ET AU PARLEMENT FRANÇAIS
La discussion du traité franco-allemand qui eut lieu, tant au Reichstag que devant le Parlement français, ne conGrma pas les vues optimistes de M. Caiilaux, car elle permit d'apprécier la redoutable portée de l'accord du 4 novembre 1911.
„ j „ ., Le 9 novembre 1911, le chance-
M. de Bethmann ,. . ,,„ ., , „ ,
„ ,, lier de 1 Lmpire, M. de Bethmann
Hollweg, déclara devant le Reichstag :
Il est faux d'affirmer que nous ayons songé, en envoyant la Panther à Agadir, à prendre pied au Maroc. C'était impossible après l'accord de 1902, qui a été le principe directeur de noire programme...
Le principe de la négociation avec la France fut que les Marocains étaient incapables de rétablir l'ordre dans leur propre pays; l'action d'une puissance était nécessaire. Cette puissance, pour la majeure partie du Maroc, ne pouvait être que la Franco.
Notre effort a été d'obtenir que la France prit la responsabilité et se portât garante de la liberté du commerce et de l'industrie au Maroc, de l'égalité des différents pays lors de l'adjudication des travaux publics. La piridiction consulaire et le droit de protéger les indigènes sont garantis autant qu'il est possible. La question de l'extraction de minerais a été réglementée avec un soin particulier. Je crois qu'en multipliant ainsi les réglementations, nous avons rendu un bon service aux intérêts économiques allemands au Maroc...
Notre programme a donc été rempli. Nous avons assuré nos intérêts économiques au. Ma roc et nous avons accru notre domaine colonial. . .
Laissez-moi conclure en faisant la somme de nos opérations (liplomaliques. Avant Fez et Agadir, le Maroc était nominalement indépendant, enfuit, déjà au pouvoir de la France. Cette situation pouvait troubler continuellement nos rapports avec la France. Nous n'atiom pas de garanties, de porte ouverte, et nous avions renoncé aux aspirations politiques.
Or, quelle est la situation actuelle? Nous n'avons rien donné au Maroc que nous n'ayons déjà donné, et nous avons
GAG.XÉ UN AGRANDISSEME.VT DE NOTRE DOMArNE COLOMAL. (Voir Le
Temps, 10 novembre 1911.)
« j v-j 1 Notez qu'au moment même de
M. de Kiderlen i , , . , , „
.yy , . ces aécIaration.s, le bateau allemand
continuait à monter sa garde insul-
tante devant Agadir. Il y était encore quand, le 21 novembre 1911, M. de Kiderlen Waechter Ct l'historique des négociations à la commission du budget du Reichstag. Il y déclara :
Dès qu'il a été question de compensations, nous avons songé au Congo.
Le gouvernement français voulait tout d'6J)ord se borner à une rectification de la frontière du Cameroun. .Mais nous tenions à arriver jusqu'au Congo, afin de pouvoir à l'avenir dire aussi notre mot dans toute modification territoriale au centre de l'Afrique.
Si nous avons accepté, après coup, moins que nous avions demandé, c'est que nous tenions avant tout à ne pas faire échouer le traité avec la France, car il n'y avait pas à songer à u;i rétablissement de l'acte d'Algésiras et il nous fallait avoir égard à la situation difficile dons laquelle se trauvait le gouvernement français vis-à-vis de son Parlement. (Voir Le Matin, 22 novembre 1911.)
Cette déclaration dépouillée d'artiGce du secrétaire d'État aux .affaires étrangères allemand mit eu vive lumière la responsabilité do .M. Caillaux qui se prêta avec tant d'étonnante candeur à tous les désirs du négociateur de Berlin.
„, „ .„ Par uue singulière coïncidence,
M. Caillaux. , . , ? ,...., i
le jour môme ou parlait ainsi M. de
Kiderlen Waechter, M. Caillaux entendu par la commission des Affaires extérieures se félicita d'avoir pu obtenir la déGnition du « Maroc intégral " . (Voir L'Echo de Paris, 22 novembre 1911.)
Les interprétations du traité qui se multipliaient à Berlin n'empêchèrent point d'ailleurs M. Caillaux, dans son discours à la Chambre, le 19 décembre 1911, de s'efforcer de démontrer que les critiques dirigées contre le
traité n'étaieut pas fondées, que l'accord avait l'avantage de clore » une discussion qui s'est prolongée depuis des années. La France, par cela même, a reconquis une liberté d'action dont sur le vaste théâtre où se joue la partie politique, elle peut avec fruit faire usage aux côtés de ses alliés et de ses amis, dont elle n'entend en aucun cas se séparer » . (Voir Le Temps, 20 décembre 1911.)
, - Ces arguments ne convainquirent
, j p, , pas la Chambre. Le sentiment des
dangers contenus dans le texte de l'accord franco-allemand conclu sous le canon d'Agadir persista. Il fut tel qu'après la déclaration des députés de l'Est constatant qu'ils ne voulaient pas ratifier le traité du 4 novembre afin de ne pas paraître souscrire à un rapprochement avec l'Allemagne, M. Lebrun, ministre des Colonies, député de Briey, ne put retenir ses larmes.
C'est au milieu d'une profonde émotion que la Chambre, le 20 décembre 1911, ratifia le traité par 393 voix seulement. 11 y eut 141 abstentions; 36 députés votèrent contre.
Il fut manifeste que la plupart de ceux qui votèrent jsowr, votèrent la mort dans Tàme dans le seul espoir de reculer tout au moins les difficultés qui ne manqueraient pas de surgir immédiatement si le traité avait été rejeté.
, j o.t X A son tour, la commission séna-
L examen du Sénat. . , . ,
tonale examina le traite.
Le 9 janvier 1912, se produisit le coup de théâtre formidable d'où il résulta que M. Caillaux, président du Conseil, et M. de Selves, ministre des Affaires étrangères, n'étaient pas d'accord sur certaines vérités matérielles relatives aux négociations officieuses. M. Caillaux dut quitter le pouvoir. (Voir p. 241.)
Enfin, la discussion de l'accord vint devant le Sénat tout entier.
Le 5 février 1912, M. Jenouvrier,
M. Jenouvrier. , ,. . l ■>
dans son discours, constata : qu " on
a pu se demander qui parlait au nom de la France, des représentants officiels ou des mandataires officieux » ; que M. Caillaux, membre du cabinet présidé par M. Monis, sans y avoir le moindre droit, estima devoir reprendre personnellement les négociations qui furent la suite de l'affaire de la N'goko-Sangha, que M. Caillaux demanda à M. Fondère de se rendre à Berlin pour traiter avec M. Semler, député pangernianiste allemand, de questions économiques relatives à l'Afrique équatoriale, que dès le 28 mai 1911 M. Caillaux et ses négociateurs officieux s'arrêtèrent à un texte définitif, que M. Monis, président du Conseil, ne connut que le 28 décembre de la même année. Or, ce projet avait été examiné par les bureaux des colonies qui refusèrent de l'approuver, parce qu'à leur avis il constituait la mainmise de l'Allemagne sur tout le Congo.
M. Jenouvrier constata encore que, " lorsque M. de Selves reprit la direction du ministère des Affaires étrangères, M. Caillaux s'entoura des précautions les plus minutieuses pour continuer ses tractations secrètes » .
M. Jenouvrier affirmaenfin que M. Caillaux prétendit étendre son action à tous les éléments essentiels de la politique extérieure de la France, promettant à l'Allemagne que la France renoncerait <à toute opposition au chemin de fer de Bagdad, que des facilités seraient accordées à l'Allemagne pour l'admission à la Bourse de Paris de certaines valeurs allemandes, etc. (Voir L'Écho de Paris, 6 février 1912.)
M. Caillaux fit démentir par l'Agence Havas cette partie du discours de M. Jenouvrier, mais sans appuyer son démenti d'aucun argument positif.
566 LA CRISl-: FRANÇAISE
Le 8 février 1912, M. Pichon, ancien ministre des Affaires étrangères, intervint à son tour. Il montra la faute énorme qui fut commise en abandonnant le terrain délimité par le traité de 1909. Dans ce traité, eu effet, le gouvernement déclarait « tie poursuivre au Maroc qus des intérêts économiques » . Il reconnaissait que les intérêts politiques particuliers de la France « sont étroitement liés à la consolidation de l'ordre et de la paix intérieure, et il se proclamait " décidé à ne pas entraver ces intérêts ». M. Pichon soutint avec raison que, quand l'Allemagne prétendit ne pas tenir compte du traité de 1909, « il fallait lui résister » , car si l'Allemagne trouvait que l'acte de 1909 avait été inopérant au point de vue allemand, il avait été opérant au point de vue français. On peut évidemment admettre que l'accord de 1909, n'était qu'un compromis, mais il a réservait l'avenir, il conjurait les dijji cultes présentes, il interdisait à l'Allemagne des compensations territoriales dans une région qui devait rester livrée à notre action » .
Ce n'était pas une raison parce que l'Allemagne poursuivait de nouvelles exigences pour « changer radicalement d'attitude, de point de vue, pour modifier la direction de notre politique et offrir à l'Allemagne des compensations territoriales en échange d'avantages au Maroc » ?
Si les exigences de l'Allemagne se sont produites, ce fut parce qu'elles se trouvaient évidemment encouragées « par les pourparlers officieux qui s'échangeaient à la fois avec son ambassadeur et à Berlin avec différents personnages )' . Ce fut, en somme, depuis le commencement du mois de mai 1911, qu'on parla du Congo, à l'instigation de M. Caillaux, ce dernier refaisant la faute commise par M. Rouvier qui, pour la première fois, avait en novembre 1905 parlé, lui aussi, du Congo.
C'est donc, après ces pourparlers engagés en mai 1911
LKS CAUSES 367
par M. Caillaux, après la marche sur Fez et les négociations de Kissingen que, le premier juillet, l'Allemagne envoya la Panther à Agadir, afin « d'accélérer la marche des négociations » .
En faisant ainsi une pression sur le ministre français, le calcul était juste car M. Caillaux se prêta d'un bout à l'autre à toutes les exigences de l'Allemagne, le chancelier de l'empire, constata M. Pichon, le déclara dans ion discours du 5 décembre 1911 :
Quel était au fond l'uitérét principal dans cette affaire? C'était de nous entendre avec la France et avec la France toute seule sur la base que nous désirions. X'ous arons donc dû subordonner à ce but tous les antres désirs, y compris celui de satisfaire à l'impatience du public et de l'éclairer sur les négociations... Nous devions tenir compte de l'opinion publique française. Si nous ne l'avions pas fait, je crois qu'il eût été difficile au gouvernement français de triompher de la résistance de l'opinion pnblique.
« Ainsi, remarqua M. Pichon, c'est parce que l'opinion se serait soulevée qu'on lui a caché la vérité si longtemps. » C'est tt leur mystère excessif, qui a comprimé l'essor et l'appui de l'opinion publique, les contradictions et les engagements graves résultant de pourparlers officieux ; le fait que nous avons accepté sans nécessité une conversation à deux avec l'Allemagne; l'isolement de l'Espagne, en dehors de laquelle nous avons traité, comme on l'a dit, pour tout le Maroc, alors que nons avions avec elle des engagements inéluctables pour la création de zones espagnoles dans l'empire chérifien « .
Le traité du 4 novembre 1911 paraît tellement peu satisfaisant que personne n'en veut et que « la majorité le mbit plus qu'elle ne l'accepte » .
« Il est excessif de dire, constata encore M. Pichon,
3(i8 LA CRISE FRANÇAISE
que l'Allemagne ne nous a rien donné au Maroc par le traité de 1911; elle nous a donné d'abord des charges considérables que nous n'avions pas : charges militaires, financières, administratives, diplomatiques. Elle a déclaré qu'elle ne ferait pas obstacle à l'établissement de notre protectorat sur l'empire chérifien, le jour où nous croirons pouvoir en assumer la responsabilité et où nous serons d'accord avec le sultan ; elle a admis que, dès maintenant, ce serait nous qui serions substitués au makhzen pour ce qui concerne l'ordre, la sécurité des étrangers protégés, censaux et autres, sur le territoire marocain. » « Ce n'est plus, a-t-elle dit, les autorités marocaines auxquelles nous aurons araire, c'est la France qui devient responsable vis-à-vis de nous des engagements qu'elle a pris par traité. »
« Il semble que la pensée secrète des négociateurs allemands, conclut M. Pichon, ait été ou bien de nous retirer d'une main les avantages qu'ils nous concédaient de l'autre, ou bien de se réserver pour l'avenir la possibilité" de réclamer de nous de continuelles compensations en échange des concessions qu'ils pourraient bien avoir plus tard à nous consentir... Et de fait l'Allemagne nous a mis par le traité en face d'un régime qui est un enchevêtrement de complications et d'embûches, et qui nous ôte dans les plus graves matières la liberté de nos mouvements...
« En somme, le Maroc demeure internationalisé sous le rapport industriel et financier avec des garanties particulières pour l'Allemagne à laquelle nous avons concédé un véritable privilège économique et le droit de priorité dans la construction de la ligne de chemin de fer Tanger-Fez qui l'intéresse spécialement. »
En outre, par notre cession du Congo, « nous avons brisé l'unité géographique de notre empire » . Nous
LES CArSES 369
avons inquiété nos amis belges en facilitant l'accès de lAllemaone aux rives du Congo. M. de Kiderlen Waechter n'a pas manqué de faire valoir cette concession de notre part à la commission du Rcichstag, le 16 novembre 1911, en disant : « Le jour où la question du Congo '^'ouvrirait, l'Allemagne serait appelée à jouer un rôle. »
Enfin, l'enclave que nous avons conservée entre le fleuve et les nouvelles possessions allemandes n'est-elle pas déjà convoitée comme le prix de compensations ultérieures? ■n
En présence de ces désastreuses constatations, M. Caillaux, termina .M. Pichon, n'était donc guère autorisé à dire dans son discours de Saint-Calais :
« Vous avons voulu que la France eût au Maroc sa pleine liberté d'action. » Et il déclarait avoir rejeté les privilèges économiques « qui auraient entraîné pour ceux auxquels nous les aurions concédés une domination plus complète » . Or, il reste « à concilier cette affirmation avec celle de M. de Kiderlen Waechter au Reichstag, le 22 novembre 1911 :
c La politique allemande est vraiment parvenue à ses fins. L'Allemagne a seulement abandonné des droits qu'elle partageait avec d'autres puissances, tandis que la France, elle, a cédé des territoires français, n (Voir Le Temps, 10 février 1912.)
M. Clemencean. ^* ^^ 10 février, M. Georges Cle-
menceau résuma ainsi son opinion :
Des négociations obscures ont conduit, par des pfiascs mystérieuses à l'enfantement d'une sorte de monstre diplomatique qui n'est pas sans analogie avec ce fameux cheval de Troie qui était nne offrande à la paix et qni retentissait du son des armes... Le papier qu'on vous apporte a été délibéré sous le canon d'. Agadir. (Voir Le Temps, 12 février 1912.)
Finalement le Sénat, cédant aux mêmes mobiles que la Chambre, vota l'accord franco-allemand par 222 voix contre 48.
Ainsi fut consommé le sacrifice. Pour la première fois depuis la guerre de 1870, la France a conclu avec l'Allemagne un traité inquiétant qui l'expose à des contacts multiples tant au Congo qu'au Maroc et elle l'a ratifié après s'être rendu compte de tous les dangers que renferme cet accord !
Si l'on rn au fond des choses, si l'on ne se contente pris des simples apparences, — c'est-à-dire des fautes diplomatiques qui se constatent le plus aisément, — si l'on remonte à la première intervention allemande au Maroc en 1905, conséquence directe de notre ajfaiblissement militaire et naval, œuvre de MM. André et Pelletan, et de nos divisions intestines, on arrive à se convaincre que le traité du 4 novembre 1911, avec ses cessions de territoire et ses engagement multiples, est avant tout la rançon de nos fautes de politique intérieure et de la crise que nous traversons depuis douze ans.