V. LKS TROUBLKS DK CHAMPAGNE
Succédant à tant d'autres, les troubles de Champagne constituent un exemple impressionnant de l'état des esprits dans certaines régions de la province française.
Les premiers troubles de Champagne datent du 18 janvier 1911. Ils commencèrent à Damery dans la Marne. Ils se prolongèrent par une série d'incidents violents jusqu'au sac et à l'incendie d'Ay en avril 191 1, donc pendant une période de trois mois.
,,. Les scènes qui se passèrent dans
LesacdÂy. ,, .„ , ,2 ., f«,, ,, . .
cette ville, le 12 avril 191 1, atteignirent l'horreur des émeutes les plus tragiques.
Une centaine de manifestants envahissent la maison de Mme Dussinger. Les persiennes sont brisées, tous les meubles sont jetés par les fenêtres. Les potiches se brisent sur le sol. Le linge des armoires vole par les fenêtres. Les chaises, les fauteuils, les tableaux de prix sont lancés dans la rue. Le tout est empilé et incendié. L'argenterie vole aussi par les croisées. Certains l'empochent, d'autres la jettent dans le feu. Un vieillard qui assistait à cette scène de désordre disait à M. Clair-Guyot de L'Echo de Paris : « Ah! c'est bien triste! C'est bien malheureux! mais que voulez-vous? il faut ça! On n'est plus Français maintenant. » {Voir L'Echo de Paris, 13 avril 1911.)
Le bilan des maisons incendiées ou sabotées à Ay, les 12 et 13 avril 1911, peut se résumer ainsi :
1° Maison Bisingcr. La maison d'habitation et le mobilier personnel brûlés. La maison de commerce est mise à sac et incendiée; il ne reste debout que les quatre murs.
2» Maison Besserat. La maison de commerce a reçu la visite
des émeutiers. Il y a en commencement de sabotage à l'emballage.
3" Maison Léon Massé. La maison de commerce est saccagée.
4° Le cellier Ducoin est anéanti.
5° Maison Deutz et Geldermann. Tout est détrait dans la maison de commerce et dans les caves.
6" Maison Ayala. La maison de commerce, les celliers d'emballage sont pillés et brûlés. La comptabilité est détruite, deux cents pièces de vin sont é ventrées.
La maison d'habitation de M. Ayala a ses portes défoncées et échappe par miracle à l'incendie et au pillage.
7" Maison Durvin. L'habitation personnelle de M. Durvin, associé de la maison Deutz et Geldermann, est brûlée.
8" La maison personnelle de M. Gustave Philipponnat a été atteinte par les flammes de la maison Durvin.
9° La maison Couvreur, commencement d'incendie arrêté par la troupe.
10" Maison Gauthier, mobilier déménagé, saboté et brûlé.
11° Mareuil-sur-.'ly. La maison Ducoin est sabotée et brûlée. (Voir Le Matin, 14 avril 1911.)
La nouvelle de ces forfaits remplit d'une joie intense les révolutionnaires. Un sans patrie, c'est-à-dire Gustave Hervé, salua ainsi l'aube rouge dans La Guerre Sociale :
Les événements de Champagne nous apportent le même réconfort, la même espérance que la belle grève des cheminots.
Un peu de cohésion, un peu d'ensemble et un peu de discipline dans la révolte, et ça y est. (Cité par Le Matin, 14 avril 1911.)
r .Ce qui est plus fort que tout,
Le gouvernement , ^ *^ A. , ,
, . . , . c est que ces attentats etirovables
a laisse faire. ^ , 7
auraient pu être très aisément évités.
Pendant les semaines et même les mois qui les précédèrent, des incidents topiques ou des informations précises
78 LA CRISK FRANÇAISE
avaient averti le gouvernement. Volontairement, les autorités ont fermé les yeux. Avec une inconscience incroyable, elles se sont prêtées à l'aggravation des troubles.
On laissa, en effet, librement se diriger sur Troyes un cortège énorme de manifestants, armés de faulx, dont les drapeaux rouges flottaient au vent et dont les pancartes, qui servaient d'étendards, portaient des inscriptions constituant de véritables appels à la guerre civile. Des trains spéciaux furent même mis à la disposition de cette masse qui contenait de toute évidence certains des pires éléments. Et comme pour bien souligner que le gouvernement ne capitule que devant les émeutiers et les révolutionnaires, à la même date, presque à la même heure, à Paris, une foule composée de modestes employés, d'enfants, de femmes, s'assemblaient sur la place des Invalides, pour protester contre les lourdes charges qui pèsent sur les familles nombreuses. Cette manifestation se couvrait du drapeau tricolore. La cavalerie et la police reçurent l'ordre de la disperser et l'ancien officier qui conduisait la foule, le capitaine Maire, fut arrêté et conduit au poste. (Voir L'Écho de Paris, 16 avril 1911.)
Les responsabilités du gouvernement, dans les troubles de Champagne, ont d'ailleurs été très nettement établies dans une lettre que M. Bertrand de Mun, président du syndicat des négociants en vins de Champagne, adressa au président du Conseil à la suite du sac d'Ay.
Mo.vsiEUR LE Président du Conseil,
Le syndicat du commerce des vins- de Champagne est profondément ému des événements tragiques et scandaleux dont la Marne vient d'être le théâtre.
Pendant toute une journée, des maisons particulières et des établissements commerciaux ont été pillés, saccagés, incendiés; des négociants honorables et leurs familles ont été menacés
jusque dans leur vie par des émentiers organisés et dirigés. Parmi les victimes figurent des membres du syndicat du commerce des vins de Champagne que leur passé de loyauté commerciale et leur attitude irréprochable mettaient au-dessus de tout soupçon en ce qui concerne l'introduction des vins étrangers à la Marne invoquée comme le prétexte de tous ces excès.
Contre ces désordres et ces attentats, la répression est restée pendant toule cette journée à peu près impuissante, alors que la veille les aris partenus et les pillages déjà suivis d'incendies avaient fait prévoir les événements du lendemain, alors que, depuis plusieurs jours, aussi hien le syndicat du commerce des vins de Champagne que les représentants de la Champagne riticolc au Parlement et ceux qui ont la responsabilité de l'ordre dans la Marne avaient fait plus que le nécessaire pour informer votre gouvernement des conséquences fatales qu'allaient entraîner dans notre région les nouveaux débats si malheureusement soulevés contre la délimitation actuelle de la Champagne viticole.
Le syndicat du commerce des vins de Champagne doit vous faire remarquer que le mouvement révolutionnaire qui vient d'éclater a été préparé de longue main et était redouté de tous ceux qui avaient quelque connaissance de la situation. Il doit protester contre certaines afGrmations qui tendent aujourd'hui à faire croire que ce mouvement a été conçu et exécuté par des malfaiteurs étrangers à notre région. Depuis plusieurs mois, les négociants de notre département recevaient les lettres de menaces les plus précises et les désordres se préparaient dans des foyers d'agitation connus. Des maisons étaient marquées pour le pillage et pour l'incendie. Le 12 avril, le signal des émeutes parti d'un point central était instantanément porté à ceux qui devaient agir.
Le syndicat du commerce des vins de Champagne, qui n'a jamais cessé de maintenir comme principe absolu de sa conduite et de son attitude une solidarité complète avec les vignerons honnêtes de notre Champagne viticole dont la situation est profondément digne d'intérêt, proteste avec indignation
80 LA CRISE FRAMÇAISE
contre la liberté qui a été laissée aux menées révolutionnaires d'organiser méthodiquement les incidents des jours derniers. Veuillez agréer, etc.
Pour le syndicat du covimcrce des vins de Champagne :
Bertrand de Mun.
(Voir Le Temps, 16 avril 1911.)
. , ^ . „ . Cette absence d'action protectrice
L affaire Crettiez ^ , ,/
gouvernementale, si nettement souet ses suites. ^- • i i xi j «« n ^ j
lignée par la lettre de M. Bertrand
de Mun, en réalité, date, en France, relativement de loin.
L'affaire Crettiez qui se passa à Cluses, il y a quelques années, constitua l'un des prodromes des troubles qui se manifestent actuellement dans tout le pays. On se souvient que les fils Crettiez défendirent par la force leur vie et leur propriété menacées. Les incendiaires qui brûlèrent leur maison passèrent avec eux aux assises et, par l'effet d'une de ces lâchetés généralisées qui sont les marques des époques de décadence, les juges, c'est-à-dire les jurés, ne rendirent point leur sentence selon l'équité et la justice. Ils subirent la pression démagogique et cédèrent à la peur des représailles. Les patrons seuls furent condamnés et les ouvriers incendiaires acquittés.
Ce verdict a porté ses fruits.
A quoi sert Aujourd'hui l'action gouverne-
la force publique ? I"''''^^^^ ^'^ ^^^"^^^ ^ "° ^^8»-^ incroyable.
Lorsqu'en avril 1912, l'émeute se déchaîna dans la Marne, il fallut bien faire venir des troupes, mais elles assistèrent à peu près impassibles au pillage et à l'incendie, car, quoique présentes, on leur défendit d'intervenir,
si bien que finalement ce furent les troupes et non les émeutiers qui comptèrent le plus de blessés.
Voici un témoignage dramatique.
Prévenu de Tassant qui menaçait sa maison, M. Bisinger fit fermer toutes ses portes, puis téléphona à la souspréfecture d'Epernay pour demander du secours.
— C'est impossible, lui répondit-on d'Epernay, il nous faudrait de l'infanterie et nous n'en avons pas.
Pendant ce temps, raconte M. Bisinger, j'entendais les coups des émcntiers acharnés contre les portes de la propriété. Elles allaient bientôt céder. Il n'y avait pas un instant à perdre. Je répliquai à la sons-préfectnre : u Mais vous avez ici même vingt escadrons de cavalerie. Les cavaliers sont armés, donnez des ordres. Avant cinq minutes, ma maison va être eniahie. n A ce moment, le grand portail de l'entrée cédait.
— Vite! vite! clamai-je au téléphone. Venez à notre secours.
— C'est impossible, nous...
Je ne pus en entendre plus long, les émeutiers envahissaient la première cour. Je n'eus que le temps de me précipiter au dehors. Vingt minutes plus tard, tout mon chez moi était la proie des flammes. (Voir Le Matin, 14 avrU 1911.)
M. Clair-Guyot, rédacteur à L'Echo de Paris, raconte cette scène dont il fut témoin :
Derrière uu vigneron qui brandit un drapeau rouge, les manifestants déflleut le long de la gendarmerie où, sous la porte, les gendarmes les jambes croisées fument leur pipe sans paraître s'inquiéter de ce qui se passe et qu'Us peuvent voii* sans se déranger à cent mètres plus loin. Cela me paraît inexplicable d'autant plus qu'en face de la gendarmerie un escadron se tient immobile, les hommes près des chevaux. (Voir L'Echo de Paris, 13 avril 1911.)
En présence de pareils faits, comment pourrait-on douter de la responsabilité gouvernementale?