IV. LES ALLEMANDS QUI VEULENT LA GUERRE
A côté des Allemands qui aiment la France, — à leur façon, — il y a ceux qui ne se cachent pas de vouloir nous faire la guerre le plus tôt possible.
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générales allemandes, mais croire que leurs idées ont cessé d'exercer une séduction puissante outre-Rhin constituerait une lourde erreur.
Ils continuent à enseigner que l'Allemagne, cœur de l'Europe, occupe en réalité une superficie de 850 000 kilomètres carrés. L'empire allemand n'en est que la partie principale. Autour de lui se rangent l'Autriche allemande, la principauté de Liechtenstein, la Suisse, la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas, pays qui, pour la plupart, au
LES SOLUTIONS kU
moyen âge, ont fait partie du Saint-Empire romain de nations germaniques et qu'il s'agit de réunir à nouveau en un grand corps de nation.
Les sociétés pangermanistes sont restées très puissantes. Leur esprit dépasse largement les cadres de leurs adhérents. C'est cet esprit pangermaniste qui continue à exciter avec méthode l'opinion contre la France.
La Post est à la tète de ce mouvement systématique. Son article du 27 juin 1911, signé par le général von GersdorfT, est typique. Il montre que le grand procédé pour émouvoir l'opinion allemande est toujours celui de Bismarck qui consiste à exagérer les « grands efforts militaires » de la France.
On ne peut se dissimuler que la dernière action de la France an Maroc est en corrélation avec le plein sentiment de la force militaire qu'éprouvent les Français. Depuis la chute de M. Delcassé, la France s'est appliquée à remplir les lacunes de son armement et sait aujourd'hui qu'elle est armée pour une guerre en Europe.
L'époque transitoire du service de deux ans est passée, la France possède un corps d'officiers ardentment désireux de revanche, de bons généraux et au total 4 millions et demi d'hommes instruits et encore capables de service. La réorganisation de l'artillerie de campagne vient d'être achevée ; l'étatînajor français a pris soin que, malgré le nombre plus faible des corps d'armée français vis-à-vis de ceux de l'Allemagne, la force de l'armée française de première ligne soit rendue égale numériquement à celle des troupes allemandes correspondantes par l'adjonction de formations de réserves. L'armée française possède, en effet une réserve d'officiers suffisante pour occuper en cas de guerre la plupart des hauts grades des formations de réserve sans affaiblir les troupes de ligne. Dès le début d'une guerre presque toute la cavalerie, à part les faibles détachements qui restent auprès des divisions, trouvera son emploi à l'aile gauche de la marche française. Au point de vue de l'aviation militaire, les Français prétendent avoir l'avance sur nous.
Somme toute l'armée française se trouve dans les conditions qui permettent d'occuper le Maroc sans se sentir menacée en Europe.
La conclusion, le leitmotiv, de tous ces articles tendancieux parus dans les derniers six mois, c'est que l'Allemagne doit renforcer ses armements.
C'est aGn d'obtenir le plus vite possible un accroissement immédiat des forces militaires que le général Keim, avec le concours du feld-maréchal von dcr Goltz, au début de 1912, a fondé la Ligtie de l'Armée [Wekrverein) qui se propose pour objet de rendre à l'administration de la guerre les mêmes services de propagande dans les masses que la Ligue navale prodigue depuis des années à l'administration de la marine. Cette ligue « poursuit avant tout un renforcement du sentiment patriotique en Allemagne; elle cberche k maintenir un esprit viril dans le peuple allemand » . Tout homme et toute femme de plus de dix-huit ans peuvent entrer dans la Ligue. (Voir Le Temps, 30 janvier 1912.)
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Le général de cavalerie von
Bernhardi, ancien commandant du 10" corps d'armée, honoré depuis longtemps des faveurs particulières de Guillaume II, a publié des articles, réunis, en décembre 191 1 , en un ouvrage en deux volumes, intitulé : La Guen'e d'aujourd'hui. Ces études méritent la plus grande attention, car elles contiennent, en réalité, toute la théorie des rapports de l'Allemagne avec la France, non pas que cette théorie soit nouvelle, mais c'est la première fois qu'elle a été rendue publique avec une si froide impudence.
Notre population est de 65 millions d'habitants et elle augmente d'un million par an ; il est impossible que l'agriculture
et l'industrie parviennent à procurer à celte masse humaine sans cesse croissante des moyens d'existence sufBsants. Xous sommes donc acculés à la nécessité de déverser dans des colonies le trop-plein de notre population ; mais si nous ne voulons pas anymenter la puissance de nos rivaux par le flot de nos éiniyranls, il nous faudra prendre des terres nouvelles dont nous avons besoin aux Etats voisins ou bien la acquérir d'accord arec eux. (Cité par L'Echo de Paris, 8 décembre 1911.)
Dans la Post du 20 décembre 1911, le général von Bcrnhardi disait encore :
\ous marchons vers des temps très graves : la guerre mondiale semble inévitable d'ici peu de temps. Or, il nous faut vaincre, il faut que toute notre jeunesse allemande soit instruite dans le métier militaire et que nous introduisions en .Allemagne le service obligatoire pour tons auquel nous avons été infidèles. La France a réalisé le service obligatoire et elle a conqiïis sur nous un grand avantage, qui se retrouvera sur les champs de bataille. Il est grand temps de nous reprendre. Cela va causer de gros sacrifices d'argent, mais il faut les accomplir. II y a des époques dans la vie des peuples qui décident de leur avenir tout entier, si les apparences ne sont pas trompeuses , nous venons d'entrer dans une de ces époques. Menacés dans notre développement par une coalition puissante, nous serons forcés de prendre les armes pour défendre nos droits et pour assurer notre avenir.
Dans de pareils temps, une seule pensée doit inspirer un peuple qui désire rester un puissant facteur dans la vie civilisée de l'humanité. Il doit augmenter par tous les moyens sa puissance militaire ; toutes les autres considérations doivent être subordonnées à ce but : conserver son existence par la force de l'épée et par la volonté de vaincre. (Cité par L'Éclio de Paris, 21 décembre 1911.)
« Dans son livre Vom Heuh'gen Kricge (La Guerre d'avr jourd'huij, le général von Bernhardi ne se gêne pas pour
déclarer qu'il faut que l'Allemagne attaque, au plus tôt, la France; c'est en vue de cette attaque qu'il a écrit son livre. L'œuvre nouvelle du soldat expérimenté, du grand écrivain qu'est von Bernhardi, n'est pas, il le déclare expressément, une œuvre de philosophie sereiue et de science pure, qui réviserait, en les mettant à jour, les théories de la guerre de Clausewitz; elle est cela, mais elle est beaucoup plus un effort en vue d' " un but pratique absolument déterminé " ; cà savoir, la guerre inévitable et proche que doit préparer l'Allemagne. " (Voir Le Journal d' Alsace-Lorraine, 17 janvier 1912.)
Voici les considérations qui forment la partie saillante de l'introduction de La Guerre d'aujourd'hui :
Toujours, nous avons réalisé à temps les progrès qui nous ont ouvert les portes de la victoire et assuré à l'avance une certaine supériorité sur nos adversaires. Nons devons d'autant plus tâcher d'acquérir pour l'avenir cette supériorité que, dans la situation mondiale actuelle, il est fort possible que nous ayons à combattre en état d'infériorité numérique, alors que nos intérêts les plus essentiels seront en jeu. Telle est, en vérité, cette situation mondiale actuelle que nous devons considérer cette guerre comme une nécessité dont dépend tout le développement futur de notre peuple .. .
La Russie a un intérêt considérable à ne pas laisser croître notre puissance. La France garde la blessure de 70 et se souvient de sa prépondérance ancienne. L'Angleterre, comme elle, nous est particulièrement hostile.
Contre tous ces ennemis, il se pourrait que nous fussions isolés. L'Autriche et l'Italie n'ont avec nous qu'une alliance défensive et n'ont nul intérêt à ce que l'Allemagne élargisse sa politique mondiale. « Nous sommes donc réduits à nos propres forces : il faut que nous sachions bien que de notre seule puissance mihtairc dépend non seulement notre expansion future, mais même le maintien de notre situation actuelle. " (Voirie Journal d'Alsace-Lorraine, 17 janvier 1912.)
Tant que nons avons compté avec la possibilité d'une guerre sur deux fronts, contre la France et la Russie, la situation était très simple au point de vue militaire : la formule que nous devions suivre était : attaque stratégique d'un côté et défense stratégique de l'autre ou bien attaque des deux côtés en s'appuyant sur l'armée autrichienne. Aujourd'hui les choses ont bien changé.
Du côté de la France et de la Russie, il nons faut compter avec l'Angleterre; elle ne se bornera pas à attaquer nos côtes de la mer du Nord et de la Baltique ; elle débarquera une armée sur le continent, soit en Belgique, soit en Danemark. Il est possible aussi que l'Autriche ne soit pas en état de nous soutenir avec toute la force de son armée et qu'elle soit obligée de défendre ses propres intérêts du côté de l'Italie.
Enfin, nous serons très menacés dans la Baltique, si on laisse à la Russie le temps de reconstruire sa flotte.
La situation militaire est donc au plus haut point défavorable : nous pouvons être condamnés à la défense stratégique si fâcheuse au point de vue militaire, surtout dans de telles circonstances, et nons ne pourrons pas empêcher une invasion de l'un ou de l'antre côté.
Une guerre entreprise dans de telles conditions n'offre pas des chances de succès très grandes.
L'armée la plus valeureuse doit succomber si elle est amenée au combat contre des ennemis d'une supériorité numérique écrasante. Pour éviter une situation aussi défavorable, il faut que la politique allemande nous fournisse l'occasion d'une hardie offensive; il nous faut pouvoir écraser l'un des adversaires avant que l'autre puisse arriver à son secours; il nous faut savoir bien regarder en face une telle vérité.
On peut objecter, il est vrai, que si nous attaquons la France, la Russie est tenue par traité d'intervenir. C'est donc la tâche de notre diplomatie d'embrouiller si bien les cartes que la France soit forcée de nous attaquer. Ce point de vue mérite d'être pris en considération, mais il ne fant pas espérer provoquer cette attaque de la France ou de l'Angleterre par une attente inactive ; tant que nous reculerons devant une agression de la
ktê LA GRISE FRANÇAISE
France, l'Angleterre ou la Russie pourront nous imposer leurs volontés par des moyens diplomatiques. L'affaire du Maroc l'a suffisamment prouvé. (Cité par L'Écho de Paris, 28 février 1912.)
Le ministre de la Guerre, dit-il encore, et le chef du grand état-major doivent être tenus au courant de toutes les flnctuations et de toutes les possibilités de la politique, il faut qu'ils puissent exercer une certaine influence sur la politique, de façon à pouvoir adapter leurs décisions aux besoins de la politique, qu'ils puissent même agir sur l'homme d'Etat qnand la situation militaire leur semblera particulièrement favorable.
De son côté, le chef de la politique étrangère ne doit jamais perdre de vue les possibilités utilitaires ; il doit être tenu constamment au courant de la préparation militaire sur terre (;t sur nier, car il ne peut tenter que ce qu'il sera possible d'obtenir par une guerre en cas de nécessité. La menace déguisée ou von d'une guerre est le seul moyen dont dispose la politique pour réaliser ses projets, car, finalement, c'est la représentation des suites possibles d'une guerre qui amène l'adversaire à céder. Si on renonce à ce moyen, on aboutit à une politique de compromission qui ne satisfait nul parti et ne peut que rarement créer une situation durable. Si l'homme d'Etat laisse entrevoir la possibilité d'une solution par les armes, la menace ne doit pas être vaine, mais elle doit s'appuyer sur une puissance effective et sur une volonté ferme, sinon elle aboutit à une défaite politique et morale.
« Le général von Bernliardi se défend de soutenir une thèse académique. Il prétend créer des conjonctures favorables pour " la guerre qui menace d'une façon inévitable '1 . Il prône donc des moyens inoffensifs mais veut cependant user de moyens diplomatiques pour mettre les torts du côté de l'adversaire. »
Si nous voulons, écrit-il, provoquer une attaque de nos ennemis, nous devons commencer une action politique qui, sans assaillir la France, aboutisse à blesser si gravement ses inté-
rets oa ceux de l'Angleterre que ces deux Etats se voient contraints à l'attaque. Les données d'une semblable action peuvent se trouver en Afrique et même en Europe. (Voir Le Temps, 10 mars 1912.)
L'allusion aux services que peut rendre à la diplomatie allemande la complexité systématiquement voulue à Berlin du traité du 4 novembre 1011, relatif au Congo et au Maroc, est à peine voilée. Il suffira, en effet, d'ouvrir cette boîte de Pandore pour que la guerre en sorte tout armée. En tout cas, après les déclarations si explicites du général von Bernbardi, on ne pourra vraiment pas dire plus tard que nous n'avons pas été prévenus.