‹ La crise montanisteChapitre 14 sur 60 · XLVIII, III · texte numérisé non relu

XLVIII, III

^ vni.

i68 La Crise Montaniste

ses femmes]. Ils ne peuvent revendiquer ni Agabus, ni Judas, ni Silas, ni les filles de Philippe, ni Ammia de Philadelphie, ni Quadratus, ni les autres, quels qu'ils soient, car ils n'ont aucun rapport avec eux ^. »

Cremer ^ et Bonwetsch ^ se sont approprié ce point de vue et ils admettent que le mode de prophétie montaniste était réellement étranger à la tradition chrétienne. Par contre, Harnack * et Weinel ^ estiment que ce mode ne constituait aucunement une nouveauté et que le critère inventé par les catholiques était fiction pure.

Il faut distinguer ici, je crois, la question de fait et la question de théorie.

A. En fait, les prophètes chrétiens antérieurs aux prophètes du Montanisme avaient-ils parlé toujours avec la dignité paisible, l'entière possession de soi, qui étaient requises désormais, et rétroactivement attribuées à tout le prophétisme authentique du passé ? Mieux vaut convenir que nous le savons mal, faute de descriptions circonstanciées. De la Didaché elle-même, il y a peu de renseignements précis à tirer. Je ne vois trop sur quoi se fonde Harnack pour identifier si nettement le charisme prophétique qui y est représenté, avec le charisme proprement montaniste ^. A deux reprises (xi, 7 et 12), il y est dit du prophète qu'il

^ L'Anonyme dans Eusèbe, V, xvii, 2-3. Voir aussi V, xvi, 7 et les longs développements d'Épiphane dans le Panarion.

2 RE \ VI (1879), p. 749-

3 GM, p. 63 et s.

* Die Lehre der zwœlf Apostel, TU, I, 2 (1884), p. 119 et s. ; 126.

* Die Wirkungen..., p. 94.

® Die Lehre.., p. 122.

Le problème de l'extase 169

parle Iv TrvEÛaaTi : mais cette indication est trop peu explicite pour qu'on en puisse déduire des conclusions certaines. Weinel, d'autre part, déclare que la forme des oracles montanistes qui nous sont parvenus ne diffère en rien des autres documents du même genre, tels qu'on peut les extraire des écrits primitifs les plus orthodoxes ^. Voici la caractéristique générale qu'il en donne : « Les discours réellement pneumatiques sont des phrases décousues et concises [ahgerissene, knappe Sàtze), souvent de forme poétique ou avoisinant la poésie. » En réalité, comme document prémontaniste qui réponde exactement à ce signalement, Weinel n'apporte guère qu'un passage d'Ignace, ad Philad., vu, 12. Certains indices seraient plutôt favorables à la thèse des catholiques. Si ceux-ci s'offensèrent tellement du spectacle que donnaient les extatiques montanistes, c'est évidemment \/que leurs habitudes étaient dérangées. Cela induirait à penser que le phénomène se manifestait sous des apparences différentes de celle qu'on pouvait encore à cette époque observer (assez rarement, je crois) ici et là. — Puis, indirectement, les préceptes pauliniens servaient bien leur cause. La manière dont saint Paul réglemente la prophétie dans l'Eglise de Corinthe se serait malaisément conciliée avec le mode désordonné et plus ou moins anarchique des prophètes montanistes : « Quant aux prophètes, prescrit Paul, que deux ou « trois parlent et que les autres jugent. S'il se fait une révé- « lation à un autre de ceux qui sont assis, que le premier « se taise. Car vous pouvez tous prophétiser l'un après l'autre, « afin que tous apprennent et soient exhortés. Et les esprits « des prophètes sont soumis au prophète ^. » Paul n'aurait point formulé de semblables ordonnances, s'il n'eût supposé que ceux à qui il s'adressait pouvaient s'y conformer ; et l'obéissance à quoi il faisait appel impliquait chez ceux-ci un certain contrôle de soi, une aptitude à maîtriser le flux

^ op. cit., p. 94.

* / Cor., XI, 7 et 12.

de la grâce conformément aux intérêts de tous. Une telle discipline eût-elle été compatible avec la prophétie incoercible et dominatrice des coryphées du Montanisme ? — Lisons aussi le Pasteur d'Hermas. Nulle part on n'observe que, dans la mise en scène apocalyptique adoptée par l'auteur, celui-ci présente son personnage comme un témoin passif des grandes choses qui lui sont révélées. Au cours même de ses visions, Hermas fait des remarques, soulève des objections, donne son sentiment sur ce qu'il voit et sur ce qu'il entend ^. Et cela prouve tout au moins que l'auteur envisageait l'attitude normale du prophète de la même façon que Paul, — et que les antimontanistes.

Malgré tout, les catholiques étaient sans doute quelque V peu audacieux en attribuant à la prophétie nouvelle une originalité unique par rapport à l'ensemble de la tradition chrétienne. Rappelons-nous que, dans certaines communautés pauliniennes, spécialement à Corinthe, il y avait, à côté du « prophète », le « glossolale » qui, sous l'empire de l'émotion religieuse, s'adressait à Dieu en un langage extatique, inintelligible pour la plupart de ceux qui l'écoutaient, et tout vibrant de cette spontanéité d'effusion qui manque aux oraisons apprises 2. Sans prétendre à la pleine intelligence de ce phénomène bizarre que déjà saint Jean Chrysostome avouait ne plus comprendre ^, on ne peut pas ne pas être frappé de l'analogie de ces phonations haletantes et confuses

1 Cf. Vis., I, IV (FuNK, I 2, 423) ; II, IV [ibid., 431), etc.

2 Voir le livre fondamental cI'Émile Lombard, De la Glossolalie chez les premiers chrétiens. Lombard a multiplié les rapprochements avec les faits modernes analogues à ceux dont saint Paul fait mention (cf. p. 9-10 ; 25 et s. ; 107, note ; 108). Y ajouter les exemples fournis par Godet, Commentaire sur la première Épître aux Corinthiens, Neuchâtel, 1887, t. II, p. 282, par MosiMAN Eddison, das Zungenreden, Tiibingen, 191 1, passim : ou notés dans VAmer. Journal of Theology, avril 1909 ; dans les Siimmen ans Maria Laach, fasc. 2 et 3 de 1910 ; dans les Études des Pères Jésuites, t. CXXIII (1910), II, 867 et s.

3 In Ep. I ad Cor. Hom. XXIX, xii, i (P. G., lxi, 239).

Le problème de l'extase 171

avec quelques-uns des traits par où l'Anonyme d'Eusèbe caractérise la prophétie de Montan.

Déjà Schwegler ^ et Hilgenfeld '^ avaient noté ce rapport. Ritschl leur oppose, il est vrai, une objection sérieuse. C'est que les oracles montanistes qui nous sont parvenus semblent avoir été proférés directement par les prophètes phrygiens, sans intermédiaire ni traduction ^. Or, le glossolale émettait des sons plus ou moins incohérents, des récitatifs mystérieux, des phrases sans lien, comprises de Dieu seul. Cela est vrai. Mais Ritschl a-t-il observé que le glossolale, une fois sorti de la crise, interprétait lui-même le dialogue intime qu'il venait de soutenir avec Dieu * ? A la rigueur, tel autre, se jugeant qualifié à cet effet, pouvait le faire ^, mais souvent il s'acquittait en personne, semble-t-il, de cette transposition indispensable^.

Je n'oserais aller si loin qu' Hilgenfeld, et assimiler sans réserves des cas aussi complexes. Mais il me paraît indubi- V table que certaines des manifestations de la prophétie montaniste offraient une réelle analogie avec la glossolalie paulinienne : d'abord une vive agitation, des paroles entrecoupées, des mots inconnus ; puis, une fois la houle tombée, ces phrases brèves, rythmiques, ces « oracles » traduisant les révélations perçues. Voilà ce que les yeux des catholiques,

^ Der Montanismus, p. 86.

^ Die Glossolalie, p. 115 et s.

' Die Entstehimg ^, p. 490 : « Allein in Beziehung auf die prophetischen Anspriiche des Montan, der Maximilla und Priscilla..., wird nie angedeutet dass sie erst durch Uebersetzung und Erlaûterung eines Andern in die verstàndliche Form gebracht worden seien... »

* I Cor., XIV, 5.

^ / Cor., XIV, 27.

® On peut comparer à cette procédure celle qui se trouve signalée dans la déposition de Jacques Dubois, Théâtre Sacré, p. 33 : « J'ai vu plusieurs personnes de l'un et l'autre sexe qui, dans l'extase, prononçoient certaines paroles que les assistants croyoient être une langue étrangère. Ensuite celui qui parloit déclaroit quelquefois ce que signifioient les paroles qu'il avoit prononcées. >i

déshabitués quelque peu des charismes de jadis, ne surent pas ou ne voulurent pas reconnaître.

B. La question de principe, ou de théorie, ne laissait pas que de réserver encore aux antimontanistes quelqu'embarras.

Certes, nul n'avait jamais soutenu que la prophétie chrétienne dût s'accompagner de « fureur » ou de « délire ». Sur ce point, ils plaidaient une cause gagnée d'avance. Il en allait autrement de cette abolition du moi, qu'ils déclaraient condamnable, et incompatible avec la prophétie divinement inspirée. J'ai déjà fait le relevé des expressions par où beaucoup d'écrivains chrétiens, spécialement les apologistes, s'étaient plu à souligner le complet assujettissement du prophète à l'Esprit ^. L'influence de la pensée alexandrine avait puissamment agi sur leurs idées, à ce point de V vue. Philon admettait l'entière passivité du sujet inspiré : (( Lorsque brille la lumière divine, avait-il écrit, la lumière « humaine doit disparaître. Nous sommes témoins chez le « prophète du même phénomène. L'intelligence humaine « s'efface à l'arrivée de l'Esprit divin. Il est impossible en « effet à l'élément mortel de cohabiter avec l'élément im- (( mortel. L'extase et la folie divine ne peuvent se produire « que par l'obscurcissement de l'âme et la privation de la « raison. Le prophète, lorsqu'il semble parler, garde en « réalité le silence : un autre se sert de sa bouche et de sa « langue comme organes des révélations célestes ^. » — Selon

^ Voir plus haut, p. 47 et s.

2 Quis rerum diu. haeres, § 52-53 (Cohn-Wendland, m, 56 et s.) : « "OvTwç yàp ô 7rpoç-r|Tr); xai ôttôte X^yeiv Soxe! Tipôç ilrfitiix'^ ri(ruxi^Ei, xara- XpÎTat S'ËTSpoç aÙToO toïç cpwvT)Tr,p!oc; ôpY^vot;, aTOixaTi xat yÀtÔTTr, itpbç [XTivuCTtv, tov iv ÔéX-/}. » Les mots tels que j^pr|(T[j.ô?. (lavia, èv6o"j<Ttâv, xop-j^avTtâv reviennent souvent sous sa plume, quand il aborde cet ordre de sujets. Voir James Drummond, Philo Judaeus, Londres, 1888, t. II, p. 282 ; BoussET, Die Religion des Judentums im «eut. Zeitalter ^, Berlin, 1906, p. 516 et s.

Le problème de l'extase 173

Philon, et d'une façon générale selon les Juifs alexandrins 1, il y avait donc, chez le prophète, substitution d'une personnalité à une autre, l'humain n'étant plus que l'instrument tout machinal du divin.

C'est en vertu d'une conception analogue que tant de métaphores compromettantes s'étaient formées sous des plumes chrétiennes.

Au fond, je ne crois pas qu'il convienne d'y lire une définition en quelque sorte métaphysique du rapport entre l'inspiration divine et la personnalité humaine dans l'acte de la prophétie. L'intention de ces écrivains — et c'est surtout aux apologistes que je songe — était tout à fait différente : l'on s'en aperçoit dès qu'on replace dans leur contexte les phrases en litige. S'ils diminuent à ce point le rôle de l'Esprit, c'est par suite de nécessités de polémique, bien plutôt qu'en raison d'une conception réfléchie de ce problème philosophique. Saint Justin, par exemple, s'attache à prouver que la force de la démonstration chrétienne relative à la divinité du Christ vient de la « créance qu'on doit obligatoirement à des prophéties faites avant l'événement ». Il développe donc, depuis le chapitre xxx de sa F^ Apologie — et avec plus de suite qu'il n'est accoutumé à mettre en ses exposés, tant il tient à sa preuve — la justification de ce point de vue. Il cite nombre de textes où il lit la promesse d'un Messie. Quand il conclut comme on a vu qu'il le fait, son dessein n'apparaît-il pas clairement ? Il s'agit pour lui de rehausser l'autorité des prophètes annonciateurs du Christ, et dès lors il n'a pas de scrupule à réduire au minimum leur part d'initiative, puisque la crédibilité des oracles proférés par eux s'en accroît d'autant. — Chez l'auteur de la Cohortatio comme aussi chez Athénagore une intention

^ Passage très caractéristique dans Josèphe, Antiq. Jud., IV, vi, 118-9 (Naber, I, 224). Traduction J. Weil, t. I (1900), p. 245 (noter le « oJôàv r,[/.ô)v îïSÔTwv »).

sensiblement pareille se trahit. Ils opposent l'inspiration purement individuelle et, par le fait même, diverse et contradictoire des philosophes païens, à l'unité de la croyance chrétienne : et cette unité s'explique parce que justement c'est Dieu, Unité suprême, qui a parlé par leur bouche. — Si, tous, ils soulignent vigoureusement l'activité prédominante de l'Esprit divin, c'est pour bien faire comprendre que les prophètes, ne mettant presque rien du leur, méritent, quoiqu'illetrés parfois, d'être écoutés bien plus que les doctes. Il est manifeste que cette préoccupation apologétique les a amené sa employer des expressions très accentuées, — où la thèse montaniste pouvait rencontrer une justification au moins spécieuse.

Pour dissiper l'équivoque, les polémistes catholiques eurent donc à réagir contre une manière de voir qui était familière innocemment à beaucoup d'esprits cultivés de leur v/ époque. Mais en secouant ainsi un préjugé hérité des Juifs helléniques, ils ne faisaient autre chose, notons-le bien, que renouer avec la conception paulinienne. Oui donc avait été plus hostile que saint Paul à l'automatisme prophétique ^ ? Oui avait marqué plus énergiquement que lui la maîtrise que doit exercer le prophète sur l'Esprit dont il sent l'influx 2 ? N'est-ce pas justement dans cette indépendance, dans cette autonomie du voSç prophétique, qu'il voyait la supériorité de la prophétie sur telle autre manifestation charismatique, telle que la glossolalie, où tout contrôle sur le « subconscient », comme disent les modernes, apparaissait presque impossible ^ ?

La position prise par Miltiade et ses pareils était en somme parfaitement tenable. Au point de vue des faits, ils

^ Voir / Cor., xiv, 1-25.

^ I Cor., XIV, 32.

^ I Cor., XIV, I ; 5 ; 39.

Le ius docendi féminin 175

simplifiaient avec une hardiesse excessive le passé chrétien. Mais au point de vue des principes, ils trouvaient dans les idées chères à l'Apôtre un très solide appui ; et ils faisaient figure, en face des prétendus pneumatiques, de chrétiens trop respectueux de la prophétie véritable pour ne pas la désolidariser de tout ce qui la faisait ressembler aux transports des prêtresses du paganisme, ou aux exaltations échevelées des mystères de Cybèle et de Dionysos ^.

La série des griefs catholiques n'était pas encore épuisée avec ces redoutables discussions sur l'extase, sa nature propre et sa légitimité. Il en est un autre qui dut surgir dès les premiers temps de ces polémiques, car déjà Origène le discute; il préoccupera Tertullien, Hippolyte, et deviendra bientôt (je le montrerai) un locus classicus dans les réfutations des hérésiologues.

^ A en croire beaucoup d'historiens (surtout Néander, dans la i'"^ éd. de son Allgem. Gesch. der christl. Religion : voy. la note de Harnack, dans son opuscule sur l'inscription d'Abercius, TU., XII, 4 [1895] P- 24 et 28 ; HiLGENFELD, Ketzergesch., p. 596 ; Boxwetsch, GM, p. 148 (il formule d'importantes réserves) ; Preuschen-Krûger, Handb. der Kirckengesch., dus Altertum, p. 85), il y aurait en corrélation directe entre les antiques superstitions phrygiennes, spécialement entre le culte de Cybèle, la <I'p./-;La 6côc (lôviXr, (cf. RôscHER, Ausf. Lex. d. griech.-u. rœm. Mythol., II, i, 1652) et « l'enthousiasme « montaniste. Depuis les temps les plus reculés, ce culte était célébré en ces contrées au milieu des transports des Galli qui se mutilaient et se tailladaient les bras, parmi les sons stridents des flûtes, des tympana et des cymbales, et il engendrait chez ses fidèles des troubles psychiques caractérisés (voy. Rôscher, ibid., II, i, 1056). — Si réellement Alontan avait été avant sa conversion prêtre de Cybèle, il est possible que ces pratiques orgiastiques aient déterminé en lui un ébranlement des nerfs et du cerveau, une tension de l'organisme, et, pour tout dire, un déséquilibre mental par où il se trouvait prédisposé aux crises dont l'Anonyme d'Eusèbe a tracé le tableau. En dehors de cette influence individuelle, je ne crois pas qu'il y ait lieu d'insister sur le rapport signalé : voy. l'observation déjà indiquée, p. i.

i/ô La Crise Montaniste

Ce grief se définit ainsi : le rôle didactique assumé par Maximilla et Priscilla était incornpatiblc avec la tradition catholique ; la femme n'a pas le droit de dogmatiser publiquement ; en s'attribuant une telle prérogative, les prophétesses s'étaient mises en contravention formelle avec les règlements pauliniens.

C'était saint Paul, en effet, qui avait fixé la loi organique par laquelle le ministère de la femme était réglé dans l'Eglise,

On lit dans la première Ëpître au Corinthiens, xiv, 33-35 : « Que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne « leur est pas permis de parler, mais qu'elles soient soumises « comme aussi la Loi le dit. Que si elles veulent apprendre « quelque chose, qu'elles interrogent à la maison leurs propres « maris ; car il est honteux pour la femme de parler en assem- « blée. » Paul avait déjà dit, cependant, dans cette même lettre ^ : « Tout homme qui prie ou prophétise, la tête cou- « verte, déshonore sa tête ; et toute femme qui prie ou pro- « phétise, la tête découverte, déshonore sa tête. » Certains critiques comme Semler, Holsten, Schmiedel, désespérant d'arriver à concilier ces deux passages, ont pris le parti héroïque de les supprimer l'un et l'autre. Voilà qui s'appelle trancher les difficultés ! En réalité, on peut, sans faire violence aux textes, en résoudre l'apparente contradiction. Paul entend réserver le cas où, par une grâce spéciale, telle femme, dans l'assemblée même, recevrait le charisme de prophétie ou du « parler en langues » ; et, ne se reconnaissant pas le droit (( d'éteindre l'Esprit ^ », il se contente de déterminer l'attitude extérieure qu'elle devra prendre au moment où elle obéira à cette impulsion extraordinaire. Mais, en dehors de ce cas intrinsèquement anormal et exceptionnel, il estime que la femme doit garder le silence. Elle évitera de demander dans l'assemblée des éclaircissements sur les points qu'elle

1 XI, 4-5

^ / Thess., V, 19 ; cf. I Cor., xiv, 29-39 et II Cor., xii, i.

Le ius docendi féminin 177

ne comprend pas ; — à plus forte raison de se poser en docteur, et de s'émanciper au point d'assumer le ministère de l'enseignement.

La première Épître à Timothée ^ est plus catégorique encore : « Que la femme écoute en silence et dans une entière « soumission. Je ne permets point à la femme d'enseigner « ni de dominer sur l'homme ; mais qu'elle garde le silence. « Car Adam fut formé le premier, ensuite Eve. Et Adam ne « fut point séduit, mais la femme séduite tomba dans la « prévarication. Toutefois elle sera sauvée par la génération « des enfants, si elle demeure dans la foi, la charité et la « sainteté jointe à la tempérance. » Cette fois, c'est tout un programme de vie que Paul (ou son disciple) impose péremptoirement aux femmes. Et si l'on y joint d'autres textes encore, tels que I Cor., xi, 8-9 ; Col., m, 18-19 ; Éph., v, 22 et s. ; Gai., m, 28 ; Tite, 1, 6 ; 11, 4, on arrive aisément à recomposer la pensée de l'Apôtre. L'idéal sur lequel Paul demande aux femmes de se régler, est un idéal de vie cachée et modeste, dans le cercle des affections familiales, et de déférence à l'égard de leur mari. Ce dernier article est essentiel. De même que Paul commande aux maris d'anner leurs femmes, il prescrit aux femmes d'obéir à leurs maris. M. Godet a fort bien expliqué dans son Commentaire sur la F'^ Êpître aux Corinthiens ^ l'économie de cette subordination : « Il « existe trois relations qui forment entre elles une sorte de « hiérarchie : au plus bas degré, la relation purement « humaine de l'homme et de la femme ; plus haut, la « relation divine-humaine du Christ et de l'homme ; au « degré supérieur, la relation toute divine entre Dieu et le « Christ. Le terme commun par lequel Paul caractérise ces « trois relations est celui de xs^aX-/,, tête. Ce terme figuré « renferme deux idées, celle d'une communauté de vie et « celle d'une inégalité en dedans de cette communauté.

"^11, II et s.

2 t. II, p. 124.

« Ainsi entre l'homme et la femme : par le lien du mariage « est formé entre eux le lien d'une vie commune, mais de « telle sorte que l'un est l'élément fort et dirigeant, l'autre, « l'élément réceptif et dépendant. » Tout ce qui sent l'émancipation féminine, les initiatives mal réglées, surtout l'action religieuse publique, tout cela heurte de front cet idéal paulinien. L'exclusion de la femme du droit d'enseigner devant tous sur les choses de la foi n'est qu'une application particulière de la conception que Paul s'est formée des droits et des devoirs de la femme.

De cette conception, où chercher l'origine ? Est-il possible de démêler quelques-unes des influences qui ont dû en favoriser chez Paul l'élaboration ? Faut-il y apercevoir, comme le veulent Zscharnack ^ et Bousset, ^ l'action secrète des idées juives courantes, volontiers défiantes à l'égard des aptitudes théologiques de la femme et inclinées à la reléguer au second plan ? Je n'ai pas à le rechercher ici. Ce qui est sûr, c'est que Paul avait été choque dans ses goûts d'organisateur, dans son amour de l'ordre et de la régularité, par l'importance exagérée et brouillonne que s'attribuaient certaines femmes au sein des communautés dont il avait assumé la direction religieuse, surtout à Corinthe, cité dissolue et d'atmosphère peu favorable à l'esprit de discipline. En deux passages de la I''^ Ëpîtrc aux Corinthiens ^, il semble en effet proposer l'exemple des autres communautés aux Corinthiens, amis des discussions intempestives. On sait aussi avec quelle vivacité énergique et mordante il a décrit les allures de certaines jeunes veuves désœuvrées *. L'intrigue féminine lui paraissait donc le pire ferment de dissolution pour les groupes chrétiens dont tout son effort

^ Der Dienst der Fratt..., p. 72.

^ Die Religion des Judentums in neutcst. Zcitalter^, p. 492. ^ / Cor., XI, 16 ; XIV, 36.

* / Tim.,v, II et s. ; cf. // Tint., m, 6 (à remarquer l'emploi méprisant du mot y-jva-.y.ipia).

Le ius docendi féminin 179

tendait justement à resserrer l'unité. Et cornme le dévouement payé par tant de femmes à l'Église devait fatalement avoir pour rançon le désir de se mettre en avant, la présomption sous toutes ses formes, il a coupé court aux abus prévus ou déjà constatés en rappelant aux femmes avec netteté et rudesse les raisons qui leur commandaient une plus discrète réserve.

Des préceptes du même ordre, il serait aisé d'en relever un grand nombre dans d'autres textes, de peu postérieurs 1. En somme, l'idée qui se fait jour à travers tous ces documents, c'est que la place normale de la femme est dans la famille, dans l'exercice des simples devoirs que sa condition lui impose. — Quant à celles à qui la vie familiale était inaccessible pour un motif quelconque, ou qui y préféraient (de quoi elles étaient louées) le célibat, c'est vers l'activité charitable qu'on les invitait à se tourner. Mais aussi volontiers on leur ouvrait le domaine infini de la prière et des bonnes œuvres, aussi résolument leur refusait-on tout accès aux fonctions d'enseignement dogmatique, toute participation prépondérante à l'administration des sacrements, en un mot, tout caractère proprement ecclésiastique.

Voilà à quel état d'esprit venait s'aheurter la prédication de Maximilla et de Priscilla. — Volontiers croirait-on que ceux de leurs fidèles qui entreprenaient d'en démontrer la légitimité assumaient une tâche vaine, et condamnée d'avance. Ce serait conclure trop vite. En effet, pour les acculer à convenir de l'incorrection de leurs prophétesses, il s'agissait d'invoquer, non pas une méfiance imprécise à l'égard des initiatives féminines, non pas de vagues raisons de mauvaise humeur, mais des motifs juridiques, des textes autorisés, et aussi la pratique constante des Églises. Or, 1° saint Paul, le grand promoteur de la législation antiféministe avait

^ / Pétri, III, I ; Clément de Rome, / Cor., i, 3 (Funk, I ^, 100) ; Id., XXI, 6 (Funk, I 2, 128) ; Polycarpe, ad Phil., iv (Funk, I 2, 300), etc.

i8o La Crise Montaniste

Vpourtant admis une exception : il avait consacré le droit de la femme à « prophétiser ». — Les compagnes de Montan faisaient-elles autre chose qu'exercer ce droit, admis par l'Apôtre lui-même ? 2° Certaines Ëghses s'honoraient d'avoir compté parmi leurs membres des prophétesses authentiques. Deux cas, au moins, étaient indubitables. Césarée avait connu les quatre filles de Philippe l'Evangéliste : TÉTTape; Trapôévoi 7rpocp-/iT£ûou(7a[, lisait-on dans les Actes des Apôtres ^. Plus récemment encore, l'f^glise de Philadelphia, en Asie, avait vu paraître Ammia ^.

Dès lors, pourquoi cet ostracisme ?

L'exception admise par saint Paul plaçait aux mains des montanistes un très précieux atout. Ils y eurent recours dès le début de la controverse, attentifs aussi à mettre en relief l'emploi tenu, du plein aveu de l'autorité ecclésiastique, par cette Ammia et par ces quatre vierges, filles de l'Evangéliste.

Le commentaire d'Origène sur la première Êpître aux Corinthiens, dont les fragments subsistent dans les « chaînes » que le Cod. Vat. gr. 762 nous a conservées, offre un premier essai de discussion assez intéressant ^. Rencontrant le précepte très strict inclus dans 7. Cor., xiv, 34, Origène songe aussitôt aux aberrations montanistes. Il condescend à écouter avec bienveillance les raisons alléguées par les défenseurs des prophétesses, et il cite la principale. « Philippe « l'Evangéliste avait, disent-ils, quatre filles, et elles prophé- « tisaient. Si elles prophétisaient, qu'y a-t-il d'étrange à ce « que nos prophétesses prophétisent aussi ? » Voici comment Origène dénoue l'objection :

« En premier lieu, puisque vous prétendez que vos femmes « prophétisaient, montrez en elles les signes de la prophétie.

^ XXI, 9 ; cf. Polycrate, dans Eusèbe, H. E., III, x.\.\i, 3. - Cf. r.Vnonymc, dans Eusèbe, V, xvii, 2-4. ^ Sources, n^ 56.

Le ius docendi féminin i8i

« Ensuite, si les filles de Philippe ont prophétisé, du moins « n'était-ce pas dans les ecclesiae qu'elles parlaient : nous « ne voyons rien de pareil dans les Actes des Apôtres, pas « plus du reste que dans l'Ancien Testament. Il est attesté (( de Déborah qu'elle était prophétesse. Marie, la sœur d'Aaron, (c prit un tambour et se mit à la tête des femmes. Mais on ne « trouverait pas que Déborah ait harangué le peuple, comme « Jérémie et Isaïe. On ne trouverait pas que Holdah, qui (( était prophétesse, ait parlé au peuple, — mais seulement « à ceux qui venaient la trouver. Dans l'Ëvangile même « est mentionnée la prophétesse Anna, fille de Phanuel, de <( la tribu d'Aser : mais ce n'est pas dans VEcclesia qu'elle « parlait. Une femme eût-elle licence d'être prophétesse, « d'après le signe prophétique, il ne lui est pourtant pas (> permis de parler dans Vecclesia. Quand la prophétesse « Marie parla, c'est qu'elle était à la tête d'un certain nombre « de femmes. Car (a dit l'Apôtre) « il est honteux pour une u femme de parler dans Vecclesia « et « je ne permets pas à la « femme d'enseigner et de dominer sur l'homme » (7. Cor., XIV, 35 et I. Tim., il, 12).

On discerne les points fondamentaux de l'argumentation d'Origène. Esquissant d'abord une parade, sans la pousser à fond, il invite ses adversaires à montrer chez leurs prophétesses les « signes » de la prophétie. L'expression est calquée sur celle dont saint Paul s'était servi en parlant de lui-même, quand il écrivait aux Corinthiens (77. Cor., xii, 12) : « Les signes à quoi l'on reconnaît l'apôtre (xà [jlèv <j7i[X£ïa 10Z k-KocToko\j) ont été réalisés parmi vous par une patience à toute épreuve, par des miracles, des prodiges et des vertus. » Il s'agit évidemment des critères que les premières générations chrétiennes s'étaient efforcées de déterminer pour rendre plus aisé le départ entre faux prophètes et prophètes véritables : de ces critères, une entière rectitude de vie et de doctrine était, nous l'avons vu, le principal. — Après avoir ainsi posé la question préalable, Origène établit le principe auquel il paraît tenir surtout : il constate que toutes les. prophétesses

i82 . La Crise Montaniste

dont il est fait mention dans l'Ancien et le Nouveau Testament se sont inspirées pratiquement de la règle que saint Paul devait prescrire aux Corinthiens. Elles ont prophétisé, non pas en public, non pas dans les assemblées, mais à huisclos : il le conjecture pour les filles de Philippe, à défaut d'indication contraire des Actes; il l'aifirme en ce qui concerne Déborah, Holdah et Anna. Le cas de Marie, sœur d'Aaron, lui apparaît un peu différent. Elle parlait devant une collectivité : mais cette collectivité se composait de femmes uniquement, d'après VExode. Elle avait donc su éviter, elle aussi, le péril de « dominer sur l'homme ».

Voilà la thèse d'Origène. N'y pourrait-on noter quelque douteuse chicane, c'est ce qu'on est en droit de se demander. En tout cas cette thèse eût été bien plus forte si Origène avait pris la peine de développer son interprétation personnelle de /. Cor., xi, 3. S'agissait-il vraiment là d'une prophétie privée ? Saint Irénée en avait jugé différemment ^ : « In « ea Epistola quae est ad Corinthios... scit (Paulus) uiros « et mulieres in ecclesia prophetantes. » Même au cours de la polémique ultérieure, dont nous aurons à suivre la fortune, la question ne fut jamais parfaitement posée. Mais on voit dans quel esprit on la résolut, et cela dès les premiers temps, du côté catholique.

Telle était la méticulosité avec laquelle les antimontanistes cherchaient à se maintenir sur le terrain de la tradition pour en forclore leurs adversaires, et déclarer irrecevables leurs prétentions. En d'autres questions encore, parfois embarrassantes ou délicates, ce fut de la même tactique

1 Adu. Haer., III, xi, 9 (P. G., vu, 891).

Autres modalités de la polémique antimontaniste 183

qu'ils usèrent, quitte à suppléer par des solutions nouvelles, mais qui se défendaient de l'être, au silence de la tradition, là où ils ne pouvaient en invoquer le témoignage explicite. Ainsi, l'argument que les montanistes tiraient de l'abnégation de leurs martyrs ne manquait pas d'une efficacité périlleuse. Il touchait au bon endroit le sentiment catholique. Sur les indifférents eux-mêmes la patience chrétienne n'exerçait-elle pas d'ordinaire une étrange force d'attraction ^ ? Comment croire que, dans les milieux phrygiens, beaucoup n'éprouvassent pas quelque scrupule à condamner sans réserves des sectaires dont l'âme savait se hausser à une telle ferveur de sacrifice ? Les polémistes qui s'étaient assigné pour tâche d'entraver à tout prix la propagande montaniste s'efforcèrent de dissiper cette séduction, à laquelle les plus nobles surtout pouvaient se laisser prendre.

Il y eut d'abord, semble-t-il, une tentative infructueuse pour contester les faits eux-mêmes. L'Anonyme affirme de la façon la plus nette que les montanistes n'ont jamais eu de martyrs (V, xvi, 12) : « Il y en a-t-il un seul, mes chers amis, « parmi ceux qui ont commencé à parler à la suite de Montan « et de ses femmes, qui ait été pourchassé par les Juifs ou « tué par les méchants. Pas un ! En est-il un seul qui ait été « saisi et crucifié pour son Nom ? Pas davantage. Aucune « femme a-t-elle été flagellée dans les synagogues des Juifs « ou lapidée ? Non : nulle part semblable fait ne s'est pro- « duit... )) Mais, chose curieuse, il n'hésite pas à se contredire un peu plus loin, et Eusèbe a laissé naïvement subsister cette contradiction que la quasi juxtaposition des extraits fait éclater davantage encore (V, xvi, 22) : « Lorsque les « fidèles de l'Église sont appelés au martyre de la foi ortho- « doxe et qu'ils se trouvent avec des martyrs, partisans de « l'hérésie phrygienne, ils s'écartent d'eux et vont jusqu'au « bout sans frayer avec eux... »

* TertuUien, ApoL, l, 15.

M. Selwyn ^ a essayé d'expliquer cette incohérence en supposant qu'un certain délai se serait écoulé entre la publication du deuxième livre de l'Anonyme, auquel appartient le premier passage, et celle du troisième livre, dont le second texte fait partie. Mais, outre que l'hypothèse est « en l'air », comment croire qu'à la date relativement tardive où l'Anonyme commença d'écrire, les montanistes n'eussent encore fourni aucun confesseur de la foi ; puis, qu'entre la rédaction du second et du troisième livre, il y en ait eu une floraison soudaine ?

Si l'on tient à concilier les deux morceaux — et cela est sans doute plus raisonnable, puisque l'Anonyme n'a guère pu, à moins d'une singulière inadvertance, affaiblir ainsi ses propres démonstrations —, on doit admettre que le premier texte se réfère aux conducteurs du mouvement plutôt qu'au gros de leurs troupes. Notons les expressions que l'Anonyme

emploie : « Eartv xt;.,. toûtcdv twv aTTc- MovTavoC /.x'. tiôv

yuvatxwv Àa^slv àp;a[X£vtov... )) ; il s'agit donc ici de ceux des sectaires, hommes ou femmes, à qui Montan avait communiqué par contagion son extraordinaire volubilité prophétique (XaXsïv), privilégiés qui n'étaient sans doute que le très petit nombre. Ce qui favorise notre interprétation, c'est que, sans désemparer, il raconte la mort piteuse de Montan, de Maximilla et de Théodote. — Mais l'immunité des protagonistes n'impliquait point que de moins haut placés eussent évité pareillement de payer de leur personne. C'était donc dans les masses montanistes que la prophétie nouvelle avait rencontré ses meilleurs « témoins ».

Bon gré mal gré, les catholiques étaient réduits à convenir du fait. Allaient-ils en conclure que les idées de la secte, inspiratrices de la persévérance des martyrs qui s'y rattachaient, étaient par là démontrées dignes de foi ? A une

^ The Christian prophets and thc prophétie Apoealypsc, p. 36.

Autres modalités de la polémique antimontaniste 185

pareille conséquence ils ne pouvaient consentir. Ils furent ainsi amenés à serrer de près la question de la valeur apologétique du martyre, et à l'évaluer avec une netteté qui n'avait pas encore été atteinte jusque-là ^. Ils posèient en principe que le martyre n'est nullement, par sa vertu propre, signe péremptoire de la vérité de la doctrine dans laquelle et pour laquelle meurt le martyre : « Il y a d'autres hérésies, « déclare l'Anonyme (V, xvi, 21), qui ont des martyrs en « aussi grand nombre et certes nous ne sommes pas d'accord « avec elles pour cela ni ne conviendrons qu'elles possèdent (( la vérité. En première ligne les partisans de l'hérésie de « Marcion, les Marcionistes, comme on dit, affirment qu'ils « ont une multitude de martyrs ayant souffert pour le Christ ; « mais ils ne confessent pas le Christ lui-même conformément « à la vérité. »

Théorie, remarquons-le, qui a été, dans l'antiquité chrétienne, celle d'hommes tels que saint Cyprien ou saint Augustin 2. Elle se ramène à ceci : la doctrine garantit le mérite surnaturel du martyre, ce n'est pas le martyre qui

^ On trouve, de cette théorie, une très brève esquisse chez Irénée, IV, XXXIII, 9 (P. G., VII, 1078) : « Opprobrium enim eorum qui persecutionem patiuntur propter iustitiam... sola Ecclesia pure siistinet. »

2 Saint Cyprien, de Unit. Eccl., xiv (Hartel, p. 222) : « Esse martyr non potest, qui in ecciesia non est : ad regnum peruenire non poterit qui eam quae regnatura est dereliquit. Occidi talis potest, coronari non potest. » Cf. Ibid., XIX (H., p. 227) ; De domin. Oral., xxiv (Hartel, p. 285) ; Ep., Lxxiii, 21 (H., p. 794) ; de RebapL, xi (Appendix, p. 83, 1. 9). — Conc. Laodicée [entre 343 et 381], can. 34 (Hefele-Leclercq, I, 11, 1017) : « "Oti où ozi Tiavtà ypiatcavôv Èy/.aTaAcÎTretv |iàpT"jpac Xpt'aTOu, xal àTiiÉvat upôç To-j; ']/£'jôo!J.'ipTupaç, toutéttiv aipîTixoù;, r, aOroù; irpôç touç TrpoEtprifjt.évo'uç aîp£Tf/.o'J; Yîvo[j.£vo-j;, oÛtoi yàp à/Aôipioi toC OcO'j T'jY/avo'j<riv. "KaTioTav o'jv àvâOc[Aa oi àTrïp/ôpLEvot Ttpoç aùioù;. » — Saint Augustin, Contra Cresconium, III, 47, 51 (Petschenig, CV, LU, p. 459, 1. 20) c.. et tandem intellegat quod Clrristi martyrem non facit poena, sed causa. » De même,. £/>., cciv, 4 (GoLDBACHER, CV, LVII, pars 4, p. 319, 1. 19) «... cum martyrem non faciat poena, sed causa » ; Enarr. in Ps. XXXIV, 11, 13 (P. L., xxxvi, 340) : « Itaque martyres non facit poena, sed causa. » Voir encore l'épitaphe acrostiche composée par Augustin pour le diacre Nabor : ISIonceaux, His,t. litt., IV, 473.

i86 La Crise Montaniste

atteste per se le caractère surnaturel de la doctrine. Il est intéressant de surprendre ici une des premières manifestations de cet exclusivisme, au resserrement duquel la réaction antimontaniste est loin d'avoir été étrangère.

Il faut revenir encore, pour en marquer l'intention secrète, sur un reproche, formulé par l'Anonyme, que je citais tout à l'heure. L'Anonyme insinue qu'elle est bien bizarre, cette tolérance dont les protagonistes de la prophétie jouissent de la part des ennemis de la foi. On sait combien tendus étaient en maint endroit et spécialement en Asie, les rapports entre Juifs et chrétiens. Fort nombreux dans cette province *, les Juifs faisaient la vie dure à ceux-cie, t dès les origines de la prédication chrétienne, on entend des doléances à ce propos 2. Peu de temps avant les débuts du Montanisme,

^ Philon atteste qu'il y avait des Juifs en grand nombre dans toutes les villes d'Asie : « 'louSaïot y-aô' iv.-xi-zri^j -KrAvi t[rs\ ■rz:i\i.'!Ù.rfi-.l:, Wn'.y.^ -i xai S-jpc'a;. » (Légat, ad Caium, § t,t,). E. Schiirer a pu, en utilisant les données fournies par Josèphe, par Cicéron dans le pro Flacco, par les inscriptions, etc., relever leurs traces dans les cités dont le nom suit (Gesch. des jûd. Volkes, 4^^ éd., 1909, t. III, p. 13 et s.) : Adramytte, Pcrgame, Phocée, Thyatire, Magnésie sur le Sipyle, Smyrne, Sardes, Philadelphie, Hypaepe, Colophon, Éphèse, Tralles, Nyse [?], Mynde, Halicarnasse, Cnide, Milet, lase, Sale, Laodicée, Apamée, Hierapolis, Acmonie, Dorylée, Antioche de Pisidie, Termesse [?], Phasalis, Coryce [une inscription tardive], Limyre, Tlos, Side, Tarse, Coryce de Cilicie, Iconium, Germe de Galatie, Césarée, Panticapée. Il y a aussi des témoignages qui certifient leur diflfu ■ sion dans la Pamphylie, la Bithynie, le Pont. M. W. M. Ramsay (DB III, 868) indique quelques-unes des raisons qui avaient favorisé l'installation des Juifs en Asie : « The Jews, écrit-il, were much favoured by the Seleucid Kings, as trustworthy colonists in the many cities which they founded to maintain their empire in Asia Minor, especially along the routes leading from their capital at syrian Antioch trough Cilicia and Lycaonia into Southern Phrygia and Lydia. » M. Ramsay rappelle aussi les grands privilèges qui leur furent accordés par Seleucus Nikator (301- 280 av. J.-C). La richesse des Juifs d'Asie peut être évaluée approximativement grâce à l'édit de Flaccus (Cic, pro Flacco, xxviii ; Th. Reinach, Textes grecs et rom. relatifs an Judaïsme, p. 240).

■^ Actes, XIV, 2 ((témoignage relatif à Iconium) ; xiv, 19 (Lystra) ; XX, 18-19 (Asie, en général) ; Apoc, 11, 9 et m, 9 (Sm>Tne et Philadelphie).

Autres modalités de la polémique antimontaniste 187

les Juifs avaient donné de nouvelles preuves de leur animosité lors du rnartyre de Polycarpe ^, mort par le feu à Smyrne : « La foule, raconte l'auteur de la Passion, se répandit sur le « champ dans les ateliers et dans les bains pour y chercher « du bois et des fagots. Selon leur habitude, c'étaient les « Juifs qui montraient le plus d'ardeur à cette besogne. » L'observation de l'Anonyme s'éclaire à la lumière de ces faits. Mais elle ne prend sa pleine valeur qu'en fonction de la prédiction du Sauveur : « Voici que je vous envoie des « prophètes, des sages et des docteurs ; vous tuerez et cruci- « fierez les uns, et vous en flagellerez d'autres dans vos « synagogues et vous les poursuivrez de ville en ville ^. » Puisqu'ils n'étaient jamais inquiétés par les Juifs, c'était donc que les prophètes montanistes ne venaient pas de la part du Christ. Autrement il eût fallu admettre que l'événement pût infliger un démenti à la parole divine.

Chaque évolution qui s'effectuait dans la secte donnait V occasion à une censure nouvelle. Les catholiques incriminaient les montanistes pour avoir des prophètes non conformes au type héréditaire, — et au nom même de la croyance générale à la perpétuité du charisme de prophétie, ils les blâmaient de n'en avoir plus, depuis que Montan, Priscilla et Maximilla, dernière survivante du trio, avaient disparu. Ecoutons l'Anonyme : « Si, comme ils le prétendent, après Ouadratus « et Ammia de Philadelphie, les femmes qui entouraient « Montan ont recueilli le charisme prophétique, qu'ils mon- « trent qui, parmi les disciples de Montan et de ses femmes, « a recueilli d'eux ce don par héritage ! Car l'Apôtre pense « qu'il faut que le charisme prophétique existe dans toute « l'Eglise jusqu'à la dernière parousie. Mais ils n'auraient « personne à montrer depuis quatorze ans que Maximilla

^ Mart. Polyc, xiii, i (et passim : xii, xvii, etc.). ^ Mt., XXIII, 34.

est morte ^. » Ici encore c'était saint Paul qui devenait l'inspirateur et le garant du grief orthodoxe ^.

Il n'était pas jusqu'aux exprcssi<jns même, employées en certains cas par les catholiques, qui ne fussent choisies et calculées en vue de déterminer une impression hostile.

Quand les fidèles d'Asie se réunirent pour examiner les enseignements des prophètes, le résultat de leurs délibérations fut que ces enseignements étaient « profanes », « pep-/,Àouç » {H. E., V, XVI, lo). Le mot appartenait à la langue grecque classique ^. Mais saint Paul en avait accentué la portée morale et religieuse en l'employant à diverses reprises, particulièrement pour caractériser l'enseignement de certaines sectes hostiles au mariage et à l'usage des « aliments créés par Dieu ». (I. Tim., iv, 7) : ^ip■r^Ao•. xai Ypao)0£iç aoOo'.. On peut donc croire que l'expression ne fut pas choisie au hasard, soit par les synodes asiates, soit par l'Anonyme qui rappelle leur décision. Elle évoquait dans les mémoires chrétiennes le souvenir des blâmes pauliniens, et y suscitait une association d'idées dont les novateurs ne pouvaient tirer qu'un sérieux préjudice.

On en doit dire autant de la manière dont Apollonius stigmatise les mots « vides de sens » que débitait Thémison. Ces lô^foi -rr^ç >c£vo'x.wv':aç ne faisaient-ils pas songer, définis de la sorte, aux propos hérétiques, — gangrène au progrès lent, mais infaillible —, contre lesquels saint Paul, vers la fin de la I''^ à Timothée avait prémuni son disciple •* ?

Cette surenchère de « traditionalisme », j'en découvre un témoignage nouveau dans le préambule par où l'Anonyme d'Eusèbe ouvre sa réfutation :

^ Pour les textes pauliniens sur lesquels les catholiques s'appuyaient sans doute, voir p. 122.

^ Thucyd., IV, 97 ; Euripide, Héraclides, 404. De même Philon, Vita Mos., III, 18.

* I Tim., VI, 20 ; II Tim., 11, 16.

Autres modalités de la polémique antimontaniste 189

« Depuis un fort long temps, tu me commandes, cher « Avircius Marcellus, d'écrire un ouvrage contre l'hérésie de « ceux qu'on appelle les partisans de Miltiade. Je suis demeuré (I jusqu'à présent sans me décider. Non que je fusse embar- « rassé pour réfuter le mensonge et pour rendre témoignage « à la vérité, mais parce que je redoutais et me gardais avec « soin de paraître en quelque manière faire des additions ou « des surcharges aux paroles du Nouveau Testament de « l'Ëvangile. Car celui qui entreprend de régler sa vie sur <' l'Evangile même ne doit ni y ajouter ni en retrancher. »

L'Anonyme n'a donc pu se défendre d'une longue répugnance à composer un ouvrage contre les novateurs, en dépit de la confiance qu'il avait en sa cause et de l'ample matière dont il disposait. Quelle est au juste la portée de ce scrupule. J'y crois discerner les éléments que voici : i^ L'Anonyme veut faire entendre qu'il est inutile, en de tels sujets, d'accumxuler les réfutations écrites. Bien interprété, l'Ëvangile suffit à tous les besoins, et, pour déceler le mensonge des hétérodoxes, il suffit de montrer la disconvenance de leurs idées avec les préceptes du Christ. 2^ Non seulement cela est inutile, mais cela est dangereux, car cette prétention d'en dire plus que le Nouveau Testament là où le Nouveau Testament dit tout, enveloppe forcément quelque irrespect. — Et pour mieux souligner le caractère de la réserve qu'il recommande, l'Anonyme la définit par des mots néo-testamentaires : àcpsXetv — et le sens général du morceau — font songer à la clausule de V Apocalypse (xxii, i8-ig) ; èTrtStaxâiîtTe'jôat rappelle Galates, m, 15 ^. 30 Si l'Anonjnne se pare d'une discrétion à ce point circonspecte, c'est qu'il compte par là faire d'autant plus fortement ressortir l'intempérance de l'audace montaniste qui répand partout des écrits dont elle donnerait volontiers quelques-uns pour de véritables

^ Tcrtullien reproche aux hérétiques les adieclioncs et detractiones qu'ils pratiquent sur les textes scripturaires (de Praesc, xvii, 1).

ipo

suppléments à l'Ëvangile. Derrière les formules oratoires dont il use, une intention de polémique se dissimule. 4° On aurait donc tort de construire sur ce prooemium toute une théorie relative à l'incuriosité littéraire des premières générations chrétiennes. Harnack ^ et Wcndland ^ ont, ce me semble, un peu trop pressé les propos de l'Anonyme. La délicatesse qu'il fait voir ne l'a pas empêché de rédiger tout de même son opuscule ; et s'il se montre si scrupuleux, c'est une manière de faire grief à d'autres de ne l'être point suffisamment. t

Page 1