III. — LKS CONDITIONS DE LA CHUTE DU MINISTÈRE C.4ILL.AUX
La façon dont est tombé M. Caillaux a porté un nouveau coup à la considération des parlementaires.
Dès le commencement de janvier 1912, le grand public apprenait quelles difficultés M. de Selves avait éprouvées, comme ministre des Affaires étrangères, de la part de son président du Conseil.
Puis se produisit l'incident dramatique du 9 janvier 1912, à la commission sénatoriale, à propos de l'accord francoallemand. Les déclarations de M. Caillaux sur les négociations Fondère-Semler venaient d'élre écoutées au milieu d'un silence absolu. Devant l'étonnement de certains
membres de la commission, le président du Conseil crut devoir ajouter :
Qu'on me permette maintenant une déclaration personnelle. Il a été question dans la presse de négociations officieuses. Je puis affirmer que jamais je n'ai engagé de négociations officieuses en dehors du ministère des Affaires étrangères, parallèlement avec lui et sans qu'il en ait eu connaissance. J'en donne ma parole d'honnête homme. — (Selon une autre version, M. Caillaux aurait dit : « ma parole d'honneur. »)
L'intervention
de M. Clemenceau.
M. Clemenceau, alors, dans un silence impressionnant, s'adressant à M. de Selves :
— ^ Monsieur le ministre dos Affaires étrangères se considèret-il comme en mesure de confirmer cette déclaration?
Ainsi pris à partie, M. de Selves hésite un instant, puis dit :
M. DK Selves. — J'ai toujours eu le double souci de l'intérêt du pays et celui de dire la vérité. Mais j'ai également celui de garder la correction que m'impose la situation qui m'est faite. Je ne puis donc répondre à la question posée.
On se regarde. Les membres de la commission ne savent plus quelle attitude prendre.
M. Clemenceau, rompant le silence :
^«- Cette réponse peut être correcte vis-à-vis de tous les membres de la commission, sauf vis-à-vis de celui qui vous a posé la question.
M. de Selves, pendant que M. Caillaux le fixe, réplique :
— M. Clemenceau ne m'a pas bien compris. J'ai dit que j'ai toujours eu le souci de la vérité entière, mais que j'ai également eu le souci de demeurer correct dans la situation qui m'est en ce moment imposée. Je prie donc M. Clemenceau de ne pas insister pour que je réponde à sa question !
M. Clehbxceau. — Je persiste à m'étonner de cette réponse. Je ne suis allé chercher aucune confidence...
Et fixant à son tour M. de Selves :
— ... Vous savei bien qu'elles m'ont été spontanément apportées, .lu surplus, votre refus de répondre est à lui seul une réponse !
(Voir L'Echo de Paris, 10 janvier 1912.)
Le soir même, M. de Selves envoyait à M. Fallières cette lettre de démission :
Paris, 9 janvier 1912.
Monsieur lk PiiisiDK.VT,
.Après l'incident pénible qui a marqué aujourd'hui la séance de la commission du Sénat, j'ai l'honneur de vous adresser ma démission de ministre des Affaires étrangères.
Je ne saurais, en effet, assumer plus longtemps la responsabilité d'une politique extérieure à laquelle font défaut l'unité rff rues et l'unité d'action solidaire.
Désireux de conduire à bonne fin des négociations officielles difficiles et d'en assurer l'approbation par le Parlement, j'avais cru devoir conserver mes fonctions. Mais le double souci que j'ai de ne pas trahir la vérité et de ne pas manquer cependant à la correction que ma situation m'impose ne me permet plus de faire partie du cabinet.
Je me rappellerai toujours la bienveillance dont vous m'avez honoré dans des circonstances délicates et inoubliables pour moi.
Je vous prie d'agréer, monsieur le Président, les assurances de mon profond respect.
J. DK Sklvbs.
Il fut si nettement établi que MiM. Caillaux et de Selves n'étaient pas d'accord sur la vérité matérielle de négociations intéressant au plus haut point la France que M. Caillaux, profondément atteint dans son prestige de chef de gouvernement, se vit dans l'impossibilité de trouver un nouveau ministre. 11 dut donc donner, lui aussi, sa démission, le 11 janvier 1912, dans des conditions de discrédit encore sans précédent dans l'histoire du parlementarisme franç«ug.
«44 LA CRISR FRANÇAISF'^
- . . , ^ L'émotion en France et la stupéfac-
Opuuons expnmées. ,. , , ,, « , ,
tion chez les étrangers turent énormes .
Le Daily Telegraph constata que M. Caillaux avait compromis « toute la situation par des négociations secrètes " , que sa politique fut incompatible avec l'action droite et nette requise par la triple entente. (Cité par L'Echo de Paris, 13 janvier 1912.)
Pour La Gazette de la Croix, organe conservateur allemand :
Le sol républicain semble tellement miné par les intrigues que l'écroulement de tout l'édifice ne paraît pins qu'une question de temps. L'ambition sans scrupule, l'arrivi.snie sans vergogne, le cynisme dans la bassesse, tels sont les stigmates de cette troupe dont les membres se succèdent dans le gouvernement du pays.
En vertu du régime parlementaire, ils ont réussi à s'emparer du pouvoir, et ils ne considèrent le peuple français que comme un objet sur lequel ils exercent leurs convoitises, et le Parlement que comme le plancher de leurs ambitions. Ces maîtres d'un jour se croient tout permis. La crise actuelle de la France nous prouve que régime parlementaire et corruption sont deux choses identiques. (Cité par Le Temps, 13 janvier 1912.)
M. Bérenger dans L'Action constatait :
Si le chef de l'Etat ne sait pas ou n'ose pas choisir un gouvernement national, si les assemblées ne savent ou ne veulent pas consolider ce choix, il ne restera bientôt plus qu'une issue au régime : la dissolution. (Cité par Le J/afin, 12 janvier 1912.)
Quel qu'il soit, l'homme désigné par le président de la République arrive en pleine crise de régime. (Cité par Le Matin, 13 janvier 1912.)
Quant à l'opinion publique, profondément indignée par ces révélations, elle s'attendait à voir traduire M. Caillaux
devant la Haute-Cour, mesure que certains hommes politiques jugeaient nécessaire à 1 honneur du régime, afin d'établir, au moins une fois et dans un cas de gravité manifeste, que la responsabilité ministérielle n'est pas un vain mot.
11 n'en fut pas ainsi.
,, . . . C'est dans ces conditions que se
Lamvee au pouvoir . , , , . . ,^,^ ,
. . . ,, constitua, le 14 lanvier 1912, le mi-
du ministère ... . ,Vrw , ,.),
p . nistère Poincaie. On le qualiGa tout
, .^ de suite de « grand ministère » , constitue un repit. ,., . .. , , .
parce qu il comptait, sous la présidence d'un homme unanimement respecté, des notabilités politiques : Briand, Millerand, Delcassé, Bourgeois, qui, comprenant le grave danger que courait le pays et le régime, avaient fait abstraction de leurs ambitions ou de leurs préférences personnelles pour remplir ce qu'avec raison ils considéraient comme un devoir impérieux.
La déclaration du nouveau ministère promettant d'exercer sans défaillance « toute l'autorité i , « la répression inflexible des crimes et des délits commis contre les personnes et les propriétés » etc. eut l'adhésion presque unanime du pays et fut approuvée à la Chambre par 440 voix contre 6.
La France éprouva donc un instant un répit dans ses déceptions. Ses espoirs furent justifiés en ce sens que M. Poincaré, lors de l'incident franco-italien, eut une attitude conforme aux désirs du pays. Ue même, M. Millerand à la Guerre et M. Delcassé à la Marine n'ont pris que des mesures absolument conformes aux intérêts généraux de là nation.
Mais il convient de ne pas être dupe d'une amélioration qui n'a pas encore de base durable. Le ministère Poincaré dépend du Parlement et celui-ci a conservé toutes ses
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tares. Par suite, le désaccord entre le Parlement et la nation subsi;te intégralement.
Donc, tn résumé, c'est l'égoisme étroit et cyni(|uê déS députés, leur servilité devant les ministres et les minorités électorales organisées, la servilité des ministres devant les députés, en un mot l'abandon manifeste des intérêts généraux du pays qui ont discrédité les parlementaires, complétant ainsi le discrédit du régime lui-même. Il est si profond qu on le reconnaît même dans les milieux les plus avancés
Gustave Hervé le signale avec stupéfaction :
" 11 est vraiment effrayant ce mot que pas plus tard qu hier une sommité du monde ouvrier a lâché devant l'un de nos amis :
« Quoi, le prince Victor Napoléon ou la République, on s'en f... » (Voir La Guerre Sociale^ 20 juin-4 juillet 1911.)