‹ La crise mondiale [microform]Chapitre 2 sur 6 · ERREUR POLITIQUE · texte numérisé non relu

ERREUR POLITIQUE

On croit généralement que c'est i homme qui dirige les événements et gouverae l'Histeire. C'est faux, totalement faux.

La science humaine n'est pas, comme certains l'ont enseigné, toujours en progrès. Elle ne va pas vers un mieux innni. Elle ne sera jamais parfaite.

Tout au contraire l'homme et sa science n'ont « aucune influence » nous disons exprès, aucune influence réelle, ni en bien ni en mal, sur la marche des événements.

En réalité, ce sont les événements qui gouvernent, malgré l'homme, le Monde

et n«n pas tel événement, non pas tel fait isolé, mais l'ensemble des faits, le sens commun des faits.

Auguste Comte, l'apôtre du Positivisme, a énoncé cette vérité en térmes généraux dans sa « Méthode Positive ».

« Sous quelque aspect qu'on envisage la Société, écrivait-il, on constate que ses modifications sont toujours « assajetties » à un ordre déterminé » ... « lUs mouvements de la Société et ceux de l'esprit humain peuvent être prévus à un certain degré pour chaque époque et sous chaque aspect essentiel », etc...

L'Histoire est là, du reste, pour établir la vanité des œuvres politiques de rhomme, même des plus grandes.

Que reste-t-il aujourd'hui des immenses Empires d'Alexandre et de César?

Le chef-d'œuvre de Chariemagne n'est- U pas tombé en morceaut aussitôt que son grandiose auteur eût fermé les yeux ?

Et l'œuvre de Napoléon ne s'est-elle pas évanouie de son vivant, avant qu'il n'ait pu avoir l'illusion de l'avoir achevée ?

L'éminent auteur de La Cité Antique et de V Histoire des Institutions politiques de V ancienne France, Pustel de Goulanges, a maintes foi s reconnu entre les faits de l'Histoire un enchaînement indépendant de la volonté des Hommes.

Et un autre historien de grande valeur, Albert Sorel, a établi que, pendant la Révolution Française, ce sont les Mirabeau, les Danton, les Robespierre, et tous les autres chefs qui, au lieu d'avoir, comme il semble au premier abord, dirigé les événements, ont été, au contraire, conduits, emportés, submergés par eux.

Et le Traité de Versailles et le Traité de Sèvres «ù tant d'honnêtes gens croyairat avoir mis, avec leur signature,

le cachet définitif de la Justice et de la

Paix, n'est- on pas forcé de recoaneître qu'ils sont bien fragiles et que le fait déferle parfois brutalement qui eflface et submerge les meilleures bonnes volontés.

Pour employer une figure expressive, on peut dire :

Les grands hommes — grands capitaines ou grands malfaiteurs — ressemblent à ces navires de transport, de plaisance ou de combat, qui, superbes, sillonnent la surface de la mer. Quand on les voit passer, on est saisi d'admiration ou de frayeur. Il semble que rien ne puisse leur résister. Ils fendent majestueusement la mer et la font écumer.

Tandis que les faits et les événements pris séparément sont comparables aux vagues et aux tempêtes qui secouent et balottent ces navires et les font parfois sombrer quelque grands qu'ils soient.

Mais ni les uns, ni les autres ne sont rien à coté de la permanence et de l'étendue illimitée de l'Océan.

A la place où a passé l'immense navire, il n'y a bientôt plus qu'un sillage éphémère, avec, dans les nuages du souvenir, un peu de fumée bien vite dissipée. Les vagues ont beau se succédei: sans cesse, les tempêtes et les vents se déchaîner, leur existence fugitive ne laisse aucune trace sur l'incommensurable surface du liquide.

Le niveau normal de la mer, voilà, en dépit de toutes les fluctuations apparentes et de toutes les fortunes de mer, le seul élément stable, la seule base fixe, sur laquelle le navigateur puisse faire son point, la seule chose certaine sur laquelle le naufragé puisse appuyeravec confianee sa planche de salut.

Ce niveau normal là, il ne faut pas le perdre de vue un seul instant.

BflItEVR SOCIOLOGIQUE

L'erreur sociale est la même, tant au point de vue individuel qu'au point de vue collectif. f «o

1» Au point de vue individuel

Aux premières lignes des Confessions d un Enfant du Siècle, se lit une formule qui a servi, en quelque serte, de point de départ à tout l'édifice social moderne. La voici ;

« Moi seul. . . Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n être fait comme aucun de ceux mil existent ». ^

Un autre Enfant du Siècle, grand p^te romantique, a écrit aussi :

nf,f?^"î^^™^î''**® ^« cœur humain de quoi I Quand Je diahle y aérait, j'ai mm cœur h«main.

Ce qui revient au même. '

Par cette conception égo-centrique, on a lait de 1 être humain une unité indi- Tiduelle totalement indépendante du milieu dans lequel elle vit, une sorte d astre fixe, autour duquel tout tournerait comme tournent les choses autour de quelqu'un qui a trop bu, et l'on a suspendu cette individualité dans le vide sans crochet, sans aimant, sans attache d aucune sorte ! Gare la casse !

En réalité, teut homme « dépend » de quelque chose ou de quelqu'un.

L'enfant, fut-il, comme ceux de Jean- Jacques, abandonné de ses parents, hérite d'eux, ne serait-ce que la ressemblance, les caractères, qualités et tares constitutionnels ; et les chaînons ataviques se retrouvent à travers plusieurs générations ; ce qui faisait dire à Comte • « La Société n'est pas faite d'individus. L humanité se compose de plus de morts que de vivants ». Parole profonde et vraie, non seulement au point de vue

physique, mais aussi au point de vue moral. Il existe une mémoire et une morale héréditaires.

Au point de vue physique, pour s'en tenir là, est-ce que, au-dessus des liens de famille, la race ne transmet pas aussi ses caractères de couleur et de conformation ? Et, d'une façon plus générale, est-ce que, quand le diable y serait, chaque « genre humain » personnel n'a pas deux bras, deux jambes et une téte ? Il est donc radicalement faux de dire qu'un homme n'est fait comme aucun de qeux qu'il a vus.

En visant sur les particularités de chacun, on a fait comme le navigateur qui, au milieu de la tempête, s'amuserait à mesurer chaque vague, au lieu . de viser à ce qui est commun à tous : l'horizon pour diriger sa route, le niveau commun où tout repose pour se maintenir à ûet. ,

-â» Au point de vue collectivité

Qu'il s'agisse de la Société Nationale ou de la Société Internationale, l'erreur est la même.

Rousseau n'est pas le seul ni le premier qui l'ait enseignée, mais c'est lui qui, dans son célèbre Contrat Social, a peut être le plus nettement défini que « la Société était le résultat d'une convention entre les hommes, un acte de libre volonté». D'après lui, les hommes n'entrent en Société que quand ils le veulent bien. Us en sortent quand ils ne consentent plus à y rester.

Et le Monde Ta cru.

Et la Théorie des Nationalités, qui met à la base de la Nation un Plébiscite, est une application du principe.

Eh bien, il est faux. Ici, mieux encore que dans tout autre scrutin, il faudrait imprimer en grosses^ lettres sur les affiches : tt Electeurs on vous trompe ».

Tout autant que lors de la formation

de l'enfant par son père, où du fruit par l'arbre dont il provient, il existe à la base de la formation de la Société quelque chose d'inexplicable et d'indépendant de son auteur apparent.

Loin d'attribuer à l'homme le pouvoir que lui supposait Rousseau, Montesquieu disait ; « Les lois sont les rap-

Ï»orts « nécessaires » qui « résultent » de a « Force des choses. »

Joseph de Maistre attribuait, lui, catégoriquement la formation de la Société à une intervention divine.

Un matérialiste pourrait tout aussi bien dire qu'il existe entre la « Société naturelle» et la Société par « Contrat Social ». la même différence qu'entre la combinaison chimique et le mélange artificiel. Il est indéniable, en effet, qu'il résulte de la formation de la Société une Force nouvelle, un courant, une sorte d'attraction, un organisme, même un corps, qui est différent des éléments composants et qui devient Nation et Patrie.

Le mot Patrie, à lui seul, déllnit bien qu'il y a, en quelque sorte, naissance.

Dès les siècles reculés, Aristote et, depuis lui, des milliers de penseurs tout à fait éminents, ont reconnu que le germe, la souche, le module en petit de la Société était « La Famille ». • )r, dans la famille, ce n'est pas le Contrat qui fait naître l'enfant. Dans une Nationalité, les montagnes, le^ fleuves, la configuration du pays, son climat, l air qu'on y respire, ont plus d'influence sur la formation de la race que le consentement et les frontières tracées sur le papier par convention.

L'i'lee de Jean-Jacqnes Rousseau que « l'individu se donne totalement à la Société, tout en conservant totalement son individualité pure », est une impossibilité.

Voyez-vous des gouttes d'eau rester indéfiniment suspendues en l'air, côte à côte, par un effort de volonté, sans se toucher, tout en formant un nuage, plus qu'un nuage, une masse compacte qui ne tomberait jamais, sauf si elle y consent !

Oui, l'Homme entrant dans la Société ressemble à la goutte de pluie bien séparée de sa voisine semblable, qui tombe, a l'état d'eau distillée, vers le niveau commun. Mais rien qu'en tombant, elle 8*imprègne, malgré elle, de l'air du pays qu'elle va fertiliser, — elle s'incorpore à son sol et à sa végétation, — elle pénètre jusqu'aux racines de celle-ei, pour, après mille évolutions et circonvolutions, surgir à nouveau dans la fraîcheur de la source, suivre le courant de la rivière et arriver — toujours par la force des choses — au grand niveau commun qu'il ne faut jamais per^e d« vue.

^RECII ÉCONOMIQUE

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