‹ La crise française, faits, causes, solutionsChapitre 41 sur 191 · II. Les apaches dans l'armée. — Leur cynisme. — La contagion · texte numérisé non relu

II. Les apaches dans l'armée. — Leur cynisme. — La contagion

organisée.

III. Les insoumis et les déserteurs. — La progression des insoumis. — L'accroissement des déserteurs. — L'impunité et l'inapplication des règlements sont les causes de l'accroissement des insoumis.

IV. Notre infériorité en matière d'espionnage et de contreespionnage. — .\vant et après 1870. — Comment on nous cache la vérité. — Les sabotages de 1911 ont servi le grand état-major allemand.

\ . Un danger grave de la loi sur le service de deux ans. —

Le procédé de fortune utilisé en 1911 pour y remédier. — Expédient et non solution.

\I Où en est l'organisation du haut commandement. —

Le généraliuime avant juin 1911. — Les déclarations du général Goiran. — La crise du haut commandement. — M. Messimy et le général Pau. — Le décret du 28 juillet 1911. — La réforme de M. Millerand. — Politiciens et dictateur.

VII. Situation générale de notre marine. — La marine à la lin

de 1908. — Comment les Anglais jugent notre marine à la fin de 1911. I. LE FLÉCHISSEMENT DE LA DISCIPLINE

Dès le passage du général André, rue Saint-Dominique, le général Metzinger, alors membre du conseil supérieur de la guerre, signala, de concert avec certains de ses

collègues, les nouvelles et fâcheuses tendances à l'indiscipline qui commençaient à se faire jour dans l'armée. On ne tint aucun compte de leurs observations. Aussi, le mal se répandit-il très vite. Il infecta même les régiments les plus éloignés de la métropole. .

. A la fin de 1903, je visitai le

Tonkin. Partout des renseignements sûrs me permirent d'apprendre qu'à cette époque l'indiscipline faisait des progrès tout à fait inattendus dans les troupes d'occupation. Ce résultat était manifestement dû aux nouvelles tendances du ministre de la Guerre.

Quand un homme était puni trop sévèrement à son gré, il écrivait à la Ligue des Droits de l'homme, à un député socialiste influent ou encore directement au cabinet du ministre. Le cabinet demandait des explications et des justiflcations sans fin aux colonels des hommes contre lesquels il avait fallu sévir. Les colonels finirent par être tellement excédés de ces procédés humiliants pour leur autorité, qu'ils renoncèrent à infliger nombie de punitions cependant nécessaires.

, ,^ , J'iffnore ce qui s'est passé en

Dans la métropole. . j

indo-Chine depuis 1903, mais ce

qui est évident, c'est qu'il en a été de même en France et que, par comparaison avec il y a quinze ans, nous constatons maintenant des cas d'indiscipline jadis absolument inconnus. Le relâchement fest devenu si grand, que les obligations militaires les plus précises sont traitées par un nombre croissant de Français avec une incroyable désinvolture. ,

M. Le Guennic, révoqué de l'Ouest-État, l'un des militants révolutionnaires les plus connus du Syndical national des travailleurs des chemins de fer, gêné par une convoca-

tion militaire, n'a pas hésité à adresser au général Goirau, alors ministre de la Guerre, cette lettre :

MOXSIKUR LK Ml.VISTRE,

Sorti de prison depuis le 24 mars 19ll, après un séjour de cinq mois et demi au droit commun, j'ai trouvé une place, comme pointeur-enleveur, au journal La Bataille Syndicaliste au moment même où j'étais convoqué par votre département pour une période de neuf jours.

Une absence, en ce moment, serait préjudiciable au journal et à moi-même, puisque depuis des mois j'étais privé de tout salaire.

J'ai donc sollicité de qui de droit un sursis en me conformant aux formalités régulières.

Par télégramme d'hier, le colonel commandant le 48« d'infanterie, à Guingarap, m'avise de son refus.

Or, j'ai le regret de cous informer, — considérant que je ne saurais sacrifier mes intérêts compromis par suite de ma participation à la grève des cheminots, à ceux de la patrie, — que je ne me rendrai pas à la convocation précitée et j'attendrai l'exécution de toute mesure qu'arbitrairement il vous plaira de décidei".

Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de mon profond respect.

A. Le GuKNNic.

(Voir Le Journal, 7 juin 1911.)

Il serait curieux de savoir quelle suite a eu cette lettre remarquable par son insolence ironique. Si une sanction a été prise contre Le Guennic, il est regrettable qu'elle n'ait pas été connue, car sa lettre, reproduite sans commentaires par la plupart des journaux, a permis à tous d'apprécier avec quelle facilité, sans risques connus, il est possible de faire preuve d'insubordination .

-, , ^ Dans nos ports de auerre, lindis-

Dans les ports ... -, . , , , ,

j ciplme a tait de tels progrès que la

de guerre. / „ . , . f,. . w

vie est parlois pleine a insécurité

pour la population civile. Trop souvent, depuis quelques

années, des marins de la flotte parcourent les rues en état d'ivresse, molestent les passants et se livrent à toutes sortes d'excès déplorables.

On peut continuer à fermer les yeux, dit Le Temps (30 octobre 1911), sur les frasques de matelots en bordée, mais c'est à condition qu'elles ne dégénèrent point en désordres injurieux ou dangereux pour le reste de le population. Les officiers ont une indulgence paternelle pour lenrs bommes et l'on conçoit d'autre part qu'ils répugnent à faire la police en ville. Il est tout de même excessif qu'ils souffrent de n'être point salués et M. Delcassé aura raison d'imposer le salut obligatoire aux marins aussi bien qu'aux soldats. Le respect des chefs est le commencement de la sagesse.

Le cas d'indiscipline collective du

Indisciplme ,,^.i. . j x^

„ : 17* de liffne est encore dans toute

collective. , , ? . ,. -ii i ler

les mémoires. A Marseille, le 1" novembre 1911, une mutinerie très nette se produisit à la caserne de la Charité, dans laquelle étaient logés pour quelques jours plus de 700 hommes qui devaient être envoyés au Maroc. Pour éviter que ces soldats, tous de l'infanterie coloniale, ne se livrassent en ville à des excès, la caserne avait été consignée. Cette consigne déchaîna l'orage. Quelques soldats demandèrent à aller boire dans les bars voisins. L'autorisation leur ayant été refusée, ils protestèrent d'abord à mi-voix, puis se mirent à crier sur l'air des lampions : « Ouvrez les portes. C'est les portes qu'il nous faut ! »

Quelques meneurs se mettant de la partie, une poussée se produisit vers les issues. Les soldats de garde purent résister d'abord, mais la rébellion devenant générale, ils mirent baïonnette au canon en même temps qu'ils demandaient du renfort. A ce moment, les mutins entonnèrent V Internationale et commencèrent à lancer des pierres dans la direction des hommes de garde. Des vitres furent bri-

sées. Fort heureusement arrivèrent alors des hommes du 10° d'artillerie et des agents de police, tandis que survenait le colonel Landouzy, qui faillit d'ailleurs être atteint par des pierres lancées par les révoltés. Mis au courant, il harangua les meneurs etfinit parleur faire entendre raison. (Voir Excclsior, 2 novembre 1911.)

Même les troupes connues jadis pour leur discipline inébranlable et leur dévouement absolu sont atteintes par l'esprit d'insubordination. Déjà, à diverses reprises, les hommes de la garde républicaine ont manifesté violemment.

Encore, le 14 juillet 1911, à la caserne Lobau, des gardes, furieux d'avoir été consignés trop longtemps en prévision de troubles, témoignèrent leur mécontentement le soir d'une façon injurieuse pour leurs chefs. Ils finirent par chanter V Internationale, sans tenir aucun compte des ordres du capitaine BoUot qui cherchait à les faire rentrer dans l'ordre. (Voir Z« Joumaly 19 juillet 1911.)

La panique qui s'est produite à

, „ . Toulon le 3 octobre 1911, jour des

de Toulon. . , .• i j lu

obsèques nationales des malneu-

reuses victimes de la Liberté, a établi d'une façon manifeste qu'en raison d'une discipline insuffisante, certaines de nos troupes ne sont plus suffisamment en main. La débandade qui se produisit parmi les troupes chargées du service d'ordre fut d'autant plus honteuse qu'on n'en connaît même pas encore très exactement le prétexte.

Un de mes amis, officier de marine de haut grade, qui faisait partie du cortège officiel, m'a dit avoir entendu pendant plusieurs minutes, avant la panique, un léger sifflement qui était sans doute produit par le mouvement rapide d'un cinématographe déroulant son film. D'après

ce témoin, ce sifflement fut pris pour le « fu sèment » d'une bombe. Subitement, la panique s'abattit sur la foule et l'on vit ce spectacle humiliant : des soldats qui formaient la haie, des gendarmes qui faisaient partie de l'escorte du président de la République s'enfuirent en jetant leurs armes à terre pour courir plus vite.

Sans doute, on dira : ce fut là un de ces cas de « terreur panique » dont l'histoire nous transmet quelques exemples. On peut l'expliquer dans une certaine mesure par la dépression morale que l'effroyable catastrophe de la Liberté avait produite chez tous les habitants de Toulon. Que cette formidable émotion ait exercé une action déprimante sur la population civile, on le comprend aisément; mais qu'elle ait eu une influence si manifeste sur des troupes régulières encadrées de leurs officiers! Voilà ce qu'on ne saurait admettre.

L'attitude lamentable des troupes du service d'ordre en cette circonstance fut d'autant plus fâcheuse qu'elle eut pour témoins, non pas seulement des Français, mais encore des étrangers, notamment les marins anglais qui assistèrent impavides aux obsèques des victimes de la Liberté. Quel rapport leur chef a-t-il pu envoyer à Londres?

L'impression produite dans les milieux militaires par la panique de Toulon fut si profonde qu'elle donna lieu à une enquête. Elle aboutit, en novembre 1911, à quelques sanctions. Quatre canonniers et plusieurs soldats du 55" régiment d'infanterie furent frappés de peines variant entre 8, 15 et 20 jours de prison, " pour avoir fait preuve de lâcheté dans une panique en abandonnant leurs armes -^ . (Voir Le Temps, 18 novembre 1911.)

Ces sanctions furent notoirement insuffisantes.

Une fois de plus, la politique mit obstacle à ce que les mesures indispensables fussent prises avec toute l'ampleur nécessaire.

. . Une des conséquences du fléchis-

La tenue exteneure , j 1 .• . 1- 'X' i«

sèment de la discipline a ete un relades soldats. , , , , ui j i -

chement lamentable dans la tenue

extérieure des soldats et dans leur attitude hors des casernes. Même dans les grandes villes, on peut en voir de débraillés, le képi en arrière, la capote mal tirée.

En province et dans les campagnes, la licence est parfois incroyable. S'il fait un peu chaud, le ceinturon débouclé ne tient plus que par les pattes de drap des côtés, la tunique est ouverte, la cravate est enlevée. J'ai même rencontré une fois un soldat s'abritant sous un parapluie ! Jamais pareil spectacle n'aurait été possible il y a une quinzaine d'années. L'attitude et la tenue des soldats, même à Paris, a fini par laisser tant à désirer qu'en septembre 1911 le ministre de la Guerre a u envoyé des instructions à ce sujet dans les divers corps d'armée, avisant les chefs que, sous leur responsabilité,- ils doivent assurer la bonne tenue de leurs hommes, qui, même en dehors du service, doit être toujours irréprochable » .

(Voir La France militaire, citée par Le Journal, 1" octobre 1911.)

Pour être juste, il faut reconnaître que ces défectuosités de la tenue extérieure de nos soldats est due en grande partie à la mesure insensée (décret du 25 mai 1910), prise par le général Brun, et qui a consisté à réserver aux seuls chefs d'unité le droit de punir. (Voir p. 325.) Les sousofficiers, ainsi désarmés, n'ont plus par suite l'action nécessaire, directe et immédiate sur leurs hommes.

Page 1