H. E.. VI, I
' L'àvEATiSOr, xal a'jTo; £t? tÎjv y./,T,p'Jv t'.iv aapTJp(i)v implique que le légat donna à la réponse d'Epagathus la sanction d'une arrestation immédiate. Il est donc très vraisemblable qu'Epagathus suivit le sort de ses co-accusés et qu'il périt avec eux, quoique la lettre (au moins dans ce qu'Eusèbe en cite) ne fasse plus mention de lui. Il n'y a donc pas lieu de s'arrêter aux doutes exprimés à ce sujet par E. Renan {Marc-Aurèle, p. 307). La déclaration par où le rédacteur clôt le paragraphe relatif à Epagathus : « Il était et il est encore un vrai disciple du Christ, suivant
court portrait d'Epagathus. Il le montre plein de charité envers le prochain, plein de zèle envers Dieu et parvenu à « la plénitude de l'amour (TrX/jpojaa àyà7iY,ç) à l'égard de Dieu comme à l'égard du prochain. Il lui applique la parole de saint Luc (il, 6) sur Zacharie : « Il avait marché sans reproche dans tous les commandements et les lois du Seigneur. )) Puis renchérissant davantage encore, il affirme (le mot a déjà été cité) qu'Epagathus «bouillonnait de l'Esprit ^ ». Et, après avoir raconté sa courageuse intervention, il ajoute qu'il mérita le nom de « Paraclet des chrétiens », possédant en effet en lui « plus complètement que Zacharie » le Paraclet, l'Esprit ; en un mot, exemplaire achevé du « disciple du Christ ^ «.
L'éloge est enthousiaste, comme on en peut juger, et à ce point chaleureux que certains copistes ont hésité, semblet-il, à reproduire telle quelle l'expression par où Epagathus est élevé au-dessus du vieillard Zacharie lui-même ^. C'est au mot riapy-xX-riToç que Schwegler attache surtout son attention : « Dièse Redensart, déclare-t-il, klingt ganz montanitisch *. )) Il n'est pourtant que de s'entendre. Les montanistes
l'Agneau partout où il va » s'explique en fonction du texte de l'Apocalypse (xiv, 4) auquel elle fait allusion. Epagathus a suivi l'Agneau pendant sa vie terrestre ; il continue d'être son disciple « sur la montagne de Sion ■> dans le groupe mystique auquel son sacrifice l'a incorporé.
^ « Çéwv Tw 7iv£U[jiaTt » (V, I, 9). Cf. Actes, xviii, 25 et Rom., xii, 11.
^ "Eytov ùï xbv 7rapâx)r|T0v èv sayTài, tô TX'/t'j'sx ttaîTov toû 'A xynç, io-j. » (Ibid.) Voir l'apparat critique de Schw.\rtz, p. 406. Schwartz écrit To TtvExijAa Toj Za/apfou, avec le manuscrit de Paris 1431. Il a tort d'invoquer l'autorité de Rufio, qui traduit ce passage de la façon la plus vague. llÀEïov est attesté par le manuscrit de Paris 1430, et aussi par la traduction syriaque.
* Das nachapostol. Zeitalter, II, 344, n. 3. Schwegler ajoute «... (Dièse Redensart) bestâtigt aber nur das oben Gesagte, denn die Lyoner Gemeinde stand mit den Montanisten in nâherer Verbindung. » De même Soyres, op. cit., p. 39 ; et T. Barns, qui écrit dans VExpositor, 6""* série, t. VIII (1903), p. 44 : « In any case, the language shows very close affinity with montanist thought. «
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avaient décerné à Montan le nom de Paraclet, parce qu'ils voyaient en lui le pédagogue spirituel promis par le Sauveur pour conduire l'homme à toute vérité. Mais, pour s'être emparés de ce titre, l'avaient-ils donc confisqué au point que les écrivains orthodoxes n'osassent plus désormais s'en servir? riapâxXTjToç est une expression évangélique pour désigner r Esprit-Saint, en tant qu'a avocat » ou plutôt en tant qu' « intercesseur » (c'est le sens que ce vocable avait déjà dans la langue profane) 1. AppHqué ici à Epagathus, qui s'est constitué au péril de sa vie, et d'office, l'avocat des chrétiens, il conserve toute la force de l'acception scripturaire. Le rédacteur renouvelle son affirmation qu'Epagathus était dépositaire de l'Esprit, — ce qu'il certifiera plus loin des martyrs lyonnais ^, en général, et de Pothin, en particulier ^, — mais le rôle joué par le courageux jeune homme l'incite à appeler ici l'Esprit « Paraclet », pour marquer que l'Esprit est envisagé présentement comme inspirateur des paroles éloquentes et des actes courageux. Que si Epagathus est nommé lui-même « Paraclet des chrétiens », TràpaxX-rjToç n'a guère en cet emploi d'autre portée que celle de « défenseur », mais avec une nuance supplémentaire qui procède de l'emploi du mot dans les Evangiles et qui prépare la réflexion du rédacteur.
Il n'y a rien dans tout cela, quoi qu'en dise Schwegler, qui « rende un son montaniste ». Bien au contraire ! Dans cette description si vive d'un type accompli de spirituel, on est en droit d'apercevoir une intention secrète : celle d'insinuer aux montanistes, par un exemple choisi, que la meilleure manière de montrer que l'on possède le Paraclet n'est point de légiférer à contre temps en dépit de toutes les remontrances de l'autorité établie, mais bien de mani-
^ Voir plus haut, p. 131.
fester cette familiarité divine en portant au suprême degré l'énergie du dévouement et l'ardeur de la charité.
Considérons maintenant l'épisode relatif à Alcibiade. « Alcibiade, l'un des martyrs, menait un genre de vie tout à « fait grossier (Tcàvu aù/(XT,pôv). Il ne prenait absolument que du « pain et de l'eau. Il essaya de continuer ce régime en prison. « Mais il fut révélé à Attale, après la première lutte qu'il « soutint dans l'amphithéâtre, qu'Alcibiade avait tort de ne « pas user des biens de Dieu, et qu'il laissait derrière soi pour « les autres une pierre de scandale. Alcibiade se laissa perce suader : il accepta désormais de tous les mets indistinctement , « et il rendait grâce à Dieu. » Ces abstinences décèlent-elles chez Alcibiade un montaniste, comme on l'a prétendu ^ ? Rien n'est moins prouvé. L'ascétisme n'est pas nécessairement le montanisme. Au surplus, Alcibiade n'est nullement représenté comme un obstiné. Un mot d' Attale, éclairé par une vision d'en haut, le décide à renoncer aux habitudes étrangement frugales qu'il a contractées, croyant bien faire. Mais si l'affiliation d'Alcibiade à la secte est fort douteuse, il est vraisemblable par contre que les Lyonnais n'avaient pas consigné cette anecdote dans leur rapport sans une arrière-pensée d'ordre moral et pédagogique. Les réglementations relatives aux jeûnes que Montan avait V instituées ne procédaient aucunement d'une théorie métaphysique plus ou moins dédaigneuse de la « matière ». Pourtant les catholiques les accusaient couramment de discréditer les œuvres de Dieu, en en prêchant l'abstention systématique. Cela, nous le savons par Tertullien, dans le de leiunio ^ ; nous le savons également par Ëpi-
^ Par ex. Langen, op. cit., p. 158 : « ein montanistisch gesinnter Ascet » Langen identifie sans raison valable cet Alcibiade à l'acolythe de Montan nommé Alcibiade par Eusèbe (si le texte n'est pas fautif) H. E., V, m, 4.
^ De leiunio, 11 (Œ., I, 854) «... cum fides libéra in Christo ne iudaicae quidem legi abstinentiam quorundam ciborum debeat, semel in totum
Esprit du verdict lyonnais 229
phane^, lequel utilise, comme on sait, dans le chapitre xlviii de son Panarion une source primitive, et peut-être contemporaine de Tertullien. Les Lyonnais ne pouvaient ignorer ces griefs. Auraient-ils décrit avec cette application le cas d'Alcibiade, s'ils n'avaient eu l'arrière-pensée de faire entendre aux Phrygiens la leçon qu'il comportait ? Que les austérités d'Alcibiade eussent été mises à l'index par une « vision )) manifestement divine ; qu'Alcibiade eût cédé aussitôt à l'admonestation d'Attale, il y avait là de quoi impressionner fortement les montanistes en les faisant douter du bien-fondé de leurs jeûnes et en les faisant réfléchir sur cette humble promptitude à l'amendement.
L^n des traits que le rédacteur s'efforce encore de mettre en relief, dans la manière d'être des martyrs, c'est leur esprit de mansuétude et de bonté. Il y revient à plusieurs reprises. « A l'égard des tombés, observe-t-il, ils ne manifestaient aucune hauteur ;... ils avaient pour eux les entrailles d'une mère, et répandaient pour eux devant Dieu le Père d'abondantes larmes 2. » De la surabondance de vie que Dieu leur avait communiquée, « ils faisaient part à ceux qui étaient autour d'eux... Ayant toujours aimé la paix, et nous l'ayant transmise, c'est avec elle qu'ils partaient vers Dieu », et ils laissaient à tous (( la joie,... la concorde, l'amour ». Un peu plus haut, il a noté qu'ils « défendaient tout le monde et n'accusaient personne ^ », qu'ils « déliaient tout le monde et ne liaient personne ». Il les a montrés rendant vivants à l'Ëglise les apostats « qu'elle avait rejetés de son sein comme morts * » et faisant ainsi plaisir à Dieu « qui ne veut pas la mort d u
macellum ab apostolo admissa, detestatore eorum qui sicut nuberc prohibeant, ita iubeant cibis abstinere a Deo conditis. » ^ Pan., XLVIII, viii (SoUTCCS, p. 128, 4).
3 Ibid., V, II, 5.
* Ibid., V. I, 45.
pécheur et se montre bon en vue de la pénitence ^ ». Il s'est attardé à décrire leur affabilité douce, leur humilité qui les incitait à décliner le titre de martyr, quand leurs frères voulaient les en saluer 2. Eusèbe relève ces détails avec soin, et, quoique fort sobre de commentaires personnels, il ne peut se tenir de remarquer qu'il est avantageux de les présenter aux lecteurs, « vu que ce sentiment d'humanité, de pitié fit défaut à ceux qui, dans la suite, s'attaquèrent sans modération aux membres du Christ ^ ». C'est peut-être aux novatiens qu'il songe ; mais le raisonnement qu'il applique à ceux-ci valait également à l'égard des montanistes, dans l'esprit des chrétiens lyonnais. Prêter au martyre, alors qu'il se déployait « en action * », « dans sa toute puissance » cet esprit de modération et de modestie, c'était faire la critique implicite de la rigueur intraitable dont les dissidents phrygiens accablaient toute prévarication, et de l'orgueil avec lequel ils exhibaient leurs propres martyrs.
Il faut encore examiner avec quelque application les arguments que l'on tire des sentiments personnels de saint Irénée, pour appuyer l'hypothèse d'un arbitrage favorable aux montanistes. A dire vrai, serait-il démontré qu'Irénée ait été aussi bien disposé qu'on le prétend à l'égard de ceux-ci, il n'en résulterait pas du même coup que la communauté lyonnaise ait entièrement partagé ses sympathies et qu'elle l'ait choisi comme délégué pour cela même : un mandataire consciencieux sait faire abstraction de ses convictions propres
^ Ibid., V, I, 46. Cf. EzÉCH., XII, 23 ; xxxiii, 11 et aussi Rom., 11, 4 / Tim., II, 4 ; // Pierre, m, 9.
2 Ibid., II, II, 3.
3 Ibid., V, II, 8.
* Ibid., V, II, 4.
Les sentiments de saint Irénée à l'égard du Montanisme 251
et s'obliger à n'être que le porte-parole de ceux qui lui ont confié sa mission. Etant donnée, pourtant, la place considérable qu' Irénée occupait dans son Eglise (il allait être élu évêque, en remplacement de Pothin^), et l'influence dont il devait y jouir, une présomption serait créée du même coup en faveur d'une solution lyonnaise particulièrement bienveillante.
Si l'état d'esprit de saint Irénée se trahit quelque part, c'est dans Vadii. Haereses, au chapitre xi du livre III.
« Ceux-là, écrit Irénée, sont des sots, des ignorants et « par-dessus le marché des impudents, qui annulent la forme « de l'Evangile, et introduisent, soit un plus grand nombre (( de t3'pes d'évangiles que ceux déjà nommés, ou au con- « traire un moins grand nombre : les uns pour se donner les « airs d'avoir inventé plus que la vérité ne comporte, d'autres « pour réprouver le plan divin.
« Marcion, en effet, qui rejette l'Evangile tout entier, ou « qui, pour mieux dire, se retranche lui-même de l'Evangile, « se vante tout de même de posséder l'Evangile.
« Il en est d'autres qui, pour annuler le don qui, en ces « tout derniers temps, s'est, selon le bon plaisir du Père, « répandu sur le genre humain, n'admettent pas cette forme « d'Evangile, dite « selon saint Jean », où le Seigneur a « promis qu'il enverrait le Paraclet. Mais ils rejettent du « même coup et l'Evangile et l'esprit de prophétie. Ils sont « vraiment à plaindre : ils ne veulent pas de faux prophètes « — et voilà qu'ils rejettent loin de l'Eglise la grâce prophé- « tique ! La même chose leur arrive qu'à ceux qui, pour se « garer des hypocrites, s'abstiennent de communiquer avec « leurs frères eux-mêmes 2.
^ L'interprétation que donne de cette phrase V. Rose, C.-R. du quatrième Congrès scientifique intern. des cathol., Fribourg (Suisse), 1898, p. 135, repose sur un contre-sens. Rose écrit : « On consent à dire presque unanimement aujourd'hui que les Innommés sont les adversaires des Montanistes
« Il va de soi que ces gens-là ne reçoivent pas non plus « l'apôtre Paul. Car dans VÊfitre aux Corinthiens, Paul a « parlé diligemment des charismes prophétiques et il connaît « des hommes et des femmes qui prophétisent dans l'Eglise. « — Tout cela les conduit à pécher contre l'Esprit-Saint, et « ils tombent ainsi dans le péché irrémissible. »
Pour bien comprendre ce texte controversé, il faut savoir à la suite de quelles considérations il se présente. Irénée vient d'établir qu'il y a quatre Evangiles, ni plus ni moins. Considéré comme un tout, l'Evangile tétramorphe a donc sa forme, son type, sa constitution propre (ce qu'Irénée appelle vi ISéa ToU eùoLyys.l'.ou) . et nul n'a le droit d'altérer cette économie fondamentale.
Or, il y a plusieurs manières de la compromettre. On la compromet en introduisant des évangiles supplémentaires — ici Irénée fait sans doute allusion à certains apocryphes, tels que l'Evangile de Judas l'Iscariote, l'Evangile de saint André, l'Evangile d'Apelle, etc. — ; on la compromet aussi en rejetant telle ou telle « forme » de l'Evangile, c'est-à-dire l'un ou l'autre des évangiles traditionnellement intangibles. Le plan divin {dispositiones Dei) comporte quatre Evangiles, et quiconque y ajoute ou en retranche, s'inscrit par là même en faux contre ce plan.
Parmi les audacieux qui se permettent d'en retrancher, Irénée cite en premier lieu Marcion, lequel, par une procédure ultra-radicale « rejette, dit-il, l'Evangile tout entier ». (On sait que Marcion négligeait Matthieu, Marc, Jean, et retouchait arbitrairement le texte de Luc ^.)
qui repoussent de l'Église prophètes et prophéties et qui partagent le même sort que leurs ennemis, V exconimuyiication d'entre les frères. »
^ Zahn remarque que le pariter, dans le y.<ii\ry/ « pariter gloriatur se habere euangelium » implique la nuance du grec cijxto; (= gleichwohl). Cf. ZHT., t. XLV (1875), p. 72 « Zur Auslegung und Textkritik einiger schwieriger patristischer Stellen. »
Les sentiments de saint Irénée à l'égard du Montanisme 233
Puis il s'en prend à d'autres adversaires qu'il ne désigne pas nommément, et contre lesquels il formule le grief suivant — (c'est ici que, pour nous, la difficulté commence). Ces gens-là n'en veulent qu'à l'Évangile de Jean. Ils se refusent à « l'admettre », — entendez : comme canonique. Et cette exclusion leur est commandée par une arrièrepensée de polémique. Ils repoussent l'Evangile de Jean, parce que le Seigneur promet dans cet Evangile qu'il enverra le Paraclet. Or, cette promesse favorise ceux qui croient à l'authenticité de récentes manifestations prophétiques, dont eux-mêmes ne veulent à aucun prix. Et ils poussent le partipris jusqu'à rejeter même l'esprit de prophétie, et à en contester l'action au sein de l'Eglise.
Voilà une attitude dont Irénée ne peut souffrir l'intransigeance. Il y oppose une double objection. La première est une raison de raison : mais j'en ajourne pour un instant l'exposé, puisque le texte lui-même prête à controverse. — La seconde objection est tirée de l'Ecriture elle-même. Si ces critiques veulent être logiques jusqu'au bout, il faut qu'ils rejettent aussi l'apôtre Paul (le tour qu'emploie Irénée laisse penser qu'il leur impose ironiquement cette extrémité, plus qu'il n'affirme qu'ils s'y soient effectivement portés 1), car, dans la F^ Ëpître aux Corinthiens, saint Paul a classé parmi les charismes spirituels ceux qu'aujourd'hui ils font profession de mépriser. — Cela posé, revenons au premier argument. Les éditions portent : « Infelices uere, qui pseudoprophetae quidem esse uolunt, propheticam uero gratiam repellunt ab ecclesia. » — « Ils sont vraiment à plaindre : ils veulent être de faux prophètes, mais ils rejettent loin de l'Eglise la grâce apostolique. » Hilgenfeld -, qui accepte ce texte, rapproche la formule « pseudoprophetae... esse uolunt »,
^ Sur ce point Schwegler, der Montanismus..., p. 270, qui se prévaut du subjonctif recipiant (alors que l'indicatif eût marqué bien mieux un fait positif), me paraît avoir raison contre Bonwetsch, GM., p. 23.
^ Ketzeygesch., p. 563, note 947.
de telle autre comme celles-ci : « sophistae uerborum magis uolentes esse quam discipuli ueritates ^ » ou « qui ex euangelio haeretici esse uoluerunt ^ ». Mais c'est l'idée elle-même, incluse dans ces mots, qu'on arrive bien malaisément à se représenter. Pourquoi ces ennemis de l'Evangile de Jean voudraient-ils être des « prophètes », et, à plus forte raison, de « faux prophètes », puisque c'est l'exercice même du charisme prophétique qui leur est suspect et qu'ils mettent leur entêtement à repousser ? Il y a contradiction entre cette prétention (d'ailleurs peu claire), et ce qu'Irénée vient d'affirmer d'eux.
Il est donc indispensable d'améliorer le texte ^, et la correction la plus naturelle est celle qui consiste à écrire : qui psetidopfophet AS esse 'sohmt. Du même coup, le sens devient parfaitement clair, et trouve sa justification dans le contexte. Irénée prétend souHgner les conséquences fâcheuses de leur prétendue logique : « Ils ne veulent pas qu'il y ait de faux prophètes [c'est pour cela que les textes où prennent
^ Irénée, III, xxiv, 2.
2 Ps.-TertuUien, i (dans Œhler, Op. Terhdliani, II, 753).
^ Voici une récapitulation des leçons admises par les divers critiques :
1° PseudoprophetJE... vohmt [texte des manuscrits] accepté par TiLLEMONT, Mém., t. II, p. 471 ([TiLLEMOKT interprète ainsi : » Ils veulent être prophètes — de faux prophètes, ajoute Irénée — et s'ils repoussent la grâce prophétique de l'Église, c'est qu'ils se la réservent pour eux seuls »] — par HiLGENFELD, Op. Cit., p. 563 et par V. H. Stanton, The Gospel as Historical Documents, Part I p. 199.
2° PseudoprophetAS... volunt : texte proposé par Môller (Realenc, X 2, p. 257 : « Sie behaupten (mit Recht) die Existenz der Pseudoprophetie (im Montanismus), leugnen aber (mit Unrecht) das ware Urbild jener Carrikatur »; accepté par Lightfoot, Biblical Essays, p. 11 5-1 16 et par VoiGT, Eine versch. Urk., p. 30 et s. ; 65, qui interprète de la sorte : « Ils considèrent comme nécessaire qu'il y ait dans l'Église de faux prophètes, et — contradiction ! — ils repoussent loin de l'ÉgUse la grâce prophétique. • Voir la réfutation de cette exégèse par Zahx, Forschttngen, v, 46, note.
3° PseudoprophetAS... "sohoit : texte accepté par Ritschl, Entstehung *, p. 542, n. I ; LiPSius, Histor. Zeitsch., xxviii, 257 ; Bonwetsch, GM.. p. 22, note 3., etc. Pour Lipsius, voir aussi plus loin, p. 236.
Les sentiments de saint Irénée à l'égard du Montanisme 235
appui ceux qu'ils considèrent comme tels leur apparaissent suspects et condamnables à priori], et voilà qu'ils rejettent loin de l'Ëglise la grâce prophétique [politique du pis : Irénée n'aime pas cette politique-là]. » Le désir, louable en soi, d'éliminer toute vaticination non autorisée, les entraîne à une proscription inadmissible. Un exemple analogue s'offre ici à la mémoire d'Irénée. Il songe à certains chrétiens de sa connaissance, qui sous prétexte de se garer des « hypocrites ^ » s'abstiennent de communiquer avec leurs frères eux-mêmes. Ils redoutent les faux-frères "tout comme les gens dont il est question redoutent les faux prophètes' et cette terreur les induit à s'enfermer dans un isolement hargneux et sans charité rtout comme la phobie du faux prophète induit ceux-là à éliminer de l'Eglise l'esprit de prophétie, et l'Evangile de Jean'.
La correction pseudoprophetas... nolunt, qui, paléographiquement, n'a rien de choquant ^, s'impose donc d'ime façon évidente, au point de vue du sens lui-même. La structure de la phrase, avec l'opposition si marquée des deux xwÀa (pseudoprophetas guidon..., propheticam iiero...) ; le parallélisme exact des deux exemples cités ; enfin la suite du raisonnement, l'esprit général du morceau, tout la requiert et oblige à l'accepter.
Il s'agit maintenant d'identifier les adversaires qu'Irénée vise dans ce passage, puisque aussi bien, par une trop chari-
^ Saint Polycarpe avait recommandé aux Philippiens de s'écarter de ceux ti qui portent h}-pocritement le nom du Seigneur et font tomber les faibles dans l'erreur n. (Ad Philipp., vi, 3 ; Funk, I "^ 304).
- Zahx (GK., II, II, 972) fait observer que rien n'est plus fréquent que ces transpositions du négatif au positif et uice ttersa. Il en donne quelques exemples à la note 4. La négation a pu être supprimée par le traducteur du texte grec d'Irénée. ou par les transcripteurs du texte latin, ou déjà par les transcripteurs du texte grec. Soit une plirase telle que : oi 'iïjôoTtposr.Ta; (jl'ev ^l.r^ bi'/.o'j-i; zV/x: : la chute de iir, a pu amener la correction de •!/î-joo7rpoyr,Ta; en •I/î-joo-posf.Tat. — Jûlicher (TLZ, 1SS9, col. 169) suppose seulement un iir, originel qui aurait été lu faussement jlÉv.
table discrétion, il évite de les nommer ^. Diverses hypothèses ont été proposées, très inégalement satisfaisantes. Tillemont ^, suivi par Grabe, Massuet, Dôllinger ^ et Lipsius*, pensait qu'Irénée avait en vue les montanistes. V Contresens manifeste ! Où Tillemont avait-il vu que les montanistes rejetassent l'Évangile de Jean ? Bien au contraire, ils l'utilisèrent à leur bénéfice dès le début du mouvement et, au IV"i6 siècle, ils en extrayaient encore, pour les faire circuler dans le public, les passages les plus favorables à leur cause. Puis, loin de « repousser l'esprit de prophétie » et de le déclarer désormais inutile, ils l'exaltaient au contraire, en saluaient orgueilleusement les manifestations au sein de la secte et faisaient grief à l'Eglise de sa tiédeur à l'égard des charismes.
Appliqué aux montanistes, ce chapitre devient donc inintelligible dans toutes ses parties.
Une autre interprétation a été imaginée par R. A. Lipsius. Après avoir accepté tout d'abord la correction nolunt, celui-ci se ravisa, et proposa de garder uolimt, en supposant, sous la traduction latine, un texte primitif tel
que « 0'. 'l^suBsTç ixkv TO'jç TrpooYjXaç sivai OÉÀouGtv » ^. Ces TrpooYiTai
seraient les prophètes de l'Ancien Testament et, dans tout ce passage, il s'agirait des Ophites, décrits ailleurs par saint
^ Dans l'Ei; è-tSîi^iv -oC ir^oG-.ol'.y.o'j XTip-JyixaTo;. § 99 (TU, XXXI, i [1907], p. 52), Irénée fait encore allusion à ceux « qui n'accueillent pas les présents de l'Esprit et rejettent loin d'eux le don prophétique, grâce auquel l'homme jouit de la vie en Dieu. »
^ Mémoires, t. II, p. 471.
^ Hippolytus und Kallistus, p. 299.
* ZWT., IX (1866), p. 79, n. 3. Il déclare que toute cette description tracée par Irénée « hôchst warscheinlich auf Montanisten geht ". Voir aussi, du même auteur, Zur Quellenkritik des Epiphanios, p. 24, note i. Il est toutefois revenu sur cette opinion dans ses Quellen der ait. Ketzergeschichte, p. ICI, n. 2.
^ Die Quellen der œltesten Ketzergeschichte, p. 214, note i.
Les sentiments de saint Irénée à l'égard du Montanisme 237
Irénée, et qui, effectivement, rejetaient les prophètes de l'ancienne Alliance et excluaient de l'Ëglise le don de prophétie. — Mais la conjecture se soutient mal. Rien, dans le passage en litige, ne limite aux prophètes de l'Ancien Testament la réprobation des ennemis de l'esprit prophétique. Irénée indique, au contraire, que ce sont des manifestations récentes qu'ils désapprouvent ; et il spécifie qu'ils en veulent au TV^^ Evangile. Puis il les représente comme hostiles par principe à toute espèce de prophétie : tel n'était pas le cas des Ophites, d'après certains traits de l'image qu'il nous apporte d'eux « Sophiam et ipsam per eos (prophetas) multa locutam esse de prius homine, et incorruptibili JEone, et de illo Christo, qui sit sursum, dicunt, etc.... ^. »
La véritable solution est sans nul doute celle que Stieren ^ a proposée, après Néander et Baumgarten-Crusius, et à laquelle Th. Zahn a apporté l'appui de ses minutieuses démonstrations. Les gens dont parle Irénée sont évidemment V'des catholiques (il ne songe pas à leur opposer une fin de non-recevoir, basée sur une hétérodoxie fondamentale). Le bruit qui se fait autour de certains phénomènes prophétiques les irrite, et ils cherchent à l'étouffer par tous les moyens, sans reculer devant une extrémité aussi radicale que de rejeter le quatrième Evangile, où certains versets favorisent les prétentions du parti qui leur déplaît, et de proclamer que l'Eglise n'a plus besoin de prophéties.
Les « Aloges » répondent aux différents articles de ce signalement ^. Il n'est nullement indispensable de supposer
^ I, XXX, II (P. G., VII, 706). Voyez Zahn, GK., I, 240-242.
^ Dans son édition d'Irénée, Lipsiae 1853, I, 473. — Voy. aussi Peter CoRSSEN, Monarchianische Prologe zu den vier Evangelien, dans TU, XV, i (1896), p. 52.
^ Comparez le texte de saint Épiphane traduit plus haut, p. 196. On peut en conclure avec Zahn (GK., I, 225) à un accord essentiel entre Épiphane et Irénée. Ils notent l'un et l'autre que les gens qu'ils blâment i" ne
que Caiiis, principal représentant en Occident de l'état d'esprit stigmatise par Irénée, ait écrit avant l'époque où Irénée rédigeait son troisième livre. Bien informé des mouvements intellectuels dont sa patrie était le théâtre, Irénée a dû être au courant de la réaction antijohannique asiate, et ce sont peut-être les Aloges orientaux auxquels il songe. Il est d'ailleurs loisible de supposer que leur point de vue s'était répandu en Occident plusieurs années avant l'époque où Caius entreprit de le justifier.
Irénée se fait donc le défenseur du don de prophétie contre certains catholiques qui en apercevaient les inconvénients beaucoup plus qu'ils n'étaient disposés à en avouer le bienfait.
Mais assumer un pareil rôle à l'époque où il composait son grand ouvrage, entre 180 et 192, n'était-ce pas, en une certaine mesure, prendre position dans le grand débat qu'avaient ouvert les prétentions montanistes ?
Ce débat, Irénée ne pouvait l'ignorer. C'est lui, je l'ai dit, qui avait été chargé de porter à l'évêque de Rome, Êleuthère, la lettre des martyrs de Gaule relative aux montanistes ^. Sans doute avait-il pris part personnellement aux délibérations où avait été décidé l'envoi de ce document. Il devait donc s'être formé une opinion sur le mouvement phrygien. — Et nous sommes ainsi amenés à définir son attitude, ou du moins à chercher si elle peut l'être.
reconnaissent pas les charismes ; 2° que c'est pour cela même qu'ils rejettent les écrits johanniques ; 3*' qu'ils tombent du même coup dans le péché « irrémissible ». — Seulement Irénée marque beaucoup plus clairement qu'Épiphane la tendance véritable des Aloges, à savoir leur préjugé général, leur hostilité de principe contre la prophétie et sa permanence au sein de l'Église. Assez incurieux de ce point de vue qui n'intéressait plus guère son époque, Épiphane s'attache principalement à critiquer chez les Aloges une exégèse inintelligente et irrespectueuse, et il met insuffisamment en lumière la préoccupation qui les y contraignait. ^ Eusèbe, H. E., V, iv, 1-2.
Les sentiments de saint Irénée à l'égard du Montanisme 239
Le passage déjà étudié tout à l'heure nous livre-t-il quelque chose de sa pensée ? — La première impression que l'on éprouve en le lisant inclinerait plutôt à lui supposer de secrètes sympathies à l'égard du Montanisme.
Nous observons, en effet, qu'il s'approprie sans réserve deux textes scripturaires dont les montanistes tiraient grand parti : d'abord le texte de Joël — celui-là même que le rédacteur de la Passio)! de Perpétue et de Félicité enchâssera peu d'années plus tard, dans son Prologue, comme l'annonce la mieux caractérisée des grâces dont le flot, à son gré, n'a jamais été plus abondant ^ ; celui-là même aussi qu'à la fin du de Resurrectione Garnis ^ TertulHen citera, en remerciant le Seigneur d'avoir dissipé par la prédication du Paraclet toute équivoque sur la résurrection à venir. — Ce texte, Irénée ne le transcrit pas littéralerhent : il met le verbe non pas au futur, comme chez le prophète, mais au parfait u quod in nouissimis temporibus... effiisiini est... » ; et l'on dirait qu'il considère la promesse y incluse comme venant de se réaliser. Voilà une interprétation à laquelle tout montaniste eût applaudi de bon cœur.
Un peu plus loin, là où il rappelle les prescriptions de saint Paul relativement aux charismes, quel est le trait qu'il met en valeur ? « (Paulus)... scit uiros et millier es in ecclesia prophetantes. » Cette affirmation prend une portée singulière si l'on songe à l'opposition que déchaînait la prétention didactique des prophétesses, et à l'apologie que Tertullien instituera sur ce point précis en se prévalant de la parole paulinienne ^.
^ R. Knopf, Ausgew. Màrtyreracten, Tùbingen und Leipzig. 1901, p. 44.
2 § Lxiii (Kr., p. 125).
^ IV, XXXIII, 15 (P. G., VII, 1083) «... Spiritalis uere qui est... semper eundem Spiritum Dei cognoscens, etiamsi in nouissimis temporibus noue efiusus est in nos, et a conditione mundi usque ad finem in ipsum humanum genus. » •
D'une façon générale, dans tout ce morceau Irénée se pose en champion du charisme prophétique, à un moment où le Montanisme se vante d'en bénéficier bien plus abondamment que l'Église elle-même et prétend déduire de ces dons extraordinaires toute une série de préceptes nouveaux de discipline, peut-être même certains éclaircissements dogmatiques.
Il y a là une indiscutable analogie de pensée : mais on aurait tort d'y donner le caractère d'une sympathie spéciale d'Irénée à l'endroit de la vÉa TrpocpTjxsi'a, ou peut-être d'une adhésion implicite. Irénée n'esquisse, en effet, aucune apologie des manifestations que veulent déconsidérer les adversaires de l'Ëvangile de Jean. Il ne dit nulle part : vous êtes tenus de les accepter pour authentiques. Il se contente de marquer l'intempérance, le fanatisme de ceux qui, sous couleur de les invalider, imposent silence à l'Esprit de prophétie. Ces manifestations fussent-elles mensongères, inspirées par le démon, il n'y aurait pas un mot à retrancher de son admonestation, laquelle pourrait être résumée ainsi : « Ce n'est pas une raison parce qu'il y a de faux prophètes pour récuser toute prophétie ; de même que ce n'est pas une raison parce qu'il y a des hypocrites, pour récuser les lois de la confraternité chrétienne. »
Il est impossible de démêler dans ce chapitre un suffrage nettement exprimé en faveur du Montanisme. Et \olontiers en dirait-on autant de VAdu. Haereses tout entier. Il y a çà et là quelques points de contact entre les idées d'Irénée et les doctrines chères au Montanisme. Irénée a donné dans le chiliasme ^ ; il paraît peu favorable à la réitération des noces 2 ; il croit à la permanence dans l'Eglise du don de
^ Haer., V, xxiv-xxxvi (P. G., vu, 1 186-1224); cf. Eusèbe, m, XXXIX, 13.
- I, XXVIII, 2 (P. G., VII, 691). Encore faudrait-il savoir le sens exact
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V prophétie 1 (mais qui n'y croyait alors ? 2). Ce sont là des traits trop peu spécifiques pour suffire, même associés, à le déceler montaniste ^. Schwegler * a pensé le contraire, mais il a eu tort, et sa conclusion dépasse les textes. Un montaniste conscient, secrètement dévoué à la secte, aurait-il commis cette im-prudence ou cette trahison d'exciter les catholiques contre les faux prophètes ^, en un temps où les orthodoxes clamaient contre le mensonge de la prophétie montaniste ; de stigmatiser les schismatiques ^, alors que l'attitude de l'Eglise tendait à acculer au schisme les partisans de Montan? Aurait-il expliqué le rôle du « Paraclet », sans dire un mot de celui en qui on voulait que le Paraclet se fût incarné ' ? Aurait-il cité avec honneur, comme un écrit sacré, le Pasteur d'Hermas ^, si suspect à la cohorte montaniste pour certaines de ses indulgences ? On remarquera que Tertullien, qui nomme Irénée dans son adu. Valentinianos ^, là où il énumère ceux qui ont combattu avant lui l'hérésie gnostique, n'indique
de niultae nuptiae dans la phrase : « Alii autem rursus a Basilide et Carpocrate occasiones accipientes, indifférentes coitus et multas nuptias induxerunt. » S'il ne s'agit pas ici de « polj-gamie », il s'agit du moins de réitérations multipliées.
^ Voir plus haut, p. 118.
* A commencer par l'anonyme anti-montaniste lui-même ! Cf. Eusèbe, H. E., V, XVII, 4.
' N'oublions pas non plus qu'Irénée présente l'Église comme la gardienne de tout charisme véritable (III, xxiv, i). Quand il cite, comme on a vu qu'il le fait, la prophétie de Joël, c'est évidemment aux phénomènes récents et intra-ecclésiastiques de glossolalie, etc. (cf. p. 118, n. 2) qu'il songe.
* Montanismus, p. 223, note. — Voy. aussi, avec des nuances diverses, A. Harnack, das murator. Fragment, ZKG, III (1879), p. 371 et s. ; Hilgen- FELD, Ketzergesch., p. 564 et s.
* IV, xxiii, 6 (P. G., vu, 1076).