‹ La crise et lʹévolution de lʹagriculture en Angleterre de 1875 à nos jours, essai dʹhistoire économiqueChapitre 7 sur 90 · RUE · texte numérisé non relu

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qu'en France. » Et, précisant, après M. L. de Lavergne,! le parallèle, M. A. Dulac ajoute : « On peut dire que l'Angleterre et le Pays de Galles sont inférieurs à notre région du Nord et de l'Ouest ; que l’'Ecosse ne vaut pas l'Est et le Centre ;. ni l'Irlande notre Midi. »? Bien entendu, il n’est question ici que de la fertilité naturelle. Nous aurons plus tard l’occasion de voir que la culture a transformé ces terres primitivement ingrates et fait de l'Angleterre un véritable jardin.

L’excellence du climat compensait-elle du moins la médiocrité du sol ? C’est au moins douteux. Les Iles Britanniques occupent une position assez septentrionale : Edimbourg est à la latitude de Copenhague et de Moscou. La température moyenne est de 91; elle oscille entre 38 et 15°5 de Janvier à juillet. Si, dans les comtés méridionaux, elle ne descend guère en hiver au-dessous de 6° et excède 16° en été, en Ecosse, elle s’abaisse de janvier à mars à 3°3 et ne dépasse généralement pas 13°1 durant les mois d'été (juillet- septembre) ; la moyenne annuelle y est de 7°8 seulement. Une humidité constante, qui d’ailleurs atténue le froid comme la chaleur, embrume perpétuellement l'atmosphère : le brouillard de Londres est célèbre. Il pleut quelque deux cents jours par an et la hauteur d’eau tombée atteint en moyenne 80 centimètres. # Sur la côte occidentale et en Irlande, cette moyenne est, du reste, largement dépassée. Des étés pluvieux, des automnes longs et doux, favorables aux pâturages, entravent, dans le nord du moins, la bonne maturation des récoltes : en Ecosse, l'avoine elle-même ne mürit pas toujours.

Par contre, et sans parler ni de l'énergie, ni de la ténacité britanniques, dans les goûts de la population, dans l’organi-

. () L. de Lavergne : Essai sur l'Economie rurale de l'Angleterre, de l'Écosse et de l'Irlande, — Paris, Guillaumin, 1854. — pp. 1-15.

(2) À. Dulac : L’Agriculture et le Libre-Echange dans le Royaume-Uni. — Paris, Larose, 1903. — p. 70.

(3) Agricultural Statistics, 1903. — pp. 141-146.

(4) Id., p. 146.

sation traditionnelle de la culture, dans une longue paix et enfin dans la possession d’un riche et grand marché, unique au monde, que sa ceinture de mers défendit longtemps contre-la concurrence, l’agriculture a trouvé les moyens de dompter une nature rebelle et d’arracher à un sol ingrat de superbes moissons.

Il est toujours délicat de rechercher dans l’histoire les origines de quelque caractère national. Nous ne nous y attarderons pas. Il suffira de dire que l'Anglais est essentiellement un rural. Les choses de la campagne et de l’agriculture le passionnent. Chez lui, la propriété foncière jouit d’une considération qui en fait l'objectif de toutes les activités. « Quiconque a fait fortune achète une terre ; quiconque travaille à s'enrichir n’aspire qu'à suivre un jour le même chemin. »! Le goût du sport n’explique pas seul cette attraction. A côté de leurs chasses, à côté des fermes qu’ils louent, les landlords réservent habituellement à l'exploitation directe une part de leurs immenses domaines? Si haut placé soit-il, il n’est pas de personnage qui se désintéresse de l’agriculture. Les membres de la famille royale eux-mêmes dirigent des fermes modèles. On a vu, sans s’en étonner, les journaux annoncer que la reine Victoria, alors jeune encore, venait de découvrir dans sa basse-cour d’O-borne un remède à la maladie des dindonneaux* En France, le fait eût paru ridicule ; en Angleterre, il sembla tout naturel. Les grandes familles ont leur domicile habituel à la campagne. « Lisez, écrit M. L. de Lavergne,f la liste des membres de la Chambre des Lords dans une publication officielle; ce n’est jamais leur adresse à Londres qui suit l'indication de leurs noms, mais leur résidence

(1) L. de Lavergne, loc. cit., p. 144.

(2) Ces réserves sont parfois immenses. Ainsi le duc de Malborough exploitait directement de 2000 à 2400 hectares dans le Gloucestershire. — (J. Caird : Agriculture anglaise. — Situation économique et agricole. — Trad. Bancelin-Dutertre, — Paris, Bouchard-Huzard. — p. 44.)

(3) L. de Lavergne, loc. cit., p. 155.

(4) Id. p. 145.

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à la campagne. » Les villes, Londres même, ne sont guère que des rendez-vous d’affaires où l’on vient passer trois ou quatre mois.! Peut-être ces caractères ont-ils aujourd'hui quelque tendance à s’atténuer ; mais ils étaient singulièrement marqués naguère ; à présent encore, ils ne sont point disparus,? et la valeur de la terre ne doit qu'à l'engouement général de s'être maintenue à un niveau relativement élevé. Il est même curieux que Ce pays, qui compte quelques unes des plus grosses agglomérations du monde, où se déploie une extraordinaire activité industrielle, soit aussi celui où ia classe aisée est liée à la terre par les attaches les plus étroites et les plus fortes. L'agriculture s’en est forcément ressentie. Comptant en grand nombre les propriétaires et les exploitants riches, éclairés, appartenant à l'élite de la nation et susceptibles de donner à la masse des agriculteurs l'exemple d’une culture rationnelle, elle devait fatalement avoir un caractère souple et hardi qui manque trop souvent à celle du continent ; elle pouvait disposer de capitaux abondants. Et ce sont là les facteurs essentiels du succès.

Le large approvisionnement en capitaux était, d’ailleurs, assuré encore par l'organisation traditionnelle de l’exploitation. Le système du fermage, tel du moins qu'il a toujours été pratiqué en Angleterre, entraine l’étroite collaboration des efforts et des ressources. Au moyen-àge, les barons, propriétaires du sol, l’étaient aussi de ceux qui le cultivaient. Les serfs, attachés à la glèbe, jouissaient en commun de longues et étroites bandes de terre, découpées dans le domaine seigneurial. En échange, ils devaient à leur seigneur une part du produit et leur propre travail. A dire vrai, ils se devaient, corps et âme, à leur maître ; et celui-ci, pour faire

(1) Taine : Notes sur l'Angleterre. — Paris, Hachette, 1872. — p. 190.

(2) C£. R. Recouly, (Journal Le Temps, 1° septembre 1908) : « La première chose que fait un Anglais quand il devient riche, c’est de s’ache ter ou de se bâtir une trés belle maison de campagne et d'y vivre une très bonne partie de l'année, comme un country gentleman. »

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vivre et conserver ce capital humain, — on pourrait presque dire ce bétail, — lui abandonnaït en jouissance quelques arpents de terre. Mais un jour vint, — et de ce jour date l'émancipation, — où la redevance en nature et en travail se mua en une redevance en argent. Elle ne perdit d’ailleurs pas son caractère forcé et de servitude pour devenir une rente contractuelle. Dès lors, pour cultiver son domaine, le landlord eut recours à la main-d'œuvre salariée, aux journaliers qui, généralement, n'étaient autres que ses propres serfs. Survint la peste noire en 1349 ; la population fut réduite de moitié, par endroits même, des deux tiers. Une crise des salaires suivit : la main-d'œuvre raréfiée atteignit des prix exorbitants. De nouvelles apparitions du fléau, en 1361, 1369 et 1373, aggravèrent encore la situation. C’est alors que, soucieux d’obvier à la hausse ruineuse des salaires, les landlords imaginèrent de louer leurs terres et, avec elles, le bétail et le capital d'exploitation (land and stock lease). Peu à peu, les fermiers, s’enrichissant, devinrent propriétaires du bétail. Le fermage était né. Il eut, pour l’agriculture anglaise, d’excellents résultats. Car, et c’est un fait digne de remarque, le landlord ne s’en tint pas à procurer à son fermier l'usage et la jouissance de la terre : il participa, lui aussi, à l'exploitation par l'exécution de travaux qu'il entreprit et paya, moyennant service de l'intérêt du capital engagé. Aux XVII et XVIII siècles, notamment, il procéda à des améliorations foncières de tout ordre, assèchements, drainages, endiguements, constructions, etc. ! De son côté, le fermier apportait le bétail et les fonds de roulement. Le capital est habituellement ce qui manque le plus à l’agriculture. En Angleterre, le landlord et l'exploitant mettaient, pour ainsi dire, le leur en commun. Si le fermage peut avoir des inconvénients, 1l a du

(1) Sur tous ces points, cf. J.-S. Nicholson : The Relations of Rents W'ages and Profits in Agriculture and their Bearing on rural depopulation. — London, Sonnenschein, 1906. — pp. 13 sq... — Cf. F. Chavée : Propriétaires et Fermiers en Angleterre (Louvain, Peeters, 1903), p. 15.

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moins cet avantage de réunir et d'appliquer à la terre les ressources de deux hommes, de deux familles.t Sans cette étroite collaboration, loyalement pratiquée, il est probable que le sol anglais, assez ingrat de sa nature, n’eût point atteint le haut degré de productivité où il est aujourd’hui parvenu.

Il faut ajouter, du reste, que les circonstances ont favorisé le développement de l’agriculture. Durant tout le XVII et le X VIII: siècles, des guerres ont déchiré l'Europe : guerres de Trente ans, de Louis XIV, de la succession d'Autriche, de Sept ans, etc.; puis sont venues les campagnes de la Révolution française, du Consulat et de l'Empire. Aucune n'atteignit le sol britannique. Par contre, les plaines de l'Europe centrale, la France du Nord, la vallée du PÔ, la Russie ellemême, servirent de champ clos aux armées belligérantes. Aux environs de 1850, au dire de l'historien anglais Gardiner,? les ruines semées en Allemagne par la guerre de Trente ans étaient à peine effacées. Certes, les subsides fournis aux coalitions par l'Angleterre, l'entretien de ses flottes et des corps débarqués sur le continent, grevaient lourdement son budget : à l'origine l’income tax fut un impôt de guerre. Mais l'Europe n'était point indemne de ces charges financières qui, plus lourdes au contraire chez elle, s’y ajoutaient aux autres. Seule, grâce à son isolement, l'Angleterre échappait à la ruine, en hommes comme en argent, et aux déprédations des gens de guerre.

(1) M. Druce, commissaire-adjoint, écrivait dans un rapport publié dans l’Allotment Blue Book de 1882 : « Si un homme a 1 000 L. à dépenser, il peut acheter 10 acres de terrain et il aura encore assez de capital pour exploiter ; mais il peut affermer 100 acres, avec un capital de 10 L. par acre, et il gagnera plus d'argent, car il a l'avantage d'user du capital de son propriétaire à très faible intérêt ; tandis que s'il achète la terre, tout son argent y est dissipé ».

(2) The Thirty years'war, p. 212. — (Cité par W.-J. Ashley : The Progress of the German working classes in the last quarter of a century.

— London, Longmans, 1904. — p. 3).

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Il est remarquable, d’ailleurs, que de tout temps les malheurs internationaux ont fait sa fortune ; une guerre ou une révolution européenne est un bienfait pour elle. Au XVIe siècle, les persécutions religieuses mettaient la Flandre à feu et à sang ; l’industrie textile y périclitait ; en foule, les artisans passèrent la mer. D’alors date en Angleterre la fabrication des étoffes de laine. À peine est-il besoin de rappeler les conséquences, toutes semblables, de la révocation de l'Edit de Nantes. Plus près de nous et depuis l’abrogation des Corn Laws, le Royaume-Uni assiste, tertius gaudens, aux guerres continentales, austro-prussienne, franco-allemande, turcorusse, enfin russo-japonaise, sans parler des conflits de moindre importance. Et toutes, retardant l'essor des industries rivales ou paralysant leur activité, ont stimulé sa production et son commerce. Sa prospérité industrielle et commerciale, consécutive à l'instauration du libre-échange, leur est due pour une bonne part.!

Au reste, à la paix extérieure s’ajoutait en Angleterre le calme intérieur. Depuis la guerre entre Cavaliers et Têtes Rondes, aucune autre n’a ensanglanté le pays; aucune révolution ne l’a troublé, depuis qu’en 1688 la dynastie d'Orange accéda au trône, cependant que les successives révolutions françaises agitaient l'Europe d’une série de convulsions toutes également défavorables à son essor économique. Outre- Manche, l’évolution politique s’est faite, nous n’avons pas ici à en rechercher les raisons, graduellement, sans à-coups et sans troubles. Dans ce calme profond, dans cette « paix anglaise », le goût national pour l’agriculture a pu se donner libre carrière.

La paix intérieure, il est vrai, l'abondance des capitaux et l'esprit d'initiative étaient l'apanage exclusif de la Grande- Bretagne. Des siècles durant, l« île sœur » fut ravagée par la conquête et les révoltes répétées, suivies de répressions

() Cf. V. Caillard . Imperial fiscal Reform. — London, E. Arnold, 1903. — pp. 23 sq.

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sauvages, ruinée par un régime de compression à outrance. Pour assurer, par l'immigration, la domination anglaise, on procédait par voie de confiscations en masse au profit d'Anglais, au profit de soldats et parfois de l'Eglise réformée, tandis qu'on parquait dans des régions incultes, comme le Connaught, les anciens possesseurs du sol. Bienheureux quand on ne les obligeait pas à émigrer! Ainsi se créèrent un corps de grands propriétaires fonciers que, malgré tous ses efforts, la monarchie anglaise fut impuissante à faire rester dans le pays et, à côté, un prolétariat agricole profondément misérable, à l'énergie irrémédiablement brisée. Entre les deux, surgit la classe des middlemen, intermédiaires avides, qui exploitaient le paysan irlandais, obligé, pour vivre, de louer à tout prix les terres des landlords. La concurrence fit monter les rentes à un niveau exorbitant. Cependant les propriétaires absents, occupés à dépenser, en Grande-Bretagne, les revenus levés par les middlemen, les fermiers sans avances, ruinés par les guerres, par les confiscations, par leurs perpétuels conflits avec les maitres étrangers, ne consacraient au sol aucun Capital ; la terre peu à peu s’appauvrissait. Et, pour comble d'infortune, elle était tellement morcelée, que, sur sa tenure, le paysan avait la plus grande peine à vivre et à faire vivre sa famille. On vit d’épouvantables famines. À la fin du XVIII: siècle, cependant, l’armature juridique forgée contre les vaincus tombait pièce à pièce ; désormais, Irlandais catholiques et Anglais protestants avaient des droits égaux. Mais l’ancien état de choses, créé par la conquête et les confiscations, subsistait ; l’antagonisme n'était pas éteint entre fermiers et landlords et tout le cours du dernier siècle fut marqué par une agitation à peu près ininterrompue, parfois sanglante. Les ruines n'étaient pas réparées et les capitaux restaient insuffisants pour une culture rationnelle et productive. Il fallut longtemps à l’agriculture pour se développer!

(1) P. Fournier : La Question Agraire en Irlande. — Paris, Plon»

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En Grande-Bretagne même, toutes ces conditions de progrès, refusées à l'Irlande, quelque favorables qu'elles pussent être, n’eussent sans doute pas suffi à faire la richesse agricole du pays. Outre les facilités d'exploitation et l'aptitude de son personnel, pour prospérer, il faut à l’industrie des débouchés. Avec des transports lehts, difficiles, coûteux et peu surs, comme ils l'étaient encore au commencement du siècle passé, le débouché doit même se trouver à proximité ; et, dans le cas des Iles Britanniques, isolées du monde par les mers, il doit être intérieur. Or, l'Angleterre offrait à ses propres produits agricoles le plus riche marché du monde et un marché quasiment inaccessible aux denrées étrangères. La population s'était accrue très vite et, en 1850, elle atteignait une moyenne de 160 habitants au kilomètre carré, densité inconnue en France aujourd’hui encore. L'industrie s'était dès longtemps développée, créant des centres urbains très populeux. La mer protégeait ce large débouché. Longtemps il avait été impossible de faire appel aux produits des pays voisins. Les lenteurs et les difficultés de la navigation, le défaut d'excédents chez les nations agricoles, sans parler de la politique annonaire longtemps pratiquée par elles, expliquent que jamais les importations n'aient pris une grande importance. Elles étaient autorisées pourtant, sous la condition, il est vrai, de payer un droit de douane. Elles avaient même commencé au XVIII siècle. Mais, pour les mêmes raisons, elles étaient restées insignifiantes. De 1708 à 1762, elles ont été en moyenne de 24 289 quarters de blé par an.! En viande, elles étaient nulles. Le pays devait done se suffire à lui-même et tirer de son sol de quoi satisfaire à des besoins d'autant plus grands que l’industrie et le commerce avaient créé plus de richesse

1882. — L. Paul-Dubois : La Question Agraire en Irlande à propos de la loi nouvelle. (Réforme Sociale, 1er mars 1904, pp. 352 sq.)

(4) C.-J. Fuchs : Der englische Getreidehandel (Jahrbücher für Nationalækonomie und Statistik. — t., 54, 1890), p. 5. — Le Quarter (imperial quarter) vaut 2 hectolitres 90.

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et de bien-être. Les comtés industriels, riches entre tous, étaient aussi, et sont d’ailleurs généralement restés, les plus productifs au point de vue agricole. «La région manufacturière par excellence, qui commence au sud par le comté de Warwick et finit au nord par le West Riding du comté d'York, est celle où les rentes, les profits et les salaires ruraux s'élèvent le plus haut. La moyenne des rentes y est de 30 shellings par acre, ou de 90 francs l'hectare, et celle des salaires de 12 shellings ou 15 francs par semaine, tandis que, dans la région exclusivement agricole qui s'étend au sud de Londres, la moyenne des rentes n’est que de 20 shillings par acre ou60 francs par hectare, et celle des salaires de 8 shillings ou 10 francs par semaine. Les comtés intermédiaires se rapprochent plus ou moins de ces deux extrèmes, suivant qu'ils sont plus ou moins manufacturiers : partout le taux de la rente et du salaire agricoles est un signe certain du degré de développement industriel local. »1 Cela était écrit au lendemain de l’abrogation des lois céréales ; c’est encore vrai aujourd'hui. Encore que le taux élevé des salaires dans les régions industrielles ait peut-être d’autres raisons que la prospérité agricole, rien ne saurait mieux montrer quelle influence la richesse du pays exerça sur le développement de son agrieulture. Rien n'établirait mieux l'importance du débouché et combien de ce chef les agriculteurs anglais ont été favorisés.

Certes tous ces avantages n’empêchaient pas le monde agricole de faire entendre en toute occasion d’amères doléances. Un malaise réel et général régna même de 1819 à 1838, amené

(1) L. de Lavergne, loc. cit., pp. 179-180,

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par la baisse des prix consécutive au rétablissement de la paix en Europe,! à la levée du blocus continental et à la reprise des paiements en espèces, suspendus depuis 17972 Par de nombreuses enquêtes, par l'élaboration et la mise en visueur de lois douanières toujours sur le chantier, abrogées presque aussitôt que promulguées, les pouvoirs publics s’efforcaient d'y porter remède. Aux droits fixes succéda l'échelle mobile. On se plaignit toujours. Mais, lorsqu'en 1846 sonna le glas des lois céréales, abstraction faite des années malheureuses où, par suite de circonstances climatériques défavorables, les récoltes venaient à manquer, l’agriculture anglaise était en somme assez prospère et résolument engagée dans la voie du progrès. Sous l'influence des causes que nous nous sommes efforcé de dégager, elle était, au dire de M. L. de Lavergne, qui visita le Royaume-Uni vers cette époque, devenue la première du monde ; elle était plus riche que l’agriculture française, pourtant plus favorisée de la nature ; et les terres supérieurement cultivées étaient moins étendues en France que dans l'Angleterre proprement dite, quatre fois plus petite cependant.

Malgré la baisse constante des prix, la culture des céréales était en plein essor. C’est entre 1841 et 1845 que celle du blé, depuis décadente, atteignit son apogée. Alors le froment indigène suffisait à sustenter 24 millions de personnes, soit à peu près les neuf dixièmes de la population totale du

(1) Depuis 1792, les importations de céréales en Angleterre ont régulièrement excédé les exportations, sauf en 1808. La guerre européenne avait nécessairement haussé les prix; la paix devait les ramener à leur niveau normal.

(2) Cf. Final Report of His Majesty’s Commissionners appointed to inquire into the subject of agricultural depression. — Cd. 1540. — 1898. — Rapport spécial y annexé de M. R. Lacey-Everett, pp. 186 sq.. — Les paiements en espèces ont été repris en 1819.

(3) La Chambre des Communes nomma trois commissions d'enquête :

en 1820, 1833 et 1836. Les Lords en nommèrent une en 1837. (4) L. de Lavergne, loc. cit, pp, 2, 3 et 14.

Royaume-Uni.! L'élevage du bétail, pratiqué en grand, donnait un revenu considérable, supérieur de plusieurs centaines de millions à celui qu’en retirait la population agricole de la France? Environ 35 millions de moutons paissaient des deux côtés de la Manche, mais en Angleterre sur 31 millions d'hectares, chez nous sur 53 millions. Dix millions annuellement abattus par nos voisins donnaient 360 000 tonnes de viande ; la production annuelle de la France n’était guëre que de 144 000 tonnes.®

Les fermiers faisaient de bonnes affaires : il n’était pas rare qu'ils jouissent d’un revenu de 10000, de 20 000, parfois même de 30 000 francs. « L’Angleterre était pleine de fortunes faites dans la culture. Ces exemples font de cette carrière une des plus recherchées pour le profit, en même temps qu'elle est une des plus agréables, des plus honorées, des plus saines pour l'esprit et pour le corps ».® Point n'était besoin alors d’attacher les fermiers à la terre par de longs baux. La prospérité suffisait à les retenir. € Autant que nous avons pu nous éclairer à ce sujet, écrivait sir J. Caird au cours d'une tournée à travers l'Angleterre, entreprise sur l'initiative du Times, le plus grand nombre des fermiers semble préférer le fermage à l’année. C'est d’après ce système et sans plus de garantie que les mêmes cultivateurs sont souvent fermiers d’un domaine pendant une longue suite d'années. L'un d’eux nous a dit que son père et lui avaient tenu en location la même ferme pendant soixante-dix ans. Il ajouta que, durant cet espace de temps, avec un capital considérable employé pour son troupeau, un sol productif, un propriétaire bienveillant, de nombreuses améliorations de drainage et sans

(4) The Tarif Commission : Report of the Agricultural Committee. — London, King and son, 1906. — $ 54.

(2) L. de Lavergne, loc. cit., pp. 47, 78 et 81. Gide, p: 90, (4) Id., p. 98.

(5) Id., p. 126,

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augmentation du prix de fermage pendant trente ans, on n'avait point fait de bail»! Bien que simples tenanciers at will, les fermiers d'alors sont héréditaires et se succèdent de génération en génération sur les mêmes fermes : sir J. Caird rapporte encore que, sur les terres du duc de Cleveland, dans le Durham, un des meilleurs fermiers exploitait, en 1850, en vertu d’un bail consenti à l’un de ses ancêtres, sous le règne d'Elisabeth, et non renouvelé depuis.? Les affaires prospères facilitent les rapports de landlord à tenancier et font régner cette réciproque confiance qui est comme la caractéristique du fermage anglais. Seule, la crise agricole devait un jour troubler cette belle et féconde harmonie.

Mieux encore que ces divers indices, la progression des surfaces encloses,arrachées à la jouissance commune, mesure le progrès agricole ; car elle marque le recul des anciens procédés de culture et l'extension de l’assolement et de l’exploitation rationnelle. Alors même qu'ils ne sont pas à l'état de friche ou de pâture, le rendement des communaux est médiocre ; l'appropriation privée est un sensible progrès. Or, de 1727 à 1845, oh n'enregistre pas moins de 6 200 acts of inclo- ‘sure, ayant porté sur 6 106 101 acres.% Les périodes de troubles, pendant lesquelles les relations internationales étaient peu sures, sont particulièrement fertiles en acts ; les hauts prix stimulent l'appropriation privée et la mise en culture des friches communales : de 1795 à 1816, 2 723 095 acres furent ainsi appropriées. Après le rétablissement de la paix, malgré la baisse des prix retombant à leur niveau normal, le mouvement, encore que ralenti, ne s'arrêta pas. De 1816 à 1845, les acts of inclosure portèrent encore sur 514 836 acres.# La Tariff Commission n'exagère donc pas, lorsqu'elle écrit

(LL) Gard, Woc/cit/;%p: 16.

(2) Id., p. 340.

(3) L'acre vaut 40 ares 46.

(4) Tarif Commission : Report of the Agricultural Committee, $ 37 sq., 45 sq.

que, « jusqu’à l’abrogation des lois céréales, la superficie cultivée en Angleterre, le produit moyen par habitant, la variété des récoltes et le nombre des personnes nourries de denrées indigènes augmentèrent malgré la baisse des prix, suspendue seulement pendant les quelques années qui précédèrent immédiatement cette abrogation ».! Ajoutons, pour compléter le tableau, que la valeur du sol était alors très élevée et se calculait sur le pied de trente fois la rente annuelle.?

Ce n'était pas seulement en étendue, c'était aussi en perfection que gagnait l’agriculture anglaise, Sans doute, de-ci de-là, on relève encore bien des défectuosités ; ce sont des bâtiments de ferme primitifs. ou insuffisants,’ un drainage par trop sommaire,* quand iln’est pas totalement négligé, la conservation des fumiers mal comprise, l'usage des engrais artificiels presque ignoré.f Mais, outre que, pour porter sur elle un jugement sain, il faudrait comparer l'agriculture anglaise à celle des autres pays à la même époque, sir J. Caird luimême et, après lui, M. L. de Lavergne ont pu constater le caractère nettement intensif de la culture prise dans son ensemble. Le système des jachères est abandonné. On pratique généralemgnt l’assolement quadriennal, dit du Norfolk, imaginé jadis par Arthur Young ; parfois on y intercale une seconde année de prairies artificielles qui le rend quinquennal. La terre est travaillée avec le plus grand soin ; les labours sont profonds et multipliés, parfois jusqu’à cinq ;7 les prairies sont l’objet de la même sollicitude que les terres labourables,alors que chez nous encore on les abandonne à peu près à leur sort. La consommation d'engrais est considérable : sir

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(2) L. de Lavergne, loc. cit., p. 109.

() TJ Caitd, loc. cit, p.122:

(4) Id., p. 23.

(5) Id., p. 31.

(6).Id., pp. 56, 106, 113, etc..

J. Caird cite notamment deux fermes des environs de Manchester, l’une de 156 acres (62 hectares), l’autre de 165 acres (66,75 Ha.), sur lesquelles on a respectivement acheté en une seule année 2 032 et 1 360 tonnes de fumiers et d'engrais. Des dispositifs ingénieux et compliqués sont en divers endroits installés pour l’épandage des engrais liquides. Mais il est impossible d'entrer ici dans les détails. Il suffit de donner une idée d'ensemble. Notons seulement qu'on utilise les os, le guano, le nitrate de soude, le superphosphate de chaux, les gadoues des villes, le sang des animaux, etc.. En général les terres ont été amendées ; à coups de capitaux, on les a draiïnées, marnées, irriguées. Enfin les machines agricoles ont fait leur apparition. Elles ont eu, il est vrai, quelque peine à se faire accepter : « en 1839, à la première exposition de la Société Royale (d'agriculture), il y avait en tout 23 instruments, et, dans ce temps là, les gentlemen farmers protestaient en toute occasion qu'ils ne s'étaient jamais servis et ne se serviraient jamais que des instruments connus de leurs pères. » C’est l'histoire de tous les machinismes. En 1853, à l'exposition de Gloucester, plus de deux mille machines, envoyées par 121 exposants, prenaient part au concours. Le plus grand nombre étaient déjà d’un usage courant, répandues d'un bout à l’autre de la Grande-Bretagne? Grâce à ces méthodes, on avait déjà pu obtenir des rendements considérables : 25 hectolitres de blé, 30 d'orge, 36 d'avoine à l’hectare. Et sir J. Caird relève en différents points des productions de 50 hectolitres de froment à l'hectare.% Une simple comparaison permettra d'apprécier l’éloquence de ces moyennes : aujourd'hui encore, après soixante ans de progrès sensibles, l'agriculture française ne peut pas les atteindre : le rende-

(1) Id., p. 270.

(2) L. de Lavergne: Un meeting de la Société Royale d'Agriculture d'Angleterre. Appendice à l'Economie Rurale de l'Angleterre, p. 457.

(3) Loc. cit., passim, notamment p. 290.

ment moyen du blé, par exemple, ne dépasse pas chez nous RES

Ce qu'ils avaient fait pour la culture, les agriculteurs anglais le firent aussi pour le bétail. Il est impossible d'entrer ici dans le détail et de décrire par le menu les progrès réalisés sous l'influence des Bakewell et des Collins. Rappelons seulement que ces deux éleveurs de génie créèrent deux races supérieures, l’un de bêtes à cornes, la Shorthorn améliorée ou de Durham, l’autre de moutons, la Dishley. Leur but commun avait été de rendre le bétail plus précoce, susceptible d'être consommé à deux ans au plus tard au lieu de quatre ou Cinq ans, en même temps que d'obtenir de lui le rendement net le plus considérable. Ils y parvinrent par une sélection sévère, aidée d’une alimentation abondante. Lorsque les Corn Laws furent abrogées et le libre-échange instauré, les deux races étaient définitivement fixées avec leurs caractères spécifiques. Des éleveurs anonymes, inspirés par Bakewell et les frères Collins, en avaient amélioré d’autres, moins parfaites en soï, sans doute, mais plus rustiques et mieux adaptées aux conditions locales, les Southdowns des collines du Sussex, les Cheviot des montagnes d'Ecosse, parmi les moutons ; les Hereford, les Devon, les Angus, ete., parmi les bêtes à cornes. À toutes, on appliquait les mêmes méthodes : dès la première moitié du XIX° siècle, l'élevage tendait à devenir intensif, comme la culture : aux fourrages s’ajoutaient dans l'alimentation les turneps consommés soit sur place, soit à l’étable, et les tourteaux de graines oléagineuses. En même temps qu'on spécialisait le gros bétail dans la production de la viande, réservant de plus en plus aux chevaux le travail agricole, se faisait dans l'élevage une véritable révolution. « L'école nouvelle, écrivait, il y a 54 ans, M. L. de Lavergne, supprime le pâturage du bétail et le remplace par la stabulation permanente; mais cette stabulation perfectionnée

(1) Sur tous les développements qui précèdent, v. L. de Lavergne, loc, cit,, passim et notamment Chap. IV : Les Cultures,

diffère autant de la stabulation imparfaite usitée sur le continent que le pâturage cultivé différait du pâturage grossier de nos régions pauvres. »! Dans les loges d’où ils ne sortaient jamais, parfois attachés par le cou,? pour qu’un exercice intempestif ne pût entraver l’engraissement, les bestiaux recevaient l’eau fraîche et la nourriture à discrétion, nourriture composée tantôt de racines coupées, de féverolles broyées, de tourteaux concassés, tantôt d’un mélange de foin et de paille hachés et d'orge moulu, le tout cuit dans de grandes cuves chauffées à la machine à vapeur et fermenté dans de grands coffres clos. La conséquence de ces nouveaux procédés, non encore répandus sans doute avant la réforme douanière, mais qui, du moins, se dessinaient déjà, c’est qu'au lieu d’une seule tête de bétail, on en pouvait entretenir deux ou trois par hectare. D'où accroissement des fumiers produits par la ferme, possibilité d'appliquer à toutes les terres l’assolement quadriennal du Norfolk. «Tout devient terre arable alors, » comme constate M. L. de Lavergne > le pâturage recule devant la culture, qui nourrit bêtes et gens et quidevient industrielle. #

Telle était, dans ses grandes lignes, l’agriculture anglaise aux environs de 1850. Déjà attachée aux méthodes scientifiques, à ce que les Anglais nomment le high farming, elle visait à obtenir le plus grand rendement brut dans le délai le plus court. Par an, et sous toutes les réserves que comportent les évaluations de ce genre, on estimait à 4 milliards de francs ce produit brut, soit environ 200 francs par hectare. À la même époque et malgré la supériorité incontestable du sol, et, à certains égards, du climat, il n’était en France que de cent francs

(1) L. de Lavergne. — Economie Rurale de l'Angleterre, p. 212.

(2) J. Caird, loc. cit., pp. 60, 74, 75.

(3) Loc. cit., p. 216. — V., d'ailleurs, sur tous ces points ses chapitres IT, II et XIII.

(4) Cf. sur la prospérité agricole à cette époque Ph. Pusey : The agricultural improvement of Lincolnshire. (Journal of the Royal Agricultu-

ral Society, 1843), p. 287.

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