‹ La crise et lʹévolution de lʹagriculture en Angleterre de 1875 à nos jours, essai dʹhistoire économiqueChapitre 31 sur 90 · GRBAE LEE TE RER · texte numérisé non relu

GRBAE LEE TE RER

La Répartition

Par delà le monde agricole, la baisse des prix qui, avec la hausse des salaires, est la cause originelle de la crise actuelle, \ a été ressentie par la population tout entière. Mais, avantageuse aux uns, désastreuse pour les autres, elle n’a pas eu pour tous d’égales conséquences. Si les consommateurs ont bénéficié d’un exceptionnel bon marché, l'adaptation n’empêche pas les producteurs de courir à la ruine. La crise s’est, en dépit de tous les efforts, traduite en un bouleversement dans la répartition du produit agricole annuel. Heureux sans doute dans son principe, le changement, trop soudain et peutêtre excessif, a occasionné des désastres.

On sait que l'Angleterre est le pays de prédilection du fermage. La propriété, extrêmement concentrée, n’y est habituellement pas exploitée par le propriétaire lui-même : le faire valoir direct y est une exception. Sur 32 243 447 acres actuellement en culture en-Grande-Bretagne, les fermiers en occupent quelque 28 311 416, soit plus des 7/8 !. Sur cent exploitations, 84,5 ont à leur tête un fermier ({enant farmer) ; 11.7, le propriétaire ; 3,8 sont mixtes, c’est-à-dire comprennent à la fois des terres louées et des terres dont l'exploitant est propriétaire-?. Ainsi le capital foncier et le capital d'exploitation

(1) Agr. Stat., 1907, p. 68.

(2) M. Bourguin : Systèmes Socialistes. — Paris, Colin, 1904. (Appendices), p. 443.

appartiennent à deux personnes bien distinctes, entre qui se partagent les revenus agricoles et dont il convient d'examiner successivement la situation. Celle de la main-d'œuvre a déjà fait l'objet d’une étude ; nous y reviendrons seulement en parlant des consommateurs.

Or, le 28 septembre 1843, en un discours resté célèbre, Cobden s'écriait : « Les propriétaires fonciers n’ont rien à craindre, ni pécuniairement, ni autrement, du libre-échange des grains » 1, Jamais prophétie ne fut mieux démentie par les faits : depuis un tiers de siècle, la rente et la valeur du sol n’ont cessé de décroître et le moment ne semble pas encore prochain d’une reprise.

Ilest très difficile de mesurer dans son ensemble la baisse des rentes. On est obligé de recourir aux statistiques de l’Income-tax ; or ces statistiques ne sont pas, tant s’en faut, un guide précis 2. Les revenus inscrits à la cédule A ou

(1) « The landowners have nothing pecuniarily, they have nothing ultimately, to dread from a free trade in corn ». (Cité par Ashley, The Tarif} Problem, p. 50).

(2) On a bien tenté la détermination directe de la baisse des rentes ; mais cet essai ne s'applique qu'à quelques centaines de mille acres en Angleterre et dans le Pays de Galles et il s'arrête en 1900. M. R. Thompson a lu à la Société Royale de Statistique, en sa séance du 17 décembre 1907, un mémoire fort documenté (An Inquiry into the rent of Agricultural land in England and Wales during the XIXW Century) d'où nous extrayons les quelques renseignements que voici. Pour 60 000 acres, au commencement du siècle, 135 000 au milieu, 400 000 à la fin, réparties

aid cn Ru on à

B 1, comme provenant de la terre (lands), comprennent non seulement la rente du sol consacré à l’agriculture, mais le loyer des propriétés d’agrémentet des jardins contigus aux maisons d'habitation, quand ils excèdent 1 acre d’étendue, celui des maisons de ferme, les dimes etc.ete.. Or la valeur rentale des propriétés d'agrément n'a sûrement pas diminué ; elle est plutôt en hausse et, quant au loyer des maisons de ferme et autres constructions, vraisemblablement, il a dû se maintenir, ou peu s’en faut. On pourrait encore adresser à ces statistiques bien d’autres reproches ? ; mais celui-là est le plus grave et celui qui en fausse le plus profondément les indications. Faute de mieux, cependant, c’est à elles qu'il faut se référer. Sur leur base, on peut, pour apprécier en gros le mouvement

dans une trentaine de comtés, la rente moyenne à l’acre a subi les fluctuations suivantes :

ENG s. d.

LoDIE0S ei 18605 re 05 27 1800-1022 1007 1SCG-11 M2 LRS RES nn 2 Er 1STDE TT, 02 0 NT 1816-20... 16 8 1878 6020027180 J821-25 0m l7A 01 1881-832..026229 1826-30: -1709 188480... 240 LS MIS) 1887-89... - 2241 1836-40... 18 8 1890-92... 22 10 184145 20e 1893-94... 1218 1840-0082 100) 1895-96:.% 1 21re1 190120082002 DO 1897298 206 1850-60 72504 1899-1900. 20 0

(1) On sait que, pour la perception de l'impôt sur les revenus (incometax), les revenus sont divisés en cinq catégories, faisant chacune l’objet d'une cédule : 10 Cédule A : Revenus provenant de la propriété immobi- Bière, bâtie ou non-bâtie ; — 20 Cédule B: Revenus provenant des exploitations rurales ; — 30 Cédule C: Rentes et revenus des fonds publics, anglais ou étrangers ; — 4° Cédule D : Revenus mobiliers et professionnels de toutes sortes, non compris dans l’une quelconque des autres cédules ; — 50 Cédule E : Traitements fixes et pensions à la charge, soit d'administrations publiques, soit de particuliers.

(2) V. Final Report, p. 22, $ 76.

DITS RON IEEE 27, Dr

des rentes, dresser, avec M.F.-L. Robinson !, le tableau sui-

vant :

Revenu plein imposable à la cédule À (Terres), y compris les dîmes converties.

Angleterre et Galles Ecosse Grande - Bretagne Accrois- Accrois- Accrois- Montant sement Montant sement Montant sement L ou diminu- L,. ou diminu- \BA ou diminution ‘/, tion ?/, tion ,/, 1812-3... 40 167 088 » 5 586 528- » 1585910100) 1852-3... 41 083 371 + 2,3 5 499 404 — 1,6 46 582 775 + 1,9 1862-3... 44 611 281. + 11,1 6 715 341 + 20,2 51 326 622 + 12,2 1872-3... 49.009 457 + 22,1 7 363 235 + 31,8 56 372.692 + 23,2 1882-3... 48 402 905 + 20,5 7 573 251 + 35,6 55 976 166 + 22,3 1892-3,..-40:062.053:— 170,3; 6 251808 :-1511.9 0046 313 951042 1902-53... 36 624 408 — 8,9 5 883 487 + 5,3 42 597 895 — 7,1 1906-7.. 36515 060 — 9,1 5811 929 + 4,0 . 42.326 989 — 75

Après une ascension remarquable, au temps de la prospérité agricole de l'Angleterre, qui vit son apogée entre 1870 et

1875, les rentes d'aujourd'hui sont généralement inférieures

à celles du milieu du dernier siècle 2. Il n’y a d’exception qu'en Ecosse. Ce n’est pourtant pas qu'on y ait échappé à la crise : un autre tableau, également emprunté au rapport de la commission royale #, va le prouver. Seulement la baisse des

(4) Tbid., p.25. — Ce tableau a été mis à jour à l’aide des Reports of The Commissionners of His Majesty's Inland Revenue annuels.

(2) L'écart est en réalité plus grand qu'il ne paraît dans le tableau inséré au texte. La rubrique Lands ne s'applique pas aux dimes non converties. Or ces dîimes s’élevaient, en 1842-3, à 1 964 000 L.. Aujourd'hui la plus grande partie de ces dimes est convertie et comprise dans ladite rubrique. Le montant de celles qui ne sont pas converties n'est pas exactement connu. On ne le détermine plus séparément depuis 1893-4. A cette époque, il était de 50 115 L.. Depuis lors, il n'a fait que décroître. En sorte que, pour rendre comparables les chiffres de 1842-3 et ceux de 1906-7, il faut ajouter aux premiers, pour la Grande-Bretagne, à peu près 1 964 000 L., ce qui grossit énormément l'écart et fait apparaître plus profonde encore la baisse des rentes. — V. sur ce point, Final Report, p. 26.

(3) Id., p. 25.

rentes y est plus récente et moins prononcée, à raison même du caractère du pays, plus herbeux et plus généralement adonné à l'élevage ! :

Valeur rentale déduite du revenu. plein imposable à la Cédule B

(Terres) non compris les pépinières et les jardins maraïîchers.

Angleterre et Galles Ecosse Grande-Bretagne

Montant Proportion Montant Proportion Montant Proportion IDE par rapport L. par rapport L. par rapport — à 1872-3 — à 1872-3 — à 1872-3

1872-3... 48 835 826 100,0 7 1879-80. 51 413 121 1053 7 25 105,5 59171 847 105,3 1888-9... 42 048 432 86,1 6 530 470 : 88,8 48 578 902 86,5 1893-4::, - 39 670 833 81,2 . 6 246 450 85,0 45 917 283 PAS 1902-3... 36 127 431 13,9," 5 860593 79,8 41 948 024 74,7 1905-6... 35 770 155 73,2 5 793 846 78,8 41 964 001 13,9

(1) Quelques explications sont ici nécessaires pour rendre compréhensible le tableau inséré au texte. Il faut distinguer, en matière d’income tax, le revenu plein imposable (gross income brought under review of the department) et le revenu imposé (income on wich tax is received). Le premier est celui qui, en principe, est soumis au paiement de l'impôt. Le second est celui sur lequel la taxe est en effet perçue. Il est le résidu obtenu après toute une série de déductions (abatements) : exonération totale des revenus inférieurs à 160 L., exonération partielle suivant un barême décroissant des revenus supérieurs à 160 L., mais n’excédant pas 700 L. ; déduction des primes d'assurance sur la vie, des frais d'entretien des exploitations agricoles et des maisons, des revenus de certains établissements privilégiés (colléges, hôpitaux, écoles, sociétés de secours mutuels, institutions charitables), déduction du revenu imposable des maisons et domaines vacants ete...

Le revenu imposable des fermiers inscrits à la cédule B est déterminé par voie de présomption : aujourd'hui, il est, dans tout le Royaume-Uni, réputé égal au tiers de la rente payée au propriétaire. Ce rapport légal a été maintes fois modifié, surtout dans l'Angleterre proprement dite et le Pays de Galles. C’est seulement depuis 1884 qu'en Ecosse et en Irlande le revenu imposable de l'exploitant du sol est évalué au tiers de la rente. Auparavant, il était par tout le Royaume-Uni présumé égal à la moitié. Dans l'Angleterre proprement dite et le Pays de Galles, il continua jusqu'en 1894 à être calculé sur cette base. A cette époque, pour les comtés anglais et gallois, le parlement fixa à 3/8 le rapport que, deux ans après, il devait ramener à un tiers. Depuis 1896-97, la présomption est uniforme pour tout le pays.

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Ainsi la diminution de la valeur rentale n’est pas un phénomène accidentel ni local ; elle se poursuit sans interruption depuis une trentaine d'années et dans toute la Grande-Bretagne, en Ecosse un peu moins prononcée seulement qu’en Angleterre. Ici, elle atteint 26,8 0/0, là, 21,2 o/o et, dans l’ensemble de l'ile, 26,1 o/o. De l'Irlande. il n’est pas question dans ce tableau : le mandat de la commission se limitait à la Grande-Bretagne. Mais on peut voir, par l'examen des chiffres intéressant tout le Royaume-Uni que la baisse est absolument générale et qu’en 12 ans, de 1893-4 à 1905-6, elle a atteint 8,2 0/0 ; il est donc prématuré de dire que la crise est passée et que l'économie agricole a désormais retrouvé son équilibre.

Mais ces moyennes ne donnent encore qu'une idée bien vague et bien inexacte des faits. Il faut lire le rapport de la dernière commission royale et l'enquête de M. Rider Haggard pour saisir la physionomie de la crise. Dans les régions les plus éprouvées, la baisse moyenne des rentes dépasse 50 0/0. Parfois, comme dans l'Essex, elle atteint 80 o/o 1. Sur les domaines du duc de Cornouailles, dans le Berkshire, les fermages sont tombés de 35 s. l’acre en 1880 à 4 s. 5 d. en 189% ?. En certains comtés même, dans le Hampshire, le Cambridgeshire ou le Lincolnshire, par exemple, on trouve des terres exploitées par des fermiers qui ne paient plus aucun loyer, qui cultivent, comme disent les commissaires royaux, « at their own rentals » #. La Norfolk Chamber of Agriculture a calculé que, dans son comté, entre 1874 et 1894, la diminution atteignait 25 à 35 0/0 sur. les meilleurs fonds, 40 à 60 o/o sur les sols de qualité moyenne et 100 o/o sur certaines terres pauvres À. Ailleurs, c'est dans les régions moyennement affec-

(4) Final Report, p. 8 — Cpr. R. Haggard, loc. cit., I, pp. 5, 22 489 etc.

(2) Final Report, p. 215, $ 48.

(3) Id., pp. 12, $ 38 ; 13, $ 40 ; 14, $ 41. — Cf. Channing, p. 244, S$ 51-

(4) Id., p. 11 $37. — Cf. R. Haggard, loc. cit., 1, pp. 28, 41 (Wiltshire), 148 (Kent) etc.

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tées, dans les comtés non exclusivement adonnés à la production des céréales, la baisse oscille entre 30 et 40 o/o. Les cantons les plus favorisés ont vu tomber les rentes de 15, 10 ou 5 o/o seulement. La diversité est donc grande et, d’un comté, d'une vallée à l’autre, la situation des propriétaires varie profondément. Mais, somme toute, c’est, comme bien l’on pense, dans les arable counties et, sauf peut-être depuis quelques années, dans les régions où se pratique le sheep farming, que la terre a perdu de sa valeur rentale 1.

Encore ne s'agit-il jusqu'ici que de la rente nominale. Si diminuée soit-elle, elle est sensiblement moins atteinte que la rente effective, celle que le fermier verse en fait au landlord (rent actually received) et surtout que la rente nette. Nombreux, principalement dans le Pays de Galles ?, sont restés les propriétaires qui ne veulent consentir à leurs fermiers aucune réduction permanente, ou n’en consentent que d’insuffisantes. Ils sont par la suite obligés d'accorder tous les ans des remises et la rente effective est sensiblement moindre que la rente nominale. Or cette situation est d'autant plus fréquente qu’elle paraît assez avantageuse aux landlords. Parmi les domaines à revenus réduits, ceux-là gardent encore une haute valeur qui, du moins en apparence, continuent à donner une bonne rente. Aussi les propriétaires ont-ils tendance à louer leurs terres pour un prix nominal élevé, sauf à consentir ensuite une réduction variant du quart à la moitié. Le désavantage consiste én un taux plus lourd des taxes et des rales ; mais ce

(1) Les comtés où s’est produite en 10 ans, de 1897 à 1906, la plus forte diminution dans les revenus soumis à l’'Income tax (cédule A,Lands), sont les suivants :

Sutolle Al SSL 70/0 Norfolk : 136 042 L. 10,1 o/o Essen: 0041361060 = %15:5 — Somerset: 138 612 — 8,5 — Kent : 144 183 — 11,1 — Devon : 107 865 — 6,3 —

(Fiftieth Report of the Commissionners of His Majesty's Inland Revenue, 1907, p. 196).

(2) Final Report, p. 18 $S 63; p. 118.

taux lui-même est un indice de valeur ; et le fermier consent à le payer pour obtenir de plus fortes remises. D'un mot, on peut dire que les landlords pratiquent couramment une espèce de bluff, qui masque en partie la baisse réelle des rentes et l’acuité de la crise {.

Mais, en fait, non seulement ils sont obligés à consentir de fortes remises annuelles, mais ils se trouvent souvent dans la nécessité de renoncer à des arriérés considérables que les fermiers laissent accumuler et ne peuvent acquitter. D'où résulte, d'après les comptes de 46 domaines résumés par la Royal Commission, que la rente effectivement payée en 1892 représentait seulement, en Angleterre, 90,6 0/0, et, en Ecosse, 90,9 0/0 de la rente nominale ?.

Bien moindre encore est le revenu net. Les recettes des landlords sont fortement entamées par les dépenses multiples qui leur incombent. Jadis, outre la rente, le fermier payait les taxes, c'est-à-dire les dîimes #, l'impôt foncier (land tax), la taxe

(1) A. Dulac: Agriculture et Libre-Echange dans le Royaume-Uni. p. 27.

(2) Loc. cit, p. 27. — Sur les 46 exploitations dont la commission a

utilisé les comptes, 30 sont situées en Angleterre et dans le Pays de Galles, réparties sur 25 comtés ; 16 en Ecosse, sur 16 comtés.

(3) La dime est un impôt. Elle fut d'abord créée au profit de l'Eglise et les conciles en avaient réglé la répartition et la perception. Elle servait à l'entretien du clergé et des églises. Mais sous Henri VII, après la confiscation des domaines appartenant aux monastères, cet impôt fut détourné de son but. Par lettres patentes de la couronne, des titres de dîme ayant appartenu à ces établissements religieux furent donnés à des laïques, en récompense de services d'Etat ou pour des raisons d'ordre purement

Jusqu'en 1836, la dime était perçue en nature. Le Tithe Commutation Act convertit alors en argent les dîmes prédiales, c'est-à-dire les dîmes prélevées sur les produits directs du sol, tels que les céréales, le foin, le houblon etc.. Les dimes mixtes ou personnelles, prélevées sur les reproductions naturelles que les soins de l’homme contribuent à obtenir, laine, veaux, agneaux, poulets etc., par exemple, ne furent pas converties.

Les diîmes prédiales devinrent une rente de céréales payable en argent. Leur valeur moyenne en argent fut calculée d'après les revenus

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des routes, celles des pauvres et de l'Eglise, s’élevant à 19 et 12 S. par acre f. Il avait la charge de tous les travaux d’amélioration. Quelquefois le propriétaire consentait à fournir les tuyaux nécessaires au drainage. C'était tout 2. Tant que l’agriculture fut prospère, l'usage resta le même. La crise amena une révolution. Depuis un act de 1894, la dime est légalement à la charge du propriétaire que les conditions économiques ont mis dans l'obligation d’acquitter également les taxes loca- Jes, autrefois supportées par le preneur. Or les impôts de toute nature, taxes impérials ou rates locales, loin de diminuer avec les revenus, ont plutôt augmenté. Ils absorbent de ces revenus une part chaque jour plus considérable. D'un autre côté, aux prises avec des difficultés croissantes, les fermiers se montrent plus exigeants ; ils réclament réparations, améliorations,constructions. L'industrie laitière veut des bâtiments appropriés et plus nombreux ; la culture intensive exige des travaux de drainage, de chaulage etc., toutes choses qui coùûtent cher et que paie forcément le baïlleur, car le fermier peut faire certains travaux avec la certitude d’être remboursé. Conséquence : les rentes fondent entre les mains du landlord qui, sur un loyer nominal déjà réduit de 20, 30 ou 40 0/0, ne touche ou ne garde en définitive qu’une somme moitié moindre. C'est ce que montre à merveille le tableau suivant, dressé par la commission royale d’après les comptes de 34 exploitants 5.

fonciers des 7 années finissant à Noël 1835. Elle fut ensuite divisée en trois parts, pour le blé, l'orge et l’avoine. Les quantités de ces denrées que pouvait acheter la dîime furent fixées sur la base des prix de 1829-35. C'est à ces quantités que les décimateurs ont toujours droit. Chaque année, on fixe le montant de la dîime en leur appliquant les prix de la dernière période septennale. (Bulletin de Statistique et de Législation comparée du ministère des finances, t. IX, 1881, pp. 426 sq... — E. Martin : Les Impôts Directs en Angleterre. — Paris, Berger-Levrault, 1905, p. 34-40)

GT Caird, locvcit., p.273. ï

(2) Id., ibid., passim et notamment pp. 14, 15, 22, 35 etc..

(3) Final Report, p. 27.

Angleterre-

Calles Ecosse Angleterre-Galles Ecosse — —— — en & x ne Pour . rs Pour M et : Pour ne Hs Pour

L cent LL cent L. cent L cent

ns Eee Ce | me ee

Rente effectivement payée sans déduction de l’Income Tax. . . .1348 424, » 1274 238| » 12 516 8201 » |1 967 515) »

Revenu net après paiement des dépenses (impôts, dimes, réparations, assuran- Ces) LT RCE 2 DR MIS OMOD DES IS RSS PI OC)

Proportion du revenu net à la rentébrecue RENE IDE O0| 05 169,0 » |60,8 »y "174,4

Capital dépensé en améliorations permagentes. . .| 63 451| » | 37 703] » | 392 871| » | 251 858| »

Rapport de ces dépenses en améliorations :

A) à la rente re- QUES NN RMS » |18,2 » |13,6 Se MES DMDIS ” B) au revenu net DST » 119,9 » |30,0 AE Lee 2

On voit que, pendant sept ans, de 1886 à 1892, le revenu restant, toutes dépenses et toutes améliorations payées, aux mains du propriétaire était en moyenne de quelque 45,2 o/o de la rente effective (rent actually received) en Angleterre, et de 57,6 o/o en Ecosse. En 1892, c’est-à-dire à la fin de la période septennale considérée, la situation du landlord s’est aggravée. Le revenu net de toute charge n’est plus respectivement que de 32,8 o/o et 55,4 0/0 de la rente perçue. Et si l’on songe que des Capitaux considérables ont été investis en constructions, clôtures, améliorations de toute espèce, on voit que la majeure partie du loyer, sinon la totalité, est l'intérêt du capital dépensé, non une rente, puisque la rente se définit le prix des facultés propres du sol f.

(1) De 1776 à 1842, le célèbre domaine des comtes de Leicester à

Holkham (Norfolk), qu'on a coutume de citer comme modèle, avait coûté

Sans nier que la situation se soit modifiée depuis 1892, on ne saurait dire qu'elle s'est sensiblement améliorée. Les charges qui grèvent le sol maintiennent précaire le sort des propriétaires fonciers. Décrivant l’état de l’agriculture dans le comté d'Essex, M. Rider Haggard fait à ce sujet d’intéressantes observations : «Si, dans l’ensemble, écrit-il, on peut fixer la rente moyenne à un taux aussi élevé que 15 s. à l’acre, combien reste-t-il au propriétaire après déduction de la dîime, de l'impôt foncier, des réparations et des autres dépenses ? Peut-être 5 s. par acre, dont la plus grosse part sera absorbée régulièrement par la construction des nouveaux bâtiments devenus nécessaires. Naturellement, je ne parle en ce moment que des domaines qui ne sont grevés d'aucune charge, qui sont entièrement loués à des fermiers solvables et qui paient leur loyer. Que tirera le propriétaire des domaines couverts d'hypothèques, grevés d’un douaire ou d’autres charges, dont les fermiers se retirent laissant la terre épuisée et envahie par les herbes ? » 1. Dans ses remarques, pourtant optimistes, sur le même comté d'Essex, M. E. A. Pratt cite quelques exemples particulièrement typiques et qui précisent bien la situation actuelle. Une terre est louée depuis une dizaine d'années moyennant 5 s. par acre. Mais le landlord paie 4 s. 6 d. de dime. Si l’on tient compte des autres dépen-

ses, il ne lui reste pas un penny ?. Dans le Wiltshire, près de

Salisbury, un domaine fut acheté 7009 L. en 1892. Un fermier l'avait loué en 1874 moyennant une rente de 690 L. ; en sus, il acquittait 196 L. de dîime. En 1901, le fermage était tombé à 250 L. et le propriétaire payait la dîime. Heureux, quand au bout de l’année, toutes les dépenses nécessaires, et les répa-

en travaux d'amélioration près de 14 millions de francs. Le revenu net en 1841 était de 750 000 fr. De 1842 à 1883, il fut fait 12 millions de dépenses nouvelles. Le revenu entre temps était tombé au-dessous de 700 000 fr. (A. de Foville : Les variations de la valeur du sol en Angleterre au XIXe s.. — Economiste français, 1908,1, p. 408).

(1) R. Haggard, loc. cit., I, p. 437.

(2) E. A. Pratt : The Transition in Agriculture, p. 38, nl?

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rations notamment, acquittées, il a 100 L. nettes! Or ces 100 L. représentent tout juste un intérêt de 1,43 o/o sur le capital d'achat. Et remarquez qu'il a fallu construire une maison à chers deniers et que le capital investi n’est pas rémunéré d’un penny !. Devant la Tariff Commission, M. H. Herbert Smith disait précisément que dans le Wiltshire et, d’une façon générale, dans tout l’ouest de l'Angleterre, les landlords retirent de leurs dépenses en constructions et en améliorations tout au plus 3 o/o d'intérêt, souvent beaucoup moins, et qu'ils ne touchent pas de rente proprement dite ?.

Ces faits sont édifiants : ils laissent entrevoir la situation pénible des propriétaires terriens d’outre-Manche, de ceux-là du moins qui n’ont pas d'autres ressources que leurs revenus fonciers. Il en est de plus éloquents encore. Sur bien des domaines, les maisons et bâtiments d'exploitation sont en mauvais état, les murs croulants, le toit soutenu par des piliers prêts à tomber au premier choc. Les propriétaires s’abstiennent de faire les réparations nécessaires, urgentes, faute de ressources souvent, par découragement quelquefois et pour ne pas immobiliser des capitaux qui ne donneraient plus aucun revenu #. On a eu, chez nous, le spectacle de hobereaux, jadis bien rentés et vivant à la ville du loyer de leurs biens, obligés un jour de se retirer sur leurs terres et de restreindre leur train de maison. On n’a peut-être pas vu d'aussi profondes déchéances qu'en Angleterre. « Les propriétaires de bien des domaines fameux, racontent les commissaires royaux, — etles enquêtes les plus récentes confirment pleinement leurs dires, — dont les nomsétaient célèbres dans l'histoire du comté (le Norfolk), ont vu leurs revenus tellement diminués qu’ils ont dû louer leurs manoirs et vivre ailleurs

(4) R. Haggard, loc. cit., I, p. 5. — Cf. id., I, pp. 22, 434 (Shropshire), 44 (Essex) ; II, p. 396.

(2) Tariff Commission, loc. cit., S 1146.

(3) R. Haggard, loc. eit., I, pp. 20, 58 ete. — Cf. Tariff Commission,

loc. cit., passim.

sur un pied plus modeste. D’autres ont été obligés de louer leurs chasses et de pratiquer de sévères retranchements sur toutes leurs dépenses, pour rester en mesure d'habiter leurs vieilles demeures » 1. Les exemples fourmillent de ruines aussi cruelles dans les divers rapports de la commission royale et dans les écrits des publicistes qui ont étudié la crise agricole. Ne pouvant les citer ici, nous y renvoyons le lecteur. Une seule observation nous permettra de conclure : laristocratie purement terrienne s’appauvrit et se perd; c’est l'aristocratie de l’industrie et du commerce qui la remplace et qui, pour mieux asseoir sa situation politique et sociale, se rend propriétaire des grands domaines.

Elle les achète d’ailleurs à bon marché : la terre a couramment perdu 60 à 80 0/0 de sa valeur ?. En moyenne, son prix a diminué de moitié. À la veille de la crise, en 1875, sir Robert Giffen estimait à 30 années de revenu plein imposable à l’income-tax sa valeur vénale. Sur cette base, l’éminent économiste évaluait à quelque 2 007 330 000 L. le capital foncier du Royaume-Uni. Depuis lors, les rentes se sont réduites, l'avenir de l’agriculture est devenu incertain. La confiance s'est évanouie et la terre paraît aujourd'hui un mauvais placement. Les acquéreurs se font plus rares et plus circonspects ; et, d’après M. A. Milner, la valeur du sol ne se serait plus capitalisée en 1894 que sur la base de 18 années de revenu. D'où, en 17 ans, une perte sèche de 50,4 0/0, le capital foncier étant tombé à 1 001 829 212 L.3. Dans l'intervalle, cependant, de coûteux travaux avaient amélioré la terre ; des sommes énormes s'étaient enfouies dans le sol en amendements et en engrais, ou investies en nombreux bâtiments d’exploitation. A dire vrai, toutefois, l'opinion de M. A. Milner a

(1) Final Report, p. 11, $S 37 infine. — Cf. R. Haggard, loc, cit., I, p. 438.

(2) Final Report, p. 13.

(3) Id., p. 23.

paru à certains pessimiste. MM. G. Lambert ! et F. A. Channing ?, membres de la Royal Commission, n’ont pas voulu souscrire à son évaluation. [ls ont refusé de signer le Final Report. Et, dans des mémoires particuliers, ils ont déclaré qu'à leur avis la confiance n’était pas en 1894 tellement entamée que la terre se payât seulement sur le pied de dix-huit années de revenu. Il est possible. Mais, depuis 1894, la crise s'est poursuivie ; avenir, s'il ne s’est pas assombri, ne s’est pas non plus éclairci. Le temps n’a pu que hâter le découragement. Et ce qui, peut-être, était exagération alors pourrait bien être à présent devenu vérité. Le capital foncier n'aurait donc plus été en 1906 que de 938 727 774 L., diminué dans son ensemble de 53,3 0/0. Quoi qu'il en soit, d’ailleurs, et quelque incertaines que puissent être ces indications générales, la dépréciation de la terre ne fait pas doute. Les enquétes, officielles ou privées, en donnent des exemples innombrables. Il ne saurait être question de les multiplier ici. Quelques-uns suffiront. Voici, entre autres, une ferme de 100 acres (40 hectares), dans le comté de Nottingham, où cependant la prospérité industrielle a soutenu l’agriculture. On l’a vendue, il y a quelques années, 1 000 L. : la maison et les bâtiments d'exploitation seuls les avaient coûtées ; la terre était pour rien ?. À trois milles et demi de la petite ville de Tonbridge, est un domaine constitué d'excellentes terres, avec des installations modernes et complètes. En 1876, on l’acheta 22 000 L. ; on vient de le vendre 12 000 L. #. Dans le West- Suffolk, M. Herman Biddel acquit, voici quelques années, une ferme desservie par une grande route, dans une région fertile, moyennant le prix de 2 300 L.. « Je la donnerais, dit-il, demain pour 700 L., si je trouvais acquéreur » 5. En 1875,

(1) Id., (Report by Mr. George Lambert), p. 206.

(2) Id., (Report by Mr. F. A. Channing), p. 230 in fine, $ 13. (3) Tariff Commission, loc. cit., $ 611.

(4) Id., $ 1021.

(5) Id., $ 1152.

une propriété du Gloucestershire se vendait 15 000 L.; aux environs de 1900, elle a été cédée pour 3 825 L. !. Voici, enfin, un dernier exemple : des terres achetées 35 L. l'acre en 1874 ont été offertes, il y a quelques années, à 5 L. ; elles n'ont pas trouvé amateur ?.

Cette baisse est un phénomène général qui sévit en même temps sur la France, sur l'Allemagne et sur toute l'Europe. Apparemment, toutefois, elle n’est pas partout également prononcée. Mais le difficile est de dire où elle atteint son maximum d'intensité. On n’a pas de données d'ensemble comparables. Peut-être, cependant, l'Angleterre a-t-elle été plus maltraitée que la France ; c’est du moins l'hypothèse fort plausible à laquelle s'arrête M. Souchon *, hypothèse que corroborent d’ailleurs bien des faits que nous aurons l’occasion de relever par la suite. M. Colson # n'évalue d’ailleurs qu’à 30 o/o la diminution de la valeur vénale du sol français, quand celle du sol anglais dépasse 50 0/0. En tous cas, ce qui est certain, c’est que, malgré qu'ils aient réduit leurs exigences, les landlords ne parviennent pas toujours à se débarrasser de leurs domaines. En certains cantons du Lincolnshire, par exemple, la terre est une marchandise invendable qui ne trouve acquéreur à aucun prix ©. Et les propriétaires, à demi ruinés, doivent par force garder au pied leur boulet, comme M. Herman Biddell.

)'R: Haggard, loc. cit., I, p. 390.

(2) Id., IT, p. 392. — Cf. id., [, pp. 142 ; 148 (Kent) ; 368 (Worcester) ;

IT'p.18 etc.

(3) La dernière enquête sur la crise agricole en Angleterre, loc. cit., p. 423. — Si l'on veut bien se rappeler les critiques unanimes dont nos

enquêtes agricoles décennales étaient l'objet, on comprendra que nous n'insistions pas davantage sur une comparaison impossible.

(4) Cours d'Economie Politique. (Paris, Guillaumin et Gauthier-Villars). Hop 211:

(5) Final Report, p. 13.

TI

Plus lamentable encore est la situation des fermiers et propriétaires exploitants qui donnent sans relàche leur travail et leurs soins pour recueillir au bout de l’année des profits dérisoires, quand même ils ne se trouvent pas en perte. On sait qu'ils font tous leurs efforts pour restreindre leurs charges : la rente est une de ces charges ; autant que possible on réduit la rente et, par un contrecoup inévitable, la valeur vénale de la terre. À voir dans quelles proportions, on croirait que tout le poids de la crise pèse sur les landlords, qu'un phénomène d'incidence a rejeté sur eux toutes les pertes. Il n’en est rien : la rente n'est pas le seul élément du coût de production ; sa diminution, même égale, relativement, à la baisse des prix, est insuffisante à compenser la dépréciation des produits. Désastreuse est la situation des landlords, non moins désastreuse celle des exploitants. Heureux quand ïls ne sont que fermiers ! Alors quelquefois ils quittent la ferme avant l'expiration du bail, entièrement ruinés ou du moins incapables de lutter plus longtemps contre les mauvais prix. En Ecosse, par exemple, où les domaines se louent habituellement pour 19 ans, on cite de nombreuses propriétés qui ont changé trois et quatre fois de mains pendant la durée normale d’un bail 1. Jadis, le bail à l’année se renouvelait indéfiniment en Angleterre et de père en fils les fermiers se succédaient sur la même terre, bien qu'aucun écrit ne les liàt ?. Alors « la richesse coulait chez les fermiers qui pouvaient mener une vie d’aise et de confort, avec quelques bouteilles à côté quand ils s’asseyaient pour diner, deux ou trois bons chevaux dans leurs écuries pour aller aux rendez-vous de

(1) Id., p. 249 $ 66.

(2) J. Caird, loc. cit., passim. — V. Supra, Introduction, p. 16.

A Se ce M Te VD LEUR er EN Eee NS D REPAS LR PE SP 5

chasse, des régisseurs pour surveiller les ouvriers qui travaillaient, moyennant un salaire à peine suffisant pour les faire vivre (at a barely living wage), à leur procurer le luxe dont ils jouissaient et des marchands qui les déchargeaient du soin de vendre leur bétail. C'était l’âge d’or » !. Aujourd'hui la ruine, l'impossibilité d'exploiter autrement qu’à perte et de payer une rente cependant bien réduite, les met souvent dans la nécessité de résilier leur contrat. Dans les travaux de la Commission Royale on trouvera bien des exemples de pareils abandons. Ces travaux remontent à 1894. Et, depuis lors, suivant M. A. Graham ?, la terre se loue facilement. Cependant les renseignements recueillis par la Tariff Commission montrent que les résiliations sont encore nombreuses et s'imposent souvent aux fermiers mêmes qui, pour tirer de leurs fermes un revenu plus considérable, louent la chasse à de riches amateurs *. Au premier abord, toutefois, un fait semblerait contredire ces constatations : depuis 1888, l’étendue des terres louées est en constante augmentation ; l’exploitation directe recule après une légère reprise entre 1893 et 1897. En 1888, elle s’appliquait à 15 centièmes de la superficie totale de la Grande-Bretagne #; en 1908, son domaine réduit de 940 000 acres n’en représentait plus que 12,2 0/0 5. Ne semble-t-il pas ressortir de ce fait que les fermiers ne se raréfient pas, que de moins en moins la terre reste sur les bras des landlords ? N'est-ce pas une preuve que la crise, aiguë peut-être avant 1888, est en voie d'atténuation ? M. R. H. Rew propose une autre explication 5. On sait que, profitant de la prospérité inouïe qu'avant 1875 traversait l’agriculture, nombre de fermiers, d'artisans, de salariés, achetèrent à crédit et

(1) E. A. Pratt : The Transition in Agriculture, p. 25. C)ELoctert: p.11

(3) Tariff Commission, loc. cit., $$ 534, 663, 1036, 1159 etc. (4) Agric. Stat. 1906, p. 8.

(5) Agric. Stat. 1908, p. 70.

(6) Agric. Stat. 1906, p. 8.

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AQU Pas de EN AL 72

sur garantie hypothécaire de petits lopins de quelques acres d'étendue. La crise, survenant, rendit peu à peu leur situation intenable ; ils furent exécutés. Et les nouveaux propriétaires, leurs bailleurs de fonds, n’exploitant pas eux-mêmes, louent à de petits exploitants leurs propriétés acquises à vil prix. Comme la petite culture se trouve, du fait même de la crise, plus favorisée que la moyenne et peut-être même que la grande, ils trouvent toujours preneur ; et par là s’accroissent le nombre des fermiers et l'étendue couverte par l'exploitation indirecte. Entre les données de la statistique et les constatations de détail faites par les diverses commissions d'enquête, il n’y a donc pas contradiction !. Les résiliations de bail, les abandons forcés sont fréquents ; ils le seraient même davantage si l'amour du home et la répugnance des fermiers à réaliser à perte leur capital d'exploitation ne les attachaient à leurs fermes, comme la perspective d’une vente ruineuse attache les propriétaires exploitants à leurs petits domaines ?.

C'est que la situation ni des uns ni des autres n’est vraiment brillante. Dans les pays de céréales surtout, leur condition est singulièrement embarrassée. Les prix actuels, malgré la réduction des rentes, ne permettent plus au fermier de faire des bénéfices suffisants. La situation du propriétaire exploitant s'aggrave de charges hypothécaires écrasantes, contractées au temps de la prospérité, quand une véritable frénésie d'achat possédait le monde agricole. Aussi ces propriétaires sont-ils, en général du moins, plus malheureux encore que les fermiers ; et tout ce que nous dirons des uns sera, à plus forte raison, vrai des autres, qui paient des intérêts toujours aussi élevés, supérieurs et de beaucoup, au taux moyen de la réDiet

(4) Cf. R. Haggard, loc. cit., II, p. 544.

(2) Final Report, p. 245 $ 56 ; p. 31 $ 113. — KR. Haggard, loc. cit., T, pp. 144-145.

(3) La Royal Commission cite l'exemple d'un exploitant qui cultive à la fois son bien et des terres louées ; sur le premier, il paie un intérêt de 90

Or, d’après la Commission Royale d'enquête (1893-94), sur un certain nombre de fermes dont les comptes d'exploitation lui avaient été communiqués, les bénéfices auraient représenté annuellement, entre 1875 et 1894, environ 26,6 0/0 de la rente 1. Ces profits, il y a quelques années encore, étaient, pour la perception de l'income-tax, évalués par le fisc à 43,75 0/0 de la rente ; aujourd'hui ils sont réputés égaux au tiers. Or ces évaluations d'office reposent sur cette présomption de fait, vraie sans doute au moment où elle fut législativement établie, que les profits du fermier représentent en effet les sept seizièmes ou le tiers du loyer. Au temps de la commission, la présomption, Comme on voit, était parfaitement erronée. Et le rapport réel existant entre le revenu du fermier et celui du landlord, malgré l'énorme réduction des rentes, avait une tendance marquée à décroitre encore :

Rapport des bénéfices à la rente

Le bénéfice net diminuait en effet d’une façon sensible. Par acre, il avait subi sur les fermes considérées les fluctuations suivantes :

1875-79 12 4 100 1880-84 5 2112 49,21 1885-89 5 7 45,25 1890-94 AN F3 a 23,65

Et ces chiffres ne traduisent pas encore la situation vraie. Les comptes qu'ils résument s’appliquaient aux fermes les mieux

et 100 s. à l’acre ; sur les secondes, une rente qui varie entre 45 et 60 s. par acre. {Final Report, p.33).

() Id., p. 30 S 110. — Cf. Appendix to final Report, p. 50, table II.

tenues, les mieux exploitées, par les meilleurs fermiers 1. Sur les autres, on ne tient même pas de comptabilité. Ils embrassaient toute une période de prospérité relative, antérieure à 1880. Au lieu de 26,66 0/0, les bénéfices nets n'équivalaient plus, sur les domaines privilégiés d’ailleurs, qu’à 21,3 o/o en moyenne au cours des quinze années de crise 1830-94.

Ce rapport semblait encore exagéré à M. F. A. Channing : à prendre tous les comptes suffisamment précis qui avaient été communiqués à la Commission d'enquête et qui s’appliquaient à 38 941 acres, on constatait, suivant lui, que le revenu net moyen représentait à peine 2,15 o/o de la rente brute et que, par acre, il était tout juste de 5 d. 25, ne payant pas même l'intérêt du capital d'exploitation ?.

Nombreux d’ailleurs étaient les comptes qui se soldaient en perte au lieu de faire ressortir un bénéfice. D’après la Norfolk Chamber of Agriculture, les fermiers du comté avaient en quelques années perdu 5L. de capital par acre, soit au total quelque 6 000 000 L. 3%. Dans le Cambridgeshire, on citait le cas d’un exploitant, qui, entre 1879 et 1890, avait perdu 13 000 L. #. Et ce n'étaient pas là des cas isolés, choisis parmi les plus mauvais. Dans les rapports particuliers, comme dans le rapport général de la commission d'enquête, revient constamment cette lamentable constatation que les fermiers mangent peu à peu leurs capitaux.

Des années ont passé. La situation s’est-elle améliorée ?

(1) Id., p. 30 $ 109 et p. 274.

(2) Sur ces 38 941 acres, 71 fermiers ont touché, pour rémunération de leur capital, qui n’est pas inférieur à 350 000 L., et de leur travail, — travail qualifié, — et pour profit de l'exploitation, une moyenne de 852 L. par an, soit 5 d. 25 par acre. Quatre seulement de ces fermiers font entrer en ligne de compte l'intérêt de leur capital. Sur les 318 200 L. de capital appartenant aux 67 autres, l'intérêt à 4 0/0 serait de 12 730 L. par an. En sorte que le modeste profit de 852 L. se convertit en une perte de 11 878 L., ou, en moyenne, de 6 s.1 1/4 d. par acre et par an (Final Report, p. 231 $15 et pp. 274-5, $ 135).

(3) Id., p. 242$ 46.

(4) Id., p. 11S$ 38.

Avec les rentes réduites, les fermiers ont-ils retrouvé les bénéfices d'autrefois ? Font-ils seulement des bénéfices réguliers ? S'il fallait en croire M. A. Graham, leurs dépôts dans les banques s’accroîtraient, signe indéniable de prospérité. De son côté, M. E. A. Pratt estime la situation des exploitants bien préférable à celle des landlords 2. Enfin on a vu que les renseignements recueillis par M. Lévy semblaient dénoter un retour de prospérité et de bien-être. Ouvrons maintenant le volumineux rapport de la Tariff Commission ; ouvrons l'enquête si minutieuse, si scrupuleuse de M. Rider Haggard : il faut aussitôt déchanter. M. Rider Haggard constate que le métier d’agriculteur est «un métier de chien » * et que les fermiers ne veulent pas que leurs fils s'y adonnent #. La Tariff Commission a entendu un nombre considérable de témoins. Bien rares sont ceux qui ne se plaignent pas. Ils précisent d’ailleurs leurs doléances : « Les profits ont diminué régulièrement de 1879 à 1894, dit l’un ; à cette époque, ils se relevèrent ; depuis lors, ils diminuèrent régulièrement » 5. « Ils sont tombés de plus de 50 o/o depuis 1879 », déclare un autre 6. Ils ont manifesté une tendance à la baisse durant les 7 dernières années », ajoute un troisième 7. «On faisait peu de profits les années passées ; maintenant on n’en fait aucun » ÿ. Un témoin affirme qu'en 1903 et 1904 il n'a pas touché l'intérêt du capital engagé. Il n’a rien eu pour l’amortissement de ce capital, rien pour son travail, rien pour le travail des siens. Au cours des sept années précédentes, il retirait tout juste de sa ferme un intérêt de 4 o/o *. De son côté,

(D) Locfeit.; p.112.

(2) The Transition in Agriculture, p. 38.

(3) Loc cit., {, p. 180.

(4) Id., FE, pp. 176, 306.

(5) Tariff Commission, loc. cit., $ 758.

(6) Id., S 846.

(7) Id., S 763.

(8) Id., $ 619.

(9) Id., $ 944.

Dee

M. Rider Haggard constate que le capital d'exploitation ne donne pas, dans l’York, 1 0/0 de revenu. Mais ce n'est pas seulement du manque à gagner que se plaignent les agriculteurs. Au bout de l’année, après avoir bien peiné, beaucoup se trouvent en perte. Un exploitant du comté de Bedford s’exprime ainsi : « Au cours des dernières années, les agriculteurs de notre voisinage se sont pour la plupart ruinés. Les meilleurs seuls ont résisté ; un grand nombre ont fait faillite ou ont abandonné leurs fermes ; ou bien encore ils sont morts et leurs fils ne les ont pas remplacés » ?. Un autre, du comté de Leicester, déclare que des fermiers qui étaient riches au moment de louer leurs fermes ont dévoré tous leurs capitaux #. Ici, c'est dans le comté de Kent, les pertes varient entre 20 et 30 L. par acre et les quatorze dernières années n'ont, toute compensation faite, laissé aucun bénéfice #. Ailleurs (Done-

gal, Irlande), et nous terminerons par cet exemple, ne pouant en allonger indéfiniment la liste, un fermier en 1874 et

1876 tirait de sa ferme de 300 acres 340 et 420 L. de profits ; en 1903, il a perdu 18 L., en 1904, ïl en a perdu 106. C’est pourtant un témoin qui estime que les procédés agricoles se sont bien améliorés et que le progrès pénètre rapidement dans les campagnes ?. Aussi ceux-là s'estiment-ils bien heureux qui peuvent payer la rente, tirer du sol l'intérêt des capitaux engagés, et vivre 5, ou même, tout sinplement joindre les deux bouts et, pour parler comme eux, «tenir la tête hors de l’eau » 7. C’est sous ce jour défavorable que la Tariff Commission et M.

(1) Loc.cit., ALEp:818:

(2) Tariff Commission, loc. cit., $ 1159.

(3) Id., $ 766.

(4) Id., $ 1036.

() Id., $ 529.

(6) R. Haggard, loc. cit., T, pp. 148, 177.

(7) Tariff Commission, loc. cit., $ 629. — Cf. $ 534, 543, 569, 581, 587, 596, 691, 696, 930 etc. — R. Haggard, loc. cit, IT, p. 26.

R. Haggard ! nous montrent le sort des exploitants. A peine, de-ci de-là un agriculteur privilégié se réjouit de la hausse récente des prix. Dans l’ensemble, aujourd'hui encore, la situation est lamentable : les profits, minimes, arrivent tout juste à rémunérer le capital ; les pertes sont fréquentes.

La conséquence inévitable d’une aussi désastreuse exploitation, c’est la ruine totale, à bref délai ; c’est la gêne et parfois la misère 2. Sur beaucoup de fermes depuis trente ans, cinq et six occupants se sont succédé: ils s'y sont ruinés et la perte en capital que représentent ces ruines successives est énorme, « incommensurable » même au dire de M. Rew #. « À prendre en bloc les fermiers du Suffolk, écrit M. Lacey-Everett, membre de la dernière commission royale, il n’y avait pas d'hommes plus capables, plus économes, plus industrieux et plus dignes et la faillite d'un fermier était chose tout à fait inconnue de ma vieille expérience. Maintenant ces mêmes hommes se sont vu enlever la plus grosse part de leurs économies ou de celles de leurs pères et, malgré toute leur industrie, leurs privations et leurs soins, ils ne peuvent éviter de cotoyer la faillite » # En Angleterre, en effet, où l’agriculture est envisagée comme une véritable opération commerciale, les fermiers sont sujets à la faillite. Or, de 1891 à 1899, le Board of Trade a enregistré 3 473 faillites agricoles, représentant un passif total de 105 millions de francs. Bien des bilans ont été déposés depuis lors et le seront encore dans l'avenir, s’il faut en croire les témoignages recueillis par la Tariff Commission ?. Lors même d’ailleurs qu'ils n’en sont

(1) « The farmers, With certain exceptions, in my judgment, do no more than make a hard living, and in many instances they are actually losing capital ». (Loc. cit., IL, p. 543).

(2) R. Haggard, loc. cit., I, p. 62.

(3) Compte rendu de la séance de la Royal Statistical Society du 21 février 1905 (J. of the R. S. du 31 mars 1905, p. 89).

(4) Final Report, p. 9 $ 36.

(5) Loc. cit., S$ 766, 930, 1159 ete. — R. Haggard, loc. cit., I, p. 113.

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pas réduits à cette pénible extrêmité, les fermiers n’ont plus les fonds nécessaires pour exploiter dans de bonnes conditions 1. En 1878, M. Craigie et sir James Caird évaluaient respectivement le capital d'exploitation à 376 et à 400 millions de L. pour tout le Royaume-Uni. En 1893, ce capital n'aurait plus été, au dire de M. Rew, que de 319 millions de L. 2. Enfin, pour 1904, M. Inglis Palgrave l’évalue seulement à 285 millions de L., au maximun, ce qui ferait ressortir une perte de 100 millions de L. environ depuis 1878 %. Bien qu'il faille tenir compte, pour apprécier sainement cette diminution, de la baisse générale des valeurs, on ne peut contester qu'un capital de 285 millions sterling soit insuffisant : là, par exemple, où une bonne culture intensive aurait exigé, comme dans le Norfolk, 637 fr. à l’hectare, l'exploitant n'y pouvait, voilà quelques années, consacrer que 500 fr. #. Le peut-il même aujourd’hui ? Si les exploitants fortunés ont pu, grâce souvent aux ressources que leur assurait quelque autre profession lucrative, recourir à la culture intensive, avec de coûteuses et nombreuses machines, sur ce capital global de 285 millions de L. que reste-t-il pour les autres, qui sont les moyens agriculteurs? Parfois, comme en certaines régions de l'Ecosse, ils sont dans l'impossibilité d'acheter du bétail maigre pour la consommation de leurs navets ou de leurs pailles ©. Souvent même, ce capital insuffisant ne leur appartient pas : ils ont emprunté l'argent dont ils achètent leurs bestiaux et leurs instruments aratoires ; ou bien encore le bétail de la ferme est la propriété de marchands ou de commissionnaires

(1) CE. R. Haggard, loc. cit., II, pp. 37, 67, 394 etc.

(2) A. Dulac : Agriculture et Libre-Echange dans le Royaume-Uni,

(3) Estimates of agricultural losses in the United Kingdom during the lat thirty years. (Journal of the Royal Statistical Society, 31 mars 1905. — p. 59).

(4) A. Dulac, loc. cit., p. 24.

(5) Final Report, p.19, $S65. — Cf. Tariff Commission, loc. cit., $$ 514, 619,

priseurs !. En sorte que la situation des fermiers et des propriélaires exploitants ne peut qu'empirer ; ils tournent dans un cercle vicieux : les pertes que leur inflige la crise rendent leur industrie chaque jour plus difficile, augmentent leurs charges et les acculent à l’inévitable faillite.

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