‹ La crise française, faits, causes, solutionsChapitre 34 sur 191 · IV. — l'aberr.atiov u humamitariste · texte numérisé non relu

IV. — l'aberr.atiov u humamitariste

ET « INTELLECTUELLE n

Il n'y a pas d'autre qualificatif vraiment pour désigner ces sentiments étranges qui, sous couleur de progrès et de culture, font commettre à nos gouvernants ou à certains de nos contemporains des erreurs monumentales.

- , , Le scandale d'Ouessant en est la

Le scandale .„

,.-, ^ preuve manifeste,

d Ouessant. '^

Sous l'effet d'une sensiblerie maladive, fruit, en grande partie, des théories deLombroso qui dans les coupables veut surtout voir des malades, théories d'ailleurs nullement démontrées, on a pris dans les dernières années une série de dispositions législatives telles que sur les 10 000 repris de justice que fournit environ le contingent annuel, quinze cents seulement environ ont pu être envoyés dans les troupes spéciales. D'abord, on a versé tous ces apaches dans les troupes métropolitaines, ensuite, toujours en vertu de la même aberration, on a fait la loi du II avril 1910 supprimant les compagnies de discipline et les remplaçant pas des sections spéciales. Par l'effet de cette loi, on a ramené en France les disciplinaires d'Algérie qui étaient autrefois si judicieusement cantonnés dans le Sud algérien où ils faisaient le moindre mal. Cette réforme, comme les autres du même acabit, a été le résultat d'une longue et

tintâtiiaiTeâiiiie campagne dé presse faite par des professionnels bien rétribués de rhumanitarisme larmoyant.

Pour eux, les disciplinaires étaient de pauvres garçons égarés, qiii, soumis par leurs chefs à des tortures épouvantables, ne faisaient que se dévoyer davantage. Il fallait ramener au plus tôt en France les chers petits et réchauffer leur àme endolorie près du cœur de la mère patrie. Ces billevesées triomphèrent. Cependant, comme aucune municipalité du continent ne se souciait d'avoir les disciplinaires comme concitoyens, on dut se contenter de répartir les disciplinaires entre différentes îles de la côte. Le résultat ne fut pas long à attendre. A Ouessaiit, nommée Tile des femmes, en raison de l'absence fréquente de leurs maris pêcheurs, les disciplinaires ont terrorisé et syphilisé le pays. Quand, dans un débit, on leur refusait à boire, ils entraient de force, brisaient et buvaient tout. Ouessant a été un séjour infiniment moins sûr que l'Afrique centrale; les disciplinaires y volaient, pillaient et cambriolaient couramment.

Quand le maire excédé demanda au commandant d'artillerie s'il consentirait à ce qu'on casernàt des disciplinaires dans un fort de l'île, l'officier répondit : « Sous aucun prétexte, car ils s'empresseraient de saboter mes tourelles et mes canons. «

Cette réponse, inscrite au registre des délibérations du conseil municipal d'Ouessant, prouve en quelle estime les officiers indépendants tiennent les « sections spéciales » . {Voir Le Matin, 21 septembre 1911.)

En attendant une solution, la population d'Ouessant a vécu dans la terreur. Elle s'attendait chaque jour à être victime des plus graves méfaits. On a même craint que les disciplinaires n'éteignissent le feu du phare, fait dont les conséquences auraient été des plus graves. [Voir Le Journal, 23 juillet 1911.)

L'exetiiple des méfaits sans nombre et presque sans

LES PAitS iH

répression commis par les disciplinaires d'Ouessant a été déplorable pour les coloniaux qui étaient chargés de les garder. On a vu certains de ceux-ci, comme les soldats Poterie et Jacolot, à la fin de juin 1911, prendre fait et cause pour les disciplinaires contre leurs surveillants sous-officiers et paralyser ceux-ci pour permettre aux détenus de les frapper. (Voir Le Malin, 1" juillet 1911.) Les journaux ont été pleins du récit de ces scandales. La question a été portée à la tribune de la Chambre. '^ Tout le monde est d'accord sur les faits signalés, mais le ministre de la Guerre ne sachant où mettre ces disciplinaires décide avec la Chambre qu'on étudiera de nouveau la question dans un an. i [XoirLe Temps, 1" décembre 1911.) En attendant le préfet maritime de Brest déclara : « On a tout à craindre de la part des disciplinaires : tentative de sabotage du matériel, essai d'évasion, de révolte, de connivence avec l'ennemi. Leur présence eu cas d'hostilité serait un réel danger pour la défense, n {M oit L'Écho de Paris, 31 janvier 1912.) Enfin, M. Millerarid, en mars 1912, a mis un terme à cette situation intolérable.

Les esprits \ek piliis cultivés don- L amnistie c . i n • i

j,„ . nent parfois des preuves d indulaence en faveur d Hervé. ,, *^ ^ "

étrange.

En février 1912, une délégation composée d'hommes dé lettres et de journalistes connus est allée demander à M . Poiucaré l'ariinistie en faveur d'Hervé. Le président du conseil a refusé, mais ces messieurs n'en pensent pas moins qu'il est abominable de retenir en prison Hervé pour délit d'opinion.

Pourquoi donc le délit d'opinion qui consiste, dans le cas d'Hervé, à exciter au pillage, à l'incendie, au meurtre et à l'insurrection, ne serait-il pas punissable? Sur quelle idée saine peut se fonder l'immunité dont on voudrait faire bénéficier les agitateurs comirié Hervé?

Quand des esprits cultivés mani- Les défaillances o . . u • n ^ a

testent une pareille incertitude dans

* ^' le jugement, il n'est point étonnant

que certains jurys, déconcertés et désemparés, acquittent des prévenus notoirement coupables.

En mai 1911, la Cour d'assises des Ardennes a eu à juger une curieuse affaire d'excitation de militaires à la désobéissance. Un groupe d'enfants de cinq à quinze ans, les Pupilles de la Coopérative sociale de Charenton, conduits par un certain M. Guilbaut, se trouvant à Monthermé, entonnèrent sur l'ordre de leur guide devant les soldats du 148° d'infanterie le chant séditieux : Gloire au 17°, Le capitaine Demimuid donna l'ordre aux soldats de s'éloigner. M. Guilbaut Gt redoubler le chant. L'officier l'invita à le suivre au poste ou procès-verbal fut dressé contre lui pour provocation de militaires à la désobéissance. Devant la Cour d'assises de Charleville, M. Guilbaut se défendit d'être un antimilitariste et nia avoir donné l'ordre aux enfants de chanter. De nombreux témoins, soldats et officiers du 148% contredirent ses affirmations. L'un des témoins, l'auteur du chant : Gloire au 17", M. Montéhus, de son vrai nom Mardochée Brunschwig, déclara n'avoir jamais voulu faire acte antipatriotique. 11 ajouta avoir même chanté son œuvre devant d'anciens ministres. N'était-ce pas là la preuve de la pureté de ses intentions! Malgré l'évidence du délit, le jury rendit un verdict négatif et M. Guilbaut fut acquitté. (Voir Le Matin, 18 mai 1911.)

Parfois la faiblesse du jury devient un véritable encouragement au crime.

Le 2 janvier 1911, un certain Emile Boyer entra dans un restaurant de Montmartre. A la suite d'une discussion futile, il tua d'un coup de revolver le malheureux Regnard, comédien de café-concert, qu'il ne connaissait pas auparavant. Aux assises, il suffit que Boyer affirmât qu'il était

ivre, lorsqu'il commit son crime, pour que le jury l'acquittât le 3 août 1911. (Voir Le Matin, 4 août 1911.)

En admettant que l'ivresse soit considérée comme une circonstance atténuante, — ce qui n'est guère de nature à reprimer l'alcoolisme, — n'est-il pas intolérable de songer que la suppression d'une vie humaine, commise dans de pareilles conditions, n'ait pas été l'objet de la plus légère condamnation?

S'ils ont une excuse, celle des jurés réside dans l'exemple désastreux que leur donne le pouvoir et la magistrature elle-même. Pourquoi de simples citoyens ne céderaient-ils pas aussi à la sensiblerie ambiante, alors que dans tant de circonstances retentissantes des non-lieu scandaleux sont rendus le plus souvent grâce à des influrnces politiques? Il convient d'ajouter que, dans les affaires où sont inculpés des anarchistes, les jurés sont souvent impressionnés par les représailles dont on les menace, eux et leur famille.

Si regrettable soit-elle, cette crainte est justifiée par l'insuffisance de la sécurité individuelle, qui, comme on l'a vu (p. 58), est de moins en moins garantie.

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