III. LES INSOUMIS KT LES DÉSERTEURS
Un des symptômes les plus alarmants du fléchissement de l'esprit national en France résulte de la progression extraordinairement rapide du nombre des insoumis.
Les chiffres ci-dessous, d'une éloquence cruelle, décèlent à la fois l'empoisonnement de l'esprit public et la véritable décadence de l'esprit gouvernemental.
De 1562 en 1879, le nombre des insoumis, en progression constante, La progression était de :
des insoumis. 4 905 en 1 907 ;
11 782 en 1908; 17 258 en 1909.
Dans les départements bretons où, il y a peu d'années, on ne comptait aucun insoumis, on a dû en constater 543 en 1909.
L'accroissement ^"''°* ^"^ déserteurs, on en a
des déserteurs. ^«"^P^^ * ^^^ «° 1^07, 2682 en
1 908 . Leur chiffre total n'est pas exactement connu. On l'évalue à environ un tiers des insoumis.
La France militaire (29 octobre 1911) constate ce fait uavrant : "
Il importe que l'on n'ignore pas qu'en juillet dernier, alors qu'on pouvait d'un instant à l'antre apprendre que la guerre était déclarée et que l'ennemi avait franchi la frontière, 273 soldats ont abandonné leur drapeau et 1 135 hommes appelés au régiment se sont rendus coupables d'insoumission...
Et pour peu que le Parlement vienne, ainsi qu'il l'a fait trop fréquemment, à voter nne loi d'amnistie en faveur des déserteurs et des insoumis, nous verrons ces 1 400 lâches rentrer chez nous lorsqu'ils n'auront plus de service à faire; ils auront le front haut comme il convient à des hommes dont le casier judiciaire est intact; ils oseront même élever la voix dans des assemblées de citoyens français. (Cité par Le Matin, 29 octobre 1911.)
Les gendarmes, constate le sénateur L'impunité Charles Humbert dans un article du
et l'inapplication youmn/ (9 juillet 1911), ont à rccher-
des règlements cher près de 15 000 déserteurs et plus
sont les causes de 50000 insoumis. Il nous manquerait
de l'accroissement f^onc à la mobilisation l'effectif de deux des insoumis. ''^''P^ d'armée.
Que faisons-nous pour réagir, pour rallier autour du drapeau, cette foule d'inconscients ou de pervertis? Presque rien. En 1907, 6 pour 100 des affaires d'insoumission avaient encore des suites judiciaires. Cette proportion est tombée à 3,1 pour 100 en 1909!
Les coupables ont donc les plus grandes chances de ne jamais être inquiétés. En outre, plus de la moitié de ceux qui sont arrêtés bénéficient d'un refus d'informer, d'une ordonnance de non-beu ou d'un acquittement. Enfin, parmi ceux qui sont condamnés, il en est beaucoup qui reçoivent application de la loi de sursis, et les condamnations, même définitives, sont pour la plupart d'une faiblesse déconcertante; elles ne dépassent pas quinze jours de prison, et il en est qui sont de huit jours, de quatre jours, voire d'un jour!
Or, cette bénignité des jngcments prononcés par les conseils de guerre tient précisément à ce que la grande majorité des coupables échappent à toutes les recherches ou ne sont même pas sérieusement recherchés.
L'administration augmente elle-même le nombre des insoumis, par certaines pratiques auxquelles elle s'adonne officiellement ou qu'elle tolère.
Tout d'abord, on laisse u mûrir » un grand nombre d'insoumis. Lorsqu'une convocation militaire ne «touche » pas du premier coup l'homme qui devrait s'y conformer, des recherches doivent être commencées de suite par la gendarmerie, en vue de retrouver cet homme avant que l'expiration des délais légaux le fasse déclarer insoumis. Mais ces recherches sont loin d'aboutir aussi souvent qu'il serait possible, parce qu'elles \\c procurent aucun avantage à celui qui les effectue, tandis que l'arrestation d'un insoumis donne droit « à une prime de capture "...
A Paris et dans les autres grandes villes, on tolère que les hôteliers confisquent le livret militaire à des locataires qui n'ont pu payer leur chambre. Sans livret à présenter, ces hommes n'osent plus faire les déclarations de changement de résidence exigées par la loi. Faute d'avoir fait ces déclarations, ils ne reçoivent plus ni ordre d'appel, ni ordre de route, et se trouvent fatalement entraînés à l'insoumission.
On sait que les déclarations de changement de résidence doivent être faites à la gendarmerie, et par l'intéressé lui-même. Or, pour Paris, où il n'existe que deux bureaux de gendarmerie situés aux fortifications, on a trouvé ingénieux d'insérer ^ans une certaine instruction du 10 juin 1910 sur les hommes de troupes de la disponibilité et des réserves un article spécial qui oblige le réserviste à se présenter deux fois à quinze jours d'intervalle, d'abord pour la déclaration proprement dite, puis pour faire viser son livret...
Si les recherches étaient effectuées avec plus de soin et avec plus de conscience, si la prime était accordée plus libéralement pour tout homme remis sous la main de l'autorité militaire, si le livret était déclaré insaisissable sous peine d'amende, si les
formalités légales enfin, étaient convenablement simplifiées, les parquets militaires et les conseils de gnerre n'auraient devant eux que des coupables, et ils auraient sinon tous les coupables, du moins à peu près tous ceux qui n'ont pas franchi la frontière. Il est probable qu'ils se départiraient alors de cette indulgence qui nous choque, et qui contribue certainement à affaiblir dans la foule la notion du devoir patriotique.