de leur exprimer ici tous nos remerciements.
En DA N te +
membres. Les versements effectués sur les actions, partiellement libérées, atteignaient à cette date 172 977 L., le capital emprunté, surtout par les crêmeries et les sociétés de crédit, 152 556 L.. Enfin le chiffre des affaires traitées dans le courant de l’année 1906 fut de 1 814449 L. (plus de 45 millions de fr.).
Il est curieux que les plus anciennes, les plus nombreuses aussi, les plus riches et les plus actives de ces coopératives soient celles de production. En décembre 1906, il existait 283 crèmeries !, avec 57 branches ou succursales. Déjà, en 1894, avant que l’I. A. O. S. eût pu entreprendre sa campagne de propagande, il en existait un trentaine, dont vingt-quatre ont survécu, toutes concentrées dans le sud de l'Irlande. La presque totalité (22 sur 24 qui existent toujours) fonctionnaient dans la province de Munster, 11 dans le Limerick, 5 dans chacun des comtés de Cork et de Tipperary, 2 dans Waterford. Le comté voisin de Kilkenny, province de Leinster, n'en comptait encore que 2. L'Irlande méridionale fut ainsi le berceau du mouvement coopératif. Nous en avons déjà indiqué les raisons. Mais ce mouvement ne tarda pas à s'étendre vers le nord et la province la plus riche aujourd'hui en crèmeries coopératives est l’Ulster qui en possède 126. Le Munster en a 102 ; le Connaught, avec ses 30 laiteries, le Leinster, avec ses 24, sont encore bien en retard. Le principal foyer de la coopération, d’ailleurs,est demeuré dans le sud. Les crêmeries du Munster ont fait en 1906 pour 662 457 L. d’affaires ; celles de l'Ulster, bien que plus nombreuses, n’en ont fait que pour 541 993 L.. Le foyer s'étend sur les deux comtés de Tipperary (37 crêémeries) et de Limerik (31) ; les opérations des laiteries s’y sont respectivement élevées à 288 331 et 256 488 L., chiffres dont n’approche aucun autre comté. C’est que la province de Munster est celle où l’industrie laitière est le plus répandue et les vaches le plus nombreuses (612 411 contre 466 230 dans l’Uslter en 1907) ?. En
(1) Les crêmeries s'occupent spécialement de la fabrication du beurre,
(2) Agricultural Statistics of Ireland, 1907. — pp. 98-99,
Do
décembre 1906, les crêmeries coopératives de l'Irlande comptaient 45 201 membres, plus de la moitié du personnel coopétiste de l’île. Et, plus encore que leur nombre, ce fait donne une idée de la prépondérance des coopératives de production. Leur capital actions (appelé) s'élevait à 134 510 L. et leur capital emprunté, à 89 503 L.. Quant au montant global de leurs affaires, il a été en 1906 de 1 507 040 L., représentant les cinq sixièmes de l’activité coopérative totale du pays.
Ce dénombrement fait, il convient maintenant de donner un rapide aperçu de Forganisation et des opérations des coopératives irlandaises. On en distingue deux catégories : les centrales etJes auxiliaires. Les premières seules font le beurre ; les secondes servent d’'intermédiaires entre les producteurs de lait et les crèmeries centrales : elles achètent le lait aux éleveurs et le revendent aux centrales pour un prix proportionnel à la quantité de beurre qu'il donne. Ce prix est payé à la fin de chaque mois. On établit les auxiliaires dans les régions où la production laitière est insuffisante pour justifier la création d'une crêmerie centrale dont l'installation est coûteuse, dans celles, par exemple, où l’on ne trouve pas dans un rayon de 3 ou 4 milles un minimum de 500 vaches. L’auxiliaire fait, une fois par jour, en été du moins, tenir le lait à la centrale, dont elle est, en général, distante de 4à 7 milles.
Sous ces réserves, l’organisation est la même. Le capital nécessaire à l'équipement d’une crêmerie centrale, qui peut parfois s'élever jusqu’à 37 000 ou 40 000 francs, est divisé en parts de 1 L.. En général, chaque agriculteur prend autant de parts qu’il a de vaches. Ces parts sont payables en quatre termes ; les deux premiers versements se font en numéraire ; les deux derniers peuvent, à la volonté du conseil d’administration, se faire en nature : le porteur fait une réduction sur Île prix de son lait jusqu’à ce qu’il soit entièrement libéré. Ce procédé ingénieux facilite l'accès de la coopérative aux agriculteurs qui n'ont pas d’avances. Que la crêmerie soit centrale ou auxiliaire, les porteurs de parts ont la pleine propriété et
l'entière direction de l’entreprise. Ils élisent un conseil d'administration (committee) et chaque membre, quel que soit le nombre de ses parts, ne dispose que d’une voix. À son tour, le conseil choisit le directeur (manager), la laitière (dairymaid), et tous les employés. Une fois par mois, il se réunit pour régler les comptes et fixer le prix du lait. Chaque année, un public auditor examine la comptabilité et fait un rapport qui est affiché dans la crêmerie. Sur le profit net, après déduction des dépenses de tout ordre, un intérêt, qui est habituellement de 5 o/o, est payé aux porteurs de parts. Un dixième au moins est réparti entre les employés au prorata de leurs salaires. Etl’excédent est distribué aux membres fournisseurs, proportionnellement à leurs ventes, suivant les plus purs principes de la coopération.
Soir et matin, en été, une fois par jour, au printemps et en automne, tous les deux jours en hiver, les agriculteurs envoient ou apportent leur lait à la crêmerie. Aussitôt le lait est pesé, un échantillon prélevé et soumis à une analyse qui détermine la richesse en beurre. C’est en effet en considération de cette richesse que les prix sont fixés. Principe très rationnel et très juste qui récompense les éleveurs de leurs soins et de leur habileté et réprime les fraudes. Ceux qui nourrissent mal leurs vaches ou forcent leur lactation par une alimentation exceptionnellement aqueuse, ceux qui écrêment le Jait ou-le mouillent sont punis par où ils ont pêché. Après pesée et prélèvement de l'échantillon, le lait est passé à l’'écrêmeuse (separator). Le lait écrêmé est pasteurisé, pour qu'il ne répande dans le bétail aucun germe de maladie, et rendu gratis ou à très bas prix aux fournisseurs. Souvent même la coopérative approvisionne ses membres des matières grasses qu'il est expédient d'ajouter au lait pour remplacer la crême enlevée et lui rendre ses qualités nutritives. Dans la fabrication du beurre, les plus grands soins sont apportés. L'I. À. O.S. vise en effet à constituer une marque irlandaise, rivale des marques danoises ou françaises. Et les produits
des crêmeries coopératives sont en effet meilleurs que ceux des agriculteurs isolés qui s’obstinent à transformer eux-mémes leur lait, meilleurs même souvent que ceux des crêmeries patronales qui subsistent encore en grand nombre dans le pays, et pour le contrôle desquelles les propagandistes de la coopération conseillent aux paysans de s'associer.
Dès 1893, seize crêmeries coopératives fondaient pour l'écoulement de leur beurre une organisation centrale, l’Zrish Coopéralive Agency Society. Elles s'engageaient à ne vendre que par l'intermédiaire de l'Agence qui prélèverait une commission de 21/2 0/0, moyennant laquelle elle garantissait les sociétés participantes contre l’insolvabilité des acheteurs. Les crèmeries fondatrices se répartirent les parts émises proportionnellement au chiffre de leurs affaires. Le siège de l'Agence fut fixé à Manchester, le plus grand centre du nord-ouest anglais pour la distribution du beurre. Mais une série de malheurs s’abattit dès le début sur la jeune société. Deux procès lui furent intentés ; elle perdit son capital social. Et, pour comble d’infortune, certaines sociétés adhérentes dénoncèrent leur contrat. Cependant, appuyé sur quelques sociétés fidèles, le conseil d'administration luttait avec énergie contre l’adversité ; la foi des promoteurs ne se démentait pas. L’Agence achetait à des prix au moins égaux à ceux des autres clients le beurre des crêmeries non affiliées qui se refusaient à la charger dela vente. On ne lui confiait que le placement des produits dont il était impossible de se débarrasser autrement, à raison d’un excès d'offre ou du défaut de qualité. Peu à peu cependant l'Irish cooperative Agency Society parvint à conquérir une des premières places sur le marché des beurres irlandais. Ses affaires, qui, en 1893, se chiffraient seulement par 45 574 L., atteignirent 178 832 L. dès 1902. L’essor était donné. L'entreprise a depuis lors régulièrement prospéré. Son siège a été transféré de Dublin à Limerick. Et au lieu des pertes enregistrées dans les premiers temps, c’est un profit net qui tous les ans s'inscrit au bilan. Après prélèvement d'un
intérêt payé aux porteurs de parts, ce profit est tout entier appliqué à la constitution d’un fonds de réserve. Grâce à ce fonds, les sociétés affiliées n’ont pas encore subi un penny de perte du fait de ventes à des.clients insolvables. L'Trish cooperative Agency Society a toujours pu les garantir. Cette association complète donc très heureusement le système de cooperatives de production qui étendent leur réseau sur lIrlande ; elle couronne l’œuvre entreprise par FI. A. O.S., qui conduit le lait du producteur au consommateur à travers toutes les phases de sa transformation et de la vente.
Les plus nombreuses des sociétés coopératives, après les crêmeries, sont les caisses de crédit rural. C’est une des caractéristiques, en effet, du mouvement irlandais, qu'il s'est attaqué au problème par son côté le plus ardu. La société de production et la société de crédit sont autrement difficiles à faire entrer dans les mœurs que la société de vente ou de consommation; leur mécanisme, plus complexe, est aussi plus délicat. Et cependant, en Irlande, ce sont ces deux formes de coopération supérieure qui sont aujourd'hui les plus
répandues. Les conditions économiques du pays l'ont ainsi
voulu. Pauvre, sans avances, l’agriculteur irlandais avait besoin de crédit et, d'autre part, l’industrie laitière, très commune, ne pouvait être profitable qu'établie sur les bases de la coopération. En Grande-Bretagne, où la situation était toute différente, nous verrons que l’activité coopérative s’est portée d'un autre côté.
Il est rare que les banques anonymes (joint stock banks) en Irlande prêtent aux petits agriculteurs à moins de 10 0/0, intérêt déduit d'avance, sans parler des frais accessoires qui ne sont point négligeables. Elles n’accordent d’ailleurs pour le remboursement que des délais trop courts et qui ne permettent pas aux paysans de tirer parti de leur emprunt. C’est pour obvier à cette insuffisance de crédit, que se multiplient les coopératives. Elles sont organisées sur le modèle des caisses Raïffeisen. L'association n’émet pas de parts. Elle
se procure le capital dont elle a besoin en offrant aux préteurs la garantie solidaire et illimitée de ses membres. Elle obtient ainsi de l'argent à 4 ou 5 0/0. Puis elle prête à celui de ses membres qui fait appel à ses bons offices moyennant un taux qui ne dépasse pas 6Go/o. Les conditions des emprunts et des prêts deviennent du reste moins onéreuses à mesure que la coopérative est mieux connue et plus favorablement, à mesure aussi que grossit son fonds de réserve. Les profits, résultant, après déduction des dépenses, de l'écart entre le taux d'emprunt et le taux de prêt, ne sont pas distribués aux membres. Ils servent en totalité à la constitution de ce fonds de réserve qui constitue au regard des banquiers une garantie de plus, en considération de laquelle ils consentent de meilleures conditions. Au reste, les coopératives de crédit reçoivent les dépôts de leurs membres, sur lesquels elles paient un intérêt de 40/0, plus élevé que celui de la caisse d'épargne postale et que la responsabilité solidaire des adhérents garantit. Ces dépôts évitent dans une large mesure le recours à l'emprunt. Les statuts n'autorisent le prêt aux membres que pour des dépenses productives, telles que l'achat de bétail, d'outils ou de semences. Et l'emprunteur est tenu, sous peine d'exclusion, d'employer les fonds à l'usage indiqué dans sa demande. Une surveillance stricte est exercée sur lui. Jamais, d’ailleurs, il n’a été besoin d'appliquer les sanctions statutaires. D’eux-mêmes, et sans contrainte, les agriculteurs ont toujours fait du capital emprunté un usage conforme à la règle et rémunérateur.
Les bons effets d’un pareil régime n’ont pas tardé à se faire sentir. La plus ancienne des sociétés de crédit remonte à 1894 ; elle avait été fondée dans le Munster (comté de Cork), herceau de la coopération en Irlande. Dès l'automne de 1898, on en comptait 31, avec 2 090 membres. En 1899, il en existait 52. Aujourd'hui ces chiffres sont bien dépassés. Au 31 décembre 1906, il y avait 246 banques coopératives, avec 14991 adhérents. Elles avaient emprunté 29 672 L. 16 s. 11 1/2d.. Elles
détenaient pour le compte de leurs membres 16708 L. de dépôts et leurs fonds de réserve atteignaient 2 322 L.17s.41/2d.. Dans le courant de l’année 1906, elles ont effectué 8 447 prêts, pour une somme globale de 50 274 L. 12s.. Si maintenant on étudie leur répartition territoriale, on voit que les plus nombreuses fonctionnent dans la province de Connaught, la plus pauvre de l'Irlande. Dans cette région déshéritée où végètent de misérables agriculteurs, le besoin de crédit se faisait plus vivement sentir. 81 sociétés y comptent 5 695 adhérents ; elles ont effectué 3 958 prêts en 1906, représentant 17 225 L. 13 s. 10 d.. L'Ulster n’a que 59 coopératives de crédit avec 4 110 membres ; le Leinster, 50 avec 2 856 adhérents et le Munster, 56 avec 2 330 membres.
C'est encore dans la province de Connaught que se développent de préférence les Cooperative Agricultural Societies. Coopératives de consommation, elles procurent à leurs membres tous les objets, toutes les matières dont ils ont besoin dans l'exploitation agricole : outils, semences, engrais etc.. Pour ces derniers, il est fréquent qu’elles n'en achètent que les éléments dont elles font elles-mêmes le mélange dans les proportions les mieux adaptées à la nature du sol et à la culture projetée. Elles achètent encore des machines et des reproducteurs de choix, trop chers pour être acquis par un seul des adhérents. Elles les louent à leurs membres moyennant d'infimes redevances. Les parts, de 1 L. en général, sont réparties entre les adhérents proportionnellement à leur contribution à la poor tax. On ne verse d’abord que 2 s. 1/2 par part ; le reste du capital d'émission n’est généralement pas appelé. Quant à l'administration, ces sociétés ne diffèrent pas des coopératives de production que nous avons décrites.
Elles remontent à 1893. La première fut créée à Rush, dans le comté de Dublin. Au 31 décembre 1906, on en comptait 159, avec 13 063 membres. Dans le courant de l’année leurs opérations avaient atteint 73 175 L.. Leur terré d'élection est la province de Connaught : elle possède 54 Cooperative Agri-
nr”
cultural Societies qui comptent 6 166 adhérents. Voici d’ailleurs la répartition territoriale de ces coopératives de consommation avec leurs chiffres d’affaires :
Nombre des Sociétés Membres Affaires UIS ter Mere 43 2530 7 862 L.
Mun$ter ss 2 29 1 708 14277 »
Leins ter eee GE) 2 654 DD DID ConnaushtÆ se 94 6 166 17 508 »
La plupart des Cooperative Agricultural Societies se sont fédérées en une rish Agricultural Wholesale Society qui couronne leur organisation, Comme l'Irish Cooperative Agency Society complète celles des crêmeries. Elle a son siège à Dublin et date de 1897. Sur le chiffre global de 73 175 L. qu'ont atteint en 1906 les affaires des coopératives de consommation, 54092 L. d'achats ont été faits par l’intermédiaire de VI. A. W.S.; les 78 sociétés affiliées sont donc les plus importantes et les plus actives. Elles détiennent chacune un nombre de parts de 5 s. égal à celui de leurs membres. Sur ces parts, d’ailleurs, il n’a été versé qu'un shilling. Les coopératives locales réunissent les commandes de leurs membres et les transmettent à l'I. A. W. S.. Celle-ci procède aux achats dans les meilleures conditions, s'adressant directement aux plus grandes maisons de commerce ou de production. Moyennant une faible commission, elle les livre aux sociétés locales, qui à leur tour les distribuent à leurs membrés, après prélèvement d’un profit de 5 o/o destiné à payer les frais généraux, l'intérêt des parts, des capitaux empruntés, le secrétaire-etc MA" W;Svpartase Ses-profiisténtrésies sociétés affiliées, qui répartissent les leurs entre leurs membres, et dans les deux cas la répartition se fait au prorata des achats.
En dehors des trois groupes de coopératives que nous venons de passer en revue, l'Irlande compte encore un certain nombre de sociétés, organisées suivant les mêmes prin-
cipes et qui s’adonnent soit à l’engraissement de la volaille et à la vente des produits de basse-cour, soit à la préparation du lard et des jambons etc.. Au reste, entre toutes ces associations, il est à peu près impossible d'établir une cloison étanche. Toutes, plus ou moins, se livrent à l'achat et à la vente. En dehors des crêmeries, il y a peu de coopératives de production. L'importance de toutes ces sociétés est d’ailleurs assez mince. Et les quelques pages qui précèdent suffisent à donner de la coopération en Irlande une idée d'ensemble.
Sous sa forme la plus simple, celle la coopérative de consommation, la coopération agricole n'est pas nouvelle en Grande-Bretagne. Depuis longtemps déjà, des sociétés nombreuses pratiquaient l'achat des objets et matières utiles à lagriculture pour le compte de leurs membres, telles l'Agricultural and Horticultural Association (1867), l'Aspatria Agricultural Society (1870), l'Eastern Counties Dairy Farmers” Cooperalive Society (1896). La National Agricultural Union, fondée par lord Winchelsea pour l’encouragement de l’agriculture, avait la coopération à son programme. Mais toutes les bonnes volontés, tous les efforts demeuraient isolés, partant peu efficaces. C’est seulement de 1900 que date le mouvement organisé et systématique qui devait aboutir à la création d'un réseau de coopératives. Alors se fonda sur l'initiative de M. W. L. Charleton, la British Agricultural Organisation Society, animée du même esprit que l'E. A. O. S.: le mouvement irlandais a suscité le mouvement anglais; pour une fois, c'est | Qile sœur » qui a donné l'exemple à la Grande-Bretagne. L'année suivante (1901), au mois d'avril, la National Agricultural Union et-la British Agricultural Organisation
AR. PES .°@ ."H Lul d te NE D ni d mr r Voidié din É—
Society fusionnèrent et donnèrent naissance à l’Agricultural
Organisation Society (A. O. S.), qui fut déclarée, incorporée
et reçut la personnalité civile. L’organe était né qui allait activer la propagande coopératiste.
L’A. O.S., en effet, comme sa sœur aînée d'Irlande, est essentiellement une société de propagande. Soutenue par les contributions volontaires des personnes qui s'intéressent à l'agriculture et des sociétés affiliées (1 L. par an), elle crée des coopératives, les aide de son expérience, de ses conseils, de son appui même dans leurs démarches auprès des pouvoirs publics ou des grandes entreprises privées comme les compagnies de chemins de fer. En un mot, c'est l'équivalent de FI. A. O. S.. Elle se propose le même but et le poursuit par les mêmes moyens. Ses efforts, du reste, ne sont pas inefticaces ; et, tandis qu’en Angleterre et dans le Pays de Galles elle multipliait les sociétés locales, qu'en 1903 elle fusionnait avec la Cooperative Banks’ Association, et que peu à peu elle absorbait la majorité des coopératives fondées sans son aide et bien souvent avant elle-même, en Ecosse, elle organisait une filiale, la Scottish Agricultural Organisation Society. Sur le territoire anglais et gallois, les sociétés affiliées n’ont cessé d'augmenter et de prospérer depuis sa fondation :
Sociétés affiliées Sociétés affiliées 31 Décembre 1901. 25 31 Décembre 1905. 123 — — 1902. A1 = == 1906. 137 —— — 1903. 72 Le = 1907. 167
Mais ce ne sont plus ici les coopératives de production qui dominent. À peine en compte-t-on quelques unes ; encore sont-elles plutôt des sociétés de vente qui, à certains moments d’encombrement, transforment elles-mêmes les produits de leurs membres. Telles les laiteries Coopératives (Dairy Soctelies). D'ailleurs, entre les diversés catégories de sociétés:
+. «défis
il n'existe pas plus qu’en Irlande de différence bien tranchée : toutes, ou peu s’en faut, achètent ou vendent pour le compte de leurs adhérents. Sous cette réserve, voici quelle était au 31 décembre 1907, la répartition des sociétés affiliées à l'A. O.S. :
Coopératives devente.et d'achats... 2... 200 114 DAC RICS TOO DÉRAEINES M ae e Me de nil ES 11 DOLICLESUE Cr SE, ACER APPRIS: 15 Sociétés pour l'exploitation des Small Holdings et
AO PATIO ITEN IS ER EC RE Rte tré 13 AUS MAC HAN PRE ie MORE CURE Re 12 ÉTEND ee PER PPS RRRER ES d.
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La grande majorité de ces sociétés ont pour principal objet l'achat des engrais, des aliments pour le bétail, des semences, des outils et autres objets nécessaires à l’agriculture. C’est une forme de coopération qui n’est point difficile à pratiquer et dont les avantages sont immédiats et tangibles, particulièrement propres, par conséquent, à séduire les populations rura-
(1) L'allotment est une petite étendue de terre ou de prairie louée aux ouvriers industriels ou agricoles qui profitent pour la cultiver de leurs instants de loisir. Les allotments acts de 1887, 1890 et 1894 donnent aux sanatory authorities des bourgs et des campagnes, ainsi qu'aux conseils de comté, le pouvoir d’obliger les propriétaires de leurs circonscriptions à leur vendre ou à leur louer des terres qu'ils divisent en petits lots d’une acre et qu'ils sous-louent à des journaliers ruraux ou urbains. Les Small Holdings sont de petits domaines ne dépassant pas 50 acres d’étendue ou ne donnant pas plus de 50 L. de revenu. Le Small Holdings Act de 1892 autorise les conseils de Comté à acheter amiablement des domaines gour les diviser en petites tenures et les revendre moyennant un versement comptant du cinquième du prix et avec, pour le surplus, diverses facilités de paiement. Cet act est resté à peu près lettre morte. Une loi de 1907 permet aux autorités locales d’exproprier les fonds non bâtis, non pour les revendre, mais pour les louer en petites tenures. En cas d'inaction des autorités locales, l'expropriation et la location pourront être opérées par le Board of Agriculture. (CI. F. Impey : Petites tenures en Angleterre. — Rev. Econ. Intern., 1908, t. IV, pp. 519 sq..) .
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les. Par leur organisation, ces coopératives se rapprochent de leurs sœurs irlandaises et nous ne reviendrons pas ici sur la description de leur mécanisme. Quelques renseignements sur leur activité seront sans doute plus utiles. Les plus importantes, les plus riches et les plus actives louent habituellementun magasin, un entrepôt où sont conservés certains produits achetés en très grande quantité, en prévision des besoins à venir. Mais la plupart évitent cette dépense. Les ordres sont transmis par les associés au secrétaire qui les passe soit aux maisons de gros, soit à une organisation centrale dont nous parlerons tout à l'heure, l’'Agricultural Cooperative Federation. Les produits achetés sont facturés au nom de la société, mais adressés à la station la plus voisine de la ferme exploitée par le membre qui a fait la commande, lequel est avisé de l’arrivée. Habituellement, la coopérative ne livre pas les achats à domicile. Cependant la société agricole de la vallée de Tivy (Vale of Tivy agricultural Society, Cardiganshire), qui compte parmi ses membres nombre de très petits exploitants, a pris ses dispositions pour remettre les marchandises chez ceux de ses adhérents qui ne possèdent pas cheval et chariot ; elle perçoit une petite commission pour couvrir les frais de port. Généralement les sociétés de consommation vendent au prix Courant du marché, qui leur assure un bénéfice raisonnable. En fin d'année, après prélèvement des charges diverses, le profit net est réparti entre les membres au prorata de leurs achats. Mais il arrive parfois que, soit pour complaire aux agriculteurs, soit pour soutenir la concurrence du commerce local qui leur fait une guerre acharnée, les coopératives doivent se contenter d'un bénéfice minime tout juste suffisant pour payer les dépenses d’administratiofñ, l'intérêt des parts, et pour permettre la lente constitution d'un fonds de réserve.
Pour obtenir du commerce des conditions plus favorables, demême que les agriculteurs s'unissent en coopératives, les coopératives elles-mêmes doivent se former en fédérations,
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Ainsi est née l’Agricullural Cooperative Federation, dans les derniers mois de 1905. Depuis quelque temps fonctionnait dans l'A. O.S. un Advisory Business Department qui, par les facilités données aux sociétés affiliées pour leurs achats, rendait à la coopération agricole des services signalés. Le 13 octobre 1905, il se détacha de l'A. O.S. pour former, sous son patronage d’ailleurs, l’A. C. F.. A la fin de l’année, la jeune fédération comptait 33 sociétés affiliées ; au 30 juin 1906, elles étaient 53. Au 31 décembre 1907, enfin, on en comptait 60, Aujourd'hui d’ailleurs toutes les coopératives que crée l'A. O. S. doivent dès l’origine adhérer à l’Agricultural Cooperative Federation. Cette organisation centrale groupe les commandes des sociétés locales et achète directement aux producteurs ou aux importateurs les produits qu'elle distribue ensuite entre elles, moyennant prélèvement d’une légère Commission. Elle joue en Angleterre le rôle de l’[rish Agricultural Wolesale Society en Irlande.
Parmi les coopératives de consommation, l'une des plus importantes est l'Eastern Counties Farmers’ Cooperative Association. Elle a son siège à Ipswich (Suffolk). Créée en 1904, elle à fait de rapides progrès. De mars à décembre de sa première année, elle vendit à ses membres pour 12 276 L. de marchandises diverses. En 1905, ses ventes s’élevèrent à 50 190 L., pour passer à 126 996 L. en 1906 et à 177 451 L. l’année suivante. Au 31 décembre 1907, elle comptait 686 membres. Cette coopérative présente ceci de particulier qu'elle se compose presque exclusivement de grands agriculteurs. Ses 686 adhérents de 1907 exploitaient 212 580 acres, soit en moyenne 389 acres (155 hectares) chacun. Quelques-uns méme ont des exploitations de plus de 1 000 acres et lun d'eux possède un domaine de 4 000 acres. Par contre la Carmarthen Farmers’ Cooperative Society (Pays de Galles) comprend surtout de petits agriculteurs. Fondée en octobre 1903, elle comptait à la fin de 1907 près de 600 adhérents ; elle a fait en un an 27 476 L. d'affaires. Nous n’entrerons pas ici dans une plus