LE BILAN
Le Bilan
Ainsi se transforme l’agriculture. Par la diminution des frais de main-d'œuvre, par la recherche des produits restés rémunérateurs et l'augmentation du produit brut, par l’organisation coopérative, elle s'efforce de s'adapter aux conditions modernes de la concurrence et de résister à la baisse des prix.
Y réussit-elle ? Indéniablement, cet effort ne reste pas inefficace et bien des fermiers parviennent lentement à améliorer leur condition. Mais la crise est-elle conjurée et les ruines réparées ? Oui, disent les optimistes. « Ce serait folie, déclare M. Anderson Graham, de représenter l’agriculture comme riante et prospère dans toute l'Angleterre ; mais on peut dire en tout cas que la situation s’est décidément améliorée » 1. Et d'ajouter que la terre se loue facilement, que les propriétés se vendent mieux et que les dépôts des exploitants dans les banques s’arrondissent 2. Plus affirmatif encore est M. Lévy. Pour lui, la crise provoquée par la concurrence étrangère n'a même pas occasionné de ruines ; elle marquait seulement «la nécessité d’un changement radical dans la production agricole » 5. A l'entendre, «il s’est, depuis le milieu de la dernière décade du XIX° siècle, opéré dans l’agriculture anglaise une importante amélioration. De crise il n’est plus question aujourd'hui » !. Précisant encore son point de vue, l’'éminent économiste reproduit une lettre de M. Lloyd Baker où se trouvent ces intéressantes déclarations : Il est devenu possible au
(1) À. Graham, loc. cit., p. 22.
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(3) H. Lévy : Die Lage der englischen Landwirtschaft in der Gegenwart. (Jahrbücher für Nationalækonomie und Statistik. Ilte Folge; 26 Band, 1903), p. 724.
(4) Id., ibid., p. 721. 16.
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fermier laborieux et rangé, non seulement de se maintenir à flot (sich über Wasser zu halten), mais d'améliorer sa situation et d'établir ses fils sur d’autres domaines. Qu'il en ait été si souvent ainsi, en ces dernières années, et que si peu de propriétés aujourd'hui restent sans trouver preneur, voilà une preuve que la situation des fermiers s’est améliorée. Sur les grandes comme sur les petites exploitations, on rencontre maintenant le désir de faire agriculteurs deux ou trois fils et cela montre bien que le fermier juge bonne sa situation » 1. Pour qui connaît le dégoût qui gagnait les agriculteurs et poussait les jeunes générations vers les villes, ces lignes prennent une importance capitale : elles marqueraient un retour de confiance, compatible seulement avec une ère de prospérité. Mais ont-elles vraiment une portée générale ?
En réalité, la crise est loin d’être conjurée. « Par suite principalement des bas prix, à quelque cause qu'ils soient dûs, et du défaut de main-d'œuvre, écrit un observateur attentif, M. Rider Haggard, je considère comme prouvé que dans la majorité des régions l’agriculture anglaise est une industrie décadente » 2. Donnant quelques années plus tard une nouvelle édition de son enquête, l'honorable publiciste ajoutait : « Que dire de la situation présente de l’agriculture en Grande- Bretagne ? Peu de chose, je pense, sinon que depuis la publication de Rural England (1902), elle paraît, somme toute, s'être encore aggravée, encore que je ne puisse pas naturellement dire avec certitude si elle a réellement empiré, sans nouvel et minutieux examen. En tout cas, dans les comtés que je connais le mieux, je ne puis découvrir aucune amélioration » 5.
Il ne faut pas se dissimuler que des obstacles insurmontables s’opposent même à une adaptation complète qui pourrait mettre les agriculteurs en mesure de faire face à la déprécia-
(1) Id. ibid., pp. 722-3.
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(3) Rural England, 24 ed., préface, p. IX im fine.
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tion générale de leurs produits. Ils trouvent des difficultés quasiment invincibles, parfois dans la nature du sol, impropre aux pâturages ou trop ingrat pour la culture, parfois dans le climat trop sec pour les herbages. Le versant oriental de la Grande-Bretagne, moins bien arrosé que l'Irlande et que la côte occidentale ?, se prête moins à l'extension des prairies. Evidemment, il ne s’agit pas d’une impossibilité absolue. On a fait de l'élevage même dans la région est ; il a donné de bons résultats et transformé le pays ; au lieu de prairies permanentes, on a fait des prairies temporaires. Mais sur tout ce versant l’évolution est moins avancée; la majeure partie, abstraction faite des comtés anglais du nord, tels le Durham et le Northumberland, et des deux comtés voisins de Londres, Middlesex et Surrey, en est restée plus spécialement vouée à la culture moins favorisée des céréales ; c'est pourquoi elle souffre plus cruellement de la baisse des prix.
Aiïlleurs, c'est la situation du marché qui met obstacle à une plus complète transformation. La production du lait s'est jusqu'ici montrée rémunératrice : les centres urbains lui offrent un large débouché et de bons prix. Mais les besoins de la consommation ont des limites. Dans l'Essex, par exem-
(1) Ainsi, dans l'Essex, la majeure partie du sol, très argileuse, retient l'eau (Final Report, p. 241 $ 44). Les prairies y seraient couvertes de jones et les herbages, de mauvaise qualité. — D'autre part, à raison de l'imperméabilité du sous-sol, les plantes y meurent ; il faudrait deux ans de jachère, un bon chaulage et, dans beaucoup de cas, un drainage complet. Or la terre vaut 5 ou 6 L. l'acre et ces travaux coûteraient 2, 3 ou
4 fois plus. (Hbid.). — Cf., sur le Huntingdonshire, (Tarif Commission, loc. cit., $ 656) des observations analogues. — Il en est à peu près de
même dans le Suffolk (Final Report, p. 242 $ 45). — Dans le Norfolk, au contraire, le sol.est trop léger et trop sec et ne se prête ni à la culture des céréales, ni, encore moins, aux pâturages. (p. 255 $ 83). Cf. Tariff Commission, loc. cit, SS 494 (Herts), 521 (Wexford, Irlande), 873 (Sussex) etc.
(2) Hauteur moyenne de la pluie tombée annuellement entre 1866 et 1900 : Est, Om. 69 ; Ouest, Om. 97. — Dans l'Ecosse occidentale, elle atteint 1m2),. (Agr. Stat. 1903, p. 146).
ple, à vouloir augmenter la production pour Londres, on s'exposerait à compromettre sans profit la situation des fermiers déjà lancés dans ce commerce. Quoique réels, les bénéfices ne sont pas gros et une augmentation marquée de l'offre les réduirait à néant 1. Ila même fallu que les laitiers se constituassent en cartell pour maïntenir les prix. Aux environs de Glasgow et des autres grandes villes, il n’en est guère autrement. De leur côté les maraïîchers et les producteurs de fruits se plaignent d’une concurrence locale trop active ?. Il n’y a guère que l'élevage et l’engraissement de la volaille qui puissent longtemps encore se développer sans danger *.
D'autre part, 1à même où les conditions naturelles ou commerciales ne la contrecarrent pas, l'adaptation se fait bien lentement. Le malaise se prolonge : la crise qui sévit encore aujourd'hui date des environs de 1875, et déjà, devant les plaintes de l’agriculture, une première commission d'enquête avait été nommée en 1879. Elle déposa de volumineux rapports, des réformes législatives furent tentées. Quatorze ans après, cependant, le gouvernement se trouvait dans la néces-
sité d’instituer une seconde commission, dont les travaux:
sont une mine précieuse de renseignements et dont les vœux ont servi d’amorce à diverses dispositions législatives, notamment à l’Agricultural Holdings Act de 1900. Et le mal n’est toujours pas conjuré: la Tariff Commission en relève encore les traces profondes et de longtemps ineffaçables.
Un fait, d’ailleurs, révèle avec quelle lenteur s'opère l’évolution. On sait que les petites exploitations, grâce au labeur opiniâtre des paysans, fermiers ou propriétaires, sont les plus aptes, peut-être, à dominer les conjonctures présentes. On s'attendait, en conséquence, à leur multiplication rapide.
(1) Final Report (Channing), p. 255, $ 85.
(2) Tarif Commission, loc. cit., $ 256, 813, 970, 995 etc.
(3) Cf. Ed. Brown : The poultry industry in prospect, loc. cit., p. 82.— Le produit annuel est évalué à 11 700 000 L.. Il pourrait atteindre
Illusion. Depuis vingt ans, le nombre en est resté stationnaire. Bien mieux, après un mouvement en avant, il a subi un recul : aujourd'hui, il est à peine égal en Grande-Bretagne à ce qu'il était en 1885. Et, en Irlande, où les conditions sont, il est vrai, toutes particulières et où très longtemps on s’est plaint d’un morcellement excessif, il est en voie marquée de régression !. Les vieilles habitudes ne se perdent pas en un jour ; la grande et la moyenne propriété ne se démembrent pas en quelques années, d'autant que leur force de résistance est accrue par le régime successoral. Les grands domaines ne se vendent ni ne se morcellent : « par l'effet deux fois séculaire des lois sur la substitution, la moitié du sol n'a plus aucun propriétaire ‘effectif. Les biens se sont accumulés dans les mains de personnes qui en tirent une rente viagère mais qui n'ont le droit ni de vendre ni de tester. Et personne ne peut acheter ce qui jamais ne vient sur le marché » ?. Ajoutez que le goût des sports violents, de la chasse en particulier, et l'amour du sol, très répandu et très vif en Angleterre, maintiennent la terre à des prix exagérés et que la crise présente n'encourage pas les achats à crédit, les seuls que puissent se permettre les salariés qui s'élèvent à la propriété. D'autre part, les landlords n'aiment pas morceler leurs domaines en-
(1) Cf. Agric. Stat., années diverses, et Agric. Stat. for Ireland, 1907, p. 16.
GRANDE BRETAGNE IRLANDE ne — Sn " Petites Moyennes G°° exploi- Petites Moyennes et exploitations exploitations tations de exploitations : : grandes de 5 à 50 de 50 à 300 plus de 5 à 30 acres exploitations acres acres 300 acres — de plus — — — de 30 acres 1885: . . 232955 141288 : 19 364, ! 1881, . .. 299 838 159 834 1595040255 4810147 8701817872 21891. .:. - 290 608. 162 940 1190722004232:50020 151 092-1293 7%61001 ."; 288 509:4:164"485
(2) H. Levy : Der Untergang kleinbauerlicher Betriebe in England.
(Jahrbücher für Nationalæœkonomie und Statistik. INlte Folge, 26 Band,
1903 — t. 81), p. 163. — Cf. L. Brentano : Ærbrechts Polilik.— Stuttgard, 1899, p. 219.
tre un grand nombre de fermiers. Ce serait accroître les ennuis, compliquer la comptabilité. Plutôt que de multiplier les tenanciers, ils louent à meilleur marché.
. Lente ou rapide, au surplus, l'adaptation, et c’est là un fait important, « l'adaptation aux conditions nouvelles n’a pu se faire sans efforts, sans heurts, sans perte, sans crise. Les propriétaires terriens ont subi une baisse énorme de la rente et les fermiers, malgré la réduction des frais de production, et la généralisation des cultures intensives, ont vu diminuer leurs profits » 1. C’est M. A. Dulac qui fait cette constatation capitale, d'autant plus précieuse sous sa plume qu'il s’extasie sur l'aptitude de l’agriculteur anglais à s’accommoder de tout et sur les résultats de l’évolution. Le produit brut lui-même est diminué ; de plus en plus le pays s’alimente de produits étrangers et sa sécurité en est gravement atteinte. Si la vie est à bon marché, de multiples inconvénients semblent donc racheter cet avantage, conquis d’ailleurs au prix de ruines. C’est ce que va mettre en lumière la suite de cette étude,
(1) A. Dulac : Agricullure el protectionnisme en Angleterre et en France. Loc. cit., p. 918.