‹ La crise française, faits, causes, solutionsChapitre 96 sur 191 · LE DÉVELOPPEMENT DE TOUTES LES FACHEUSES INFLUENCES · texte numérisé non relu

LE DÉVELOPPEMENT DE TOUTES LES FACHEUSES INFLUENCES

C'est dans l'ambiance morale anormale et délétère créée par les suites de l'Affaire Dreyfus que politiciens, jacobins, idéologues ont pu s'agiter, commander et imposer. Il serait facile de citer ici les noms des nombreux responsables et les faits qui sont la preuve de leur action néfaste. Je ne le ferai pas, d'abord parce que ce livre a pour but de servir des idées et non de lutter contre des hommes, ensuite parce que, parmi ceux qui se sont gravement trompés dans les dernières années, il en est maintenant qui réfléchissent, comprennent leur erreur et évoluent sincèrement ou par intérêt. Or, en raison de la longue pratique des instruments du pouvoir qu'ont certains de ces hommes, il peut être conforme à l'intérêt du pays qu'ils prennent part à l'œuvre de relèvement que veut la nation. Quel que soit d'ailleurs le régime qui succédera au système présent, il est certain qu'il aura à son service certains des hommes politiques actuels. 1789 a été fait par un bon nombre des nobles de l'ancien régime ; Napoléon a employé une partie du personnel révolutionnaire qui a servi avec éclat le premier empire ; la Restauration a eu besoin des services de TallejTand et a su les utiliser.

Pour rester dans les limites de mon programme, il me suffira d'ailleurs de rappeler, comme ayant été particulièrement néfaste pour notre vie publique, l'action très

diverse de trois hommes : M. Combes, qui a accentué la désunion entre Français, M. Jaurès qui a divisé le Parlement devant l'étranger et M. Caillaux qui, en donnant une place excessive aux considérations financières, a failli faire dévier toute notre politique extérieure.

, . Le combisnie n'a pu naître et se

Le combisme. , , , > « ,

développer que grâce a la crise que

nous venons de traverser. 11 a rendu intolérable la vie

provinciale française en favorisant la croissance de tous

les mauvais germes, de défiance, de suspicion et de haines

entre Français. C'est au nom du combisme qu'on frappa

d'ostracisme et mit publiquement hors la loi une masse

énorme de Français, républicains, en réalité, très sincères,

bien souvent non croyants par surcroît mais qui, en toute

conscience, ne pouvaient s'associer aux mesures sectaires

et antimilitaristes, donc antinationales, des tenants du

combisme, mesures dont ils prévoyaient les néfastes

résultats.

Une opposition indéfectible à tout retour Toffensif du

combisme est donc une condition sine qua non de l'union

nationale vers laquelle tend maintenant ce pays.

,,.,., Comment M. Jaurès a-t-il pris au

L idéologie , , , , .,,,/,.

. . , . Parlement une place qui a la réflexion

a la Jaurès. ^ i-

paraît tout a fait excessive?

Est-ce en raison de l'absence d'hommes de caractère, d'hommes clairvoyants au Palais-Bourbon? Ou les députés sacrifient-ils à ce point le fond à la forme? Car enfin le talent de l'orateur et du rhéteur, — qu'est aussi Jaurès, — n'empêche cependant pas de constater la place énorme que tient l'idéologie dans ses conceptions politiques d'un flou déconcertant.

Jaurès travaille à la transformation delà société actuelle,

mais il ne nous a pas encore dit par quoi il compte la remplacer. D'ailleurs, si son œuvre est parsemée de formules, belles ou heureuses, si souvent il exprime des idées généreuses, nous ne pouvons pas oublier que Jaurès a mis toute son ardeur à désarmer la France.

La principale raison de son activité dans l'Affaire Dreyfus a été la volonté d'affaiblir la force de l'armée. Dans cette tâche, Jaurès et ses amis n'ont que trop réussi.

Aussi, ne pouvons-nous accueillir qu'avec une extrême circonspection les propositions de transformation de l'armée que le leader socialiste préconise dans son livre L'Armée nouvelle. Or, sur quelles bases, Jaurès fonde-t-il ses conceptions? Le regretté et si remarquable général Langlois qui a discuté L'Armée nouvelle nous les fait connaître. Il a parfaitement mis en relief les contradictions fondamentales du directeur de V Humanité.

Ce grand apôtre de la paix universelle ne craint pas d'attiser la haine entre le prolétariat et le capitalisme, à apprendre aux soldats à mépriser leurs chefs, quitte à déchaîner la guerre cinle la plus horrible de toutes. (Voir Le Temps, 28 avril 1911.)

Le citoyen Jaurès dans son livre, s'inspire-t-il au moins des autorités militaires reconnues pour telles dans le monde entier? Le général Langlois nous renseigne encore à cet égard.

M. Jaurès ne pardonne pas au capitaine Gilbert d'avoir démontré que u Napoléon est non seulement un maître inimitable, mais qu'il est demeuré le maître, que ses leçons n'ont point vieUU ». C'est que, pour M. Jaurès, Napoléon est l'ennemi : Ce fut le plus chimérique des hommes, écrit Jaurès, le plus borné des idéologues, et contre la nature des choses, aurune de ses œuvres n'a pu tenir... Toute la pensée napoléonienne est vaincue (p. 91 et 92).

Ainsi Napoléon n'est rien, même au point de vue mili-

taire ; l'auteur l'affirme, qui persuadera-t-il? (Voir Le Temps, 28 avril 1911.)

Jaurès ne comprenant pas tout ce que la forte armature législative et administrative actuelle de la France doit au grand empereur, Jaurès ignorant qu'à l'heure présente la France bénéficie encore dans le monde entier du prestige incomparable que lui a laissé, malgré les désastres de la fin, la période napoléonienne, une seule conclusion s'impose, c'est que en dépit de son talent oratoire, en dépit de toute sa culture, en dépit de toutes ses lectures, Jaurès est un esprit chimérique, un idéologue lui-même qui nie l'évidence et qui fait fi des enseignements de l'histoire.

Ce qui fortifie encore dans cette opinion, c'est que le citoyen Jaurès se croit qualifié pour faire la critique des fautes commises dans notre politique étrangère par les hommes qui se sont succédé au pouvoir dans les dernières années. Avec une inconscience extraordinaire, Jaurès ne paraît pas se douter que, si beaucoup des fautes qu'il signale sont indéniables, elles n'ont pris toute leur importance qu'en raison de l'attitude plus que singulière que lui, Jaurès, et son parti ont eu dans la période néfaste où ils ont exercé une influence prépondérante au Parlement. Car enfin, quelle a été la caractéristique de l'intervention de Jaurès en politique étrangère? Ce fut de plaider toujours pour l'étranger contre la France et, avec une aberration qu'on n'ose qualifier, de faire le jeu de l'adversaire.

Dès qu'une question internationale difficile s'est posée, Jaurès a fait preuve d'une activité et d'une ingéniosité extrêmes pour trouver toutes les objections de nature à empêcher le succès des prétentions françaises. Par contre, il a toujours accueilli avec indulgence et trouvé fondés les arguments des étrangers contre la France. Dans l'affaire marocaine, M. Jaurès a été à la Chambre française l'allié

le plus constant, le plus efficace des pangermanistes. Toutes les fois qu'il s'est agi d'enrayer une action nette au Maroc et de briser l'union qui était nécessaire au Parlement, Jaurès est intervenu à la tribune. Il a été avec Moulai Hafid quand celui-ci prêchait la guerre sainte contre la France ; il a été contre Abd-ul-Aziz quand la France avait intérêt à soutenir ce sultan alors légitime. Maintenant, il est encore avec l'Espagne contre la France et il expose publiquement la >' mauvaise foi française » .

Après Agadir, Jaurès s'est naturellement rencontré avec l'Allemagne contre la France. Comme l'a dit M. Emmanuel Brousse : « Avec M. Jaurès, c'est toujours la France qui a tort, n Ainsi, avec la même aisance qu'il respire, Jaurès est constamment du parti de l'étranger.

On ne peut pas nier d'ailleurs qu'il y ait une certaine logique dans cette attitude, si on se souvient que Jaurès s'est toujours refusé à désavouer les saboteurs et l'antimilitariste Gustave Hervé, l'homme du drapeau dans le fumier.

Mais le seul fait que Jaurès ait pu impunément avoir si longtemps une telle attitude à la tribune française est une preuve de plus de l'abaissement des caractères au Palais- Bourbon. Il y a vingt ans, jamais un tel appui donné à l'étranger n'aurait été admis à la Chambre des députés. Jamais outre-Rhin on n'aurait espéré trouver chez nous un pareil concours. La germanophilie du leader socialiste est si extraordinaire que même les Allemands en sont confondus :

Sa harangue d'hier, disait le Berlfner Tagehlatt dn 20 décembre 1911, fut une vigoureuse défense de la pohtique allemande des compensations. (Voir Le Temps, 21 décembre 1911.)

Il n'y a pas à nier, avouaient les Hamburger Nachrichten, l'ancien organe de Bismarck, que nous éprouvons, nous Allemands, un sentiment pénible à voir un Français, un sociaUste

surtout, se faire l'avocat de l'Allemagne devant la Chambre française. IVoiis avons alors le sentiment que nous devons être dans notre tort. (V^oir Le Temps, 23 décembre 1911.)

Dans la même période, nous avons Les financiers : , , - T ,• p , j

„„ „ . encore constate 1 action neiaste des

MM. Rouvier, ni i,,.

linanciers nommes politiques qui

se croient tout permis, parce que et la politique ^ ♦ ^ . . i

. . pour eux 1 argent est tout, est le

extérieure. f . ,,,,.,,

levier de tout, autorise tout.

Dans une interview cà la Ncuc Freic Presse, M. Caillaux a fait cette théorie du pouvoir suprême de l'argent.

Ne voyez-vous pas que grandit chaque jour, et que de plus en plus grandira dans la vie des Etats l'importance du ministère des Finances? Regardez autour de nous, en Angleterre, en Italie, en Russie, en Allemagne, et mesurez quel rôle y tiennent les administrateurs de la richesse publique. En somme, qu'est-ce qui importe essentiellement à la vie d'une nation? De se défendre, de se diriger, de s'administrer, d'assurer ses relations extérieures.

C'est la tâche des ministères de la Guerre et de la Marine, de l'Intérieur, des Affaires étrangères et des Finances. Mais est-ce que toute la vie des peuples n'aboutit pas à une question d'argent? Comment payer les canons et les bateaux? Les relations des Etats ne sont-elles pas commandées par les intérêts économiques? La vieille diplomatie traditionnelle ne doit-elle pas se plier au débat des questions pratiques ? Et tout ne concourt-il pas à faire du ministre des Finances, en quelque sorte le grand administrateur de cette société formidable qu'est un Etat moderne? (Cité par Le Matin, 28 décembre 1911.)

Certes, l'argent pèse de plus en plus dans nos sociétés modernes, mais, heureusement, il n'est pas tout, tant s'en faut. C'est pour l'avoir oublié que M. Caillaux s'est laissé aller à cette politique fantastique qui consistait à unir

intimement nos intérêts économiques à ceux de l'Allemagne, pour assurer la paix. Invraisemblable erreur!

Pas un instant ce financier, si compétent dans sa spécialité, n'a compris que, si cette orientation réussissait, elle aboutirait simplement à rendre Paris vassal de Berlin, à rompre l'entente de la France avec la Russie et l'Angleterre et par conséquent h aller contre les vœux généraux du pays. Or, pourquoi M. Caillaux s'est-il abandonné à ce rêve étrange? C'est parce que, ne croyant qu'à l'argent et aux chiffres, il n'a pas estimé à leur valeur ces éléments impondérables mais certains du problème extérieur : la dignité et le prestige des peuples.

C'est également pour ne pas l'avoir senti que M. Bouvier, — encore un financier dont l'action fut néfaste toutes les fois qu'il toucha à notre politique extérieure, — demanda, en 1905, à M. Delcassé de démissionner pour correspondre aux désirs de l'empereur allemand, pourquoi enfin M. Caillaux ne comprit pas l'énormité de faire négocier la France avec Berlin pendant quatre mois sous la menace du canon d'Agadir!

En dépit des protestations répétées en l'honneur de la Justice et de la Vérité, dans la longue crise que nous venons de traverser, les intérêts strictements matériels et l'arrivisme surchauffé par la hâte de jouir ont tout dominé. L'exemple d'en haut a eu son action sur la masse. L'obscurcissement de l'idéal national, qui implique des efforts désintéressés, a été suivi du culte exclusif de l'argent. Comme le constatait Henry Maret : « Le pognon, il n'y a que ça. Personne ne pense à autre chose. » (Voir Le Journal, 13 septembre 1911.)

Or, ce matérialisme desséchant ne saurait suffire à un peuple. Un grand pays ne peut absolument pas progresser, même matériellement, s'il n'a pas un idéal na-

tional. La France le comprend. C'est pourquoi maintenant qu'elle paraît au seuil d'un nouveau relèvement, on sent chez elle le désir passionné de retrouver son bel et noble idéal de jadis -.frontière de l'Est et plus grande France.

Page 1