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III. LE GOUVERNEMENT ET L AMIMILITARISME

D'une façon générale, les divers ministres qui se sont succédés au pouvoir, depuis douze ans, ont laissé le mouvement antimilitariste se développer librement. Ce n'est que tout récemment, devant la gravité du péril rendu plus sensible par l'imminence d'une guerre avec l'Allemagne, au cours de l'été de 1911, que le gouvernement a fait quelque chose. Ce furent d'abord des paroles. Le 27 août 191 1 , à Montplaisir près de Lyon, M. Augagneur condamna l'antimilitarisme en ces termes :

Nous pensons qu'un pays ne peut ponrsnivre ses destinées que s'il n'a rien à redouter des agressions des autres peuples. Un grand courant de paciBsme entraîne le monde, et je suis convaincn que les conflits entre peuples deviendront chaque jour plus rares et plus difficiles; mais bien imprudents seraient ceux qui affirmeraient que jamais ces conflits ne pourraient se produire. 0'ifi"d on sait à combien peu de choses tient la paix européenne, on est persuadé que la plus grande imprudence pour un pays serait de rester sans forces et sans armes en présence de ceux qui ont conservé leur puissance militaire. Aussi le gouvernement n'a-t-il pas hésité à ouvrir des enquêtes judiciaires contre certains individus fauteurs de propagande antimilitariste.

Lorsque l'antimilitarisme sort du domaine spéculatif pour entrer dans la réalité, lorsqu'on envoie de l'argent aux soldats pour les faire déserter, un gouvernement qui ne sévirait pas ferait preuve de faiblesse presque criminelle. (Voir Le Matiti, 23 août 1911.)

Ces derniers mots faisaient allusion à l'affaire du Sou du Soldat.

. o j o ij X La propafifande antimilitariste se

Le «Sou du Soldat». „ . ,.r i • • i

taisant librement depuis si longtemps a fini par constituer un scandale tel que le gouvernement de M. Caillaux a dû intervenir. On s'en prit à l'or-

ganisation déjà ancienne qui, sous le nom de Sou du Soldai, s'était créée pour maintenir des relations entre les milieux syndicalistes et les jeunes gens appelés sous les drapeaux. Des secours pécuniaires leur étaient distribués afin de rendre plus efficaces ces rapports. Dans sa séance du premier juillet 1911, le conseil des ministres reconnaissant qu'un pareil scandale ne pou vait durer plus longtemps, décida qu'une enquête serait ouverte par toute la France et centralisée à Paris à l'clTet de rechercher les délits auxquels avait pu donner lieu cette propagande. (VoirL« /oMmâ'/, 2 juillet 1911.)

Les perquisitions eurent lieu, le 7 juillet 1911, chez MM. Baritaud, Viau et Dumont du syndicat de la maçonnerie et à la Bourse du travail. On saisit un volumineux dossier portant cette inscription : Sou du Soldat Ce dossier contenait des adresses de militaires appartenant au syndicat du bâtiment ou devant en faire partie. On y trouva aussi de nombreuses lettres de soldats accusant réception de bons de poste et affirmant leurs sentiments antimilitaristes. 11 y avait enfin des talons de mandat poste de 10 francs. Le juge d'instruction, M. Boucard, saisit également des circulaires invitant les soldats à la désobéissance et les conviant à faire de la propagande antimilitariste. On a trouvé encore des papillons gommés portant des maximes révolutionnaires ou malthusiennes et destinées à être apposés sur la voie publique.

A la suite de ces découvertes, MM. Baritaud, Viau et Dumont furent arrêtés et inculpés d'excitation de militaires à la désobéissance. (Voir Le Matin, 10 juillet 1911.)

Ils manifestèrent un étonnement extrême. Lorsque le citoyen Baritaud fut interrogé par M. Boucard, juge d'instruction, il répondit :

Je m'étonne du retard apporté à ouvrir des poursuites contre nos chambres syndicales. Depuis 1904-, nous joignons aux mandats les circulaires qu'on nons reproche. Nul ne peut l'ignorer.

nous ne nous sommes jamais cachés pour le faire. Bien mieux des journaux ont publié le texte de ces circulaires. Des polémiques ont été engagées à leur sujet. Pourquoi s'émouvoir après çept ans? (Voir U Matin, 13 juillet 1911.)

Puisqu'on avait laissé tomber la loi en désuétude à leur égard, les inculpés estimaient qu'on n'avait plus maintenant le droit de l'invoquer. Il est certain d'ailleurs qu'en laissant fonctionner librement le Sou du Soldat depuis sept ans, le Gouvernement a manqué à ses devoirs. Mais cette faute, si grande fût-elle, n'entraînait pas prescription.

L'enquête permit de constater que les envois d'argent faits aux soldats par le Sou du Soldat étaient considérables. En mai 1910, le syndicat de la maçonnerie aurait envoyé plus de 4800 francs à des militaires. En août, une somme à peu près égale fut expédiée. En 1911, un premier envoi dépassant 5000 francs fut fait en janvier. Un second de 4 600 francs eut lieu au mois d'avril. (Voir L'Action française, 11 juillet 1911.)

Les circulaires envoyées par le Sou du Soldat ont exercé une incontestable action antimilitariste sur les soldats qui les ont reçues. Les lettres saisies par ie juge d'instruction, M. Boucard, ne laissent aucun doute à cet égard. Dans l'une, un soldat s'exprime ainsi : Je conseille à mes camarades de ne marcher en aucune occasion et de ^ dégringoler » même les chefs si on veut nous obliger à tirer.

Un autre se déclare prêt " à prendre la fuite au premier signal « . (Voir Le Journal, 12 juillet 1911.)

Les charges pesant sur les inculpés étaient donc graves et nettes. Ils ne furent pas pour cela abandonnés par leurs compagnons de lutte antinationale.

Dans une lettre au juge d'instruction, qui fut rendue publique, les membres de la commission d'envoi du Sou du Soldat revendiquèrent leur part de responsabilité. (Voir Le Matin, 19 juillet 1911.)

A leur tour, les délégués du syndicat de la maçonnerie, au nombre d'une centaine environ, se solidarisèrent étroitement avec les inculpés. Afin de le faire avec éclat, ils Grent réimprimer la circulaire incriminée, la signèrent tous en y ajoutant :

Nous disons au jeune soldat :

u Souviens-toi que travailleur d'hier, tu seras travailleur demain, et que tous lés ordres qui peuvent t'étre donnés, d'où qu'ils viennent, pour faire de toi un assassin, tu ne les exécuteras pas. i> (Voir Le Matin, 18 juillet 1911.)

Ce ne fut pas tout. Des groupements sociaux qui devraient donner l'exemple de la discipline et de la solidarité nationale prirent ouvertement le parti de M.M. Viau, Dumont et Baritaud. Dix-sept conseillers prud'hommes adressèrent au ministre de la Justice une lettre dans laquelle ils disaient :

Nous vous déclarons, en outre, que nous acceptons l'entière responsabilité des actes qui sont reprochés à notre collègue Baritaud, comme de tous ceux qui peuvent être accompbs par les organisations syndicales dont nous sommes aussi les mandataires. (Voir Le Matin, 8 octobre 1911.)

Le procès du Sou du Soldat vint à la huitième chambre correctionnelle le 10 janvier 1912. Plusieurs témoins s'étonnèrent de ces poursuites en contradiction avec l'attitude des précédents gouvernements. M. Griffuelhes de la C. G. T. rappela : « Je ne saurais oublier qu'en 1899, j'ai été chargé d'organiser la manifestation de la place de la Xation. » {Voir L'Action française, 11 janvier 1912.)

M. Lauche, député de Paris, et M. Emile Dumas, député du Cher, rappelèrent que le Sou du Soldat, fut fondé contre les cercles catholiques.

Le 19 janvier, MM. Viaud, Dumont et Baritaud furent

condamnés à six mois de prison chacun, avec circonstances atténuantes. Comme ils venaient de rester six mois en prison préventive, ils furent remis aussitôt en liberté.

Le procès du Sou du Soldat fut, en somme, la première manifestation pratique du gouvernement contre l'antimilitarisme; elle coïncida avec la réprobation de Tantimilitarisme qui s'accentue dans l'opinion depuis que la tension à propos du Maroc avec TAllemagne en a démontré l'extrême danger.

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