‹ La crise montanisteChapitre 15 sur 60 · VI · texte numérisé non relu

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J'ai montré quel fut, durant cette période, l'esprit de la polémique antimontaniste dans les milieux qui se piquaient de stricte orthodoxie ; quelle application, quel raffinement de zèle, déployèrent les champions de la grande Eglise parmi ces escarmouches continuelles, pour paraître ne jamais dévier des sentiers tracés, et des positions reconnues comme doctrinalement sûres.

Or il semble acquis que de fort bonne heure, en Asie même, il y eut un petit groupe de catholiques qui, faisant fî de toute demi-mesure, résolurent d'endiguer, de tarir le

^ ACL, p. xxi-xxii. — Id., dans les Sitz.-Bcr. de l'Académie de Berlin, 1910, I, 117, note 2 : « Schrifstellerei, zumal in diesem Falle, \vo es sich um Heiliges handelte, galt in der àltesten Kirche als ein verantwortungsvollcs und gefâhrliches Geschâft. » Il va de soi que cette obscrv^ation contient une très large part de vérité ; mais il y a des précautions oratoires qu'il ne faut point trop prendre pour argent comptant.

2 Wendland, dans A. Gercke et E. Norden, Einl. in die AltcUumswissenschaft, Leipzig und Berlin, t. I, 1910, p. 417 : « Die àltesten Schriften dienten nur der Erbauung und praktischen Zwecken. Erst im 2 Jh. wird den Gefahren der Zersplitterung die Sammlung der « apostolischen » Schriften, das N. ï. entgegengesetzt. Manche meinten, an diesem Bûche genug 2u haben, und noch um 200 konnte die Frage debattiert werden, ob man andere Schriften branche und Schrifstellerei gcsiattet sei. »

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débordement montaniste, en s'attaquant à ses sources essentielles.

C'était principalement par certains versets du IV™^ Evangile que les montanistes justifiaient, je l'ai dit, la mission du « Paraclet » Montan ; par V Apocalypse qu'ils autorisaient leurs vues eschatologiques, leur espoir en la descente prochaine de la Jérusalem céleste, etc. Ce fut donc contre \'Apo- \J calypse, contre le IV^^^ Évangile que ces adversaires nouveaux dirigèrent leur principal effort, soit que le Montanisme eût confirmé dans leur esprit une disposition préexistante défavorable à ces livres, soit qu'il l'eût créée chez eux par l'usage ou l'abus qu'il en faisait.

Saint Épiphane, qui leur a consacré un long chapitre dans son grand catalogue hérésiologique, le Panarion, les appelle « Aloges ». Il revendique à deux reprises la paternité de cette dénomination ^. Il est très probable, quoi qu'en dise Lightfoot ^, qu'elle lui appartient en effet. Epiphane n'aime pas à avoir, dans ses séries, des hérétiques anonymes : les formules vagues, comme celle dont s'accommode son contemporain Philastre « Siint quidam haeretici... », Alia est haeresis quae dicit... », etc., ne satisfont pas son besoin de clarté (clarté souvent, d'ailleurs, tout artificielle). Le nom d'Aloges, en même temps qu'il marquait l'hostilité de ces opposants à saint Jean, théologien du Logos, offrait cet autre avantage de les ridiculiser par le double sens qu'il suggérait {= « sans Logos » et « sans raison »} ^.

^ Pan., LI, m (Œhler, Corp. Haer., II, 11, 50) et LI, xxviii {Ibid., p. 98).

^ 5. Clemens of Rome, II, 394.

^ Ces jeux de mots étaient chers aux hérésiologues : Nor,Toç — àvôr,Toç, dans Épiphane, Pan., LVII, 11 ; voir aussi le poème de saint Prosper sur les 'A-/7.ptiTT0'. [= 1° qui rejettent la grâce ; 2° ingrats. P. L., li, 91-148]. Autres spécimens dans Œhler, Corp. Haer., I, p. 54, note sur le § lui de Philastre. Comp. saint Augustin, Contra Faustuni, XIX, xxii. — On aurait tort de conclure de ce calembourg que ces opposants en voulaient à la théorie elle-même du Logos, ou que du moins ils faisaient porter sur

Quelle était donc, d'après Epiphane, l'erreur propre aux Aloges ? Elle consistait à rejeter l'Evangile de Jean et l'Apocalypse comme « indignes d'être dans l'Eglise ^ ».

Encore s'ils n'eussent exclu que V Apocalypse, on aurait pu, remarque Epiphane ^, mettre cette inconvenance au compte d'une susceptibilité critique excessive, éveillée par les nombreuses obscurités de cet ouvrage. Mais c'est aux deux écrits johanniques qu'ils s'en prenaient, niant que l'apôtre Jean en fût l'auteur et les attribuant à Cérinthe, — cet hérétique à qui Jean avait témoigné avec tant de vivacité son horreur, jadis, dans les thermes d'Ephèse ^.

Quels arguments apportaient-ils contre le IV"*^ Evangile ? Ils s'attachaient principalement aux contradictions qu'ils pensaient découvrir entre cet Evangile et les trois synoptiques

(oTt où (7U[Ji.c&cov£t Ta auTOu P'.pXta toTç Ào'.ttoTç àTTO^TTÔXoiç) *. Epiphane

en donne quelques spécimens. Dans le IV"^^ Evangile, le choix que le Christ fait de ses disciples est présenté comme immédiatement consécutif à la prédication de saint Jean-Baptiste, et tout de suite se développe le récit des noces de Cana où Jésus apparaît entouré d'eux. Or, Matthieu, Marc et Luc racontent qu'il passa d'abord quarante jours dans le désert

cette théorie le principal de leur polémique. Cf. St.\nton, the Gospel as kist. Documents, Part. I (1903), p. 203, n. 4. — Le nom d'Alogius qui se rencontre dans quelques inscriptions d'Afrique n'a rien à voir avec la secte des Aloges, quoi qu'en dise Thieling, der Hellenistnus in Kleinafrica, Leipzig et Berlin, 191 1, p. 131.

^ Panarion, LI, m {in fine).

2 Ibid.

^ Eusèbe, H. E., III, xxviii, 6 ; cf. IV, xiv, 6. On savait par cette anecdote même que Cérinthe avait vécu dans le même temps et (occasionnellement) dans les mêmes milieux que Jean. De là l'idée de lui imputer les criminelles falsifications qu'il aurait fait circuler sous le nom de l'apôtre. Rien dans ce que nous savons des théories de ce juif ég>-ptien ne le désignait plus qu'un antre pour jouer le rôle que les Aloges lui imputaient, du moins en ce qui concerne le IV^e Évangile. Voy. DCB, art. Cerinthus ; V. H. Stanton, op. cit., p. 205 et s. ; Kunze, de Hist. Gnosticimi fontibus nouae quaestiones, Leipzig, 1894, p. 60 et s.

* Pan.. LI, IV.

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où il fut tenté par le démon ; et c'est seulement après cette épreuve qu'il aurait groupé des disciples autour de lui ^. Généralisant l'objection, les « Aloges » allaient jusqu'à traiter de « mensonger » le IV^^ Evangile pour avoir laissé tomber tous les événements antérieurs aux noces de Cana, que rapportent les synoptiques 2. Ils remarquaient encore qu'il y est fait allusion à deux Pâques célébrées par le Christ, tandis que les autres évangélistes ne font mention que d'une seule Pâque ^. Et de tout cela ils concluaient que l'Évangile pseudo-johannique était confus, mal ordonné (iStâOsTo;) *, tout à fait indigne d'être reçu comme authentique.

Saint Ëpiphane ne ménage pas sa peine pour annuler ces griefs. Sa réfutation, extrêmement prolixe, comme il fallait s'y attendre, s'étend sur plus de vingt-cinq chapitres ^. Il s'attache à faire comprendre l'économie véritable de la rédaction des Évangiles ; comment, là où ils ne se superposent pas, ils se complètent, sans jamais se contredire ^ ; comment chaque Évangéliste s'est assigné sa tâche spéciale et l'a conduite selon que les circonstances l'exigeaient, vu qu'il était indispensable de rectifier les idées erronées, les objections frivoles auxquelles successivement Matthieu, Marc et Luc avaient donné prétexte ' ; comment, venu en dernier lieu, Jean a insisté sur la doctrine du Verbe divin, à laquelle Luc avait à peine touché ^ ; comment, enfin, si l'on recompose les récits des quatre Evangiles en observant soigneusement l'ordre des temps et la succession des événements, on se

1 Ibid.

^ Pan., LI, XVIII.

^ Pan., LI, XXII.

* Pan., LI, XVIII.

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