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CHAPITRE I Le Montanisme et les Eglises des Gaules

Adolf Harnack a noté non sans étonnement la prompte diffusion du Montanisme en dehors du plateau d'Anatolie. « Vers 200 déjà, écrit-il, le nom des nouveaux prophètes était aussi connu parmi les chrétiens en Syrie, en Egypte, à Rome, dans le Nord de l'x^frique et en Gaule, qu'il l'était en Phrygie et en Asie ; et des milliers de chrétiens, en Orient comme en Occident, recevaient le message [die Botschaft) de Tymion et de Pépuze avec la même foi que s'il fût arrivé de Nazareth et de Jérusalem ^. »

Je n'oserais m'approprier sans restriction ces dernières lignes : l'accueil fait au Montanisme ne fut point partout si chaleureux que l'insinue Harnack, et qu'on l'admet d'ordiy naire. Mais le prompt rayonnement qu'il signale est indubitable. Il s'explique avant tout par les caractères propres du Montanisme, par son accord avec les tendances morales de l'époque à laquelle il offrait sa loi. Mais les conditions générales de la civilisation impériale ne pouvaient que le rendre plus intense et plus rapide.

A l'époque impériale, l'Occident était relié à l'Orient

^ Mission, II ^, p. 264.

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par les innombrables échanges commerciaux ^. Du Pont- Euxin, de l'Asie, de la Syrie, surtout de l'Egypte, les marchandises de toutes sortes, dirigées d'abord sur Brindisi, Ostie ou Pouzzoles, étaient ensuite acheminées vers Rome, centre du trafic mondial, qui en réexpédiait une large part sur la Gaule, l'Espagne et l'Afrique. L'Asie envoyait en Occident, par Ephèse, Milet, Caunos, Amastris, etc., ses laines, ses riches tissus, ses broderies d'or, ses esclaves. La paix romaine rendait aisées ces transactions : « Sed et mundus pacem habet per eos (se. Romanos), écrit saint Irénée, et nos sine timoré in uiis ambulamus et nauigamus quocumque uoluerimus. » Ce n'étaient pas seulement les produits d'Orient qui venaient ainsi inonder les pays occidentaux. En même temps que leurs denrées, les commerçants levantins apportaient avec eux leurs idées, leurs croyances, leurs cultes ^. Phénomène bien connu sur lequel il est inutile d'insister. Que la doctrine montaniste se soit ainsi propagée de proche en proche vers l'Ouest du bassin de la Méditerranée, rien n'est plus vraisemblable, encore qu'on n'en puisse administrer aucune preuve certaine. Au surplus, si l'on se rappelle avec quelle aisance les chrétiens de ce temps se déplaçaient, voyageaient au loin, non point même pour le négoce, mais simplement pour le service de leur foi ^, assurés qu'ils étaient de rencontrer en tous pays l'hospitalité et le réconfort désirables, du moment qu'ils pouvaient exhiber une

^ Voir l'article mercatiira (par Besnier et Cagnat) dans le Dict. des Antiquités de Daremberg-Saglio ; R. Cagnat, Le Commerce et la propagation des religions dans le monde romain (Annales du Musée Gtiimet, t. XXXI [1909], p. 132 et s.) ; Tu. Zahn, Weltverkehr und Kirche wàhrend der drei ersten Jahrhunderte, dans les Skizzen aus dem Leben der Alten Kirche, 3°"^ éd., 1908, p. I et s. ; \V. M. Ramsay, Roads and Travel, dans DB, Extra vol., p. 375 et s. ; L. Friedl.ender, Darst. aus d. Sittengesch. Roms, 6^^ éd., t. II ; H. Balmer, die Romfahrt des Apostels Paulus und die Seefahrtskunde im rômischen Kaiserzeitalter, Bern-Mùnchen, 1905, p. 125-266.

- Cf. W. M. Ramsay, art. cité, p. 376.

^ Voir sur ce point les excellentes remarques de Th. Z.\hn, op. cit., p. 19 et suiv. ; Harnack, Mission, II-, 191.

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lettre de recommandation de leur Eglise ou certifier leur qualité de fidèles, on admettra sans peine que quelques prosélytes du Montanisme aient voulu réclamer de l'Occident, par une démarche directe, l'adhésion sympathique que l'Asie déniait encore à la vÉa Trpoa-ïjxet'a.

V Quoi qu'il en soit, c'est en 177 que l'Occident eut à s'occuper, pour la première fois, semble-t-il, du mouvement phrygien et à formuler l'impression qu'il en recueillait. Cet épisode de l'histoire du Montanisme est lié à l'un des plus émouvants souvenirs du christianisme primitif, l'affaire des martyrs de Lyon. Nous connaissons les faits grâce à la fameuse lettre des Eglises de Lyon et de Vienne aux Eglises d'Asie et de Phrygie, dont Eusèbe a inséré de longs extraits dans le livre V de son Histoire ecclésiastique ^.

En voici le bref résumé.

On sait que, chaque année, au i^^" août, la ville de Lyon était le théâtre de grandes solennités religieuses. Le Concilium Galliarum, formé des délégués des cités de la Lyonnaise, de l'Aquitaine et de la Belgique, s'y réunissait pour célébrer l'anniversaire de l'inauguration de l'Autel de Rome et d'Auguste ^. Ces assemblées provinciales

^ L'authenticité de cette lettre mérite pleine confiance. Les rationes diibitandi ont été résumées par M. Guignebert (Tertullien, p. 103 et s.) : aucune ne semble péremptoire. — Cf. Harnack, Sitz.-Ber. de l'Acad. de Berlin, 1910, I, p. 112 et. Allard, RQH, 1913, p. 53-67.

^ Cet autel colossal avait été élevé sur la presqu'île formée par la Saône et le Rhône. Il portait l'inscription Roniae et Augusto qui figure aussi, en abrégé, sur des monnaies en bronze frappées à Lyon. On trouvera une description et reproduction de l'autel dans Aug. Bernard, le Temple d'Auguste, 1863, p. 12 et s. Pour les questions connexes, voir la bibliographie dressée par G. Bloch, dans VHist. de France de Lavisse, I, 2, les Origines, la Gaule indépendante et la Gaule romaine, p. 176, ou celle que

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avaient une haute importance. Outre qu'elles étaient chargées de l'administration du culte de l'Empereur, devenu prépondérant sur presque tous les autres cultes, il leur était loisible d'adresser au pouvoir central des vœux, parfois même des doléances ; et ainsi, sans jouir d'aucune initiative proprement politique, elles réalisaient « le maximum de franchises compatibles avec l'autocratie impériale ^ ». Une foire, des jeux, rehaussaient l'éclat de ces « panégyries » tout à la fois gauloises et romaines, qui attiraient un immense concours de population 2.

Or quelque temps avant l'ouverture des réjouissances ^, une hostilité soudaine contre les éléments chrétiens éclata dans ce ramas cosmopolite. Les chrétiens se virent exclus des thermes, du forum, des lieux publics. Les particuliers même leur fermèrent leur porte. On les pourchassa dans les rues à coups de pierres ; on leur infligea les pires vexations. Finalement un certain nombre d'entre eux furent arrêtés, sous la pression de l'émeute. Les magistrats municipaux et le tribun de la XIII°^^ cohors urbana, qui tenait garnison dans la ville, leur firent subir en présence de la foule un premier interrogatoire, puis ils furent tenus en prison ■* jusqu'au retour du légat impérial, alors absent.

donne dom Leclercq dans le Dict. d'Archéol. chrét. et de Liturgie, I, 277. — La première assemblée avait été convoquée par Drusus, en 10 av. J.-C. (GoYAU, Chronol. de l'Empire romain, p. 29).

^ Bloch, dans Lavisse, op. cit., p. 187.

^ Eusèbe, H. E., V, i, 47.

^ D'après l'indication d'Eusèbe (V, i, 47), les fêtes ne commencèrent qu'après la mort de Pothin et le premier combat des martyrs dans l'amphithéâtre.

* Selon M. Germain de Montauzon {Revue d'Hisi. de Lyon, septoct. 1910, p. 30 et s.), cette prison devait s'élever sur le Forum même, c'est-à-dire sur l'esplanade actuelle de Fourvière, et l'on a tort d'en chercher les vestiges dans l'enceinte de l'hospice de l'Antiquaille, comme le voudrait une tradition qui n'est peut-être pas de beaucoup antérieure au XVI Ime siècle.

L'affaire des martyrs de Lyon

Une fois revenu, celui-ci évoqua l'affaire. Elle ressortissait à sa compétence, quoiqu'un certain nombre des accusés fussent originaires de Vienne (qui faisait partie, non de la Lyonnaise, mais de la Narbonnaise), car il avait juridiction sur tout malfaiteur arrêté dans sa province ^. On est surpris de l'indécision et du manque d'esprit de suite qu'il porta dans tout le procès. Il serait trop long d'en suivre pas à pas les phases : je n'en retiendrai que les grandes lignes. On se rappelle que, par peur de la question, une dizaine de chrétiens cédèrent d'abord. Leur apostasie ne leur servit à rien, car, s'emparant des aveux extorqués à quelques esclaves païens qui avaient été au service des accusés, le légat finit par inculper ceux-ci, non plus d'athéisme et d'impiété, comme il avait fait d'abord, mais de crimes de droit commun, anthropophagie, infanticide, inceste, etc. Ces accusations achevèrent d'exaspérer l'opinion. On soumit les chrétiens à la torture. La fureur des bourreaux s'acharna principalement sur Sanctus, diacre de l'Église de Vienne, sur Maturus, un simple néophyte, sur Attale, de Pergame, et sur une chétive esclave du nom de Blandine. Renouvelés à diverses reprises, les tourments ne purent vaincre leur énergie. On essaya du cachot. Plusieurs parmi les confesseurs y périrent asphyxiés ; les survivants demeurèrent indomptables. Le vénérable évêque Pothin, roué de coups par la foule, lors de sa comparution devant le tribunal, mourut deux jours après. On répartit alors les prisonniers en plusieurs lots. Conduits à l'amphithéâtre ^, Maturus et Sanctus furent déchirés de coups de fouets, exposés aux bêtes, assis sur la chaise de fer rougie au feu, et finalement égorgés. On suspendit Blandine à un poteau : mais aucune bête ne voulut la toucher et l'on

^ Cf. HiRSCHFELD, Zur Geschichtc des Christenthiims in Lugdiimmi vor Constantin, dans les Sitz.-Ber. de l'Acad. de Berlin, 1895, p. 383.

2 M. Germain de Montauzon [art. cité, p. 38 et s.) localise cet amphithéâtre sur le versant de Fourvière, non loin du sommet. Des fouilles effectuées rue Cléberg en 1887 ont mis au jour une partie des restes de l'édifice.

La Crise Montanistc

dut la ramener à sa prison. Au moment où Attale allait passer à son tour par les mêmes supplices, le légat ayant appris qu'il avait qualité de citoyen romain, fut saisi d'un scrupule juridique. Il suspendit les exécutions et consulta l'empereur sur la procédure à suivre dans toute cette affaire.

Pendant ce répit, les apostats reprirent courage sous l'influence des encouragements que leur prodiguèrent les confesseurs ; et l'Ëglise « vierge-mère ^, reçut de nouveau, vivants, les avortons qu'elle avait rejetés comme morts ».

La réponse de Marc-Aurèle arriva : elle prescrivait de punir les inculpés, mais de relaxer ceux qui renieraient leur foi. Heureux de pouvoir offrir une attraction imprévue aux foules attirées par les fêtes qui venaient de s'ouvrir, le légat recommença ses interrogatoires publics. Sauf un petit nombre, tous persévérèrent. Ceux qui purent exciper du titre de citoyen romain eurent la tête tranchée ; les autres furent livrés aux bêtes. Demeurée la dernière, Blandine fut à son tour fouettée, grillée, enveloppée d'un filet pour être abandonnée à un- taureau furieux. De l'aveu des Gaulois, jamais femme n'avait, parmi eux, souffert tant et si cruellement. Les corps des martyrs demeurèrent exposés pendant six jours aux regards et aux outrages de la multitude. Puis on les brûla et leurs cendres furent jetées dans le Rhône.

Tels sont les événements consignés dans la lettre que « les serviteurs du Christ résidant à Vienne et Lyon en Gaule », adressèrent « à leurs frères d'Asie et de Phrygie ayant la même foi et la même espérance de rédemption ^ ». C'est un des meilleurs services d'Eusèbe que d'avoir conservé quelques-

^ Pour les images analogues dans la littérature chrétienne primitive, voir F. C. CoNYBEARE, die jungfrduliche Kirche und die jungfrâuliche Mutter {Archiv fur Religionswiss., IX [1906], p. 73-86.)

^ Cette lettre est d'un ton trop animé, elle respire un trop vif enthousiasme pour n'avoir pas été écrite peu de temps après les faits qui y sont narrés. Il me paraît peu recommandable de la renvoyer à l'année suivante (178), comme le fait Harnack {Chron., I, 316).

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unes des parties essentielles de ce récit à la fois historique et édifiant, comme lui-même le caractérise ^, où Renan, qui l'a si admirablement paraphrasé, voyait « la perle de la littérature chrétienne du 11"^^ siècle ^ ».

Or, vers la fin de la relation, Eusèbe nous fournit une indication précieuse, quoique insuffisamment explicite à notre gré, qui intéresse directement l'histoire du Montanisme. Voici la traduction du morceau. « Justement à cette époque- « là, dans la région phrygienne, les disciples de Montan, « d'Alcibiade et de Théodote commençaient à obtenir auprès H de beaucoup de gens la réputation de prophétiser. C'est que « le très grand nombre d'autres merveilles du charisme divin u qui s'accomplissaient jusqu'à ce moment encore dans u diverses Eglises en induisaient beaucoup à croire que « ceux-là aussi prophétisaient. Comme il y avait désaccord « à leur sujet, derechef les frères de Gaule soumettent leur (( jugement personnel sur cette affaire, (jugement) pieux et « très orthodoxe. Ils produisaient également différentes lettres « des martyrs arrivés parmi eux à la pleine gloire : ceux-ci « les avaient écrites, étant encore dans les chaînes, pour les (( frères d'Asie et de Phrygie, et aussi pour Eleuthère, alors « évêque des Romains. Ils négociaient en vue de la paix des « Eglises. Les mêmes martyrs recommandaient aussi Irénée « qui était déjà à ce moment prêtre de l'Eglise de Lyon, à <( l'évêque susdit de Rome. Ils lui donnaient toutes sortes « d'attestations, comme le montre leurs propres paroles ainsi « conçues : « Nous prions, père Eleuthère, pour qu'en Dieu « tu sois heureux encore et toujours. Nous avons chargé

^ H. E., Préface du livre V, 11 « ... oOy ia-oç>r/r^-j a.ù-o [lôvov, àX).à y.al ô'.Sa(i-/aAixT,v Trepiéyov ùir^yr\mv. »

^ E. Renan, Marc-Aurèle, p. 340.

« notre frère et compagnon Irénée de te porter ces lettres. « Fais lui, nous te le demandons, un bienveillant accueil, « comme à un zélateur du Testament du Christ. Si nous « avions pensé qu'un titre confère de la justice à quelqu'un, « nous l'aurions présenté d'abord comme prêtre de l'Eglise, « car il l'est effectivement ^. »

Du fond de leur prison, les martyrs s'étaient donc préoccupés des luttes religieuses dont l'écho leur arri\ait d'Orient. Ils avaient jugé qu'il était de leur droit et de leur rôle d'intervenir, tant auprès des Eglises asiates que du Pontife Romain. Il est probable qu'ils rédigèrent leurs lettres pendant le délai dont les fit bénéficier la consultation adressée par le légat à l'empereur sur le cas d'Attale ^. Entre le moment où le légat fit suspendre les exécutions et l'arrivée du rescrit de Marc-Aurèle, ils purent jouir, je l'ai dit, d'une sorte de trêve, dont ils usèrent pour reconquérir les âmes de ceux qui avaient apostasie. Sans doute mirent-ils à profit cette courte rémission pour accomplir leur tâche de médiateurs. Jusqu'à ce moment la prison avait été pour eux le plus cruel des supplices. On les avait enfermés dans d'affreux cachots. On leur avait enserré les pieds dans les ceps en les distendant jusqu'au cinquième trou ^. Comment croire qu'au milieu de telles angoisses, ils eussent conservé la sérénité d'esprit nécessaire à une consultation aussi délicate, ou même la possibilité matérielle de rédiger, de dicter des lettres ? D'autre part, dès que l'empereur eut déterminé la procédure à suivre, les massacres légaux recommencèrent. C'est évidemment pendant la relâche due aux perplexités du légat qu'ils formulèrent pai éciit leur opinion et leurs conseils sur le débat phrygien.

Ces lettres ne partirent pour l'Orient qu'après la mort

Les martyrs lyonnais et le Montanisme

des martyrs, puisque les chrétiens de Lyon et de Vienne y joignirent le récit anonyme ^ où leurs épreuves et leur supplice étaient racontés ^. Bien que n'ayant pas les mêmes titres que ces vaillants « athlètes » à être écoutés et obéis, les membres de l' Eglise Lyonnaise, reconstituée après la tourmente, se prononçaient également sur la question en suspens.

Si l'on s'en tient scrupuleusement aux termes dont se sert Eusèbe (V, m, 4), le dossier comprenait au total les pièces suivantes :

L La relation sur les épreuves et la mort des martyrs : celle-là même dont Eusèbe donne de larges extraits.

IL A la suite de ce récit, les chrétiens Gaulois (oî xarà tt^v TxXlixv àû£Àç/o;) avaient ajouté leur « avis personnel » sur la question montaniste ^. Comment cet avis avait-il été recueilli ? De quelles personnalités influentes émanait-il principalement ? Eusèbe ne nous renseigne pas sur ce point, et peut-être n'en savait-il rien.

IIL Par les soins des expéditeurs, plusieurs lettres * des martyrs eux-mêmes étaient jointes à cet envoi. Elles avaient également pour objet le débat montaniste.

^ Plusieurs critiques ont pensé que saint Irénée devait être considéré comme le rédacteur de la narration (Valois, dans ses notes sur le livre V de l'H. E.; Hist. litt. de la France, I, 291 ; Renan, Marc-Aurèle, p. 339 ; Batiffol, Litt. grecque, i"^^ éd., p. 104, etc.) Au fond, comme dit fort bien, TiLLEMONT {Mém., t. III, p. 2), « on n'a pas de raison formelle de désigner Irénée comme l'auteur de la lettre, si ce n'est qu'on ne connoist personne qui fust plus digne que lui et plus en état de le faire. » Eusèbe ne paraît avoir recueilli aucune tradition sur ce point.

^ H. E., V, III, 4. A noter le mot TiXîuoÔÉvtfov (... Ttiiv Tcap" a-Jroi; T£/.£tfof)£VT(i) V [xapT-Jptov). TîAî'.ôd) au passif signifie « arriver à la pleine perfection et félicité ». C'est sans doute une réminiscence de Luc, xiii, 32 ; Hébr., XI, 40 ; xii, 23.

^ H. E., V, III, 4. Il me semble que la v.ç.io:; des « frères » de Gaule est distinguée ici de celle qui devait être incluse dans les lettres des martyrs : relever en effet le è-/0£ij.cvoi y. a;...

* Ibid. « S'.x5opo-j; iTiii-oii; » peut signifier que les martyrs avaient écrit plusieurs lettres, chacun d'eux exprimant séparément son opinion. Mais peut-être aussi ôiaçopoj; désigne-t-il i" une lettre (collective) aux Églises d'Asie ; 2° la lettre à Éleuthère.

2i6 La Crise Montaniste

Ces divers documents furent envoyés aux Eglises d'Asie et de Phrygie. Nous ne savons qui fut chargé de les y porter ^.

D'autre part, à Eleuthère, évêque de Rome, fut adressée une autre lettre des martyrs, par l'intermédiaire d'Irénée. Dans cette lettre, comme dans celles qu'ils avaient destinées aux Eglises orientales, les martyrs « négociaient en vue de la paix des Eglises ». Une chaleureuse recommandation y accréditait Irénée auprès du Pontife romain.

Il y eut donc, en réalité, un double envoi en Asie d'une part, à Rome d'autre part, et rien ne prouve que la relation sur le procès des martyrs, non plus que les autres pièces rédigées pour les communautés asiates, aient passé sous les yeux d' Eleuthère ^. Il fut loisible à Irénée de lui en faire connaître le contenu.

^ Quoi qu'en dise Courdaveaux [Rev. de VHist. des Relig., t. XXI [1890], p. 152), il n'y a nulle raison de supposer que cet office ait été départi à Irénée, qui n'aurait guère eu, d'ailleurs, le temps d'effectuer un si long voyage, puisqu'il remplaça Pothin dans la chaire épiscopale de Lyon.

^ C'est ainsi qu'on doit résoudre, je pense, les difficultés énoncées par Langen, Gesch. der rôm. Kirche, t. I, p. 158 : a Es kann zweifelhaft erscheinen ob Eusebius sagen will, die Martyrer hàtten sich mit Eleutherus in Verbindung gesetzt, oder die Gemeinden von Lyon und Vienne... Ferner ist es zweifelhaft, ob die Unterhandlung {r.ç,i'y';ivJzvi) mit Eleutherus bloss briefiich geschah oder ob sie mit der gleich zu erwàhncnden Sendung des Irenaeus nach Rom identificirt werden muss. » Th. Zahn {Forschiingen V, p. 7, n. i) adopte une interprétation différente de celle à laquelle je me suis arrêté. Il croit que la plirase o-j [j.r,v à>.>,à ... TrpîTÎiîOovTï; ne continue pas la proposition relative à? hi ôs<t|xoi; ... ôts/âpaEav, mais doit être reliée à la proposition participiale ixÔÉfiEvot, etc. llp£T[i£JovTî: aurait donc pour sujet, non pas les martyrs, mais les communautés gauloises. — Il me paraît impossible d'introduire un tel hiatus entre les datifs toïç I-k Xiixz ... iSs/soi;, et 'EXsuÔépw : le lien qui les unit rattache du même coup toute la fin de la phrase à Siî/âpaEav.

Les origines de l'Église lyonnaise 217

Une question, d'importance assez secondaire d'ailleurs, s'offre d'abord à nous. Pourquoi les Eglises gauloises se décidèrent-elles à exprimer leur opinion sur les affaires religieuses d'Orient ? A priori cette initiative n'a rien qui doive surprendre. Les admonestations d'Eglise à Eglise passaient Vpour chose naturelle alors, et nul n'était tenté d'y voir une ingérence indiscrète pourvu qu'elles n'eussent d'autre objet que de promouvoir, sans prétentions arrogantes, les intérêts généraux de la foi. Justement les Eglises gauloises (peut-être faut-il dire, pour parler juste : l'Eglise Lyonnaise ^), étaient unies par les liens fort étroits aux Eglises d'Asie. Cette Eglise Lyonnaise était de fondation récente. Eusèbe a l'air de dire que, parmi les martyrs de 177, on compta ceux-là même qui l'avait organisée ^. Or il est infiniment probable que c'étaient des Asiates qui avaient introduit le christia-

^ Sur l'organisation des Églises gauloises dans la seconde moitié du II'"^ siècle, la thèse de Mgr Duchesne {Fastes épiscopaux, 2™e éd., 1907, t. I, p. 40 et s.) est en conflit avec celle de Harnack [Mission, I ^, p. 338 et s.). Selon Duchesne « tous les chrétiens épars, depuis le Rhin jusqu'aux Pyrénées ne formaient qu'une seule communauté ; ils reconnaissaient un chef unique, l'évêque de Lyon. » Le groupement chrétien de Vienne devait donc être administré par un délégué de l'évêque, et ce délégué n'était autre, en 177, que le Sanctus qui est appelé V, 1, 17 « tov Stây.ovov -lti'h B'.svvr,; ». Selon Harnack, les communautés de Lyon et de Vienne formaient deux Églises distinctes qui, visitées toutes deux par la persécution, s'associèrent pour écrire aux Églises d'Asie. — Les arguments en présence ont été bien résumés par Turmel dans la Revue du clergé français, t. LI (1907), p. 490- 493. Vacandard (BALAC, II [1912], p. 128-131), opine plutôt pour Duchesne. Cette question, encore mal élucidée, est sans importance pour notre objet propre.

^ H. E., V, I, 13 « ... (oTTE ^iiÀAîyfiva! ix tidv 5vo i/././.riTuov Tràvra; To-jç mzo-jCixirj-j; xal Si' wv (xiAiiTa <t"j v£<jTT|X£t là. èvOaôs. » Il est d'ailleurs possible (ceci contre Heinichen, dans son édition d'Eusèbe) que <Tjv£TTr|X£i implique seulement cette idée que les victimes avaient formé, de leur vivant, la plus solide armature morale de leurs communautés.

2i8 La Crise Montaniste

nisme en Gaule : « Les sillages des Phocéens écrit Renan ^, n'étaient pas tout à fait effacés. Les populations d'Asie et de Syrie, très portées à l'émigration vers l'Occident, airnaient à remonter le Rhône et la Saône, ayant avec elles un bazar portatif de marchandises diverses, ou bien s'arrêtant sur la rive de ces grands fleuves aux endroits où s'offrait à elles l'espérance de vivre. » C'est dans ces éléments exotiques que s'étaient sans doute recrutées les communautés de Lyon et de Vienne. Eusèbe n'a pas transcrit dans son Histoire la liste complète des noms des martyrs ^. Il l'avait consignée déjà dans son Recueil de Martyres, et il a jugé inutile de la répéter, mais nous la connaissons par différents martyrologes, le martyrologe hiéronymien, le martyrologe d'Adon, lesquels, selon Hirschfeld ^, procèdent d'une liste latine qui aurait été rédigée de bonne heure d'après le catalogue eusébien, peut-être aussi d'après l'Histoire ecclésiastique (ou la traduction de Rufin). Or un certain nombre de ces noms sont grecs : Apollonius, Aristaeus, Helpis, Jammica, Macarius, Philuménus, Pontica, Potamia, Trophima, Zosimus, Zoticus ; et aussi Alcibades, Alexander, Attalus, Byblis, Epagathus, Epipodius, Pothinus, qui déjà figuraient dans la lettre des Eglises gauloises. L'origine orientale du médecin Alexandre est spécifiée par le rédacteur de l'épître « 'AXÉçavopoç xtç <ï>pû; (Aèv To yévoç*. )) Il nous apprend aussi qu'Attale, citoyen romain, était originaire de Pergame ^. Quant à Irénée, nous savons

^ L'Église chrétienne, p. 468.

2 H. E., V, IV, 3. Cf. ibid., introd., § 2.

^ Art. cité, p. 385 et s. Cette liste figure aussi dans un manuscrit de Rufin, le Codex Monac. lat., 3514, saec. vu, reproduit par Krusch dans son édition de Grégoire de Tours, p. 878, et chez Grégoire de Tours, Hist. Franc, I, xxvii ; Liber in gloria Mart., 48 (éd. Arndt et Krusch, Mon. Germ., script, rer. Merou., I, 11, p. 521). — H. Achelis {Abh. d. Kôn. Ges. d. Wiss. zu Gôttingen, Phil.-hist. klasse, N. F., III, m, 1900, p. 145 et s.) croit que l'Occident a connu cette liste par le Martyrol. hieronymianum qui la devait à sa source orientale, laquelle avait peut-être utilisé la relation lyonnaise sur les martyrs.

Esprit du verdict lyonnais 219

par ailleurs qu'il était Asiate et qu'il avait été le disciple ou l'auditeur de Polycarpe, le vieil évêque de Smyrne ^.

De là, entre les premières Eglises de Gaule et les comrnunautés d'Asie une contesseratio particulièrement intime et affectueuse. On peut supposer que celles-ci, travaillées par de pénibles querelles, sollicitèrent la médiation de leurs filiales, de même que celle du Pontife romain. Les éléments montanistes eux-mêmes, n'ayant plus rien à perdre, ne pouvaient qu'être favorables au principe d'un tel arbitrage. Mais il serait naturel aussi que l'Église Lyonnaise, désireuse de faire part aux Eglises amies d'Orient des choses admirables accomplies sous ses yeux, ait profité de l'occasion pour dire son mot dans le conflit auquel elle les savaient en proie et ait même tourné à ce but d'édification et de pacification sa lettre tout entière.

A notre point de vue, l'essentiel serait de savoir en quel sens était conçue la xot^tç lyonnaise, soit celle des confesseurs, soit celle des Eglises (nul doute qu'elles ne fussent parfaitement conformes l'une à l'autre dans leur esprit et dans leurs conclusions générales). Eusèbe, ayant eu sous les yeux la lettre tout entière, a certainement connu cette xpc'ct;. Mais, soit qu'elle fût développée trop longuement pour qu'il pût la transcrire en son entier, soit qu'il y eût vainement cherché une formule caractéristique et propre à en être extraite comme spécimen et comme résumé, soit pour toute autre raison, il s'est contenté de lui décerner, sans plus, une louange assez banale. Il la qualifie 8' « sùXa^fi » et d' « opOo8o;oTXT7iv ». Le sens du second adjectif ne comporte aucun doute : Eusèbe délivre à l'opinion des chrétiens gaulois un brevet de parfaite ortho-

1 Ibid, V, XX, 5-6.

doxie 1. Sur la signification o'eùXap-ri, un peu plus d'hésitation est permise. Le mot peut vouloir dire « prudent », « circonspect » 2. Cette nuance serait intéressante, et autoriserait des conclusions d'une certaine portée. Toutefois, l'usage qu'Eusèbe fait ordinairement d'eùXapr,? favorise nettement l'autre acception coutumière, qui n'implique que l'idée de « piété » ^. Il faut donc bien croire que ce qu'Eusèbe s'attache à louer dans la consultation administrée aux Eglises d'Asie, c'en est l'onction et l'absolue correction doctrinale.

Voilà qui dérange un peu les combinaisons des historiens qui aiment à prêter aux Lyonnais des sympathies très vives à l'égard de la secte phrygienne et supposent, par suite, que cette complaisance dut se traduire dans leur jugement. « Après avoir lu la lettre, déclarait A. Réville *, on peut poser en fait que l'Eglise de Lyon est catholique-montaniste, c'est-à-dire que, sans rompre aucunement avec la catholicité, elle renferme tous les éléments qui ailleurs tendent à s'enséparer. » On remarque que les préoccupations morales chères aux montanistes ne pouvaient paraître coupables à ces chrétiens exaltés qui avaient gardé des épreuves subies un tour d'esprit si ardemment mystique. N'avaient-ils pas eu parmi eux, en la personne du médecin phrygien Alexandre, un exemplaire achevé de ces âmes phrygiennes, activement visitées par la grâce et étrangères à tout ménagement de

^ 'OpOôSoEo; réapparaît lié à Èv./.AriTiaaTixo; et appliqué à certains écrivains, au livre v, xxvii (Schwartz, 498, 28).

^ Th. Zahn [Forsch., v, 46) traduit s-JXafJf, par « vorsichtiges ', « behutsames ».

^ Voy. H. E., VI, XXXIV (Schwartz, 590, 8) ; Mart. Pal., xi, 2^ [ibid., 945, 3) ; xiii, 4 {ibid., 948, 3.)

* Nouvelle Revue de Théologie, 1858, I, p. 93.

Esprit du verdict lyonnais

prudence ou d'intérêt ^ ? Croyance aux charismes, foi au Paraclet, goût du martyre, tout les mettait en union de cœur avec leurs frères d'Asie, doublement liés à eux par la communauté de race et par l'âpre recherche des vertus les plus difficiles. Il n'est pas jusqu'au choix du négociateur chargé de remettre à Ëleuthère les lettres des martyrs, qui ne soit significatif. Irénée n'était-il pas l'homme de paix, par excellence, l'ami des solutions bénignes ^ ? Son grand traité contre les hérésies ne témoigne-t-il pas de ménagements extrêmes à l'égard du Montanisme, et même de certaines affinités doctrinales ? Tous ces indices sont autant de probabilités morales en faveur d'un verdict bienveillant.

Telle est la thèse de A. Réville et de bon nombre d'autres critiques ^. Elle s'inspire de considérations de valeur très inégale, qu'il importe de démêler pour attribuer à chacune d'elles l'importance qu'elle mérite.

^ Cf. H. E., V, XXIV. 18 : « Kal 6 [xàv Eipr|Vato; cp£pa>vu(J.ô; Ttç wv ryj TtpoTTjvoptà aùxô) T£ ':a) TcpÔTTw eîpYivoTrotô; »

^ Les divergences d'appréciation sont profondes. En voici quelques spécimens : a) Croient à une approbation formelle du Montanisme, par les Églises de Gaule : H. Valois (Valesius), dans P. G., xx, 437, n. 41 ; Pearson, Opéra posthuma, London, 1688, p. 255 ; A. Schwegler, das nachapostol. Zeitalter, II, 344, n. 3 ; de Soyres, Montanism and the primitiv Church, p. 39 ; Hilgenfeld, Keitzergesch., p. 565 ; A. Dufourcq, Saint Irénée (coll. Les Saints), p. 48-49 ; T. Barns, Expositor, 6™^ série, t. VIII (1903), p. 44 ; H. J. Lawlord, JTS, IX (1908), p. 497 et, semble-t-il, Har- NACK, DG *, 1,428. — B) Croient à une désapprobation expresse : Tillemont, Mém., II, 668 ; Salmon, DCB, III, 937 ; L. Duchesne, Les Orig. chrét., ame éd., p. 233 ; (Cependant Mgr Duchesne écrit dans Églises séparées, 2'ne éd., p. 139 « De Lyon, les martyrs de 177 intervinrent en faveur des montanistes auprès du pape Ëleuthère. » et Hist. anc. de l'-Église, I, p. 278 : « On sent, à lire Eusèbe, que la pièce n'était pas absolument défavorable au mouvement phrygien. ») ; Monceaux, Hist. litt. de l'Afrique chrét., I, 403 ; W. C. van Manen, dans Encycl. Biblica, III, 3480, art. Old Christian Literature. C) Admettent un moyen terme (approbation mitigée ou critique adoucie) Bonwetsch, GM, p. 25, et RE ^ XIII, 424; Zahn, Forsch., V, 46 ; A. Robinson, Encycl. Biblica, III, 3887 ; Leitner, die prophetische Inspiration, p. 128.

Que la lettre des Eglises Lyonnaise et Viennoise respire le plus vibrant, le plus passionné mysticisme, c'est à quoi nul ne contradira. La chaleur d'âme qui s'en dégage est encore sensible à travers les formes littéraires, un peu déconcertantes parfois pour les modernes, dont la relation se pare i. — Observons d'abord la place immense que tient la personne du Christ dans la pensée de ces chrétiens. C'est vers lui que les martyrs « se hâtent » ^ à travers les épreuves de la torture et de l'agonie, « ne trouvant rien de douloureux où est sa gloire » 3, pour laquelle « ils souffrent » * ; « suivant l'Agneau partout où il va » ^, et, malgré les mérites acquis par leurs immolations, déclinant le titre de « martyr » ^ pour le laisser au Christ seul, « fidèle et authentique martyr ». C'est lui qui tourne en soulagement pour Sanctus le renouvellement des tortures où les bourreaux ont mis leur espoir ' ; qui « annule l'effet des châtiments tyranniques ^ » ; lui, dont « l'incommensurable miséricorde * » ménage aux chrétiens' restés inébranlables une alacrité morale qui, se peignant sur toute leur personne, les fait distinguer, d'après leur seule apparence, des déserteurs de la foi ; lui encore, dont la compassion permet aux apostats de rentrer, par l'intermédiaire des martyrs, dans le sein de l'Eglise, « glorifiée ainsi magnifiquement 10 )) par ceux qui l'avaient reniée. C'est le Christ que

^ Sur le style de la lettre, cf. P. de Labrioli.e, dans BALAC, III {1913), p. 198-9.

3 Ibid., V, I, 23.

* Ibid., V, I, 41.

5 Ibid.. V. I, 10.

6 Ibid.. V, II, 3.

' Ibid., V, I, 24.

8 Ibid., V, I, 27.

9 Ibid., V, I, 35.

" Ibid.. Y, I, 48.

Esprit du verdict lyonnais 223

les fidèles croient apercevoir en l'évêque Pothin ^, poussé au tribunal parmi les clameurs de la foule. C'est le Christ qui, après avoir manifesté en Blandine l'éminente dignité de ce qui est « simple, sans beauté et méprisable aux yeux des hommes ^ » semble s'identifier ou plutôt se substituer à elle quand les bourreaux ont suspendu à un poteau l'humble fille, « afin de persuader à ceux qui croient en lui que quiconque souffre pour sa gloire aura éternellement sa part du Dieu vivant ^. »

L'amour, sentiment religieux et tendresse altruiste, voilà la source secrète à laquelle tous ces héroïsmes s'approvisionnent de dévouement et d'énergie. Il n'est guère de mot qui revienne plus fréquemment, au cours de cette lettre, que le mot àvaTTY-. Le triomphe des martyrs sur leurs bourreaux est représenté comme le triomphe de l'amour, où s'abolit l'impression de la douleur physique, où s'inverse l'échelle des valeurs humaines, où, dans l'organisme le plus crucifié, l'âme s'épanouit d'allégresse. Longuement torturé, brûlé aux parties les plus sensibles du corps avec des lames d'airain rougies au feu, Sanctus demeure inflexible dans sa « confession )), c'est-à-dire dans l'affirmation de sa foi, témoignant ainsi qu'il « n'y a pas de vraie souffrance là où est l'amour du Père * ». Ce même amour « qui se montre dans la force et ne s'enorgueillit pas d'une vaine apparence » est le principe de l'exaltation glorieuse de Blandine, la frêle servante à l'âme indomptable ^ ; il est la flamme où s'avive la sainte joie des martyrs ^ ; et c'est pour l'avoir connu dans sa « plénitude » que Vettius Epagathus a mérité de bénéficier de charismes spéciaux et de « bouillonner de l'Esprit "^ ».

1 Ibid., V, I, 30.

2 Ibid.. Y, I, 17.

3 Ibid., V, I, 41.

^ Ibid., V, I, 17.

« Ibid., V, I, 34.

' Ibid.. V, I, 9.

2 24 ^^ Crise Montanistc

Si le narrateur parle sans cesse de « luttes », de « trophées », de « couronnes », n'allons pas croire que ce soit là seulement pour lui des images, de pures conceptions de l'esprit. De tels mots ont à ses yeux une autre valeur que celle de simples métaphores destinées à éclairer et à embelhr son style. Le cycle des épreuves auxquelles les confesseurs sont assujettis lui apparaît comme une série de pièges où le démon, ennemi né du Christ et de l'amour, essaie tour à tour de faire choir leur énergie. C'est avec le démon, avec le «Malin » (ô 7rovY,s6;), que les athlètes nouent un invisible corps à corps ^. Avant même que la persécution n'éclate, c'est lui l'Adversaire (ô àvTtxE'jxsvoç), la bête féroce (ô ôcyptoç ÔYjp) qui la fomente d'avance en attisant les haines populaires ^. Quand elle est déchaînée, il suggère aux bourreaux des supplices raffinés pour arracher à leurs victimes « quelque blasphème ^ ». Si certains lâchent pied, c'est qu'ils ont prêté l'oreille aux « calculs diaboliques * ». Satan dicte à Biblis les infamies dont, au cours de la question, elle charge les chrétiens. Il fait d'elle si bien sa chose qu'il paraît déjà l'avoir « engloutie » ^, comme aussi les autres apostats. Il ne faut rien de moins que l'admirable zèle des confesseurs pour « serrer la bête à la gorge », l'obliger « à rejeter vivants ceux qu'elle pensait avoir déjà dévorés » ^, et attirer finalement sur « le serpent tortueux » une inexorable condamnation '.

2 H. E.. V, I, 5 ; cf. V, i, 23 ; V, i, 57.

^ H. E., v, I, 25 ; cf. V, II, 6. Il suffit de rapprocher ces deux textes pour s'apercevoir que la substitution de y.a-a7îc7rT(i)/.£va'. au lieu de xaTa7î£7îu)y.£va'.. proposée par Germain de Montauzon {Revue d'Hist. de Lyon, sept. -cet. 1910, p. 18) est une conjecture non fondée.

® H. E., V, II. 6. On remarquera qu'Eusèbe a découpé maladroitement cet extrait. Le Tipô; aOrov ne se rapporte à rien d'exprimé : il est d'ailleurs évident que c'est du démon qu'il s'agit.

Esprit du verdict lyonnais 225

La température de ces âmes gauloises a quelque ressemblance avec celle des âmes phrygiennes. Elles sont presque au même degré de ferveur et d'enthousiasme. Et pourtant, à relire avec soin les détails de la relation, on s'aperçoit que les Lyonnais conservent assez de liberté d'esprit et de sens critique pour faire entendre à leurs frères d'Asie beaucoup de conseils indirects que les montanistes ne purent confondre, à coup sûr, avec des encouragements. En voici quelques exemples.

Schwegler, qui croyait fermement au montanisme des communautés lyonnaises, faisait grand état d'une mention du Paraclet, qui figure dans la lettre, à propos de Vettius Epagathus ^. Cet Epagathus entre en scène au moment où les chrétiens, arrêtés sous la pression de la foule, et ayant comparu déjà devant le tribun et les magistrats municipaux, sont conduits enfin devant le gouverneur 2. Révolté de la procédure illogique dont ses frères sont victimes, il réclame à haute voix, pendant l'audience, le droit d'être entendu et de les défendre en démontrant qu'il n'y a « ni athéisme, ni impiété » parmi eux. Loin d'être accueilli eib, a requête soulève contre lui les clameurs de l'auditoire et, sur simple constatation de sa qualité de chrétien, rr,Y£u.wv ordonne de le joindre aux autres accusés ^. Le rédacteur esquisse à ce propos un

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