DB, IV
^ V. g. Calmes, l'Apocalypse, trad. et comm., Paris, 1905, p. 128.
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et « adultère » au sens d'infidélité envers Dieu, acception dont l'Ancien Testament ofïre d'assez nombreux exemples. Au surplus, ce n'était pas au contenu même de l'avertissement adressé à « l'ange » de Thyatire que s'en prenaient les Aloges. Ce contenu les laissaient indifférents. Il leur suffisait de contredire l'Apocalypse sur un point seulement. L'auteur du livre avait écrit « à l'ange de l'Ëglise de Thyatire ». Or, observaient-ils, il n'y a point d'Eglise chrétienne à Thyatire. « Conclusion : Y Apocalypse se trompe, et n'est donc pas un livre authentiquement inspiré.
Que signifiait cette affirmation : « Il n'y a point d'Ëghse chrétienne à Thyatire. » L'exposé d'Ëpiphane est si confus, d'une syntaxe si gauche, qu'il n'est guère aisé de se représenter clairement les faits visés par les Aloges.
Voici pourtant comment on en peut imaginer le développement.
Il y avait à Thyatire — à une époque que nous ne sommes pas en mesure de déterminer au juste ^ — un parti montaniste fort puissant et un clan d'antimontanistes, lesquels déploraient sans doute l'appui spécieux que les idées de leurs adversaires rencontraient dans Y Apocalypse attribuée à l'apôtre Jean ^.
Énergique, âpre à la lutte ^, le parti montaniste finit par conquérir au schisme la communauté chrétienne de cette cité *. C'est alors que les adversaires de Y Apocalypse jugèrent l'occasion excellente pour y dénoncer une erreur de fait. Le pseudo-Jean s'adressait à l' Eglise de Thyatire.
^ Voir l'appendice sur la Chronologie, p. 574.
^ 'Evotxir)(Tâvir(ov yàp to-jtwv èxetue, v.al twv xaxà <I»p-JYa;...
* At'xr|V X'jxwv àpua^ivTwv...
* MeTTiveyxav tyjv Ttâffav TcoXtv ei; Tf,v a-JTwv alpeirtv ; tôtî ôè r, Tîâua
'ExxXrjfjca èxevwôif) et; tV xarà <l>pûya; ; «i; iX£XXoû(Tr|; tt,; èxEiue 'ExxXriUt'a;
irXxvâTOa'. y.x\ jrwvs-jsaQat bi Tfj xarà <î>p-jya; atpéirîi.
Mais où était-elle, cette Eglise, maintenant que fidèles et pasteurs avaient passé au camp ennemi ? Elle n'existait littéralement plus. Et voilà ce que Y Apocalypse n'avait pas su pressentir ; imprévision qui en trahissait le caractère apocryphe !
A cela Êpiphane (ou l'auteur qu'il suit) répond : loin de démontrer le mensonge de Y Apocalypse, cette histoire en certifie la véracité. Les Aloges disent : « Il n'y a plus d'Eglise à Thyatire. » Le fait de ce quasi anéantissement est indubitable ; mais il n'a duré qu'un temps. Plus tard l'Eglise a refleuri, elle est redevenue prospère. — Ne voient-ils pas, en outre, que cette chute, saint Jean l'avait annoncée ? Quand il mettait en garde l'Eglise de Thyatire contre les criminelles intrigues de Jézabel, c'est Priscilla, c'est Maximilla, c'est Quintilla, ce sont les pseudo-prophétesses, ou\Tières de ses reniements futurs, contre lesquelles il la voulait prémunir. Si la ville a succombé, c'est faute d'avoir compris ces avertissements. Et de tout cela, il résulte que le caractère divin de Y Apocalypse n'éclate nulle part plus lumineusement que dans l'épisode dont ses ennemis se servent pour essayer de la discréditer.
Les obscurités de ce morceau difficile proviennent de plusieurs causes : i" de l'imprécision dont s'estompe au premier regard le grief dirigé par les Aloges contre V Apocalypse. On comprendrait tout de suite ce grief si, contemporains de l'époque où l'Apocalypse fut rédigée, les Aloges eussent constaté que le pseudo-Jean avait écrit à une Église inexistante. La formule TToi; o-jv k'Ypa;p£ -f, jjlt, oJV/; aiguille d'abord dans cette voie l'esprit du lecteur. Mais c'est une fausse direction, tout le contexte le prouve. Les Aloges ne pouvaient nier qu'une communauté chrétienne eût vécu à Thyatire, puisque certains d'entre eux avaient été les témoins impuissants de son apostasie. Au surplus, du moment qu'ils attribuaient V Apocalypse à Cérinthe, contemporain de l'apôtre Jean, ils n'auraient pas eu la naïveté de supposer que l'hérétique eût dénoncé lui-même sa fraude en écrivant à une église purement imaginaire. La cause de leur dépit, c'était donc que l'auteur de V Apocalpyse eût conféré à l'Église de Thyatire le prestige d'avoir reçu un message divin, sans prévoir que l'Église promue à un tel honneur, serait un jour comme anéantie
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par le fait de son adhésion au Montanisme. La contexture de la narration d'Épiphane est si peu cohérente qu'il faut la lire de très près pour comprendre le sens exact du grief des Aloges.
2° Cette incertitude procède aussi de la confusion de la phrase. 'EvotxriaâvTiov... a.'iozrsvj. Zahn (GK, I, 246 n.) veut que [AstiîvEYxav ait pour sujet les Aloges et les Phrygiens. Mais il est impossible d'admettre l'idée d'un triomphe partagé entre les Aloges et les Phrygiens : les Phrygiens seuls ont été victorieux, Épiphane le répète à plusieurs reprises dans la suite du texte. ME-:r,v£y-/.av a donc pour sujet oi /.arà <î>pJYa; qu'il faut tirer du génitif absolu qui précède, à l'exclusion du to-jtwv. Construction étrangement lourde : pourtant le sens l'impose. Une correction proposée par Harnack (Chron., I, 376) l'allégerait un peu : il s'agirait de supprimer le AOLi après iv.tïne. Du même coup, il ne serait plus question là des Aloges, mais seulement des Phrygiens ^. Je dois avouer toutefois que le motif qu'invoque principalement Harnack pour justifier cette retouche, me paraît peu concluant. « S'il y avait eu des Aloges à Thyatire, demande-t-il, ils n'auraient point déclaré que la communauté de l'endroit était anéantie. » L'objection ne porte guère : du moment que fidèles et pasteurs avaient adhéré en très grande majorité à l'hérésie, les adversaires du Montanisme et de l'Apocalypse ont pu s'en aller répétant, avec l'exagération que dicte la colère, « il n'y a plus d'église à Thyatire ! » Et point n'est besoin non plus de supposer avec Mgr Duchesne {Orig. chrét., 2^ édit., p. 234 ; cf. Hist. anc. de l'Égl., I, 274 n.) un exode en masse des nouveaux montanisants de Thyatire vers la terre promise des prophètes. L'hyperbole s'explique d'elle-même. — Tout se réduit donc à une question syntactique, et je crois qu'à ce prix, étant donnée l'inhabileté coutumière du style d'Épiphane, on doit laisser telle quelle la phrase en litige, si mal agencée qu'elle soit.
Le radicalisme des Aloges rencontra-t-il grande faveur en Asie ? La chose est fort douteuse. Leur influence paraît y avoir été précaire. Il n'est aucun Aloge asiate dont le nom nous soit parvenu. Néanmoins leurs idées furent très vite connues en Occident. Saint Irénée, dans son troisième
^ E. ScHWARTZ {Abh. der Kôn. Ges. d. Wiss. zii Gôttingen,) Phil.-Hist, Kl., N. F., VII [1904], p. 34, arrive au même résultat, en écrivant évoiy.r|aavT(i)v yàp TÔxe èxeite xai toiv... x. t. )..
livre (écrit entre 174 et 189 ^) exprime déjà le scandale qu'il en ressent ^. Quelques années plus tard, un certain Caius s'en constitua à Rome même le défenseur, et Hippolyte de Rome composa un ou même deux ouvrages pour le réfuter. C'est dans ces écrits d'Hippolyte que saint Epiphane a certainement puisé les éléments de son chapitre sur les Aloges, qui a été résumé plus haut ^. On s'est même demandé, en ces dernières années, si ce Caius, seul Aloge identifié, n'aurait pas été aussi le seul Aloge qui eût existé réellement, et s'il n'y avait pas malentendu à parler d' Aloges asiates. Je crois pour ma part, et je dirai pour quels motifs *, que c'est bien en Asie que ces ultras apparurent tout d'abord. Opposant fanatisme à fanatisme, répondant par une exagération à l'exagération contraire, ils s'imaginèrent que, grâce à leurs retranchements audacieux, ils couperaient à sa racine le mal dont ils voulaient paralyser les progrès. Intéressante au point de vue critique, en ce sens qu'elle accusait foitement l'originalité du IV'"^ Évangile par rapport aux synoptiques, leur tentative était trop peu dans la note des chrétientés d'Asie pour avoir chance d'y réussir. Elle y fut considérée comme non avenue ; et l'on voit Apollonius ^, adversaire passionné du Montanisme, faire état, vers 212, de « témoignages empruntés à V Apocalypse de Jean «, qui eût été pourtant, des deux livres saints attaqués par les Aloges, le plus commode à jeter profitablement par-dessus boid.
^ Ce livre fut rédigé sous le pontificat d'Éleuthère : cf. Adu. Haer., III. m. 3.
^ Voir plus loin, p. 231 et s.
3 Cf. Sources, Introd., chap. III, § X.
* P. 285 et s.
^ Eusèbe, H. E., V, xviii, 14.
La situation du Montanisme en Asie vers la fin du 11"»^ siècle 203
A tout prendre, vers la fin du second siècle, le Montanisme n'avait plus grand'chose à espérer des Églises asiates. L'épiscopat s'était solidairement déclaré contre lui, et le poursuivait avec une suite acharnée. Lui-même rendait coup pour coup, et n'épargnait point à l'autorité ecclésiastique les plus mortifiantes critiques. La secte prenait de plus en plus les allures de la révolte, et toute la politique des chrétientés demeurées fidèles aux évêques visait à la rejeter, à coup d'excommunications, en dehors de l'orthodoxie.
Mais il y avait chez les montanistes un attachement trop vif à la tradition, un scrupule doctrinal trop éveillé, pour qu'ils prissent allègrement leur parti de ces exclusions préméditées. Puisqu'il leur était impossible de réagir contre les suspicions et les haines qu'ils avaient déchaînées en Asie, ils essayèrent de se recréer d'urgence en Occident la respectabilité dont on voulait les dépouiller ailleurs. Il faut donc nous transporter maintenant sur d'autres théâtres, expliquer le rôle qu'ils y tinrent et préciser l'accueil qu'ils y reçurent.