‹ La crise française, faits, causes, solutionsChapitre 75 sur 191 · I. QUELQUES CAS TYPIQUES · texte numérisé non relu

I. QUELQUES CAS TYPIQUES

LecasRicordeau. ^" "f ^"^ 'l^T"" ^^"^'^"^"

montre dans quelle large mesure le

gouvernement a capitulé devant l'organisation révolutionnaire et comment une décision judiciaire précise, impéra-

LES CAUSES %k9

tive et non appliquée devient une prime officielle à de nouveaux excès.

Le 14 mai 1910, l'agitateur Edouard Ricordeau, ancien secrétaire du syndicat des terrassiers, était condamné par le tribunal de Corbeil à treize mois de prison et à cinq ans d'interdiction de séjour pour entraves à la liberté du travail lors de la grève de Draveil. Les terrassiers, compagnons de Ricordeau, firent savoir aux autorités qu'ils ne laisseraient pas arrêter ou interdire de séjour leur meneur. Le gouvernement d alors obtempéra aux menaces des émeutiers et Ricordeau, quoique interdit légalement de séjour, continua publiquement sa propagande. Il prit part à beaucoup de mouvements sociaux et c'est seulement le 12 juillet 1911, pendant la grève du bâtiment, que l'ordre fut transmis aux commissariats de police de notifier au citoyen Ricordeau 1 arrêté d'expulsion pris contre lui.

Ricordeau fut finalement arrêté à Sèvres comme insoumis en septembre 1911. Ledit Ricordeau, qui s'occupait exclusivement et ouvertement de propagande révolutionnaire, a donc, après sa condamnation, joui pendant seize mois, aux yeux de tous, et en s'en vantant, de la plus scandaleuse impunité.

En novembre 1911, Ricordeau fut soupçonné d'avoir été un agent provocateur ce qui eut expliqué son cas, mais après les explications de M. Caillaux à la tribune de la Chambre (voir Le Temps, 23 novembre 1911), La Bataille Syndicaliste dut reconnaître que Ricordeau était u bon teint » et qu'il n a jamais démérité de la classe ouvrière. (Voir Le Matin, 16 décembre 1911.)

-, . . Le cas Manhès est d'une autre

Le cas Mannes. , . , i-

nature. Il établit que les preuves

morales les plus nettes et les présomptions matérielles les

150 LA CRISE KRANÇAISK

plus concordantes souvent ne suffisent pas pour déterminer une condamnation.

« Dans la soirée du 13 juillet 1911, veille de la fête ûationale, trois citoyens étaient occupés à couper des fils télégraphiques et sémaphoriques entre Vitry et Choisy-le- Roi et ils venaient de faire tomber leur cinquante-quatrième fil, quand des agents survinrent.

c( Au cours de la poursuite qui s'ensuivit, quelques coups de revolver de politesse furent échangés; puis les malfaiteurs s'étant séparés aux abords d'un pont et ayant pris des directions différentes, les agents restèrent seuls dans la nuit. C'est alors que, dans une sorte de culde-sac, ils découvrirent le nommé Gustave Manhès qui, ayant bu, dormait paisiblement à côté d'un chien mort, sur une couche de tessons de bouteilles et de détritus variés.

u Réveillé, appréhendé, et conduit au commissariat de Choisy-le-Roi, Gustave Manhès, qui est ouvrier ferblantier de son état, fut trouvé porteur de u papillons » de propagande anarchiste. » Le lendemain, — mais le lendemain seulement, — deux cisailles garnies de caoutchouc et un revolver chargé étaient ramassés à l'endroit où Manhès avait dormi. Une perquisition, faite au domicile de Manhès, fit découvrir une foule de brochures anarchistes, notamment l'école du sabotage, les principales productions en renom du citoyen Hervé. On trouva encore une série d'images d'Epinal, destinées à la propagande antimilitariste.

L'enquête révéla d'ailleurs que Manhès était un toilitant, un fanatique même de la G. G. T.

C'est à la suite de ces circonstances que Manhès arrêté dut se présenter, le 10 septembre 1911, devant MM. les jurés de la Seine comme étant un des auteurs du sabotage de Choisy.

Les Causas îsi

A l'audience, M. le président Bondoux demanda :

— Mais, enfin, qne faisiez-vous à cet endroit et comment avicz-vous choisi pour y dormir une couche aussi incommode et ailssi infecte?

— J'avais fait un peu la fête avec un ami de régiment que j'avais rencontré en sortant de l'ateher, etc.

Comme témoins à charge, on remarquait les deut agents avec un chef d'équipe qui avaient arrêté Manhès et M. Compagnon, commissaire de police de Choisy-le-Roi. {Voir Le Matin, 21 septembre 1911.)

Après un énergique et virulent réquisitoire de M. l'avocat général Siben, les jurés, malgré toutes les circonstances concordantes, rapportèrent un verdict négatif et Gustave Manhès, acquitté, fut rendu à la liberté.

,,. ,. Les innombrables cas de sabotage

L incendie . j- j- . i- j i. i * i

, „ ,,, . et d indiscipline dans 1 armée et la

du « Calédonien ». . , ^ ,. . , ,

marine s expliquent le plus souvent

par l'inconcevable mollesse de la répression ou même

par une impunité absolue.

D'après La Dépêche de Brest, voici ce qui se passa lors

de l'incendie du Calédonien, à Brest :

Le 31 août 1907, à minuit, le feu se déclara à bord du Calédonien; l'alarme est aussitôt donnée. Les pompiers arrivent; on inonde le navire ; on l'inonde si bien qu'il risque de chavirer et qu'ordre est donné aux sauveteurs de se retirer; cependant, on devient maître du sinistre et, à six heures du matin, le bâtiment est sauvé. Que s'était-il passé? Une commission d'enquête nommée aussitôt l'a dit : il y avait à bord des apaches, des gens qui avaient plusieurs condamnations; ils savaient que le vice-amiral, préfet maritime, partait le soir même ; ils en avaient conclu que les ordres nécessaires pour le branle-bas général dans tout l'arsenal et l'appel de la garnison en seraient retardés ; le moment leur avait semblé favorable. On trouva dans une soute des petits paquets d'étoUpe,

25i LA CRISE FRAXÇAISE

du papier, du bois, des allumettes préparées pour l'incendie. Ces objets furent mis sous scellés; le pré/et maritime prétenu vint constater les faits et la police fut chargée de retrouver les coupables; on pouvait les désigner à coup sûr par l'examen des livrets matricules. Cependant, la police ne trouva rieii. L'affaire fut classée. (Cité par Le Matin, 22 octobre 1911.)

- - . , En juillet 1911, un soldat du On â laissé

... ^ 92* d'infanterie frappa d'un coup

librement se .... ., , . • .^

,,.-., de baïonnette un ajïent qui voulait

multiplier les ,, « < n ,

.,., . mettre un a une querelle entre mi-

apaches militaires. ,., . ^ ^. , .

litaires. Or, ce soldat, apaclie avère,

avait déjà été envoyé dans cinq régiments différents.

En signalant le fait au ministre de la Guerre, M. le

commandant Driant, député de Nancy, concluait :

11 semble que l'autorité n'ait de sollicitude que pour les éléments tarés de la société. Elle choie les malfaiteurs à Fresnes et elle pratique l'épandage des disciplinaires dans de paisibles et honnêtes régions qu'elle empoisonne.

L'expérience est faite, monsieur le ministre; elle a été désastreuse et décisive. Les pères de famille en ont assez.

Etant données ces constatations, peut-on contester que les précédents ministères ont une lourde part de responsabilité dans les crimes des apaches militaires puisque, en dépit des engagements pris, et avec une inconscience inconcevable, ils ont continué à incorporer dans nos régiments à la fois les jeunes gens des plus honnêtes familles et les forbans les plus notoires?

Pendant et après les troubles de Champagne,

l'imprévoyance.

On a vu plus haut (p. 76) comment le gouvernement d'alors a favorisé l'explosion des troubles de Champagne. L'impunité fut égale à

Un certain Roy avait outragé et violenté le souspréfet de Cauzeray, représentant du gouvernement. Celui-ci fit arrêter son agresseur, puis, povr éviter de nouveaux troubles, il consentit, sous prétexte d'apaiser la population, à le remettre en liberté. (Voir Le Temps, 16 avril 1911.)

Le résultat de ces capitulations du pouvoir devant le devoir fut le pillage et l'incendie d'Ay.

Or, même ces énormités furent suivies de sanctions d'une ridicule insuffisance. La révolte des vignerons champenois ne coûta vraiment pas cher aux émeutiers. Le 1 \ août 1911, le jury distribua aux plus coupables des condamnations généralement de trois à quatre mois de prison, la plus forte s'éleva à trois ans. (Voir VEcho de Paris, 15 août 1911.)

Enfin à Douai, le 19 octobre 1911, le jury du Nord acquitta les derniers agitateurs. (Voir Excehior, 20 octobre 1911.)

Ainsi donc, aucune répression sérieuse n'a atteint les incendiaires qui mirent le feu sous les yeux des troupes et des gendarmes!

Après les actes les plus abominables, les semaines et les mois s'écoulent et l'action politicienne reprend alors ses droits aux dépens de la paix sociale.

Pour justifier à l'avance l'impunité à laquelle ils se croient obligés de travailler, dès le lendemain de troubles graves dans une région, les députés des arrondissements touchés assurent que des « éléments étrangers " se sont mêlés à la population locale, que ce sont eux qui sont les véritables auteurs des déprédations, etc. Tel est là le procédé devenu classique qu'emploient maintenant MM. les a arrondissementiers » pour diminuer ou déplacer les responsabilités et ainsi éviter finalement à certains de leurs électeurs la répression énergique qu'exigerait l'intérêt général .

254 LA CRISF'] FR^XÇAISE

L'impunité est devenue si géné-

, , ^ raie et si notoire que les actes les

de Jean Mourmetas. , , ^, ., , ...

plus graves pour la sécurité publique

sont commis aujourd'hui avec une inconscience déconcertante. Voici l'exemple typique d'un cas banal.

Le 29 juillet 191 1, sur le quai de la gare de Bel-Air-ceinture, un terrassier, Jean Mourmetas, attendait l'arrivée d'un train. En se promenant, il arriva à l'extrémité du quai et vit le bras de fer d'un levier-signal. Il se pencha et l'abaissa brusquement fermant ainsi la voie. Arrêté et conduit devant le commissaire du quartier de Picpus, Mourmetas allégua en manière de défense qu'il avait agi machinalement. (Voir Le Matin, 31 juillet 1911.)

Voilà un fait qui vraisemblablement ne se serait pas produit dans une gare allemande, car outre-Rhin chacun sait que toute infraction aux règlements est punie sans rémission.

Le sentiment de l'impunité assurée est devenu général. A Màcon, le 11 juillet 1911, le citoyen Chevrier encouragea ses camarades à cesser le travail, il les mit en garde contre l'idée que, s'il y a grève, on renverra des ouvriers. ^ N'en croyez rien, dit-il; il n'y aura pas de renvoi. Ne croyez pas non plus ceux qui vont dire qu'on punira de prison les grévistes, c'est pour vous faire peur. » (Voir Le Matin, 12 juillet 1910.)

, . j- , Enfin, quand le coupable va en

La pnson ridicule. , ,7 . r

prison, celle-ci est parfois nettement

ridicule. Les apaches sont mieux traités à Fresnes que nos soldats dans les casernes. Le citoyen Hervé est enfermé pour ses excitations au pillage et au meurtre, mais, sous couleur que son délit a un caractère politique, il a toute liberté de continuer à diriger La Guerre Sociale à laquelle il envoie chaque semaine des articles tout aussi incendiaires que ceux qui lui ont valu sa condamnation.

LES CAUSES Ui

Quant à ses gardiens, désemparés par tout ce qu'ils voient et entendent, et, ne sachant pas après tout si Hervé ne deviendra pas un jour ministre, ils sont pour lui aux petits soins. [Voir L'Opinion, 10 juin 1911.)

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