‹ La crise française, faits, causes, solutionsChapitre 110 sur 191 · II. d'aLGÉSIRAS au traité du 4 XOl'KMBRK · texte numérisé non relu

II. d'aLGÉSIRAS au traité du 4 XOl'KMBRK

Mais n'anticipons pas. Après l'alerte d' Algésiras, la France remédia à certaines lacunes matérielles de l'armée et quand vint l'incident des légionnaires de Casablanca, à la fin de 1908, M. Clemenceau tint à Berlin un langage conforme à notre dignité.

Le traité de 1909. ^'''^"^'"^ P'''^*' ^°"'™^ "^î'^ ^^P'^'

matie sentait parfaitement le danger

de l'acte compliqué et ambigu d'Algésiras, elle travailla à éclaircir la situation. Elle parvint à conclure avec Berlin le traité de 1909 qui, quoi qu'on en dise, constituait un énorme progrès, car il était aussi net qu'un traité peut être puisque, sans ambiguïté, l'Allemagne déclarait se desintéresser politiquement du Maroc. Forte de cet engagement et dans ses limites, la France continua sa tàcbe au Maroc. L'insurrection des tribus l'obligea à envoyer des troupes à Fez, ce tjui n'avait rien, eu somme, de contraire au traité de 1909. Mais alors peu après les négociations occultes et inconstitutionnelles de M. Caillaux prouvèrent à M. de Kiderlen Waechter qu'une fois encore l'Allemagne pouvait avoir barre sur la France.

. ,. Le 1" juillet 1911, le gouverne-

uieut de Berlin flt savoir à la France

qu'il envoyait un navire de guerre à Agadir, sur la côte sud du Maroc, pour protéger ses nationaux. A cette nouvelle, le premier sentiment en France fut un sentiment de stupeur. On ignorait alors complètement les négociations secrètes de M. Caillaux et on ne comprenait nullement pourquoi l'Allemagne intervenait puisque, par le traité de 1909, elle s'était engagée à se désintéresser politiquement du Maroc.

En réalité, le geste d'Agadir signifiait de la part de l'Allemagne : « Je veux causer avec vous. » Ce à quoi la France répondit : « C'est entendu, causons, que désirezvous? n L'Allemagne répliqua : « Que m'offrez-vous? »

Dès ce moment, en raison des inconcevables offres officieuses de M. Caillaux, les négociations françaises se trouvèrent placées sur une mauvaise base. Il n'aurait pas fallu démordre de cette attitude qui consistait à dire à l'Allemagne : « Votre prétention est nouvelle et sans raison puisque le traité de 1909 a déjà tranché la question? n

Le 6 juillet 1911, une manchette du Matin, que je

citerai particulièrement, car il fut dans cette période fort

bien informé de source officieuse, semble-t-il, annonça :

L'Allemagne ne voudrait pas de territoire au Maroc, mais

des compensations ailleurs.

C'est alors qu'on commença par parler, probablement pour amadouer l'opinion publique française, d'une " rectification de frontières » . C'est là un procédé diplomatique bien connu qui a pour avantage de dissimuler à l'opinion publique d'un pays, au moins pour quelque temps, l'importance des prétentions territoriales de l'adversaire. Or, comme les débats parlementaires l'ont récemment appris, les négociations officieuses et illégales engagées par M. Caillaux, dès le mois de mai 1911, avaient fait entrevoir à l'Allemagne la possibilité d'acquérir une notable partie du Congo français.

Pour Taire accepter progressivement cet énorme sacri- Gce par l'opinion publique française, M. Caillaux s'ingénia donc, par tous les moyens dont il disposait, à accréditer l'idée qu'il s'agissait simplement d'une affaire à traiter, que la négociation franco-allemande allait s'orienter vers un marché et non vers un partage. La nuance était intéressante et habile, car qui dit marché dit troc de deux objets équivalents. Un échange ne peut donc constituer une humiliation. L'opinion publique ainsi rassurée ne s'enflamma pas encore. Mais bientôt l'énorniité des prétentions allemandes apparut. Le Matin constata le 19 juillet 1911 : Les négociations franco-allemandes n'avancent pas. Les prétentions allemandes sont inacceptables.

Elles étaient, en effet, exorbitantes puisque 1'. Allemagne réclama de la France la cession complète de la côte et de l'intérieur du Congo français jusqu'à la rivière Sangha, ef, en outre, la cession de son droit de préemption éven tuelle sur le Congo belge.

L'intervention C'est alors que, le 21 juillet 1912,

de l'Angleterre. ^^ ^^""^^ .^^^""^^ prononça à Lon-

dres un discours d'autant plus sensationnel que son auteur est connu dans le monde entier comme un radical anglais de tendances nettement pacifistes.

M. Lloyd George déclara :

Je ferai de grands sacrifices pour maintenir la pai.x, et je n'admets pas que rien puisse justifier une perturbation dans les bons rapports internationaux, sauf des questions d'un très grave intt^rét national. Mais si nous nous trouvions accuk's €\ une situation dans laquelle la paix ne pourrait être maintenue qu'en sacrifiant la grande, la bienfaisante situation que la Grande-Bretagne s'est acquise par des siècles d'héroïsme et d'efforts, en permettant que la Grande-Bretagne soit traitée — quand ses

intérêts vitaux sont en jeu — comme si elle ne comptait pas dans le concert des nations, alors, — je le dis avec force, — la paix à ce prix serait une humiliation intolérable à endurer pour une grande nation comme la nAtre. (Voir Le Matin, 21 juillet 1911.)

Ces paroles décisives mirent fln à rétonnante illusion dont on s'était bercé à Berlin en croyant que l'Angleterre s'était désintéressée du Maroc et surtout de l'équilibre africain. Le résultat très net du discours de Lloyd George fut que la diplomatie allemande Ot savoir au gouvernement britannique qu'elle n'avait pas l'intention de pousser les choses aussi loin qu'on avait pu le croire un instant. En réalité, il se produisit alors une reculade de l'Allemagne, qui eut pour résultat d'affaiblir dans une certaine mesure le ton du discours de M. Asquith, premier ministre anglais, qui cependant, le 27 juillet 1911, de son côté déclara :

Si l'on n'aboutissait pas à une solution répondant aux desiderata indiqués, il nous faudrait prendre une part active à la discussion de la situation. (Voir L'Écho de Paris, 28 juillet 1911.)

Ces manifestations britanniques furent prises d'autant plus au sérieux à Berlin, qu'on y sut fort bien que l'amirauté anglaise prenait toutes ses précautions pour intervenir sans délai en cas de besoin. La pression anglaise fit donc que l'Allemagne modéra ses exigences envers la France. Le gouvernement allemand y avait d'ailleurs intérêt, car il préférait de beaucoup s'entendre directement avec la France seule plutôt que d'avoir à discuter à trois, c'est-à-dire avec l'Angleterre, comme M. Asquith en avait indiqué l'intention, — ce qui d'ailleurs aurait été absolument conforme aux intérêts de la France. Mais cette

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possibilité ne fut pas comprise par nos négociateurs; de même, dans les premiers jours d'août, Tidée d'une conférence internationale qui aurait pu être encore une solution, au point de vue français, fut abandonnée parce qu'à Berlin, on n'en coxdait pas.

, Pane Donc, une fois que l'Allemagne eut

, , j , tenu compte de l'avertissement an-

s abandonne seule , . ,, ,

. , ^. glais, elle resta seule en tête a tetc

a la conversation '^ , „

„ ,. avec la France et, constatation capi-

avec Berlin. in

taie, elle resta constamment sur le

terrain de la force, et non pas du tout sur celui des arguments juridiques ou du respect des traités, car elle aflccla de ne pas parler du traité de 1909.

Les négociations reprirent donc.

Une manchette du Matin nous apprit le 22 août 1911 :

La France peut faire des concessions.

Oui : à une condition.

A une condition : il faut que l'irritation que le pays a subie sans cesse depuis six ans disparaisse une fois pour toutes.

Il faut que, dans le contrat que nous ferons avec l'Allemagne, il soit déclaré d'une façon qui ne laisse subsister aucun doute, qui ne permette aucune fausse interprétation, que nous avons les mains libres au Maroc.

Mais ce qui s'appelle les mains libres.

Après le traité de 1909, nous croyions les avoir.

L' .Allemagne « se désintéressant politiquement do Maroc «, n'était-ce pas le droit reconnu de la France de faire la politique qui lui plairait dans la limite des conventions passées avec l'Europe?

Mais l'Allemagne nous a prouvé à .Agadir que la formule n'était pas sufflsamment nette et claire.

C'est donc elle-même qui nous oblige à réclamer cette fois une clarté complète, définitive, absolue.

Le 24 août, Le Matin annonça que les décisions de la France ont été « arrêtées mardi par M. Caillaux et son

gouvernement » , mais, indication un peu inquiétante, le même organe apprit que ces décisions sont " inspirées d'un esprit très large de conciliation et d'un désir réel de vouloir tenir compte du point de vue allemand dans une mesure aussi grande que possible, afin d'arriver à une entente » .

Pour les gens avertis, cette formule signifia déjà qu'on céderait énormément. Bientôt, il fut rendu public qu'il n'était plus question que l'Allemagne abandonnât le Togo à la France, comme on l'avait fait entrevoir au début des négociations, quand on avait parlé d'une « rectification de frontières » .

Les journaux allemands étaient unanimes alors à déclarer qu'un territoire où a flotté le drapeau de l'empire allemand ne saurait, pour aucune raison, être cédé à une puissance étrangère. Par contre, ils trouvaient tout naturel que la France, elle, fit abandon à l'Allemagne d'un énorme territoire comme le Congo où flottait le drapeau tricolore.

Encore La Gazette de Cologne (I" septembre 1911) ajouta-t-elle :

L'entente finale avec la France dépendra des garanties que la France pourra fournir pour la défense de l'égalité des droits économiques allemands an Maroc. (Cité par L Echo de Paris, 2 septembre 1911.)

Dès ce moment, il n'est plus question pour la France d'avoir les mains entièrement libres au Maroc, même auprix d'une cession congolaise. Une manchette du Matin (10 septembre 1911) nous apprit d'ailleurs :

l'allemagxe, daxs ses coxtre-propositio\s qu'elle a faites

AUX propositions de la FRANCE, DEMANDE DES PRIVILÈGES SPÉ- CIAUX POUR SON COMMERCE AU MAROC. LA DEMANDE ALLEMANDE EST INAPPLICABLE, DONC INADMISSIBLE.

Cette prétention, en effet, était d'autant plus exorbitante que l'AlIeniagne, après tout, n'occupe que le quatrième rang des puissances qui commercent au Maroc. Quoi qu'il en soit, vers le milieu de septembre, les journaux qui avaient des contacts ofGcieux commencèrent à indiquer les bases générales du sacriOce vers lequel on s'acheminait.

, , ,. M. Paul Lerov-Beaulieu, dans un

La protestation uj ^- ^ a r'à

, ,, „ , , tort remarquable article de L Lcono-

de M. Paul Leroy-

miste français (septembre 1911)

montra alors le danger de la cession congolaise qui disloquera notre empire africain en tronçons épars " en plaçant, eu outre, le Congo belge sous les serres de l'aigle allemand... a. Il exposa que le fait qu'une puissance, " au glorieux passé de la France, consacrant à l'heure actuelle 934 millions de francs à sou armée de terre et 416 millions à son armée de mer, ensemble : 1 350 millions, aille ainsi, sans coup férir, offrir 500 000 ou 600 000 kilomètres carrés (chiffre des premières offres de M. Caillaux) du domaine qu'elle doit au courage et au bonheur de ses explorateurs et de ses soldats » , constituera « la plus grande humiliation que la France ait subie depuis plusieurs siècles « .

Offrir des « immensités à une nation qui n'a pas risqué un seul soldat, ni un seul centime, et qui se contente de nous soumettre à un chantage obstiné, » c'est en encourager la répétition ijidéfmie.

Tout cela parce que « l'Allemagne nous céderait (au Maroc) des droits immatériels, impossibles à évaluer, sur un pays qu'elle ne possède pas, où deux autres puissances, la France et l'Espagne, ont, par l'acte authentique d'Algésiras, beaucoup plus de droits qu'elle cl où une dizaine d'autres puissances, les autres signataires de l'acte d'Algé-

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siras, ont chacune autant de .droits que l'Allemagne » .

Ces avertissements n'eurent aucun effet. M. Caillaux obstinément poursuivit son œuvre.

Le 13 septembre, Le Matin, évidemment informé de bonne source, déclara dans d'imposantes manchettes :

Le gouvet^nement français a arrêté hier les conditions définitives de l'accord avec V Allemagne.

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