II. — LES RÉSULTATS DE LA PROPAGANDE ANTIMILITARISTE
Ces résultats sont aussi nets que divers. Nous les constaterons successivement dans l'ensemble du pays, dans l'armée, dans la marine.
, j. En France, le café-concert est un
Indices .,i ,
,, ^. .... merveilleux moyen de connaître
d antimibtansme ,,, ,,,..•'
..... 1 état de 1 opinion, car son reper-
generalise . , . .
, , toire correspond touiours aux senti-
dans le pays. . y i 1 1 ,rv -i ments dominants du public. Or, il a
été facile de constater qu'à partir de 1900 environ, la chanson patriotique et militaire a disparu progressivement de la scène de nos cafés-concerts. Vers 1905, on y entendit même chanter des couplets de tendances nettement antimilitaristes. Depuis deux ou trois ans, le réper-
128 LA CRISE FRA\tÇAISE
toire des cafés-concerts est mixte. On entend encore des soldats se déclarer « soldats de riiumanité » , annoncer qu'ih vont déposer leurs « armes criminelles « sur 1' « autel de la Fraternité », mais aussi on remarque le retour des chansons de tendances nationales.
Les incidents de la rue révèlent à quel point l'esprit public a été affecté par l'antimilitarisme. Lorsqu'un soldat est repris publiquement dans la rue pour sa mauvaise tenue par un supérieur, il arrive fréquemment que la foule prend le parti du soldat.
Le 24 juillet 1911,rue Montmartre, à l'angle des grands boulevards, un maréchal des logis du 22° d'artillerie croisa un soldat d'infanterie coloniale qui négligea de le saluer. Le sous-officier voulut faire respecter les règlements. Il y eut attroupement. Le colonial ayant répliqué de la façon la plus vive, le maréchal des logis chercha à prendre son képi afin d'avoir son matricule. La foule hurlante l'entoura en chantant V Internationale ; il fallut que des agents vinssent protéger la retraite du sous-officier qui, une fois au poste de la rue Drouot, dut attendre que la foule hostile fut dissipée. (Voir Le Journal, 25 juillet 1911.)
Les manifestations antimilitaristes revêtent parfois une forme collective même dans les régions où, il y a peu d'années, elles eussent été radicalement impossibles.
A Bussang, le 17 septembre 1911, se tint, à deux pas de la frontière, un meeting contre la guerre. On était au plus fort de la crise franco-allemande. Les hostilités pouvaient commencer d'un instant à l'autre. Ceci n'empêcha pas M. Voilin, député de la Seine, de demander qu'on supprime les casernes. A l'issue du meeting, un cortège se forma et regagna, en chantant Y Internationale, le tunnel de Wesserling qui marque la frontière franco-allemande. Arrivé à ce point, le cortège se disloqua prudemment, les
gendarmes prussiens ne tolérant pas les manifestations de ce genre. (Voir Le Journal, 18 septembre 1911.)
Cet état d'esprit déplorable fait que les obligations militaires ne sont plus respectées comme autrefois. M. Edmond Le Bris, vingt et un ans, ouvrier écrivain à l'arsenal de Brest, avait été affecté au 106* à Chàlons. Depuis le 3 octobre, date à laquelle il aurait dû avoir rejoint son régiment, il était resté tranquillement dans l'arsenal. L'autorité militaire le fit arrêter pour insoumission. Le Bris déclara que ses principes ne lui permettaient pas de porter les armes. (Voir Le Temps, 5 décembre 1911.)
Chez certains, les sentiments antimilitaristes ont pris une telle force de haine qu'ils déterminent subitement le geste homicide. Le soldat Henri Beugnier, du 12" régiment d'infanterie au fort de Montlignon, se trouvant à Paris le
4 janvier 1911, fut accosté, rue de Prony, par un individu qui lui tint des propos contre l'armée. Comme Beugnier protestait, le quidam se précipita sur le militaire et le frappa à la poitrine, à trois reprises, de son couteau. Beugnier tomba comme une masse, mortellement atteint. Le meurtrier put s'enfuir librement. (Voir Excelsi'or,
5 janvier 1912.)
T> ,. Sous les drapeaux, le même état d'es-
Dans 1 armée. . j • T - ,
prit produit des résultats analogues.
A Saïda, le colonel Passard, commandant le 2" régiment étranger, rentrait chez lui, le 25 septembre 1911 vers sept heures et demie. Subitement, un légionnaire lui porta un coup de couteau par derrière. Arrêté, l'auteur de cet attentat, un nommé Damian, vingt-cinq ans, se mit à crier : u Vive l'anarchie ! » (Voir Le Matin, 27 septembre 1911.) Il ajouta : « Je n'ai aucun motif de me plaindre; je suis bien traité et n'ai pas été puni depuis mon entrée
au régiment. Mais je suis anarchiste et j'ai pour principe de tuer ceux qui me commandent. C'est là le seul motif de mon geste. «
Devant le conseil de guerre du 12' corps, à Limoges, le soldat Louis Duverne déclara : « Je suis un anarchiste convaincu; si j'ai déserté, c'est pour obéir à ma conscience. » Il convient de noter que Duverne avait déjà déserté en 1910, et récolté deux ans de travaux publics. Mais il avait été gracié! (Voir L'Echo de Paris, 19 novembre 1911.)
L'antimilitarisme conduit au sabotage des voies ferrées.
Le 12 juillet 1911, avant le départ du train 551 de Chartres au Mans, le gardien Alexis Jean surprit trois individus, dont un fantassin, occupés à obstruer la voie avec des traverses, afin de provoquer un déraillement. Le soldat était Charles Brièrc, originaire d'Authieux, canton d'Argentan (Orne), du 102' de ligne.
Ce Brière, d'une famille qui compte plusieurs cheminots, fît preuve d'indiscipline dès son arrivée au régiment à Chartres. Le gradé devint pour lui l'ennemi.
Le 10 novembre 1911, à la suite de la déposition extrêmement nette et courageuse de M. Jean, Brière fut condamné, à Chartres, par la Cour d'assises d'Eure-et- Loir, à cinq ans de prison, 500 francs d'amende et dix ans d'interdiction de séjour.
-, . Sur le lieu d'un sabotaae (rup-
Le cas du sergent /> , , . .
j. , ture de fils télégraphiques) , commis
dans la nuit du 5 au 6 juillet 1911 sur la ligne de Toulouse à Bayonne, au pont d'Empalot, on trouva des numéros de La Guerre Sociale, de La Lutte Sociale et de La Dépêche de Toulouse et un cahier cartonné émanant d'une caserne.
Le 23 juillet, la brigade mobile de Toulouse arrêta, sur
un mandat du juge d'instruction de cette ville, l'auteur présumé des sabotages, un sergent rengagé, Henri Bonafous du 83" d'infanterie, âgé de vingt-trois ans.
Interrogé, Bonafous reconnut le cahier comme lui appartenant, mais nia toute participation au sabotage que civil il approuverait, dit-il. (Voir Le Journal, 24 juillet 1911.)
Cette déclaration surprit peu ses camarades du 83" de ligne, car ceux-ci connaissaient les idées avancées de Bonafous. Le bruit d'ailleurs avait déjà couru qu'il était le secrétaire général d'un organe révolutionnaire : La Lutte Sociale.
Comment Bonafous en était-il arrivé là? Son histoire peut être considérée comme typique.
Jean Bonafous, né à Villeneuve-sur-Lot en 1887, appartient à une famille de six enfants dont le père est aujourd'hui retraité comme ancien chef de station de la Compagnie du Midi. Après avoir obtenu son certificat d'études primaires, Jean Bonafous contracta un engagement de cinq ans au 83" régiment d'infanterie à Toulouse. Il s'y montra soldat modèle jusqu'au moment où il fit la connaissance de révolutionnaires russes qui lui firent lire les traités de philosophie de Nietzsche, Schopenhauer, Kropotkine, etc.
Dès lors, les idées de Bonafous évoluèrent rapidement et il donna bientôt lieu à des plaintes diverses. Une jeune fille l'accusa de l'avoir séduite ; des commerçants toulousains réclamèrent l'intervention du colonel pour obtenir le payement de nombreuses dettes. Bonafous négligea de plus en plus son service; enfin, il fit connaissance de deux jeunes filles, Mlles Jeanne et Marcelle Marques, connues pour leur indépendance et leurs idées révolutionnaires.
Le déraillement moral du malheureux sous-officier devint finalement complet. Dans le dernier état de ses
132 LA CRISK FRANÇAISE
convictions philosophiques et sociales, Bonafous propagandait par des conférences énergiques. On a retrouvé le plan de l'une d'elles ayant pour sujet : Le drapeau et la patrie.
On y trouvait des phrases de ce genre : « Le drapeau, ce torchon de la troisième République, sur lequel, près des noms de boucheries tels que Marengo, Austerlitz, etc., on peut ajouter ceux de Draveil, Narbonne, et nombreux autres. »
Bonafous d'ailleurs se défendit fort habilement contre l'accusation qui pesait sur lui. (VoirZe Matin, 25 juillet 1911.)
Il consentit seulement à reconnaître qu'il collaborait à La Lutte Sociale, sous le pseudonyme de Jean Marcel.
L'inculpation de sabotage fut finalement abandonnée, et devant le conseil d'enquête du 83' de ligne, le sergent Bonafous eut simplement à répondre des discours anarchistes qu'il prononça dans les réunions publiques et des articles qu'il signait Marcel dans les feuilles où il préconisait la propagande par le fait. (Voir Le Matin, 25 août 1911.)
Bonafous reconnut pour siens les discours et les écrits anarchistes et antimilitaristes qui lui étaient reprochés. Il déclara que depuis longtemps, et bien avant son entrée au régiment, il professait des doctrines libertaires.
Le conseil à l'unanimité émit l'avis qu'il y avait lieu de casser de son grade le sergent Bonafous. (Voir Le Matin, 29 août 1911.) Pouvait-on moins faire?
• , L'antimilitarisme aboutit logique-
de la mitrailleuse. ™^°* ^ '^ trahison. Dans la nuit du 27 au 28 août 1909, Maurice Deschamps, caporal au 106* de ligne, emporta, après escalade et effraction à l'aide de fausses clés, une mitrailleuse et la livra à Strasbourg, contre 1 250 francs, à un agent du service d'espionnage allemand.
Arrêté, le 17 avril 1910, à Paris, place de la Bastille,
Deschamps fut jugé le 15 novembre 1911 à Reims à huis clos, condamné, le 17 novembre, à vingt ans de travaux forcés et dégradé à Chàlons le 22 février 1912.
- , L'antimilitarisme pousse encore
j X •• 1 ses adeptes à détruire les instruments
du matenel , , ,-'^ ,
, de défense du pays.
de guerre. "^ •'
Dans la nuit du 23 au 2-4 septembre 1910 à Angoulême, la culasse mobile d'une pièce de 75 de la 11* batterie du 34* d'artillerie fut volée. On la retrouva dans un champ. (Voir Le Matin, 25 septembre 1910.)
A Poitiers, le 31 octobre 1911, au 49' d'artillerie, la culasse d'une pièce de 75 disparut. Une enquête amena la découverte du voleur, le canonnier Le Dantec, ouvrier terrassier afQIié à la C. G. T., qui déclara avoir agi par antimilitarisme. La culasse fut retrouvée par un scaphandrier dans la rivière le Clain.
A Bourges, au commencement de novembre 1911, plusieurs fusils Lebel furent brisés par des réservistes. On dut mettre les fusils en faisceaux chaque soir et les faire garder toute la nuit par deux sentinelles.
Le 21 août 1911, des tubes d'hydrogène éclatèrent dans notre établissement aérostatique de Chalais-Meudon. Deux ouvriers furent tués. L'accident parut s'être produit dans des conditions suspectes. Le 29 novembre 1911, M. Bonnefous, député, posa une question au ministre de la Guerre et lui demanda : u On suppose donc que l'accident est dû cà la malveillance? n M. Messimy répondit : » Sans doute, -n Mouvements divers enregistra Le Journal officiel. (Voir L'Écho de Paris, 30 novembre 1911.)
, , . L'antimilitarisme a produit dans
Dans la manne. , . , , ^ . « .
la manne des conséquences mnni-
ment plus graves que dans rarniée, en raison de la complexité même du matériel naval, relativement si facile à rendre inutilisable.
Les résultats néfastes que nous allons constater sont dus, en grande partie, à l'état d'esprit fâcheux des ouvriers de nos arsenaux.
. .,.^ . S'il existe un exemple tvpique des
L antimihtarisme , ^ , j •
non-sens auxquels peuvent conduire chez les ouvriers , , ,. , .
les aberrations demaffOffiques et des arsenaux. . , o a i
antimilitaristes, il est certainement
fourni par le scandale permanent et croissant qu'offrent les ouvriers de nos arsenaux. Voilà des hommes que la nation paye et entretient pour travailler à sa sûreté extérieure, qui gagnent leur vie grâce aux armements, et ces mêmes hommes crient constamment contre la guerre et sabotent les instruments de la défense nationale! C'est un comble! Sans doute, tous les ouvriers des arsenaux ne sont pas des saboteurs, mais on peut dire que dans l'ensemble ils laissent sans obstacle se développer chez eux l'esprit du sabotage. Le scandale de nos arsenaux existe surtout depuis le passage de M. Pelletau rue Royale. Depuis cet étonnant ministre, les mauvais germes ont grandi, et il existe maintenant parmi les ouvriers de nos arsenaux des anarchistes notoires qui ne reculent devant aucun acte criminel pour satisfaire leur passion antifrançaise. On peut avoir une idée des énormités qui pourraient être commises le jour d'une déclaration de guerre par celles qui ont eu lieu dès le temps de paix. A chaque instant, il se produit dans nos arsenaux des accidents bizarres qui n'arrivent que chez nous. Longtemps, on a essayé d'en masquer la véritable origine :
A Toulon, encore au lendemain de l'explosion de Vléna, pendant le séjour de la commission d'enqnête, les bâtiments de
la vieille corderie étaient détruits par le feu. C'était à la combustion spontanée de cotons qu'on voulut attribuer l'incendie. En déblayant après le sinistre, on dut constater que les cotons n'avaient pas voulu brûler : c'était la ci<jarette de prisonniers de la prison maritime qui avait mis le feu. Qu'on ne croie pas que ce genre d'incendie soit spécial à Toulon. Il y en eut un bizarre sur une cale de contre-torpilleur à Rochefort, il y a quelques années. Mais bien plus récemment s'en est produit un tout aussi étonnant à Brest : au mois de décembre dernier, une partie de l'atelier central de la flotte, près du bassin de Pontaniou, fut réduit en cendres. Le feu avait pris spontanément, paraît-il, dans les douves de tonneaux ayant contenu de l'alcool, et l'on écarta immédiatement toute idée de malveillance. II est vrai que le même jour ou plutôt la même nuit, il y avait un incendie au Xardouct, à Cherbourg, et dans ce cas le feu avait été mis par de l'huile bouillante.
On en trouverait bien d'autres, car nous n'avons fait que {[laner les principaux. Mais l'on n'en voit pas moins que c'est à Cherbourg que la porte d'un bassin se soulève toute seule (ce qui a failli causer de graves avaries au Cassini); que c'est à lirest qu'il y a fermentation des douves embuées d'alcool ; que Lorienl est responsable de la pose de joints pleins (qui empêchent le noyage des soutes à numitions) ; qu'à Rochefort, des cales brûlent aussi bien qu'à Toulon, et que dans ce dernier port on retrouve toute la série des u accidents » constatés dans les autres.
Cela est fort inquiétant, parce que les sinistres paraissent la monnaie courante de tous les ports, et que partout on peut soupçonner la malveillance. Il semble qu'il y ait à prendre des mesures énergiques ; si on réclame l'expulsion des apaches de l'armée et de la marine, il y a aussi une épuration à faire dans les arsenaux, et nous croyons que nous ne serions pas démentis si nous disions qu'il y a dans l'arsenal de Brest une cinquantaine d'anarchistes, antimilitaristes avérés, auxquels on s'empresserait de refuser l'entrée de l'arsenal au moment d'une déclaration de guerre. (Voir Le Temps, 24 octobre 1911.)
Pourquoi ne se priverait-on pas du service de ces messieurs anarchistes dès le temps de paix?
Les prétentions des ouvriers des arsenaux sont devenues sans limites. Il ne nous suffît plus de payer pour pouvoir disposer des instruments de la défense nationale, il faut encore que cela convienne à Messieurs les travailleurs de nos établissements militaires.
Rappelons-nous l'incroyable tentative d'intimidation à laquelle se livra, en septembre 1911, le syndicat de l'arsenal de Brest. Avant le lancement du Jean-Bart, il fît affîcher sur les murs de Brest :
L'œuvre colossale qu'est le Jean-Bart, est faite de nos sueurs, du sang des miséreux desquels ou se moque. Le Jean-Bart n'est pas encore dans son élément, il ne le sera que quand le ministre aura consenti à augmenter de cinquante centimes par jour le salaire de famine de tous les ouvriers de l'arsenal; il ne le sera que quand le ministre aura consenti à immatriculer jusqu'au dernier les malheureux ouvriers auxiliaires dont nous avons empêché le licenciement. (Voir Le Petit Journal, 14 septembre 1911.)
Les autorités maritimes durent négocier et au dernier moment elles obtinrent que les ouvriers de l'arsenal renonçassent, pour cette fois, au sabotage annoncé.
Le lancement du Jean-Bart put avoir lieu, mais il est évident que de semblables pourparlers, qui se terminent toujours par une capitulation plus ou moins bien dissimulée des autorités, atteint profondément les bases de la discipline.
Ouvriers et préfets ^'^*^* ^'^«P"* ^^^ «"^"^'^ ^^'
... arsenaux fait que la situation des
mantimes. ^
préfets maritimes est devenue très
difficile dans les ports de guerre.
Le 11 septembre 1911, le vice-amiral de Marolles,
commandant en cbcf et préfet maritime de Brest, s'est vu
LES FAITS â37
obligé par les circonstances de communiquer aux différents services de l'arsenal l'ordre du jour suivant :
Les relatioDS entre les autorités maritimes et le syndicat des travaillenrs réunis de l'arsenal, rompues depuis le 15 mars 1907, avaient été reprises le 2 septembre 1910, sur la promesse formelle du bureau que le syndicat respecterait l'ordre et la discipline et serait déférent envers l'autorité maritime. M. le soussecrétaire d'Etat avait d'ailleurs déclaré le premier qu'aucun gouvernement ne pouvait tolérer les anciens procédés du syndicat. Or, dans une affiche placardée le 6 septembre sur les murs de la ville, le bureau du syndicat s'exprime en termes injurieux vis-à-vis des autorités et un ordre du jour, pris à la suite de la réunion du 8 septembre et communiqué par lui à la presse, est encore plus v^iolent, particulièrement vis-à-ns du ministre de la Marine.
Dans ces conditions, le vice-amiral commandant en chef, préfet maritime, décide :
A partir de la réception de la présente circulaire, tontes relations écrites ou verbales seront de nouveau rompues entre les diverses autorités maritimes du deuxième arrondissement et le syndicat des travailleurs réunis de l'arsenal.
Signé : dk M.uiollks.
(Voir Le Journal, 12 septembre 1911.)
Ce à quoi le syndicat rouge de l'arsenal répliqua :
La dernière affiche du syndicat a considérablement ému les autorités maritimes, qui viennent de rompre toutes relations avec le syndicat. C'est la preuve que le syndicat est dans une bonne voie. Il continue donc ! Comment? c'est injurieux de comparer les banquets, les décorations, les avancements en grade et en solde, qui, au profit des hauts et moyens fonctionnaii-es, sont la conclusion de chaque lancement de navire, avec les félicitations creuses et les encouragements à peine suffisants pour les pauvres esclaves, dont on inonde les travaUlenrs qui clament leur faim et leur soif de liberté sous les charges sau-
vages des cosaques républicains ! (Voir Le Matin, 14 septembre 1911.)
. ,. Les ouvriers des arsenaux ne se
L internationalisme , ,
gênent aucunement pour montrer et les ouvriers
leurs sentiments internationalistes, des arsenaux. , • -ii x mn i j- ' j
fcn juillet 1911, les syndiques du
port de Toulon, malgré un fort mouvement d'opposition, décidèrent, à la suite d'un référendum, d'envoyer à Berlin un délégué au Congrès des Confédérations Générales du Travail. Le citoyen Jean- Albert Lamarque de la direction d'artillerie, jeune homme de vingt-six ans, originaire de Pau, fut désigné pour se rendre outre-Rhin. Le ministre de la Marine lui ayant refusé l'autorisation nécessaire, Lamarque ne put accomplir sa mission, mais il eut soin de déclarer à un rédacteur qui l'interviewait :
Vous pouvez ajouter que, quoi qu'il en soit, je m'associe à la manifestation de Berlin, même si elle revêt le caractère qu'on veut bien lui prêter. (Voir Le Matin, 22 juillet 1911.)
*. . ,, . Cet état d'esprit n'est pas parti-
j . culier à nos arsenaux de la marine, des ouvriers
. , j . Les ouvriers de nos autres fabriques
a la poudrerie .... . . , ^
J „ ,. „, militaires ont lait preuve de senti-
du Mouhn-Blanc. . „, , *^ meuts aussi lacheux.
M. Louppe, que ses démêlés avec M. Maissin a rendu
un instant célèbre, a déclaré :
Quand je succédai du Moulin-Blanc à M. Maissin, je tombai en pleine révolution. Ce n'était pas que l'anarchie, c'était l'émeute à l'intérieur de la poudrerie.
J'ai dû demander à la sûreté de me faire garder de nuit et de jour. Quand ma file sortait, les syndicalistes l'arrêtaient pour lui dire : « Avant quinze jours, le directeur ne mangera plus de pain ici! « (\foir Le Matin, 26 octobre 1911.)
Pour une question de changement
de place, d'ailleurs maladroite, du les ouvriers ...
, vestiaire des ouvriers, une grève
des arsenaux , , , , ,, , , , . , i
. éclata a 1 arsenal de Lorient, le comprennen e 16 novembre 1911, 2 500 travaildroit de grève. , 1. .., ,1 r 1 L
leurs décidèrent la grève des bras croisés. Le soir même, à 200 mètres du mur d'enceinte de l'arsenal, on cisailla les fils télégraphiques et on brisa les isolateurs des fils reliant entre eux les principaux services de l'arsenal. (Voir Le Temps, 18 novembre 1911.)
Le 18, le drapeau rouge fut hissé sur le Courbet, cuirassé eu construction. M. Henry, directeur des constructions navales, tenta d'intervenir auprès des ouvriers. 11 fut reçu aux accents de Vlnfemofion/ile pendant que les grévistes, coupant les fils conducteurs de l'électricité, faisaient la nuit à bord du navire. (Voir Le Temps, 18 novembre 1911.)
L'amiral Leygues essaya de parlementer : « Voyons, mes enfants, dit l'amiral, reprenez le travail : on vous accorde satisfaction. " Mais les ouvriers refusèrent. (Voir Le Matin, 18 novembre 1911.) La grève des bras croisés continua. Elle ne cessa que sur le mot d'ordre donné par le syndicat. « Les ouvriers ayant obtenu satisfaction complète sur la question des vestiaires et sur celle de la retenue opérée sur les salaires n célébrèrent leur victoire. (Voir Ze Temps, 19 novembre 1911.)
Mais comme il fut encore question de sanctions, les ouvriers votèrent, le 24 novembre 1911, l'ordre du jour suivant :
Les camarades de l'arsenal de Lorient, réunis à la salle des fêtes, au nombre de deux mille cinq cents, décident, au cas où des sanctions seraient prises, soit par la suppression du payement d'une ou de plusieurs journées de salaire, soit par toute autre peine disciplinaire, qu'Us reprendront le mouvement, c'està-dire feront à nouveau la grève de.>j bras croisés.
Cette menace eut pour premier effet que le parquet maritime mit en liberté provisoire l'ouvrier de l'arsenal Gaston Couessit, qui avait été inculpé du sabotage des fils télégraphiques reliant les différents services de l'arsenal. (Voir Le Matin, 25 novembre 1911.)
Mais le ministre de la marine ayant malgré tout décidé de ne pas payer une partie du temps passé « à ne rien faire « une nouvelle grève menaça.
Le vice-amiral Berryer, préfet maritime, mit en garde, le 1" décembre 1911, les ouvriers contre tout mouvement inconsidéré par cet ordre du jour :
Vous ne vous croiserez pas les bras devant le travail, parce que le contribuable français paye et entend payer seulement le travail accompli. Travailleurs, vous trouverez aide et protection sur les travaux comme en dehors de l'arsenal. Quant à ceux, s'il y en avait, qui ne se croiraient pas dignes de participer à l'œuvre de la défense nationale, qu'ils le disent franchement; nous poursuivrons sans eux l'accomplissement de notre devoir patriotique.
Le 2 décembre 191 1, les ouvriers décidèrent d'ajourner la reprise de la grève jusqu'au vote du budget, pour le cas où les crédits, nécessaires selon eux pour donner satisfaction aux revendications des travailleurs des arsenaux, ne seraient pas votés.
Quoi qu'il en soit, la répercussion du fâcheux état d'esprit des ouvriers des arsenaux sur le matériel de la marine devient de plus en plus manifeste.
T Notre dreadnought, le Jean-Bart,
du « Jean-Bart ». "1"^ °^ ^"* ^''''''^ qu'après que les
ouvriers eurent menacé de s'opposer
à cette opération, a été victime de plusieurs tentatives de
sabotage. Le 19 septembre 1911, un ouvrier mettait en
marche une «^rue électrique mobile, située sur le quai bâbord du hall qui abritait le Jean-Bart, lorsque soudain les engrenages des roues de la machine volèrent en éclats. On constata la présence insolite entre deux roues dentées, d'un rivet long de quatre centimètres, qui venait de briser huit dents sur les deux roues dentées. On parla aussitôt de sabotage et la gendarmerie vint immédiatement enquêter sur l'incident. (Voir Le Matin, 20 septembre 1911.)
Une fois le navire à flot, au commencement de novembre 1911, à trois reprises différentes, les ampoules électriques éclairant les ouvriers furent brisées, les fils conducteurs d'énergie électriques sectionnés en six endroits, d'où interruption de travail et retards dans les travaux. (Voir Le Matin, 9 novembre 1911.)
Le 16 mars 1912, le feu se déclara, après le départ des ouvriers, à bord du Jean-Bart, dans le compartiment des pompes à compression. Le Temps, qui rappelle les nombreux avatars subis par ce cuirassé conclut : (c Ne trouve-t-on pas que ces accidents sont trop répétés pour être absolument naturels? » (Voir Le Temps, 17 mars 1912.)
- j « • . Le matin du 14 octobre 1911,
Lecasdu«Gassim». , < ^i , i, .
on s aperçut a Cherbourg que 1 aviso
mouilleur de mines Cassini, mis en cale sèche pour des modifications, flottait dans la forme n° 3. Que s'était-il passé? Le bateau-porte assurant la fermeture de la cale sèche avait eu une de ses vannes ouvertes, de telle sorte que, lorsque pendant la nuit le niveau de l'eau était devenu égal des deux côtés de la porte, celle-ci se déplaça. Le Cassini laissé à lui-même aurait pu subir de graves avaries. Ce bizarre incident semble n'avoir pu provenir que d'un sabotage. (Voir Le Journal, 15 octobre 1911.)
L' antimilitarisme a exercé des L antimilitarisme , ,11
ravages, non pas seulement chez les et les éqmpages. . j • •
ouvriers des arsenaux, mais aussi
parmi les équipages eux-mêmes.
Le 10 décembre 1911, une main
, ^ malveillante ouvrit un collecteur
du « Gondorcet ». ,, , , , . . 1
d eau salée et inonda le magasin aux
vivres occasionnant des pertes considérables. Des centaines
de kilos de café, de farine, de biscuits, de sucre furent
rendus inutilisables. (Voir Le Matin, 12 décembre 1911.)
... A la fin d'octobre 1911, on apprit
, __. , qu'une information était ouverte à
du « Mirabeau ». ? j , r ,r- ? u .. .
bord du cuirasse Mirabeau, battant
pavillon du contre-amiral Gauchet, au sujet de graves constatations qui avaient été faites. Dans un convertisseur électrique, on découvrit de la limaille de fer, un mélange d'émeri et de verre pilé. Ce fait se serait produit à la suite du retrait des permissions infligé à plusieurs hommes de l'équipage. (Voir Le Temps, 23 octobre 1911.)
, , . . L'effroyable catastrophe de la
L emgme , ., , •* , , , , f
, , T •,. X . Liberté, sans précèdent dans aucune
de la « Liberté ». . ' . , ,
marine, comme importance des
pertes en hommes, matériel et argent, a soulevé non seulement la question de la défectuosité de la fabrication de nos poudres, mais aussi celle de la malveillance, celle d'un sabotage odieusement criminel.
Sans doute, la commission d'enquête a écarté cette hypothèse, mais elle n'a pas convaincu l'opinion publique. Trop de coïncidences, en effet, obligent à penser qu'une manœuvre abominable a fort bien pu être la cause de la catastrophe.
L' Ouest-Eclair de Rennes a reproduit les déclarations du premier maître Le Courvoisier, qui aurait dit devant témoins à la femme d'un second maître de la Liberté :
J'avais prévenu votre mari, je lui aiais dit : u Si j'ai demandé à débarquer de la Liberté, c'est que je ne me sentais pas en sécurité sur ce navire. Il y a à bord de fortes tétcs qui profèrent les pires menaces et j'ai idée que cela Gnira mal. 1 Souvent, à bord dans mes tonrnées de surveillance, j'ai trouvé de petites étiquettes placées de-ci, de-là avec ce libellé : .< La Liberté sautera, n Parfois c'était le commandant qui était visé : « Le commandant sautera. "
J'ai prévenu le commandant; je lui ai déclaré qu'il laisserait ses os sur la Liberté. Il sait donc ce qui se passait. Cependant la discipline, qui devrait se faire plus rigoureuse, se relâche. Des hommes ont été surpris par moi fumant dans des parties interdites du bâtiment. Je les ai punis, pensant que le commandant leur infligerait une sévère leçon ; ils n'ont eu que des peines très légères. Je m'en suis plaint au commandant en second : mais les choses sont restées en l'état. Je n'ai pas voulu rester plus longtemps sur un navire sur lequel il devait se passer fatalement avant peu quelque chose de grave. (Voir Le .Matin, 7 octobre 1911.)
Le Couvoisier se montra fort gêné par la publicité faite autour de ces déclarations. Il affirma même n'avoir rien dit, mais elles furent confirmées dans leur teneur essentielle à un rédacteur de V Ouest-Eclmr par l'abbé Guernic, vicaire de Pordic, qui déclara :
Je suis entré, en effet, l'autre jour, chez Mme Mahé pour la féliciter d'avoir été épargnée par le malheur. Je venais d'apprendre que le second maître Mahé avait échappé à la mort. Mme Mahé n'était pas seule. Auprès d'elle se trouvait M. Le Courvoisier, premier maître de mousqueterie. L'officier marinier, au cours de la conversation qui s'engagea, nous dit qu'étant capitaine d'armes à bord, il avait relevé à plusieurs reprises,
sur les flancs du malheureux navire, des inscriptions tracées avec la pointe d'une épingle et ainsi libellées : u La Liberté sautera. »
Il ajouta qu'il avait trouvé des hommes fumant dans des parties interdites du bâtiment. (Voir L' Ouest-Éclair, cité par Le Matin, 12 octobre 1911.)
Excelsior, sous le titre : « Poudres ou Apaches » (29 octobre 1911), a fait encore remarquer ces coïncidences troublantes.
1" La poudre choisit justement pour brûler, le navire qui était réputé pour avoir dans son équipage le plus d'éléments dangereux, celui où des menaces avaient été proférées ;
2" Sur ce navire, la poudre choisit pour éclater l'endroit le plus accessible ; les caisses à poudre qui peuvent le plus facilement être atteintes sans qu'on soit vu, sans effraction, par une simple descente dans un puits commode qu'on remontera aisément en s'aidant du câble du monte-charge;
3° Ayant choisi le lieu, la poudre choisit le jour : un lundi. Du dimanche matin, après la ronde des soutes, personne ne devait pénétrer chez elle jusqu'au lundi. C'est justement au cours de ces vingt-quatre heures, qui eussent offert tout loisir, toute la sécurité possible pour préparer la machination la plus compliquée, que le travail de décomposition se produira;
4° Ayant choisi le jour, la poudre choisit l'heure. Non pas la nuit, où tout mouvement insolite peut être observé par un factionnaire, mais l'aube, dont la clarté est sufGsante pour assurer les mouvements précis et rapides d'une évasion, pour la diriger, même en face d'un danger croissant très vite. Non pas la nuit trop silencieuse, où le moindre craquement se perçoit, mais le prime matin où le bord s'emplit du mouvement des débrouillards qui se lèvent de bonne heure, pour faire plus tranquillement et
mieux leur petit ménage de matelot. \on pas la nuit, où la surveillance est étroite, où d'intempestives rondes circulent on ne sait où, mais le matin où cette surveillance cesse avec le réveil.
Une coïncidence, cela ne veut rien dire ; deux, pas grand'chose; trois, tout de même... mais quatre, c'est au moins impressionnant. Et il y a d'autres choses, il y a la u rumeur n qui persiste, il y a des mots qu'on n'invente pas, mais qu'il est, qu'il sera toujours impossible de faire authentifier. Telle cette exclamation désespérée entendue par certains à bord de la Liberté au moment où l'incendie éclatait daus toute sa force : « Ils ont réussi! «
Les doutes subsistent pour beaucoup à un tel point que, dans une lettre au Temps, il. Emile Chautemps, sénateur, rapporteur du budget de la marine, en signalant les lacunes de l'enquête sur la catastrophe de la Liberté, a conclu : « La balance des probabilités ne penche pas du côté de la déflagration spontanée, n (VoirZe Temps, 7 novembre 1911.)
Ces doutes sont singulièrement fortifiés par ces faits.
1° Le 20 décembre 191 1 , on trouva dans le bourrage en papier d'une caisse de gargousses du Léon-Gamhetta des morceaux d'étoffe et une boite d'allumettes contenant une allumette amorphe, (l'oir Le Mutin, 21 décembre 1911.)
2° Le 10 janvier 1912, on constata la présence de grains de poudre noire dans le bourrage des caisses à gargousses de 30 centimètres du cuirassé Charlemagne. (Voir Le Matin, 11 janvier 1912.)
3° Le 20 janvier 1912, dans les soutes du Saint-Louis, on découvrit deux sachets d'allumage de poudre noire mélangée avec de la poudre B. " L'intention criminelle en la circonstance ne saurait faire de doute, et il est évident que le Saint-Louis a été, pendant le séjour à bord de ces gargousses, à la merci d'un hasard. « (Voir L'Echo de Paris, 21 janvier 1912.)
146 LA CRISE FRAXÇAISE