VI, XII
« Ibid.
^ Voir l'Index de Schvvartz, au mot i/./.>r, TiaTTixoç.
8 Cf. H. E.. V, xvi, I.
La lettre de Sérapion 1 5 5
Parmi ces attestations, Eusèbe en a transcrit deux seulement, à titre de spécimens. Celle d'Aurelius Cyrenius ne comporte qu'un souhait assez banal ^. Plus explicite est celle d'.^lius Publius Iulius : ce n'est pas en son nom personnel qu'il intervient, mais seulement pour certifier sous serment l'obstruction machinée contre un de ses collègues par certains partisans de la prophétie. Sotas, à qui il délivre ce certificat, était-il alors défunt ? L'épithète lia/.àpto; qui est accolée à son nom s'emploie ordinairement au sens de l'adjectif français feu — avec une nuance de vénération en plus. Parfois, cependant, elle n'est qu'amicale ou laudative, et s'applique à des vivants -. Sotas était donc ou mort ou absent : en tous cas, il ne pouvait apporter lui-même son témoignage, et c'est vElius qui s'en acquitte à sa place. Cette suppléance se comprend d'autant mieux que Debelte ^ et Anchiale ^ étaient deux cités de Thrace, voisines l'une de l'autre. Il est intéressant de voir des évoques de l'autre côté du Pont-Euxin, loin du foyer principal de l'hérésie, prendre une part active aux luttes provoquées par elle et se porter de leur personne en Phrygie pour se mesurer avec les novateurs ^.
^ Pour le titre de \).ir,--j; que se décerne Aurélius, voy. P. de Labriolle, dans BALAC, t. I (191 1), p. 50-54. Cette unique mention a suffi à lui assurer une place dans le martjrrologe hiéronymien : cf. H. Delehaye, Les Orig. du Culte des Martyrs, p. 238.
2 Cf. ScHWARTZ, III, 188, S. u. [xa/.apirj: ; Batiffol, BLE, 1903, p. 215.
V. g. H. E., V, xvi, 15 ; VI, xi, 6 ; IV, xxiii, 10 « ô [xay.spto; ôfiiov ètt o-y.0-0; ^ilwTTip... » Soter était alors en vie, ainsi qu'il ressort de l'expression iiz-.T/.ô-Kdi Tfû -OTE employée un peu plus haut par Eusèbe, et des parfaits &ta-:crr,pr|X£v, i■Kr^■'J''çr^■/.vl . — Hippolyte, dans son Hom. c. Noetum nomme les presbytres d'Asie-Mineure oî u.a-/ap;o: i:pt'j';i-j-=.prj: (i, 20 ; i, 24), et il appelle ses lecteurs aaxàpioi àSiA^o;. — V03'. Harxack, dans ZHT, 1874,. p. 220-222 ; Zahn, Forsch., m, 160 ; et surtout Voigt, Versch. Urk., p. 154-156 qui donne un répertoire très complet.
^ Debeltus (ou Deueltus ou Deultus : cf. CIL, vi, 382S 'inscription de l'année 82] ; Pline, H. Xat., IV, xlv ; Dibaltum chez Ammien-Marcellin, XXXI, VIII, 9, 12, 15 ; .iïo-j£/t6ç y.o),(ov;a chez Ptolémée, III, xi, 11 ; Ar,^£>.T6r, dans Suidas) était situé au fond d'un golfe sur la côte Ouest de Thrace. On l'identifie à la ville moderne de Burgas : cf. Zahn, Forsch., V, p. 6, note 2.
"* Pour Anchiale, voir plus haut, p. 30.
^ H. Achelis écrit {dus Chrisicntiiin..., II, 45) : « Prisca, nach allem Anschein eine aussergewôhnliche Frau, fiihrte die Prophétie nach Eiiropa hinûber. In Thracien trat ihr der Bischof Sotas von Anchialus entgegen... » Le texte reproduit par Eusèbe, H. E., V, .xix, 3 ne dit nullement que la rencontre ait eu lieu en Thrace, et la conclusion qu'en tire Achelis me paraît fort hasardée.
Jusqu'ici rien que de clair. Là où naît la difficulté, c'est quand il s'agit de se représenter les conditions où ces signatures épiscopales purent être apposées sur la lettre « particulière » de Sérapion à Caricus et Pontius.
On accepte généralement aujourd'hui une hypothèse que Th. Zahn a sinon imaginée ^, du moins étayée de considérations assez ingénieuses ^. D'après lui, les signatures en question appartiendraient, non pas à la lettre de Sérapion, mais à l'écrit d'Apollinaire. Sérapion aurait annexé à sa lettre une copie de cet écrit qui n'était, si l'on en juge au mot ypâ(j,[j.aTa qu'emploie Sérapion, qu'une sorte de lettre pastorale. Et si Eusèbe remarque que les signatures figuraient dans la lettre de Sérapion '', c'est en tant que cette lettre reproduisait l'opuscule d'Apollinaire avec les attestations y incluses.
Cette interprétation me paraît se heurter à plusieurs difficultés. a) Il faudrait, pour qu'elle se soutînt, que l'écrit d'Apollinaire n'ait été qu'un tract fort court, aisé à insérer dans une lettre en manière d'appendice ou de pièce justificative. Or c'est ce qui n'est point démontré. Zahn tire grand parti de l'expression vpiuaaTa : « Das heisst nicht das « Buch » oder gar « die Schriften », sondern ein Schreiben, ein Brief oder Briefe » *. Pourtant, quelques chapitres plus loin ^, un anonyme cité par Eusèbe emploie le même mot pour désigner des ouvrages qui ne sont point d'une si médiocre ampleur, ceux de Justin, de Tatien, de Clément, b) Si Sérapion n'avait fait que copier, avec l'écrit d'Apollinaire, les signatures qui y étaient adjointes, comment Eusèbe aurait-il pu écrire que ces signatures étaient « autographes »? Une signature, du moment qu'elle est transcrite, n'est plus « autographe ». c) Enfin l'opposition que Zahn veut établir entre le mot ÈTtiaToAr, ^ par lequel Eusèbe désigne la lettre de Sérapion et le mot ypâ[jL(jLaTa '^ qu'il réserverait spécialement à l'écrit d'Apollinaire, n'est point si stricte qu'il le dit. Il est très vraisemblable que le second Ypàfj-aaat ^ à la fin du chapitre, se rapporte, non pas à cet écrit, mais à la lettre de Sérapion ^. Eusèbe a voulu diversifier son style :
^ Elle figure déjà dans Routh, Rel. Sacrae, I ^, p. 458. 2 Forsch., V, 4 et s. Cf. Harnack, Chron., II, 133 ; Mission, II ^ 199 ; Bardenhewer, AKL, i, 265.
^ èv Ta-JT-r, oé... (V, XIX, 3).
* Op. cit., p. 5.
® SCHWARTZ, p. 478, 24, et p. 480, 1. 4.
' ScHWARTz, p. 478, 1. 3 et 14 .
^ ScHWARTZ, 1. 14.
^ Cf. la parité du tour : àv ta-jT/) Sk Tf^ roj X. à7:tT7o).r, xal uTioTTiiAettoac'.; çépovTai... — Kai a>.),fov... a-JTÔypacpoi çspovtai nr^iLiUiiinz.
L'argumentation antimontaniste : les « fruits » des prophètes 155
qu'il l'ait fait avec quelque maladresse, c'est de quoi nul ne disconviendra.
L'explication la plus vraisemblable serait donc celle-ci.
Au lendemain de l'un des derniers synodes tenus à l'occasion du mouvement montaniste ^, Sérapion d'Antioche veut éclairer l'opinion dans telle région de l'Asie. A cette fin, il écrit à deux personnages de quelque relief, Caricus et Pontius. Il joint à sa lettre un ouvrage d'Apollinaire. De plus, profitant de ce qu'un certain nombre de ses collègues sont encore là présents, il les sollicite de consigner, au bas de cette lettre, leur propre témoignage, qui s'ajoutera au sien. Il obtient sans peine leur adhésion écrite ; et le document, prenant par là même une valeur historique, se conserve et parvient jusqu'à Eusèbe. — Toutefois, rédigé en dehors des délibérations synodales, adressé nommément à Caricus et Pontius, il garde le caractère d'une lettre privée. Mais il passera de main en main, son auteur y compte bien. Dans un large cercle il fera foi de ce que les évêques signataires pensent du Montanisme, et il établira la norme de ce que tout fidèle doit en penser.
Il nous faut maintenant repérer les positions prises par les catholiques et définir les arguments qu'ils mirent en ligne.
Distinguer le vrai du faux prophète était en soi chose délicate. En vertu du principe paulinien : « Le spirituel juge de toute chose et il n'est jugé par personne ^ », il eût été irrespectueux de s'en prendre d'emblée à la doctrine même du prétendu voyant. Par contre les apparences les plus favorables pouvaient tromper : ni les miracles ^, ni la pratique heureuse des exorcismes *, ni l'intuition morale la plus
1 H. E., V, xvT, 10.
^ I Cor., II, 15 ; cf. Didaché, xi, 7. Reitzenstein, Hellen. Mysterieurel.,
^ TertuUien, de Praesc, xliv.
* Mt., VII, 22.
pénétrante, ni la vérité évidente des choses dites i, n'étaient garantie absolue d'inspiration vraie.
Heureusement les premières générations chrétiennes s'étaient montrées fort soucieuses d'établir des règles précises pour opérer ce discernement. Les avantages du métier engendraient bon nombre de supercheries, et la bonne foi des fidèles avait senti le besoin d'être prémunie.
Il était admis que le meilleur critérium, c'était de juger \/ le prophète à ses actes, à ses « fruits ^ ». L'Ecriture, la tradition fournissaient des exemplaires de traîtres, de faux prophètes. C'est à ces types définis que les polémistes catholiques s'efforcèrent de ramener la physionomie des prophètes nouveaux, afin que la parité du signalement mît aussitôt en défiance et en hostilité contre eux quiconque a\-ait souci de son propre salut.
v^ De là, la virulence des attaques personnelles dirigées contre les novateurs et leurs compères. Si l'on en croit Apollonius, on aurait vu les prophètes accepter de l'or, de l'argent, des vêtements précieux, s'en parer, se teindre les cheveux, se farder à l'antimoine, prêter à intérêt ^ faire bonne chère, jouer aux tablettes et aux dés. Ces accusations cadrent mal avec l'idée que l'on est disposé à se former d'eux d'après l'austérité de leur prédication ; mais nous sommes privés de tout moyen de contrôle, et hors d'état de décider si certains faits avaient pu y donner prétexte, ou s'il
^ Mand., xi, 3 ; Strom., I, xvii, 85 (St/EHLIn, CB, I, p. 55 ; P. G., viii, 800) : n 'l\v 5k Toï; '!/cJÔ£Ti xai à).r|6f, Ttva î7.£vov oi 'iiî-jôoTrpo^Tita'.. -/.ai Ttii ovTi ovjto; bi àxTriTci 7cpoc5r,tî-jov mz v.v ôiTz^n-.-j.-'j-j Siàzovo'. ". Cf. Homélies Clém., III, XIII (P. G., Il, 120).
2 Mt., VII, 15-24 (cf., sur ce passage, A. Loisy, RHLR, 1903, p. 460 et s.) ; X, 9-10 ; xii, 33 et vu, 20 ; Luc, vi, 43 ; Actes, viii, 20. Didaché, XI, 8 (FuxK, 1 ^, p. 28) ; Pasteur d'Hermas, Mand., XI, 7, etc.
^ V, XVIII, 4, 6, 7, II. Le « 7rpo;pT|-:r|; Savct'ï-. » est un des tout premiers témoignages de l'hostilité catholique contre le prêt à intérêt : voy. Ignaz Seipel, die wirtschaftsetischen Lehren der Kirchenvâter, Wien, 1907, p. 162.
L'argumentation antimontaniste : les « fruits » des prophètes 157
y a là fantaisies calomniatrices d'un polémiste échauffé. — A l'égard des lieutenants des protagonites, Apollonius est plus dur encore. Il représente Thémison comme un pseudoconfesseur, dont les fers étaient tombés moyennant la forte somme et qui croyait racheter par ses impudentes forfanteries l'infamie de cette libération. Alexandre n'est à ses yeux qu'un apostat 1, rejeté par sa propre Église ^, un escroc jugé autrefois par le proconsul d'Êphèse ^ comme il était loisible à chacun de s'en assurer aux archives publiques d'Asie *.
A propos d'Alexandre, Apollonius formule une observation, que ni Heinichen ni Lipsius ^ n'ont bien comprise. Apollonius vient de raconter les méfaits du personnage, intime d'une des prophétesses, et il ajoute : « "Ov ô 7:poŒ.TjTT,ç cuvôvra TToÀXoTç £T£Giv àvvoET. )) La phrasc a une valeur exclamative et doit être ainsi rendue : « Cet Alexandre, la prophétesse vit
^ Kal r, îSîa Trapor/.ia a-JTOv, ofjîv r,v. oOy. àSÉHaTo (V, xviii, 9). Le dernier traducteur français d'Eusèbe, M. Grapin (Paris, 1911, t. II, p. 107) traduit ainsi «... et sa propre patrie où il était né ne le reçut pas. » Ilapo'.y.t'x ne veut pas dire patrie, mais église locale. Cf. P. de Labriolle, dans Revue critique, 2 sept. 191 1, p. 171.
* H. E., V, xviii, 9. Éphèse ne devint probablement pas avant Hadrien le siège régulier du gouvernement de la Province d'Asie : Ramsay, art. Roads and Travel, dans DB, col. 385. — Les dossiers judiciaires étaient conservés dans des archives. On rencontre une autre allusion aux archives d'Asie dans une lettre de Théodore, évêque d'Iconium, à propos du mart\Te de saint Cyricus et de sainte Julitte {Acta SS., t. III, juin, p. 25 ; cf. dom Leclercq, les Martyrs, I, p. xv).
^ Heinichen propose, dans son édition de \'H. E. : « ... (1) ô upos/iTr,; n-j-zî-yi TToAAotç ïTci'.v àyvoet », ce qui signifierait : « ... Quocum quamvis prophetae (Alexandro) per multos annos res sit {uel agendum sit), tamen id ille silentio praeterit {uel ignorare se simulât). » Or Alexandre est présenté dans Apollonius, non comme un prophète, mais comme un martyr. — Lipsius (Jahrb. f. deutsche Theol., 1869, p. 158) veut écrire : «... a r, 7rpo:pf,Tiç TJvo-j-ra TTCiAXot; ï-.z'jvi i'^iov. ». c'est-à-dire : « ... la prophétesse vit avec lui depuis beaucoup d'années, mais elle ne sait rien de cela. « Il n'y a aucune raison de changer l'ov ô 7rpo^T,Tr|Ç etc., et, qui le change, détruit la portée de la critique d'Apollonius.
avec lui depuis nombre d'années, — et elle ne le connaît point ! » Aveuglement significatif. Apollonius ne le souligne pas de la sorte pour le seul plaisir de montrer le peu de perspicacité de la pseudo-voyante. Le grief est d'importance plus haute. Pour qu'elle fasse preuve d'une si médiocre clairvoyance, il faut que la prophétcsse ne sache point lire dans le cœur de ceux qui l'entourent. Il devient évident dès lors qu'elle est privée d'un des charismes propres au (( pneumatique » authentiquement inspiré ^. Et Apollonius peut s'écrier avec un accent de triomphe : « En perçant à jour cet Alexandre, c'est la base même du prophète que nous ébranlons ! »
Beaucoup d'autres charges, mises au compte des prophètes, étaient inspirées par la même préoccupation de relever dans leurs pratiques tous les traits susceptibles d'une interprétation défavorable.
L' « immense désir d'être au premier rang » que l'Anonyme aperçoit à la racine même de la défection de Montan était un des vices moraux que les écrivains d'Eglise considéraient comme la cause inavouable de la plupart des schismes et des hérésies. A l'époque où écrivait l'Anonyme cette interprétation psychologique était déjà connue et classée. Le verbe cptÀoTipcoTEûeiv figure dans la III"^^ Ëpître de saint Jean à propos d'un certain Diotréphès '^ que l'apôtre réprimande pour ses méchants propos et pour l'accueil hostile qu'il fait aux frères qui passent par l'église où « il aime à tenir le premier rang ». Clément de Rome rappelle aux Corinthiens que le Seigneur avait prédit qu'il y aurait des rivalités pour
^ Cf. Luc, VII, 39 (la scène entre le Christ et Madeleine) : « ... Ce que voyant, le pharisien qui l'avait invité se dit en lui-même : Si celui-ci était prophète, il saurait certainement qui est et ce qu'est la ftiuwc qui le touche; il saurait que c'est une pécheresse. »
L'argumentation antimontaniste : les « fruits » des prophètes 1 59
l'accès à l'épiscopat ^. Hégésippe ^ n'hésite pas à attribuer l'hérésie de Thébutis à ce fait qu'il était mécontent de n'avoir pa.s été choisi comme évêque. Parmi les signes révélateurs du faux prophète, Hermas ^ compte l'amour de la 7rpct)ToxaT£8p(a. C'est encore à l'orgueil que saint Irénée * impute la révolte de Tatien. Cette sorte d'incrimination, promise à une si longue fortune^, s'était donc tournée en lieu commun : en charger Montan, c'était faire rentrer son cas dans une série de précédents, et le joindre au groupe des tristes victimes de l'ambition.
L'ardeur de générosité avec laquelle les plus humbles apportaient leur obole à la caisse montaniste fournissait encore aux catholiques un prétexte à certains blâmes : « Nous montrerons, affirme Apollonius^, que ceux qu'ils appellent prophètes et martyrs prélèvent leurs gains non seulement sur les riches, mais aussi sur les pauvres, sur les orphelins, sur les veuves. » Pour mesurer l'importance de cette critique, il faut se rappeler qu'une des plus chères habitudes chrétiennes était justement l'assistance prêtée aux faibles, aux déshérités de la vie, le devoir de charité et d'amour^. Et comme les plus destitués dans la société antique étaient les orphehns et les veuves, c'était à leur bénéfice que se dépensait le plus volontiers l'avide fraternité des croyants. Le
^ I Cor., XLIV, I « oTt sptç k'uTat im to-j ovoixaToç if,; i7:i'jv.oTrftZ ».
2 Dans Eusèbe, H. E., IV, xxii, 5.
' Mand., X, xii. Pour l'expression Tr;:(OToy.aO£Ôp!a. cf. Mr., xxiii, 6 ; Me, XII, 39 ; Le, XI, 43 ; xx, 46.
* I, XXVIII, I (P. G., VII, 690) « ... rÀr^^a.'.•. StôaTxà/.ou è-apôsl; -/.al t-jsw- ÔôU <">? ôiasÉpwv Toiv ),oi7r(i)V... »
' Voy. Tertullien, sur Valentin {adu. Val., IV ; Kr., p. 180, 1. 25) ; de Bapt., xvii (RW., p. 215, 1. 4) « episcopatus aemulatio schismatum mater est. » ; saint Cyprien, Ep., m, 3 : « Haec sunt initia haereticorum et ortus adque conatus schismaticorum, ut praepositum superbo tuniore contemnant. » Id., lix, 5 ; Anonyme, dans Eusèbe, H. E., V, xvi, 7, etc.
' Harn.vck, Mission, l'^, 127-172.
i6o La Crise Montaniste
Christ n'avait-il pas flétri les scribes « qui dévoraient les maisons des veuves sous le prétexte de longues prières ^ » ? « La religion pure et sans tache devant Dieu le Père, lisait-on dans VEpître de saint Jacques ^, la voici : visiter les orphelins et les veuves dans leurs afflictions, et se conserver sans être souillé par ce siècle. » Innombrables sont dans la littérature chrétienne primitive les rappels de ces préceptes. Le manque de charité, voilà l'indice par où, aux yeux de saint Ignace d'Antioche, se trahit le plus clairement la secrète perversité des hérétiques : « Combien leur conduite est opposée à l'esprit de Dieu ! Ils n'ont aucun souci de la charité, ni de la veuve, ni de l'orphelin, ni du libéré, ni de celui qui a faim et soif ^ ». On pourrait multiplier les citations analogues où vit le même esprit et qui aident à comprendre quelle aversion Apollonius voulait provoquer en assimilant les montanistes à des exploiteurs de la « veuve » et de 1' « orphelin ».
On s'avisa plus tard que leur mort elle-même les desservait, tout autant que leur vie.
La triste fin attribuée (sous réserves, il est vrai) par l'Anonyme à Montan et à Maximilla * évoquait le souvenir de la mort lamentable de Judas ^. Au surplus, l'Anonyme n'oublie pas de souligner ce rapprochement instructif : « C'est ainsi, dit-on, qu'ils moururent, d'une mort toute pareille à celle du traître Judas. » Cette idée que la Providence manifeste dès ce bas monde les effets de sa rigueur par les châtiments dont elle frappe les impies dans leur corps
^ Me, XII, 40.
3 Smyrn., Vi, 2. « KaTa[jLâOîT£ Sa... Tiai; ivavTiot zinv/ Tr, vvwjxr, toO Oîoû. ricpt àyâuT); où [lélsi aOtoï;, où Trspl yr^paç, oO Ttîpl ôpçavoû, cfO uspl ÔXi^ofAïvoy, où Tcspi 8£Sé(X£voy r^ /£)/jjjl£vo"j, où irept 7î£tv(ôvT0î r, 8h]/(ôvto;. »
Cf. Ignace, ad Polyc, iv, i ; Clément, ad Jacob., viii ; Ep. Barn.. XX, 2 ; Ps. Ignat., ad Tars., ix, i ; Aristide, ApoL, xv ; Justin, I" Apol., Lxvii, 6 ; Hermas, Simil., i, 8 ; ix, 26, 2 ; 27, 2 ; Vis., n, 4, 3 ; Mand., viii, 10,
® Actes, I, 18 ; le fragment de Papias (Preuschen, Antilegomena *, p. 98).
L'argumentation antimontaniste : les « fruits » des prophètes i6i
et dans leur vie apportait depuis longtemps aux chrétiens (comme jadis aux juifs) ses consolations vengeresses. Josèphe ^ avait montré Hérode tombant en putréfaction, rongé tout vivant par les vers, affolé de souffrance, et mettant un terme par le suicide à ses inénarrables maux. Hérode Agrippa, persécuteur des Apôtres, avait expiré, lui aussi, dévoré de vermine ^. Pilate passait pour avoir subi l'étreinte de telles infortunes qu'il était devenu « par force son propre meurtrier et son propre bourreau ^ ». On reconnaît le thème qu'exploitera Tertullien pour intimider le proconsul persécuteur Scapula, et auquel Lactance, dans son de Mortihus Persecutorum, donnera une orchestration si ample. En bien des cas, mauvaise mort impliquait donc mauvaise vie, révolte contre Dieu, dont le courroux n'avait point voulu différer jusqu'aux rémunérations d'outre-tombe les châtiments nécessaires*. Si Montan et Maximilla avaient attenté à leurs jours, c'était présomption que leurs fautes leur avaient valu de ser\-ir d'exemple aux coups de la justice divine.
L'histoire de Théodote, l'acolyte de Montan, soulevé dans les airs, au cours d'une extase diabolique, puis misérablement fracassé contre terre {H. E., V, xvi, 14), rappelle de si près un des traits les plus fameux de la légende de Simon le Magicien, tels que les Achis Pétri cum Simone ^.
^ Cité dans Eusèbe, H. E., I, viii, 3-14.
^ Actes, XII, 23 ; cf. Eusèbe, H. E., I, x.
^ H. E., II, VIT. Cf. H. Peter, dans Neue Jahrb. f. d. Klass. Altertum, 1907, p. 39 et s.
* Pour les survivances de cet état d'esprit, voyez les récits sur la mort d'Arius (cf. Loofs, dans RE ^, II, 22, 1. 22 et s.) ; et, dans le monde moderne, l'adresse des ministres réformés citée Lavisse, Hist. de France, V, 2 (1904), p. 232, ou encore R. P. Huguet, Terribles châtiments des révolutionnaires ennemis de l'Église, depuis 178g jusqu'en 187g, xxiv-576 p., Paris, 1880. La quatorzième note de l'Église dans les Disputationes de Controuersiis de Bellarmin, c'est « la fin malheureuse des persécuteurs de l'Église n.
^ § xxxii (éd. R. A. Lipsius, dans les Acta Apost. Apocr., pars prior, Lipsiae, 1891, p. 83.)
i62 La Crise Montaniste
et les Acta Pétri et Pauli ^ la racontent, qu'il est difficile de croire que ce dernier épisode ne fut pas, dès cette époque, vulgarisé. Et c'était rendre à dessein un mauvais service à la mémoire de Théodote que de lui attribuer un sort pareil à celui de ce goète pervers en qui l'on voyait (sans doute par suite de la superposition et confusion de plusieurs personnages distincts ^) non seulement le fauteur des pires sorcelleries, mais encore l'ancêtre de tous les hérétiques.
Dans l'attitude générale des prophètes, dans leurs façons d'agir (et ultérieurement jusque dans leur trépas), les catholiques pensèrent donc découvrir des raisons solides de ne pas croire en la mission que ceux-ci s'attribuaient. Prouver que les « fruits » des voyants du Montanisme étaient gâtés, diffamer leur vie, c'était par là même, et conformément à la tactique la mieux accréditée, les rendre suspects, l'Ecriture en main. Du même coup, ils se voyaient relégués dans le groupe des prédicateurs de mensonge « brebis au dehors », mais <( loups ravisseurs « au dedans.
On s'avisa en outre que Montan et ses femmes avaient d'étranges façons de prophétiser. Leurs nervosités fébriles, leurs gesticulations forcenées furent jugées contraires à la dignité du prophète réellement inspiré, contraires aussi à la « tradition ». Objection d'autant plus intéressante que les polémistes catholiques ne se contentèrent pas de l'indiquer en passant, mais, aiguillonnés par leurs adversaires, se virent obligés d'approfondir les concepts qu'elle enveloppait : et
^ § Lxxv et s. {ibid., p. 210 et s.). Cf. Constit. apost., VI, ix, 2-3 (FuNK, I 2, 321) et Didasc, VI, ix {ibid., p. 320).
^ Ch. GuiGNEBERT, La Primauté de Pierre et la venue de Pierre à Rome, p. 227 et s.
Le problème de l'extase 163
ainsi le débat prit une réelle portée historique et psychologique.
Sur ce point spécial, la lutte fut chaude, de part et d'autre. Nous en sommes réduits, il est vrai, à faire surtout des hypothèses, faute d'avoir en main tant d'œuvres aujourd'hui perdues. Il est pourtant assez légitime de supposer que Méliton, évêque de Sardes, y prit part, si l'on observe qu'Eusèbe lui attribue un traité rieot TzoMzdxç xai Tipo^Tixcav et un autre ouvrage IIsp'. -K^ooriTeioLç ^. De quel côté guerroyait-il ? Schwegler a voulu le tirer du côté montaniste ^ mais Bonwetsch l'a restitué aux catholiques ^ ; et sans doute a-t-il raison, puisque Tertullien, devenu montaniste, se moquait de la vénération des cathohques à son égard et que saint Jérôme le nomme parmi les écrivains qui ont combattu les hérétiques *. Même supposition peut être formulée à propos de Clément d'Alexandrie. Rappelant, en effet, la façon insultante dont les montanistes désignaient coutumièrement les catholiques (qu'ils traitaient de « psychiques ») Clément ajoute : « Nous discuterons contre eux h toc? Ilept 7rpocpY|T£ia<;^. » Au surplus, il n'y a pas lieu d'insister davantage, étant donné que nous ignorons si Clément paracheva le livre ou le chapitre qu'il méditait d'écrire sur ce sujet. En dehors du cercle de ces conjectures, il faut placer le traité qu'un certain Miltiade composa contre les montanistes v/ pour démontrer qu'il ne fallait pas qu'un prophète parlât
^ Pour les divergences des manuscrits sur le titre de ce dernier traité, cf. l'apparat critique de Schwartz dans sa grande édition d'Eusèbe (IV, xxxin ; t. I, p. 382). Voir aussi Otto, ApoL, IX, 388 et 376, n. 5.
^ Der M ontanismus , p. 146 ; 171, n. 45 ; 223. De même Danz, de Eusebio Caesariensi, lenae, 181 5, p. 129 et s. ; Hilgenfeld, der Paschastreit, p. 273 (lequel a adouci sensiblement sa première opinion dans sa Ketzergesch., p. 562).
' GM, p. 20 et s. ; 142. Harnack, TU, I, i, 242, incline dans le sens de Bonwetsch. Tel était déjà l'avis de Ritschl, Entstehuug -, p. 528 ; de Steitz, RE 2, IX, 314.
* De Viris ill., xxiv ; Ep. Lxx ad Magnum (P. L., xxii, 667).
* Strom., IV, XIII, 91. J'ai traité plus amplement cette question, p. 481.
en extase, Ilspt tou [x-^ Bsïv Trpo©r,TY|V èv âxTrâist XaXelv ^.
Cet ouvrage était antérieur à celui de l'Anonyme, qui le cite et il suscita une prompte riposte du côté montaniste.
C'est donc de bonne heure que les catholiques non montanisants prirent position sur ce point. Essayons de bien comprendre le sens de leur thèse relativement à l'extase. L'absolu de la formule inscrite par Miltiade en tête de son opuscule (ou dont l'Anonyme se sert pour en résumer l'esprit) pourrait induire en erreur.
i^ Il n'était pas question de « l'extase » au sens moderne, suspension paisible et sereine de l'âme en Dieu ^. Cette conception de l'extase ne se développera guère dans le chris tianisme avant la fin du V""® siècle, avec Denys l'Aréopagite ^.
2^ Il était impossible aux catholiques, eux, si respectueux des Écritures, de contester que l'inspiration prophétique s'accompagnât ordinairement d'un « ravissement », que le prophète parlât « en esprit » *. Le Nouveau Testament, comme aussi l'Ancien ^, fournissait maint exemple de cet
1 H. E., V, xvii, I.
^ Voici la définition que donne de l'extase un philosophe contemporain : « C'est le passage brusque, instantané de la vie temporelle, mobile, composée, imparfaite, à la vie immobile, une, simple, éternelle, parfaite et divine. L'extase est la réunion de l'âme à son objet. Plus d'intermédiaire entre lui et elle, elle le voit, elle le touche, elle le possède, elle est en lui, il est en elle. Ce n'est plus la foi qui croit sans voir, c'est plus que la science même, laquelle ne saisit l'être que dans son idée : c'est une union parfaite, dans laquelle l'âme se sent exister pleinement, par cela même qu'elle se donne et se renonce, car celui à qui elle se donne est l'être et la vie ellemême. » Emile Boutroux, La Psychologie du Mysticisme, (conf. faite à l'Institut psychologique international le 7 février 1902, Paris, extrait de la Revue Bleue du 15 mars 1902, p. 10.)
^ Cf. Delacroix, Rev. de Met. et de Morale. Extrait du numéro du troisième Congrès de Philos., nov. 1908, p. 771 et s. Voir pourtant le texte de Saint Augustin cité, p. 557, n. 4.
* Par ex. Actes, x, 12 ; xi, 5 ; xxii, 17 ; // Cor., xii, 2 ; Apoc, i, 10 ; IV, 2.
^ Amos, m, 8 ; Jérémie, xx, 9 ; xxiii, 9 ; Ezéchiel, ii, 2 ; m, 14 ; viii, 1 : cf. DB, art. Prophecy and Prophets, p. 115 et s. ; Encyc. Bibl., art. Prophétie
Literature, p. 3872 et s.
Le problème de l'extase 165
investissement de la créature par le Pneuma divin. Le mot extase n'était d'ailleurs pas étranger à la langue scripturaire ', et tel auteur chrétien non suspect, Justin par exemple, en avait fait usage en toute bonne foi ^. /> 30 La vérité est, je crois, celle-ci :
a) L'extase, telle qu'ils voulaient la dissocier de la notion de prophétie, impliquait pour eux, en premier lieu, les sursauts convulsifs, les cris, les balbutiements d'un être hors de V soi. Loin de considérer le furor comme un signe équivoque, les anciens le regardaient comme l'accompagnement quasi nécessaire des phénomènes prophétiques. Sur ce point, Platon ^ est d'accord avec HéracHte ^, Cicéron ^ et Lucain ^ le sont avec Plutarque''. Telle était l'estimation
^ Actes, X, 10 ; XI, 5 ; xxii, 17.
2 Dial. c. Tryph., xxxi, 7 (dans une citation de Daniel) ; cxv, 3 (Zacharie a vu le diable et l'ange du Seigneur èv k-A>j-[j.TS.: à7ioxa>.-j'|/so); olC-m ys^Evr,- |ji£vr|Ç). De même Athénagore, Supplie, ix, i « Taiv.. Trpoçritwv.. oï /.ol-' kV.TTa- T'.v T-iiv iv aO-ro?? ),ovt«7(Ji.(iJv... iEe^tovrio-av. "Ev.T-xnt.z ne se rencontre pas chez les Pères apostoliques.
^ « C'est au délire inspiré par les dieux, déclare Platon {Phèdre, 245 A) que nous sommes redevables des plus grands des biens (Voir tout le morceau). Fragm. 12 : « Xip-j>.Xa oï \i.0Lr/rji).v/io o-roixaTi àyÉ^aata y.ai ày.a/.AtÔTrtTTa y.al à(A-jpi<7ra cpOsyYOfxsvY) y^iXtwv irÉwv è^r/.vÉsTai t-^ ^wv/] otà tov 6eôv. »
^ De diuin., I, xxxi : « Inest igitur in animis praesagitio extrinsecus iniecta atque inclusa diuinitus. Ea si exarsit acrius, furor appellatur, cum a corpore animus abstractus diuino instinctu concitatur. Illud quod uolumus expressum est, ut uaticinari furor uera soleat.
® Lucain, Pharsale, v, 161 et s.
«... Tandem conterrita uirgo
Il Confugit ad tripodes uastisque adducta cauernis
Il Haesit et inuito concepit pectore numen,
« Quod non exhaustae per tôt iam saecula rupis
« Spiritus ingessit uati, tandemque potitus
« Pectore Cirrhaeo non unquam plenior artus
« Phaebados inrupit Paean mcntemque priorem
Il Expulit atque hominem toto sibi cedere iussit
« Pectore.
' De Pythiae orac, xxi. Il montre que le dieu parle en prenant pour instrument l'âme de la Pythie « comme émettant dans son trouble des sons inarticulés et embarrassés par les mouvements intérieurs et les passions qui la bouleversent. » Galien définit ainsi l'extase : n "Kv.fj-a.'yi; èttiv
i66 La Crise Montaniste
constante de la philosophie païenne. Il était habile de tirer parti de ces analogies compromettantes, et d'opposer aux délires de Montan, de Maximilla et de Priscilla le caractère posé, décent, majestueux, de la pr(jphétie chrétienne authentique. — b) L'extase signifiait en outre, dans l'idée que les orthodoxes s'en formaient et que certains oracles montanistes avaient dû contribuer à déterminer en eux, obnubilation de la raison, anéantissement passager des facultés actives de l'esprit, le prophète n'étant plus qu'un intermé- V diaire passif, un simple récepteur de l'inspiration d'en haut. Cela, nous le voyons clairement dans la réfutation de saint Êpiphane, lequel résume une source très ancienne ^, et contemporaine de la première phase du Montanisme. Son objet est de démontrer que les montanistes se trompent absolument quand ils soutiennent qu'il se produit chez le voyant, sous l'influence de l'Esprit, une éclipse momentanée de la raison. Les textes scripturaires qu'ils allèguent à ce propos n'ont point la portée qu'ils leur attribuent : l'exégèse montaniste commet de véritables contresens, faute d'avoir su discerner les acceptions bibliques du mot extase. Ainsi, dans Genèse, ii, 21, extase ne signifie pas autre chose que « sommeil profond », et marque la torpeur, l'anesthésie où Dieu plongea l'homme « afin de le rendre momentanément insensible à l'opération par où il allait lui extraire une côte p our en former la femme ». Ailleurs excTau'.ç signifie tantôt un excès d'étonnement, comme dans tel passage du Psalmiste {Ps. cxv. II) ou des Actes des Apôtres (x, 11), tantôt un
o/.r;rjyç,6'iiri: p-avia » (éd. Kùhn, xix, 462). — Voir Bouché-Leclercq, Hist. de la Divination, t. III, p. 208-270; Rohde, Psyché, t. II*, {1898). la table au mot sx^ra-riç ; de Jong, de Apuleio Isiacorum mysteriorutn teste, 1900, p. 10; Reitzenstein, Helleu. Mystericnreli^ionem, p. 150 et passim.
^ Il est très probable que la source exploitée par Êpiphane dans le Panarion, si elle n'est pas sûrement asiate, utilisait du moins des arguments déjà développés par l'un ou l'autre des polémistes antimontanistes d'Orient. Voir Sources, Introd., chap. III.
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excès de crainte comme dans le cas d'Abraham, éclairé par une vision sur l'avenir promis à sa race {Ge7i., xv, 12 et s.).
V Mais le point sur lequel revient Epiphane avec une insistance jamais lassée, c'est que le vrai prophète parle avec une raison « solide » (èppcotAÉvr, Stavo^'a) et avec la pleine intelligence de ses propres paroles. Il apporte l'exemple de Moïse, d'Isaïe, d'Ezéchiel, de Daniel, et toujours il en tire même conclusion : le charisme divin laissait intacte chez eux la liberté de l'intelligence ^. Ainsi, à l'ordre du Seigneur lui prescrivant de faire son pain sur de la fiente humaine, Ezéchiel opposait d'abord une sorte de protestation stupéfaite, signe évident d'une personnalité intégralement active et présente ^. Ni chez le Psalmiste, ni chez saint Pierre, ni chez Abraham, la pleine conscience de leurs actes et de leur parole n'était abolie. Et les charismes postérieurs à l'institution de la Loi nouvelle portent l'empreinte du même caractère. Les Apôtres (au moment de l'Ascension du Christ), et Pierre, et Agabus, et Paul, et Jean, tous ont parlé avec une ferme logique qui atteste leur maîtrise d'eux-mêmes, et l'équilibre d'une pensée que le charisme, loin de la troubler, rendait encore plus cohérente et plus lumineuse.
On en arriva donc à poser ainsi le problème : historique-
V ment et absolument, est-il vrai que l'action de l'Esprit, durant le phénomène religieux de la prophétie, se passe dans le sujet sans que le sujet lui-même ait pleine conscience de ce que l'Esprit lui suggère ; ou garde-t-il au contraire le libre usage de sa raison au moment même oii Dieu le prend comme intermédiaire pour la révélation des sacramenta ? Et, au point de vue de la tradition, on le résolut ainsi du côté catholique : « Ils ne pourront montrer aucun prophète, ni dans « l'Ancien, ni dans le Nouveau Testament, qui ait été inspiré « par Dieu de cette manière [c'est-à-dire comme Montan et