FUNK, I
Le Pasteur d'Hermas et le Montanisme 253
« pèche, il n'a qu'une pénitence ; si aussitôt après, il pèche « et se repent, (ce repentir) est inutile pour cet homme-là : « car il \'ivra difficilement. — Je lui dis : « Je me sens revivre « en entendant de toi ces paroles si nettes. Car je vois que, « si je n'ajoute plus rien à mes fautes, je serai sauvé. — Tu « seras sauvé, me répondit-il, de même que tous ceux qui « feront cela. »
Hermas connaît donc une doctrine représentée par « certains didascales », d'après laquelle il n'y aurait plus de pénitence possible après le baptême reçu.
Cette doctrine, l'ange qui converse avec Hermas lui apprend qu'elle est juste en soi.
Pourtant, en pratique, et pour un temps limité, ce principe souffre certaines corrections. Ou plutôt il 3^ a lieu de distinguer entre les catégories de pécheurs, a) A l'égard de ceux qui sont appelés à la foi au moment où l'ange parle, ou qui le seront dans l'avenir, la théorie des didascales a son plein effet. Ces catéchumènes obtiendront par le baptême la rémission de leurs fautes antérieures, mais il ne faut plus qu'ils comptent ensuite sur la miséricorde divine, b) D'autre part, au bénéfice de ceux qui sont devenus antérieurement chrétiens, le Seigneur a institué une seconde pénitence [seconde par rapport à la pénitence baptismale). Mais il entend clore par elle le cycle de ses indulgences. L'ange insiste avec force sur ce point [Mand. iv, m, 6). Après le « grand et solennel appel )) ^ qu'est la vocation chrétienne, le baptisé — il
^ Il y a controverse sur le sens des mots jxs-rà ttjv xXfiUtv iy.zvir^^i Tf,v (Aî-fi/riv /.al Tc[Avr|V [Mand., IV, m, 6). Funk entend par là l'invitation solennelle à la pénitence qu'Hermas formule d'après les avis de l'ange Kirchengesch. Abh. u. Unters., I (1897), p. 170-1). Hilgenfeld [Pastor Hcrmae, 1881, p. 172 et s.), Rauschen (L'Euchar. et la Pénitence durant les six premiers siècles de l'Église, trad. Decker et Ricard, Paris, 1910, p. 138, n.), Grosse-Brauckmann, de Compositione Pastoris Hermae, Gôttingen, 1910, p. 16 et s., d'ALÊs, Recherches de se. relig., 191 1, p. 127 et s. croient qu'Hermas paxle du baptême. J'estime qu'ils ont raison, contre
s'agit de celui-là seul qui a déjà reçu le sacrement au moment où Hermas publie sa révélation — ne peut compter que sur une pénitence unique. S'il pèche à nouveau, son salut devient chose malaisée et tout à fait incertaine (ouçxoÀoj; C/^ceTa'.).
C'est à cette pénitence seconde que sont conviés tous les « saints », c'est-à-dire tous les chrétiens, qui ont péché. Mais il faut qu'ils se hâtent de profiter de l'amnistie extraordinaire dont Hermas leur apporte la bonne nouvelle. Car une fois achevé le jour de ce jubilé (il va de soi qu'il convient d'entendre le mot jour dans un sens assez large), il sera trop tard pour se repentir.
Ce pardon que promet Hermas, est-ce la réconciliation ecclésiastique, par le ministère de l'évêque, est-ce le pardon divin directement octroyé ? La question est probablement insoluble. Tout, dans son apocalypse, se passe entre ciel et terre, sans point d'appui assuré sur le réel. Il est possible que cette parénèse très générale corresponde à une procédure déjà constituée, dont Hermas n'a cure de décrire les statuts, son ofhce n'étant à aucun degré celui d'un historien. Mais cela est hypothèse pure. Nous ne dirons pas non plus, comme M. Preuschen ^, qu'Hermas est témoin qu'on considérait très généralement la pénitence postbaptismale comme illicite, à Rome, vers le milieu du 11"^^ siècle. M. Preuschen n'imagine pas comment Hermas se serait prévalu d'une révélation particulière, présentée sous une forme si solennelle, s'il n'avait eu une thèse toute neuve à faire pénétrer dans les esprits. Mais il suffisait, ce semble, qu'il y eût divergence et contestation sur ce point spécial, et qu'Hermas y aperçût
FuNK. Clément d'Alexandrie {Siromates, II, xiii, 36-57 ; Staehlin, t. II, p. 143) a compris le passage exactement comme ils le comprennent ; et le sens de xXr|Crtç et du verbe xaXstv dans Hermas favorise également leur interprétation (voy. d'ALÈs, art. cité, p. 129 et s.). Au moment où l'ange vient d'expliquer les raisons qui ont induit le Seigneur à octroyer la seconde pénitence, il croit devoir insister avec force sur le caractère unique et non renouvelable de cette pénitence. 1 ZNW, 1910, p. 147.
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de grands intérêts moraux engagés, pour qu'il jugeât nécessaire de dirimer le débat par une fiction apocalyptique, où l'autorité divine était censée faire entendre sa voix.
Au surplus, cet exposé n'a pas pour objet d'élucider tous les problèmes que soulève l'étude des théories du Pasteur, mais seulement de décrire à grands traits l'état d'esprit dont il est empreint. Cet état d'esprit n'est nullement identique, quoi qu'on en ait dit, à celui qui animera le Montanisme. Les idées d'Hermas, telles que je les ai résumées tout à l'heure, peuvent paraître d'une extrême sévérité. Mais il ne faut pas oublier qu'elles sont dominées par une préoccupation eschatologique très caractérisée ^ : Hermas légifère, en tant qu'interprète de Dieu, pour une humanité dont l'avenir est précaire désormais. A comparer sa doctrine à celle du Montanisme, telle surtout qu'elle nous sera supplémentairement révélée par le de Pudicitia de Tertullien ^, elle nous apparaît relativement bénigne. C'est bien ainsi que l'ont jugée les générations suivantes, puisque, au début du III™^ siècle, le Pasteur était invoqué comme une autorité contre certaines exigences montanistes. Hermas réserve aux pécheurs déjà baptisés la pénitence seconde : mais du moins n'en exclut-il aucun d'eux, pas même les adultères ni les hérétiques. A toutes les catégories de tombés, le salut peut venir par elle ^. Elle a en soi une vertu de rénovation *. Et Hermas ne manque pas de célébrer la compatissance du Seigneur, sa bonté, en
1 Cf. Harnack, DG, t. I *, p. 440, n. 2.
" Tertullien, de Pudicitia, x, 11 ; xx, 2.
^ Voir surtout la Sim., VIII (Funk, I 2, 555 et s.). Cf. Stahl, op. cit., p. 251 et s. ; Stufler, dans la ZKÏ, xxxi (1907), p. 454 et s. — A noter spécialement Sim., VIII, xi <i 'O K-jpio; ë7t£[X'{/£ jas auAaYXVKrOeU ■ni'ji So-jvai Tr|V [xetavoîav, /.atuep tivwv (ay) ovt(ov iliu)^ 8tà xà spya auKov. » Hermas semble pourtant faire exception à une ou deux reprises pour les àTtoTTârat xai TtpoSôtat x-ri? ixxXyiaia? (Sim., VIII, VI, 4 ; IX, XIX, i). Mais il est possible qu'il les intègre à la catégorie de ceux auxquels « oùxÉTt... ivî^TTi ÈTtl Tr,v /.apôt'av to-j |jLîTavor|Tat » (Cf. Vis., III, Vli, 2 ; Funk, I ^, 446).
* SimiL. VIII, VI, 6 (Funk, I 2, 568).
un mot toutes les pitiés divines dont l'énumération exaspérera plus tard les montanistes ^. Ajoutez encore son anticipation contre la « tristesse », dans laquelle il voit presque un vice * ; sa casuistique relativement aux secondes noces ^, etc. Le moyen, après cela, de voir en lui — en admettant que la chronologie le permît — un adepte secret de la doctrine phrygienne ?
Retenons pourtant certains traits de ce complexus allégorique qu'est le Pasteur. Hermas prétend réveiller dans les groupements chrétiens qu'il endoctrine, et dans la hiérarchie ecclésiastique, un sentiment plus ardent, plus ascétique même, du devoir. C'est pour une restauration analogue que luttera le Montanisme, mais avec une impériosité bien différente de la bonhomie d'Hermas. Tout comme les montanistes, Hermas est ardemment convaincu de la proximité de la fin du monde, et c'est sur cette croyance qu'il fonde son enseignement. Enfin, il met au premier rang de ses préoccupations la question pénitentielle, les principes qui doivent présider à la réconciliation de l'homme avec Dieu. Si l'on en juge aux théories qu'il prête à ces didascales *, dont il rappelle avec déférence les décisions tranchantes, quitte à les émousser quelque peu par de prudentes distinctions, il y avait à Rome un courant rigoriste, assez fort pour qu'un esprit modéré comme Hermas jugeât peu sage de le contrecarrer formellement. C'est sans doute parmi ces éléments rigides qu'ira se développant, dans la seconde moitié du II'^^ siècle, l'état
^ Cf. de Pudicitia, 11.
2 Mand., X (Funk, I ^, 499).
^ Mand., IV, i (Funk, l^, 475). Cf. l'index de Funk, à TroX-jTTÀayyvia et Tro)fU£"jaTi:XaY)(vta.
* La formule Yixoyaa Trapi Ttvwv ôiôaoaiXwv {Mand., IV, m, i), si l'on y compare deux autres formules où le verbe àxovetv est construit de même façon {Mand., IV, m, 7 ; Sim., V, iv, 2) et indique une perception directe d'Hermas lui-même, incline à penser que les didascales en question étaient des docteurs contemporains qu'il avait entendus de ses propres oreilles. Preuschen n'arrive à les reculer dans le passé qu'au prix d'une correction arbitraire (irspi au lieu de Tiapà : voy. ZNW., 1910, p. 148).
Le chapitre P"" de VAduersus Praxean 257
d'esprit d'où résultera finalement, en certaines Eglises, une aggravation momentanée de la discipline pénitentielle 1.
Aussi bien, à noter les tendances diverses qui se reflètent dans le Pasteur, on s'explique les demi-succès de la prophétie nouvelle à Rome, et la longanimité relative de l'épiscopat romain à l'égard d'un mouvement qui provoquait sans nul doute des sympathies cordiales en des milieux respectés pour leur austérité.
Le peu que nous savons de l'installation du Montanisme à Rome et de l'accueil qu'il y rencontra, c'est au premier chapitre de VAduersus Praxean de Tertullien que nous le devons presque exclusivement. En voici le passage principal :
« Nam iste primus ex Asia hoc genus peruersitatis intulit « Romanae humo <homo> et alias inquietus, insuper de iacta- « tione martyrii inflatus ob solum et simplex et brève carceris « taedium ; quando, et si corpus suum tradidisset exurendum, « nihil profecisset, dilectionem Dei non habens (cf. /. Cor., « XIII, 3), cuius charismata quoque expugnauit. Nam idem « tune episcopum Romanum, agnoscentem iam prophetias « ]\Iontani, Priscae, Maximillae, et ex ea agnitione pacem « ecclesiis Asiae et Phrygiae inferentem, falsa de ipsis pro- « phetis et ecclesiis eorum adseuerando et praecessorum ejus « auctoritates defendendo coëgit et litteras pacis reuocare iam « emissas et a proposito recipiendorum charismatum con- « cessare.
« Ita duo negotia diaboh Praxeas Romae procurauit : « prophetiam expuht et haeresim intulit, Paracletum fugauit « et Patrem crucifixit.
« Fructificauerant auenae Praxeanae hic quoque, super- « seminatae dormientibus multis in simplicitate doctrinae « (cf. Mt., XIII, 25-26) ; traductae dehinc per quem Deus
^ Voy. p. 432.
« uoluit, etiam euulsae uidebantur. Denique cauerat pristinum « doctor de emendatione suae, et manet chirographum, apud « psychicos, apud quos tune gesta res est. Exinde silentium. « Et nos quidem postea agnitio Paracleti atque defensio « disiunxit a psychicis. Auenae uero illae ubique tune semen « excusserant, Id aliquandiu per hypocrisin subdola uiuacitate « latitauit, et nunc denuo erupit. Sed et denuo eradicabitur : « si uoluerit Dominus, in isto commeatu ; si quo minus, die « suo colligentur omnes adultéras fruges, et cura caeteris « scandalis igni inextinguibili cremabuntur. (Cf. Mr., xiii, « 30, 41-42.) »
Il est aisé de décomposer ce morceau en ses éléments.
Tertullien articule tout d'abord son accusation fondamentale contre Praxéas. C'est Praxéas qui, le premier, a importé d'Asie sur le sol romain l'hérésie « patripassienne ». (Le mot peniersitas désigne très ordinairement, dans le style de Tertullien, les erreurs d'ordre doctrinal.) ^ A ce grief il lie sans désemparer une brève esquisse du personnage ^ : « esprit inquiet, et de plus tout gonflé de l'orgueil du martyre * simplement pour avoir subi l'ennui d'un emprisonnement ordinaire et de courte durée, alors que *, eût-il li\Té son corps pour être brûlé, cela ne lui aurait servi à rien puisqu'il n'avait pas l'amour de Dieu, dont il a combattu les charismes même. »
^ Cf. ad Uxorem, i, 3 : « Viderint qui inter cetera peruersitatum suarum disiungere docent carnem in duobus unam... ». Et dans Vadu. Praxeam même, § 11 (Kr., éd. minor, p. 3, 1. 13) ; § 13 (p. 18, 1. 24).
2 Kroymann a adopté la correction ingénieuse proposée par Engel- BRECHT : ...hoc genus peruersitatis intulit Romanae humo, < homo > et alias, etc.. Le Paterniacensis 439 saec. XI et le Moutepessulanus 54 saec. XI ont seulement : romanae humo. Le FlotenthiKS Magliabcchiaiius Conu. soppr. VI 10 saec. XV porte : romano homo. Œhler avait écrit : ...intulit Romam, homo et alias, etc..
^ Pour le de iactatione martyrii, cf. les doléances de saint Cyprien sur l'orgueil de certains confesseurs : « ...quosdam insolenter extollit confessionis suae tuniida et inuerecunda iactatio. » [Ép. xi, H.\rtel, p. 496, 1. 11.)
* Sur l'emploi de quando chez Tertullien dans le sens « adversatif v cf. Hoppe, Syntax und Stil des T., p. 78.
Le chapitre P"* de VAduersus Praxean 259
L'ironie sur les prétentions de Praxéas au titre de martyr se comprend mieux si l'on se rappelle que Tertullien, tout comme Origène, était peu favorable, par principe, à ces dénominations ambitieuses que beaucoup s'attribuaient sans avoir eu à pousser bien loin la constance ^. A plus forte raison devait-il se sentir incliné à en dénier le privilège à Praxéas chez qui, paraphrasant le fameux passage de la /'"'' Êpître aux Corinthiens, xiii, 3 et s., il se refusait à reconnaître la « charité », l'àyâTTT, qu'il traduit ici par dilcdio Dei. Le signe à quoi il découvre en Praxéas ce manque, c'est l'hostilité combattive de Praxéas à l'égard des « charismes » : car combattre les charismes, manifestations éclatantes de la bonté divine, qu'est-ce autre chose, en effet, que montrer qu'on n'aime point Dieu véritablement ? C'est ainsi que Tertullien en arrive à déceler la raison secrète et intime de son animosité contre Praxéas : plus encore que de ses fausses théories sur la Trinité, c'est de son attitude dans l'affaire du Montanisme qu'il lui en veut.
« C'est lui qui, alors que l'Ëvêque de Rome reconnaissait déjà les prophéties de Montan, de Prisca et de Maximilla et, en raison de cette reconnaissance, accordait la paix aux Eglises d'Asie et de Phrygie, l'obligea par ses rapports mensongers sur les prophètes eux-mêmes et leurs Eglises, et en alléguant les avis autorisés (des évêques) ses prédécesseurs, à révoquer les lettres de paix qu'il avait déjà émises et à renoncer à son projet de recevoir les charismes. »
Voilà un passage extrêmement important pour l'histoire occidentale du Montanisme. Laissons de côté le difficile problème de l'identification de cet episcopus romanus et de ses prédécesseurs, qui mérite un examen spécial, et contentonsnous d'interpréter du plus près possible les indications de ce texte.
^ Voy. sur ce point mon étude de sémantique : Martyr et Confesseur, dans BALAC, t. I (191 1), p. 50 et s.
26o La Crise Montanistc
Nous constatons qu'au moment où s'est passé le fait v^ raconté par Tertullien, le Montanisme était connu et discuté à Rome depuis plusieurs années déjà, puisque deux au moins des prédécesseurs du Pape auquel Praxéas eut affaire s'étaient déjà prononcés à son sujet. Les praedeccssores en question, amenés à formuler une opinion sur le compte des novateurs, ne leur avaient pas été favorables, et leur sentiment s'était exprimé dans certains documents écrits. Tel est, selon toute probabilité, le sens implique dans le mot aiictoritates. Il signifie : avis autorisés, ayant portée de déclarations officielles 1. Praxéas en aurait malaisément fait état, s'il n'avait pu en remettre la teneur littérale sous les yeux du pontife qu'il voulait convaincre. Au surplus, la défaveur témoignée au Montanisme par ces évêques ne s'était point portée jusqu'à une condamnation expresse. Autrement les hésitations, comme aussi la complaisance momentanée de leur successeur, ne se comprendrait guère. Il faut admettre que leurs blâmes, d'ailleurs suffisamment nets pour que Praxéas en tirât argument, s'étaient exprimés pourtant dans des formes assez adoucies. Il dut y avoir, de la part des montanistes, un nouvel effort pour se faire reconnaître à Rome (car pourquoi le « pape » aurait-il pris l'initiative d'un tel acte ?) et cet effort fut bien près d'aboutir. Tertullien indique le contenu essentiel de la lettre que Vépiscopus avait déjà signée. (Le iam ouissas ^ ne
^ Voy. Thésaurus linguae lai., s. u. — Tertullien parle dans Vadu. Xationes, ii, i (RW., p. 94, 1. 8) des auctoritates receptorum {scriptorum). Le mot auctoritates fut employé couramment à partir du IV"* siècle pour désigner les décisions papales et impériales exprimées par écrit : v. g. Code Théod., VI, XXX, 17, etc. — Voir aussi L. Duchesne, Églises séparées, 2™« éd., p. 140.
Je ne puis admettre l'interprétation de Bonwetsch [die Schriften Tertullians, p. 87 et s. ; cf. GM., p. 174) qui entend sous cette expression l'autorité des apôtres Pierre et Paul, premiers représentants de l'épiscopat romain, et à ce titre « prédécesseurs » de l'évêque intéressé. Or Tertullien a écrit, non pas auctoritat^u, ainsi que Bonwetsch le transcrit, mais atictoritat'ES, ce qui incite à préférer nettement le sens donné ci-dessus.
2 Emissa, pris absolument et accompagné du quantième du mois.
Le chapitre I*""" de VAduersus Praxean 261
signifie pas que cette lettre fût déjà partie pour l'Asie, mais seulement qu'elle était rédigée, revêtue du sceau officiel, déjà peut-être connue du public ). Il y « reconnaissait », c'est-à-dire il y admettait comme authentiquement inspirées les prophéties phrygiennes, et il donnait une approbation formelle aux charismes, si contestés par les adversaires du Montani'^me. Du même coup les Eglises montanistes d'Asie et de Phrygie entraient en communication avec l'Église de Rome, perdaient leurs allures de conventicules boudeurs et honnis 1. L'épiscopat asiate, pour hostile qu'il fût aux prophètes, n'aurait pu persévérer bien longtemps dans la voie des excommunications, après une adhésion de ce poids. Heure décisive, où la secte faillit s'intégrer à l'Eglise universelle ! Comment Tertullien n'eût-il pas nourri d'amères rancunes contre le brouillon qui avait ruiné un tel espoir ?
Pour cette tâche détestable, Praxéas avait à sa disposition plusieurs sortes d'arguments. Arrivant lui-même d'Asie, et tout pénétré des passions du parti antimontaniste, il put faire à l'évêque un rapport circonstancié sur l'impression que la prophétie nouvelle déterminait dans l'épiscopat et chez la partie demeurée saine de la population. Sans doute insista-t-il sur les allures extatiques et convulsionnaires de ces prétendus
devint ultérieurement le terme employé par la chancellerie impériale pour indiquer la date à laquelle une loi ou une constitution était promulguée.
^ Le P. Portalié propose une interprétation différente (cf. Études, tome CXVII, 5 décembre 1908, p. 686). Il pense que Tertullien veut dire qu'en acceptant les prophéties du IMontanisme, le pape eût rendu la tranquillité aux Églises d'Asie et de Phrygie et apaisé les troubles que ce mouvement avait suscités parmi elles. Mais non : par inferre paceni Tertullien entend les lettres de communion que le pape, comme suite à la reconnaissance à quoi il s'était décidé [ex ea agnitione), se disposait à expédier aux groupements suspects. Le mot ecclesiae revient à la ligne suivante et cette fois ce sont bien ces groupements qu'il désigne, sans équivoque possible (de ipsis prophetis et ecclcsiis eorum). — Il est d'ailleurs peu probable, si l'on se rappelle l'état d'esprit des communautés orthodoxes d'Asie à l'égard de la prophétie montaniste, que l'adhésion de l'évêque de Rome eût subitement calmé les esprits. Elle n'eût pas manqué de soulever, au contraire, les plus énergiques protestations, au moins pendant quelque temps.
voyants. Il montra le danger de leur prétention à régenter la hiérarchie légitime et à tenir pour « psychiques » ceux qui lui restaient fidèles. Il dut, en un mot, évoquer tous les griefs que les polémiques orientales nous ont déjà fait connaître, et aussi les condamnations conciliaires déjà intervenues en Orient contre les tenants du Montanisme. Du même coup il substituait à l'impression un peu lointaine et épurée que le pontife avait recueillie de la secte, l'image concrète des bouleversements déchaînés par elle. L'esprit pondéré, autoritaire d'un évêque romain ne pouvait plus estampiller des menées si évidemment perturbatrices. Praxéas sut également faire intervenir la tradition, représentée par les décisions antérieures des derniers pontifes ^. C'en était assez pour que le pape se trouvât m.oralement contraint {coegit) de renoncer à ses velléités bénévoles. Il retira ses litterae pacis. Cette annulation n'impliquait pas que le Montanisme fût par le fait même condamné. Mais le Pape se refusait à lui octroyer la garantie de la cathedra Pétri, à lui décerner officiellement un brevet d'orthodoxie. Il le privait de l'immense bénéfice moral dont il avait failli le gratifier. Et à l'en frustrer ainsi, par un revirement si subit, il le laissait plus suspect, plus désarmé en face de toutes les forces conjurées contre lui, que s'il eût opposé, dès la première heure, un ferme refus aux sollicitations « cataphrygiennes. »
« Voilà, continue Tertullien, les deux services qu'à Rome Praxéas a rendu au démon : il a chassé la prophétie et il a introduit l'hérésie, il a mis en fuite le Paraclet et il a crucifié le Père. » C'est pour lui un sensible plaisir que de signaler l'incorrection doctrinale d'un ennemi aussi nuisible à la secte qui lui est devenue chère : et il ne manque pas de faire saillir par l'énergique relief de ses antithèses cette combinaison
^ Comparez Irénée rappelant à Victor le précédent créé par la tolérance des évêques romains antérieurs à lui, au point de vue de l'observance pascale (Eusèbe, H. E., V, xxiv, 14).
Le chapitre I"?"" de YAduersits Praxean 263
significative d'hérésie et de haine antimontaniste chez le même individu.
Vient ensuite une série d'allusions assez obscures tout au moins pour les lecteurs modernes qui sont mal au fait des événements que Tertullien suppose connus et qu'il ne rappelle que d'une façon enveloppée. « L'ivraie que Praxéas avait semé par-dessus (le bon grain) avait fructifié ici aussi, tandis que beaucoup dormaient dans la simplicité de leur foi. Signalée sur ces entrefaites par celui que Dieu voulut, elle semblait même arrachée. Au surplus, le docteur s'était précautionné contre son passé en faisant amende honorable et la preuve écrite en est restée entre les mains des psychiques chez qui à ce moment l'affaire se traita. Depuis lors, silence complet. »
Les images dont use Tertullien dans la première partie de ce morceau sont prises à la parabole du semeur (Mt., xiii, 24 et s.). Il se contente de les adapter par de légères additions aux faits particuliers qu'il a en vue 1. Ces faits, quels sont-ils ?
Remarquons d'abord que le lieu où ils se sont déroulés est indiqué d'une façon assez vague. Le Hic quoqiie désignet-il Rome, dont il vient de parler ? Désigne-t-il Carthage où, selon toute vraisemblance, il est en train de rédiger son opuscule ? Sur ce point, les avis diffèrent 2. Toutefois, si l'on relit attentivement le texte, depuis Ita duo negotia... jusqu'à in simplicitate doctrinae, on se rend compte que le
^ Ainsi au dormientibus niiiUis (qui correspond au grec iv Sk -m y.aTc-jôîiv TCi-J; àvÔpwTîo-jç) il ajoute in simplicitate doctrinae.
^ Hagemann [die rôm. Kirche, p. 242, note) écrit : « Bei dem « hier » kann man allerdings an Afrika denken ; aber viel nàher liegt doch der Gedanke an das unmittelbar vorher erwàhnte Rom und die von Praxeas hier verûbten beiden Thaten. Das « hier » (Rom) ist dann im Gegensatze zu Asien, der Geburtstâtte des Patripassianismus, gemeint. » De Rossi pense comme Hagemann (Bullet., 1866, p. 71) ; Langen {Gesch. d. rôm. Kirche, p. 195), et Kroymann, Tertiillian adu. Praxean (Sammlung G. Krùger), p. IV en tiennent pour Carthage. De même G. Esser, Wer was Praxeas, p. 10 et s.
264 La Crise Montanistc
hic quoque s'oppose directement au Romae qui vient d'être énoncé et marque que la scène se transporte en un autre endroit, lequel en l'espèce ne peut être que Carthage. Le patripassianisme s'était donc propagé de Rome dans la métropole de l'Afrique du Nord. Etait-ce Praxéas lui-même qui l'y avait apporté ? L'expression auenae Praxeanae est trop peu précise pour autoriser une certitude. M. Kroymann * parle d'un « émissaire » qui s'en serait fait l'annonciateur. Mais trois lignes plus bas Tertullien rappelle la déconvenue du doctor et sa rétractation : c'est évidemment sur Praxéas que son ironie s'appesantit. Dès lors il y a lieu de croire que c'est lui aussi qu'il vise dans tout ce passage comme agent principal de la diffusion de l'hérésie dans la communauté carthaginoise 2.
Cette hérésie s'était donc répandue à Carthage, à la faveur de la « simplicité » des fidèles, aux oreilles de qui le mot de « monarchie » sonnait si excellemment. Mais à un moment donné, quelqu'un s'était dressé devant elle et l'avait publiquement dénoncée et disqualifiée ^. Ce champion de la vérité, Tertullien ne le nomme pas ; il se contente de dire que ce fut celui qu'il plut à Dieu de désigner {pcr qucm Dcits voluit). Il m'apparaît que cet anonyme instrument des volontés divines ne dut être autre que Tertullien lui-même. Cette formule évasive et modeste est bien plus naturelle si c'est à une initiative personnelle qu'il fait allusion *. La
1 Ibid., p. IV.
^ Saint Augustin écrit dans son de Haer., xli : « ...qui Pra.xcas et Hermogenes eadem sentientes in Africa fuisse dicuntur. »
^ Telle est l'acception assez ordinaire du verbe traducere chez Tertullien. Voy. les exemples recueillis par Œhler, I, p. 465, note d. Traductio a quelquefois aussi un sens analogue. Ainsi de Praesc, xxii, 12 : « Tanti est enim illis non habere probationes eorum, quae defendunt, ne pariter admittantur traductiones eorum quae mentiuntur » (= » Ils aiment encore mieux ne pas avoir de preuves des idées qu'ils défendent, que de disqualifier, en admettant ces preuves, les mensonges qu'ils font. »)
* Kroymann, ibid., p. iv, n'est pas de cet avis : « In den Wortcn : traductae de hinc per quem Deus uoîuit sehe ich nicht eine bescheidene Selbst-
Le chapitre I" de VAdueysus Praxean 265
réaction menée par lui eut, d'après ce qu'il laisse entendre, un complet succès, au moins en apparence. On crut le mal extirpé, et Praxéas, confondu, jugea prudent de donner des gages : il signa un document où il faisait amende honorable ^.
bezeichnung des TertuUian, sondern eine etwas abschàtzige Bezeichnung dessen, der von der « kirchlichen » Seite damais dem Ketzer entgegentrat, wie es scheint nicht literarisch, sondern mit den Mitteln disziplinarer Gewalt. » Le mot traductae me semble impliquer bien plutôt une discussion qui aboutit à la confusion publique de l'adversaire.
^ L'interprétation des mots cauerat pristinum doctor de emendatione sua offre de réelles difficultés ; Hagemann les paraphrase ainsi (p. 242 n.) : « Praxeas hatte sogar gleich im Anfange der Bewegung {pristinum) fiir seine Besserung (fur die Aenderung seiner Lehre zu Gunsten des kirchlichen Dogmas) Biirgschaft gegeben... » Il considère donc pristinum comme un adverbe temporel, emploi qui serait tout à fait exceptionnel. De plus, pourquoi rejeter « au début du mouvement » l'évolution du doctor, puisqu'elle clôt au contraire la première phase de la lutte doctrinale dont Tertullien raconte les péripéties ? — Kroymann, dans les notes critiques de sa grande édition (CV, xxxxvii, p. 228) écrit : « Intellege : denn der Vertreter der Lehre hatte infolge seines WideiTufs den status quo ante gewâhrleistet. » Il comprend donc ainsi : le représentant de la doctrine (il s'agit pour Kroymann, je l'ai déjà fait remarquer, non point de Praxéas lui-même, mais seulement d'un envoyé de Praxéas) avait, par le fait de sa rétractation, garanti le status quo ante : autrement dit, il avait promis de revenir à la foi orthodoxe qu'il avait antérieurement professée. Ce qu'il y a d'un peu embarrassant dans cette exégèse, c'est qu'on ne voit pas à quoi se réfère ce status quo ante. D'après le rapport de Tertullien, Praxéas avait pris figure d'hérétique dès son arrivée en Occident, puisqu'il s'était mis immédiatement à répandre à Rome la doctrine patripassienne. Et que pouvait-on savoir à Carthage de son passé asiate, au point de vue de la correction doctrinale ? — Hoppe {Syntax u. Stil des TertuUian, p. 18) s'inspirant, je crois, de l'interprétation de Rigaltius (cf. P. L., II, 179, n. 4) lie pristinum à doctor, et y voit un équivalent de qui pristinum docet « l'exdocteur ». C'est pour lui une extension audacieuse de la construction dite « accusatif grec », l'accusatif pristinum étant ici en connexion, non pas avec un verbe ni avec un adjectif, mais avec un substantif. L'hypothèse me paraît inacceptable. Il faudrait fournir au moins un exemple d'une extension similaire : c'est ce que Hoppe ne fait point. C. F. \V. MiiLLER ne cite non plus aucun emploi d'accusatif grec construit en fonction d'un substantif, dans YHistor. Grammatik der latein. Sprache. Supplément. Syntax des Nominatius und Akkusatius, Leipzig et Berlin, 1908, p. 111-116. — Je pense que deux sens sont ici possibles. Cauere pristinum peut signifier : se mettre en garde contre son passé (cf. de Pudic.,\^, i « contraria quaeque caueamus ; de Pat.,^ '■ iudicantis impatientiam cauerit, etc.) de emendatione sua = par le moye"
266 La Crise ÎMontaniste
Tertiillien déclare que la pièce est encore entre les mains des « psychiques » : il entend par là qu'elle est restée en possession de la communauté catholique, non-montaniste, dont il faisait partie à ce moment-là, et qu'il a abandonnée depuis lors (Et nos quidem fostea agnitio paracleti... disiunxit a psychicis). Voici qu'il rappelle, en effet, sa rupture avec ses coreligionnaires : « Quant à nous, le fait d'avoir reconnu et défendu le Paraclet nous sépara ensuite des Psychiques. Mais cette ivraie avait mis partout de sa graine. Après avoir pendant quelque temps dissimulé hypocritement sa vitalité, voici que maintenant cette graine surgit de nouveau. Mais de nouveau aussi elle sera arrachée. S'il plaît au Seigneur, ce sera dans ce temps-ci ^ ; s'il ne le veut pas, — au jour fixé, toutes les moissons adultères seront rassemblées, et brûlées dans les flammes inextinguibles avec les autres scandales. » Sous la broderie de la métaphore qui se développe, on suit sans trop de peine la trame des incidents dont il rappelle le souvenir. Alors que la querelle patripassienne paraissait
de sa rétractation. De comporte fort bien ce sens chez Tertullien (voy. Hoppe, op. cit., p. 33). — Ou bien cauere est pris ici dans le sens juridique « donner quittance de » (cf. Heumaxn-Seckel, Handlex., 9°>e éd., p. 62 s. n. cauere) et signifie : Praxéas avait donné quittance de son passé, avait liquidé son passé. L'idée de quittance apparaît une ligne plus loin dans le chirographum. ^ NoELDECHEX (TU., V, 2, p. 102, uotc 6) interprète commeatus au sens local. En réalité, commeatus, comme l'a bien vu d'ALÈs [Thêol. de Tertullien, p. 68, n.) a une valeur temporelle. Il signifie exactement « délai «. In isto commeatu devrait donc être traduit au plus juste « dans le temps qu'a de reste (ce monde-ci) » — mais non pas, comme d'ALÈs le propose, « cette fois encore ». Cela représente un laps fort court pour Tertullien, dont la croyance en l'imminence de la fin du monde s'est afiîrmée si énergiquement et à tant de reprises, dans les traités catholiques aussi bien que dans les traités montanistes. Pour l'emploi de commeatus chez Tertullien, voir Apol., XXXII, i : clausulam saeculi... Romani imperii commeatu scimus retardari (= est retardée par le délai octroyé à l'empire romain) ; XLVi, 8 : commeatus deliberandi ; ad Nat., II, ii (CV, xx, p. 96, 1. 17) ; de Paen., vi : commeatum sibi faciunt delinquendi (= les catéchumènes se donnent du bon temps pour pécher, sûrs qu'ils sont de l'amnistie baptismale) ; Scorpiace, x : hune commeatum uitae ; de Fuga, ix ; de Anima, XXX et XXXV ; adu. Marc, II, x et III, ix.
Quel est le pontife romain auquel Tertullien fait allusion ? 267
définitivement pacifiée, Tertullien a apporté une solution radicale à son conflit personnel avec la communauté carthaginoise. Mais, postérieurement à sa scission, certains indices (nous ne savons lesquels) lui ont révélé que le patripassianisme avait continué sa propagande à petit bruit : un éclat {erupit) a jeté une vive lumière sur l'étendue du mal. Il veut donc rentrer en lice, pour combattre encore une fois l'ennemi qu'il a déjà terrassé. Si la victoire qu'il escompte lui échappe, du moins promet-il à son adversaire — en empruntant à la même parabole de l'ivraie les images par où elle se clôt — les pénalités d'outre-tombe.
Nous arrivons maintenant à la partie la plus délicate et la plus controversée du problème soulevé par les premières pages de VAdversus Pyaxean. Quel est le pontife romain que Tertullien met en scène sans le nommer ? Si cette question était susceptible d'êtie élucidée, nous y gagnerions un utile point de repère pour l'histoire occidentale du Montanisme. Il est malheureusement impossible d'arriver à une certitude — les oscillations des critiques les plus compétents suffiraient à le démontrer ^ ; on ne peut que combiner des vraisemblances pour en déduire une plausible hypothèse.
L'ordre de succession des évoques de Rome aux II'"*" et
^ C'est ainsi que Lightfoot, qui opinait jadis pour Victor, a modifié ultérieurement son opinion, en faveur de Zéphyrin. Voy. the Apost. Fathers, Part I, vol. II, p. 418, n. 2. — Que l'on compare aussi les avis successifs de Mgr Duchesne. Dans les Origines chrétiennes (Paris, s. d., i vol. in-8° lithographie), p. 235 et s., il se prononce nettement pour Zéphyrin. De même dans les Autonomies ecclésiastiques, Églises séparées, 2^^ éd., 1905, p. 139 : « Un dernier effort des agents montanistes parut d'abord, dit Tertullien, entraîner l'approbation du pape Zéphyrin... ». En revanche, dans l'Histoire ancienne de l'Église, t. I (1906), p. 278, note, il écrit : « Le pape n'est pas nommé. Mais il est difficile qu'il s'agisse d'un autre qu'Éleuthère. »
III^^ siècles est nettement établi, en dépit des doutes qui subsistent parfois sur la date exacte de leur entrée en charge et de leur mort. En voici la liste pour la période qui nous intéresse présentement : Hygin (136-140) ; Pie I^^ (140-154) ; Anicet (154-166/7) ; Soter (166/7-174/5) ; Eleuthère (174/5- 189) ; Victor (189-198/9) ; Zéphyrin (198/9-217/8) ; Calliste (217/8-222/3).
On a identifié tour à tour avec Anicet, Êleuthère, Victor et Zéphyrin, l'évêque sur l'esprit duquel Praxéas exerça son influence.
Des critiques déjà anciens, tels que Baronius et Rigault ^ songeaient à Anicet. L'hypothèse n'a plus cours aujourd'hui, pour la raison que voici : du moment que Praxéas alléguait au pontife romain l'avis de « ses « prédécesseurs, c'est, je l'ai déjà remarqué, que deux au moins des évêques antérieurs à lui avaient été en mesure de se former une opinion sur le Montanisme. S'il s'agissait d' Anicet, il faudrait donc en conclure que déjà Pie P^ et Hygin avaient exprimé un avis et cela nous amènerait aux environs de l'année 140, c'est-à-dire à une date certainement antérieure à la première apparition du Montanisme.
Le choix d'Ëleuthère peut s'étayer de raisons pins solides : aussi voyons-nous que c'est à ce pape que Schwegler 2, Ritschl ^, A. Réville *, Lipsius ^, Bonwetsch ^, Duchesne'', donnent leur suffrage. On se rappelle qu'en
^ Cf. p. L., II, 177, note 2 ; et, pour Baronius, Annales eccles., éd. Theiner, Bar-le-Duc, 1864, t. II, p. 348.
2 Der Montanismus, p. 253 et s.
^ Entstehimg ^, p. 542 et s.
^ Nouv. Revue de Théologie, 1858, I, p. 96, note.
^ Quellenkr. Epiph., p. 41 ; ZWT, 1866, 190 et s. ; Jahrb. f. deutsche TheoL, 1868, 715 et s. ; Quellen ait. Ketz., 141, note.
« GM., p. 174 ; RE 3, XIII, p. 425.
' Hist. anc. de l'Église, I, p. 278, note.
Quel est le pontife romain auquel TertuUien fait allusion ? 269
177/8 les « frères de Gaule, émus des dissentiments dont le montanisme était l'occasion, firent porter par Irénée à Eleuthère, alors évêque de Rome (tw tôts 'PwtjLaicov èTrtaxÔTrw) des lettres que les martyrs lyonnais avaient rédigées dans leur prison 1. J'ai dit déjà de quel esprit conciliant ces lettres devaient être empreintes. Quoi de plus naturel que de supposer qu'Ëleuthère se soit senti ému de ce message de
paix (tyi? tùjv àxxXTirjtwv £tp-/îvT|Ç svsxa TrpsffPsùovTSç) et qu'il
s'en soit approprié les tendances bénignes, jusqu'au moment où les objurgations de Praxéas l'obligèrent à se ressaisir ? — A ce prix, ce serait donc Soter et Anicet dont Praxéas aurait appelé à la rescousse les auctoritates. Or justement on lit au chap. xxvi du I^r livre du Praedestinatus : « Scripsit contra eos librum sanctus Soter, papa Urbis 2. » (Cet eos désigne les Cataphryges qui viennent d'être nommés). On remarquera que le mot liber a un sens assez large : il peut désigner un volume, une lettre, un acte officiel quelconque. Toutes ces données cadrent assez bien, à première vue.
Pourtant de grosses difficultés subsistent, qui en compromettent quelque peu l'exact ajustement. D'abord aucun document historique ne relate une décision quelconque, émanant d'Anicet, sur le Montanisme. Et ce silence ne laisse pas que d'être un peu gênant. — Puis, si dès 177, une désapprobation romaine était déjà venue frapper le Montanisme, corroborant deux autres désapprobations antérieures, comment admettre que des divergences si marquées dans l'opinion chrétienne se soient manifestées à Carthage, vers le début du IIP"<î siècle, sur le compte des nouveaux prophètes ? Pourquoi tant de débats, de luttes passionnées, en une question que, tour à tour, Anicet, Soter, Eleuthère, avaient déjà tranchées dans le même sens ? Cette triple sentence n'auraitelle pas suffi à créer tout au moins un grave préjugé contre
1 Eusèbe, H. E., Y, m, 4.
^ Œ., Corp. Haer., I, 241.
les novateurs, et à mettre en défiance les esprits soucieux de demeurer d'accord avec l'autorité respectée du siège de Rome ? — Enfin, pour ce problème chronologique, il faut tenir compte aussi des vraisemblances relatives à Praxéas et à Tertullien lui-même. On les néglige à tort, le plus souvent. Si ce fut réellement Tertullien que Praxéas rencontra comme adversaire à Carthage, lors de sa première tentative — et les termes qu'emploie Tertullien dans le premier chapitre de l'Aduersus Praxéas favorisent, nous l'avons vu, cette hypothèse — , il est à peu près impossible d'admettre que vers 177, vingt ans avant Y Apologeticus et ses premiers traités, Tertullien ait joui déjà dans sa ville natale d'une situation assez en vue pour s'être constitué ainsi, parmi les chrétiens, le champion de la réaction antipatripassienne. Etait-il seulement converti à cette date ? La chose est bien douteuse. Il n'aurait pas attendu si longtemps avant de défendre par la plume sa foi nouvelle. — J'ajoute que Tertullien semble considérer l'hérésie de Praxéas, dans le traité où il la combat, comme une hérésie toute neuve ^. Pour lui, Praxéas est « d'hier », il le répète à deux reprises (§ 2 « ante Praxean hesternum », « novellitas Praxeae hesterni ») et il l'oppose aux « priores haereticos », comme étant de tous le dernier en date. Le seul hérétique qu'il caractérise en des termes analogues, c'est Hermogène : « Hermogenis autem doctrina tam novella est [ici une lacune] denique ad hodiernum homo in saeculo 2. » Hermogène était donc encore vivant au moment où Tertullien entreprenait de le réfuter. Il y a lieu de penser qu'il en était de même pour Praxéas ; ou tout au moins que la recrudescence de patripassianisme signalé par Tertullien, et dont Praxéas était responsable, s'était produite fort peu de temps avant la rédaction de l'Aduersus Praxean. Or, de l'avis commun des critiques, l'Aduersus
^ Voir sur ce point G. Esser, Wer was Praxéas ? p. 8. 2 § I (Kr., p. 126, 1. 7.)
Quel est le pontife romain auquel TertuUien fait allusion ? 27 i
Praxean, traité montaniste, ne peut être antérieur à 213 Si l'on admet que ce soit Eleuthère qui ait écouté les remontrances de Praxéas, il faut admettre aussi que les événements résumés dans le premier chapitre de VAdversus Praxean, — introduction du patripassianisme à Rome, intervention antimontaniste de Praxéas auprès de l'évêque romain, première apparition de Praxéas à Carthage, réfutation de Praxéas par TertuUien et palinodie de l'hérésiarque, brouille de TertuUien avec les psychiques, nouvelle explosion de patripassianisme — se soient échelonnés sur trente-six années environ. Les expressions dont use TertuUien dans ce texte ne prêtent guère à penser que les choses aient duré si longtemps : en particulier, Vid aliqiiandiu latitauit implique un délai relativement court entre les deux « éruptions » de patripassianisme à Carthage.
On voit donc que l'hypothèse éleuthérienne, malgré son adaptation assez heureuse à un certain nombre de faits, vient se heurter contre des invraisemblances qui ne lui laissent que la plus médiocre probabilité ^.
D'autres critiques, Langen 2, Hilgenfeld ^, Zahn *, Voigt ^, Monceaux ^, Preuschen '^ , Esser ^ préfèrent Victor à Eleuthère. Ils font remarquer que Victor avait eu de vifs démêlés au sujet de la Pâque avec les évêques d'Asie ^ ; que, dans ces conditions il devait se sentir moins disposé qu'on ne pourrait s'y attendre à se conformer, dans le débat
^ Rappelons aussi, en ce qui concerne l'indication du Praedestinatus sur Soter, le peu de confiance que cet ouvrage mérite : Voy. Sources, Introd. chap. V, § VI.
^ Gesch. d. rôm. Kirche, p. 179 et s.
* Die Ketzer gesch., p. 569, note 957.
* Forschungen, t. V, p. 51 et GK, II, p. 136.
* Fine verscholl. Urkunde..., p. 71.
^ Hist. littér. de l'Afrique chrét., I, p. 403, note 4. ' ZNW., 1910, p. 150 et s.
^ Wer was Praxéas ?, p. 24.
* Eusèbe, H. F., V, xxiv.
montaniste, à leur opinion notoirement hostile aux nouveaux prophètes ; que cet état d'esprit expliquerait qu'il ait songé d'abord à « reconnaître » ceux-ci, par-dessus la tête de l'épiscopat asiate, d'autant plus qu'il devait éprouver quelque satisfaction à constater que les montanistes célébraient la Pâque, non pas le 14 Nisan, mais le dimanche qui suivait le 14^ jour du 7'"^ mois asiate, divergence qui compromettait l'uniformité de l'usage que les Asiates se targuaient d'avoir pratiqué depuis l'époque des Apôtres ^. — S'il s'agit de Victor, les praedecessores invoqués par Praxéas seraient donc Ëleuthère, dont nous savons qu'il eut à exprimer son avis sur l'affaire montaniste, et Soter, à propos duquel on a lu plus haut le témoignage du Praedcstinatus. Ici, nulle difficulté. — Enfin, à titre de preuve accessoire on cite une phrase de VAduersus omnes Haereses, ce catalogue hérésiologique qui est lié indûment dans plusieurs manuscrits au de Praescriptione de Tertullien et qui ne peut être attribué à Tertullien. Il y est dit vers la fin, au chap. viii : « Sed post hos omnes etiam Praxeas quidam haeresim introduxit, quam Victor inus corrohorare curauit. » Ce Victorinus, personnage inconnu, ne serait-il pas tout simplement le pape Victor, favorable en effet aux idées de Praxéas ou tout au moins ouvert à son influence ? S'il y a lieu de corriger le texte, c'est à Victor seulement que l'on peut songer, non à Ëleuthère ou à Zéphyrin ^.
Ces raisons ont une certaine valeur, mais dont il ne faut pas exagérer l'importance. C'est bien gratuitement que l'on suppose chez Victor cette étrange disposition, aussi peu
^ Ce dernier argument est propre à M. Preuschen, ZNW., 19 10. p. 150-1, qui renvoie à Ed. Schwartz, C/i^îs//. u. ]iid. Kalendertafehi [Abh. d. Gôtt. Ges. d. Wiss., phil.-hist. Kl. vin, 6], 1905, p. 104 et s. — Cf. aussi Eusèbe, H. E., V, xxiv, 2 et s. (lettre de Polycrate à Victor).
- Voy. Caspari, Quellen z. Gesch. des Taufsymbols u. der Glaubensregel, t. III, p. 323, note 102; Langex, Gesch. d. rôm. Kirche, Bonn, 1881, p. 196, note I ; Harnack, ACL, p. 148 ; 596 ; ChronoL, I, p. 375 ; II, 431, n. 4 ; DG., I*, p. 742, n. 3 ; Zahn, Forschungen, V, p. 49.
Quel est le pontife romain auquel Tertullien fait allusion ? 273
charitable que possible, qui l'aurait induit à susciter à l'épiscopat d'Asie des difficultés très graves pour le plaisir d'exercer sa vengeance contre lui, et pour le punir de ses résistances dans la question pascale. On prête à ce caractère obstiné et violent des procédés mesquins qui ne lui vont guère. Ajoutons que le compte rendu de Sozomène sur le mode particulier de la célébration de la Pâque chez les montanistes de Phrygie se rapporte aux montanistes du V™^ siècle : rien ne prouve que cette pratique spéciale, assez difficile d'ailleurs à préciser, vu l'obscurité du texte de Sozomène, fût déjà coutumière parmi eux à la fin du 11^^ siècle ^. Quant à- l'identification de Victor avec le Victorinus de Yaduersus omnes Haereses, elle est tout arbitraire, et ne peut être acceptée que si des motifs d'ordre historique la commandent : il ne faut pas la traiter comme un argument indépendant 2.
En ce problème où manque tout point d'appui solide et où seules des vraisemblances générales entrent en jeu, j'aurais tendance à reporter plus loin encore, jusqu'aux premières années du pontificat de Zéphyrin l'incident auquel Praxéas fut mêlé. Les hésitations de l'évêque romain, même à cette date tardive, ne sont pas si surprenantes. « Ce qu'il pouvait y avoir d'excessif et de critiquable dans l'organisation montaniste... remarque Mgr Duchesne lui-même^ [quoique partisan d'Êleuthère, du moins dans son dernier ouvrage], avait moins de relief en dehors de l'Asie. Ce que l'on saisissait le mieux à distance, c'était la grande sévérité morale des montanistes. Leurs jeûnes, leurs règles spéciales,
^ Voir plus loin, p. 517.
" Langen, dont on répète communément l'argumentation, renvoie à deux textes fort tardifs (IV "^e et Vl^e siècles : cf. Mansi, Conc, II, 621 et 721) où « Victorinus » désigne peut-être le pape Victor, ce qui impliquerait que « dans les Actes romains, il n'était point rare que Victorinus fût employé pour Victor ». Mais l'identification est des plus douteuses, et ne peut servir d'assise à une conclusion solide.
' Hist. anc. de l'Église, t. I, p. 279.
n'avaient rien que les ascètes orthodoxes ne pratiquassent depuis longtemps. Quant aux visions, aux extases, aux prophéties, on y était également accoutumé. » Ajoutez encore la correction doctrinale de la secte, qui était pour elle une recommandation très efficace. Il y avait là de quoi suspendre pendant longtemps les rigueurs d'une autorité à qui les modalités fâcheuses de l'action montaniste échappaient pour la plus grande part. — On comprend bien mieux dès lors l'attitude de Tertullien dans toute cette affaire : le mutisme qu'il observa relativement au Montanisme dans ses premiers traités, lui, si bien informé des choses de l'Eglise, si prompt à se mêler aux discussions suscitées autour de lui ; puis sa curiosité de la prophétie nouvelle, quand celle-ci, désireuse de se faire authentiquer, remue l'opinion par ses émissaires ou ses partisans, et trouve accès auprès du pontife romain ; sa sympathie croissante à son égard, son adhésion de plus en plus ardente ; peut-être son espoir de la voir obtenir la tutelle de l'évêque de Rome ; puis ses désillusions, quand celui-ci eût retiré ses lettres de paix ; et, sous l'influence irritante de la réaction qui dut suivre ce désaveu ^, sa désaffection de l'Eglise, et son passage définitif au schisme. Luimême ne semble-t-il pas établir un lien tout au moins chronologique entre la tergiversation papale et sa séparation d'avec les psychiques ? « Et quidem nos postea agnitio Paracleti atque defensio disiunxit a Psychicis ». L'accent de la phrase porte, remarquons-le, sur disiunxit : il entend souligner, non point le moment où il connut le Paraclet et se mit à le défendre, mais le moment où cette reconnaissance et cette apologie entraînèrent pour lui la suprême rupture. Et il ne peut y avoir, d'après l'allure du récit, un hiatus bien considérable entre les deux faits qu'il met ainsi en rapport.
^ Serait-ce à cette réaction que fait allusion saint Jérôme, quand il parle dans son de Viris illustribus, § lui, de Vinuidia et des contumeliae des clercs romains, qui auraient incité par ces mauvais traitements Tertullien à passer au Montanisme ?
Les agents du Montanisme à Rome 275
Si cette analyse est juste, c'est donc entre 198 et les toutes premières années du III»^^ siècle qu'il convient de localiser les intrigues de Praxéas, et c'est autour de Zéphyrin qu'il faut affirmer qu'elles se nouèrent. On s'explique ainsi que, vers la même époque, Hippolyte n'ait pas hésité à incorporer le Montanisme aux trente-deux hérésies dont il dressait la liste pour son Syntagma ^. En ravalant la doctrine de Montan à celle des Simon et des Valentin, des Marcion et des Apelle, il lui portait un coup nouveau, propre à parachever l'impression défavorable que la volte-face de l'évêque romain venait de créer, et à jeter définitivement le désarroi dans les rangs de ses partisans ^.
Parmi ces agents de la prophétie montaniste à Rome, est-il possible d'en identifier quelques-uns ? Il y en eut sûrement de fort actifs, et que recommandait leur vie : faute de tels soutiens, la propagande montaniste n'aurait obtenu aucun effet. Les hésitations même de Zéphyrin impliquent qu'un travail habile avait été conduit en vue de gagner
^ Voir l'Introduction des Sources, chap. III, § iv.
^ Il n'est pas certain, il est seulement probable que la division de la secte montaniste en deux groupes, tels que Pseudo-Tertullien les détermine (Sources, n° 51), l'un, celui de Proclus, orthodoxe au point de vue trinitaire, l'autre, celui d'Eschine, à tendances patripassiennes, était indiquée déjà dans le Syntagma (Voy. Sources, Introd., chap. iv, § v). En ce cas, l'animosité d'Hippolyte aurait été due partiellement à l'attitude qu'une fraction sans doute peu nombreuse des montanistes occidentaux, sans y être obligés d'ailleurs par la doctrine de leur maître, avaient adoptée dans les controverses, si vives à cette époque, sur la constitution de la Trinité. Tertullien ne fait nulle part allusion à ces éléments-là. On a supposé quelquefois qu'il taisait par politique les dissensions intestines de son propre parti. Voy. sur ces questions, Harnack, DG., i*, p. 735, n. 4 ; Duchesne, Hist. anc. de l'ÉgL, T, 311 ; EssER, IVer was Praxeas, p. 9, n. 4 ; Lawlord, Eusebiana, Oxford, 1912, p. 112.
son esprit et d'obtenir de lui mieux encore qu'une neutralité bienveillante.
On attribue quelquefois un rôle de ce genre au prêtre romain Blastus ^. C'est là une interprétation erronée. Si Eusèbe encadre le court chapitre où il parle de Blastus [H. E., V. xv) entre deux autres chapitres consacrés aux montanistes, il le fait uniquement pour marquer un rapport de chronologie, et non un rapport de doctrine. Nulle part il n'établit une parenté quelconque entre Blastus et le Montanisme. Il rappelle simplement un peu plus loin (V, xx, i) qu'Irénée écrivit à Blastus une lettre T:tzl ayj'ju.x-oi;, sur le schisme. Or l'auteur de Vadu. Haereses ^ présente Blastus comme un partisan sournois du «judaïsme» [latenter judaismum vult introducere) , qui soutenait que la Pâque devait être célébrée conformément à la loi de Moïse le 14 du mois : [Kroymann marque à cet endroit une lacune, et pense qu'il faut ajouter Nisan ou Aprilis]. » Voilà donc quel était l'objet du « schisme » de Blastus. Il avait réussi à coaliser, à Rome même, les partisans de l'usage asiate, et il avait mérité ainsi d'être exclu du sacerdoce. — Ici intervient, il est vrai, le témoignage de Pacien qui compte Blastus parmi les « autorités » dont se prévalent les montanistes ^. Mais Pacien n'a pas l'air d'être bien sûr de ce qu'il avance : la formule qu'il emploie {)ia))i puto...) est dubitative. Et en tous cas son information relativement à ces « autorités » décèle ses insuffisances par plus d'une bévue. La confusion de Pacien a dû être facilitée par l'analogie
^ Dom Massuet, Diss. in Iren., III, 59 (P. G., vu. 240) et, d'une façon encore plus décidée, Schwegler, Montanismus, p. 252 ; A. Ritschl, Entstehung ^, p. 539. — Une erreur analogue a été commise par Karl Kastner [der Katholik , 1910, II, p. 40-54 et ZNW., XIII [i9i2],p. 133-156), à propos de ce Florinus que mentionne Eusèbe, H. E., V, xiv-xv : voy. P. DE Labriolle, dans BALAC, t. III (191 3), p. 157. Florinus était un gnostique, et non pas un montaniste.
2 § VIII (Œ., II, 764 ; Kr., 225).
^ Epist. I ad Sympronianum, § 11 : « Et primum hi plurimis nituntur auctoribus, nam, puto, et Graecus Blastus ipsorum est, Theodotus quoque et Praxeas uestros aliquando docuere... » Voy. Sources, httrod., chap. V, § m.
Les agents du Montanisme à Rome 277
des théories de Blastus et des pratiques montanistes relativement à la date de la célébration de la Pâque. Mais rien ne prouve que le schisme de Blastus ait été un schisme montaniste, ni que ce soit d'avoir adhéré à la prophétie nouvelle qui lui ait valu la disgrâce dont il fut l'objet.
Il en va différemment de ce Proclus (ou Proculus) qu'Eusèbe désigne à deux reprises comme « le chef de la secte des Cataphrygiens » ^, comme « le champion de l'hérésie cataphrygienne ^ ». Celui-là dépensa sûrement une grande activité et un talent littéraire très distingué au bénéfice du Montanisme : cela, à Rome même, car nous savons encore, par le témoignage d'Eusèbe, que le « prêtre romain » Caius, qui vivait à l'époque de Zéph^^in, entama une polémique avec Proclus au sujet du Montanisme et rédigea un dialogue dont Eusèbe donne quelques extraits ^. Proclus fut considéré ultérieurement comme une des têtes du parti montaniste occidental *. Nous pouvons discerner quelques-unes des raisons qui durent assurer son prestige, même en dehors du noyau montaniste romain. Ce fut, en premier lieu, son orthodoxie très ferme et même très combative. L'auteur de VAduersus omnes haereses, qui distingue deux groupes dans le Montanisme (occidental), celui de Proclus et celui d'Eschine, note implicitement la correction de la christologie des partisans de Proclus ^. D'autre part, Tertullien range Proclus dans la pléiade des polémistes, tels que saint Justin, Miltiade, saint Irénée, qui ont réfuté avant lui-même le
^ H. E., II, XXV, 6 « ... IIp6-/.).(|) Tf,; y.aTà «tpjya; Tipoï'TTafj.Évo). »
^ Ibid., VI, XX, 3 : ... IlpôvtXov •:■?,; y.aTà "ï'p-jyaç aip£(T£w; yTrepfiayoûvTa.
^ Ibid., II, XXV, 6 ; III, xxvm, i et s. ; III, xxxi, 4 ; VI, xx, 3.
* Ps.-Tert. adii. omnes Haer., § vu (Kr., p. 224) : Accesserunt alii haeretici, qui dicuntur secundum Phrygas, sed horum non una doctrina est. Sunt enim, qui hâta Proclum dicantur, sunt alii, qui secundum Aeschinen pronuntiantur. — Cf. Pacien, Ep. i, 2, ad Sympronianum (P. L., xiii, 1903) : Illi Phrygi nobiliores qui... se instructos a Proculo gloriantur.
6 Ibid.
gnosticisme de Valentin ^. Les qualifications qu'il lui décerne sont particulièrement honorifiques : « Proculus noster, uirginis senectae et Christianae eloquentiae dignitas... » Les mots uirginis senectae ^ impliquent que Proclus était demeuré dans le célibat jusqu'à un âge avancé. Cette èyxpaTôia jointe à l'énergie de son attitude à l'égard du gnosticisme, lui conférait une puissante recommandation. L'on comprend l'empressement de Tertullien à se parer de lui (Proculus noster). Proclus était de ceux qui pouvaient faire hésiter les moins favorables sur la légitimité de la cause montaniste, par le fait même que, scrupuleux comme il l'était à défendre le dogme ecclésiastique contre les attaques de la Gnose, et capable des plus nobles sacrifices moraux, il s'en constituait l'avocat.
Le Caius contre lequel Proclus entra en lice est une figure passablement énigmatique qui, depuis quelques années, sort peu à peu de la pénombre. On a contesté naguère l'existence même de ce personnage : thèse ruineuse, que son auteur, Lightfoot a dû abandonner ^. L'antiquité chrétienne paraît s'être très vite détourné de lui, et cela n'étonne guère quand on connaît la hardiesse des idées qu'il professait. A. Jûlicher * remarque qu'Eusèbe est, à notre connaissance,
^ Adu. Valentinianos, § v (Kr., p. 182) : Nec utique dicemur ipsi nobis finxisse materias, quas tôt iam uiri sanctitate et praestantia insignes... et prodiderunt et retuderunt, ut lustiaus, philosophus et martyr, ut Miltiades, ecclesiarum sophista, ut Irenaeus, omnium doctrinarum curiosissiraus explorator, ut Proculus noster, uirginis senectae et Christianae eloquentiae dignitas.
^ Pour cet emploi de iiirgo pris adjectivement, cf. adu. Marc, I, xxix (Œ., II, 81 ; Kr., p. 330, 1. 20) ; Non tingitur apud illum caro, nisi uirgo... De Carne Christi, xvii (Œ., II, 454) : De uirginis terrae limo home factus est : Blokhuis, De latinitate qua usus est Tertullianus in Apologetico, thèse Utrecht, 1892, p. 85 et s.
^ Voy. plus haut, p. 19, note 2.
* Article Gaius, dans la Reaîenc. de P.\iiLY-\Vissov.\. Cf. ACL, p. 601-3.
Caius 279
le dernier écrivain ecclésiastique qui ait compulsé ses écrits. Théodoret ^ ne sait de lui rien de plus que ce qu'il a lu dans Eusèbe. Photius ^ le qualifie de « prêtre romain », mais il commet à son propos de telles bévues que cette donnée même en devient suspecte.
Ce qui est sûr, c'est ceci. Sous le pontificat de Zéphyrin, — donc entre 199 et 217 —, ce Caius eut l'idée de rédiger un ouvrage contre le Montanisme sous forme de dialogue. Il n'était pas le premier écrivain chrétien qui empruntât à la littérature gréco-latine ce cadre littéraire ^ : qu'on se rappelle Justin et Ariston de Pella. Si Caius le choisit, c'est peut-être qu'il avait soutenu réellement contre Proclus certains débats qu'il lui parut naturel de résumer et de préciser ainsi *. Quoi qu'il en soit, nous ne connaissons de ce dialogue que les courts fragments transcrits par Eusèbe. Il serait téméraire d'essayer d'en reconstituer la contexture d'après d'aussi faibles restes. Quelques détails, toutefois, sont à retenir. Nous voyons que Proclus y citait, dans une énumération, le nom des filles de Philippe ^. Sans doute y répétait-il l'argumentation chère aux montanistes sur la StaSo/r, prophétique ^, et, aux gloires de l'Église d'Asie, Caius opposait celles de l'Ëglise romaine, spécialement les « trophées » de Pierre et de Paul, fondateurs de cette Eglise. — Un autre
^ Haer. Fab., II, ii ; III, ii.
2 Bibl. xLviii. Cf. Sources, n» 213.
^ Jordan, Gesch. der altchr. Liter., Leipzig, 191 1, p. 242-262.
* Pourquoi E. Schwartz déclare-t-il « geschmacklos » une semblable conjecture [Abh. der Ak. Gôttingen, phil.-hist. Kl., N. F., VII [1904], p. 40) ? Les colloques de cette sorte n'étaient point rares et pouvaient suggérer l'idée de transpositions littéraires de ce genre. Cf. Jordan, op. cit., p. 247 ; 251 ; et aussi Eusèbe, H. E., VII, xxix, 2.
^ H. E., III, XXXI, 4. Les manuscrits oscillent entre IMstà to-jtov et [XETà ToÛTo. M. Schwartz adopte avec raison la première leçon (éd. maior, p. 266, 1. 3). Les copistes n'ont pas toujours vu qu'il s'agissait d'une énumération, d'où l'alternance entre toC-rov et to-jto. Peut-être était-ce l'auteur de l'Apocalypse qui était mentionné avant les filles de Philippe : cf. Z.\hn, Forsch., VI, p. 168, n. 2.
• L'Anonyme, dans Eusèbe, V, xvii, 3 ; Origène, Catcnae in Ep. ad Cor., Sources, n^ 56.
28o La Crise Montanistc
passage mérite de fixer un instant notre attention i. « (Dans ce dialogue), écrit Eusèbe, Caius y ferme la bouche à ses adversaires sur leur audace inconsidérée à composer de nouvelles écritures et il mentionne treize lettres seulement du saint Apôtre. Il n'énumère pas avec les autres l'Êpître aux Hébreux. Effectivement, jusqu'aujourd'hui, certains parmi les Romains ne la considèrent pas comme étant de l'Apôtre. »
Le choix du mot ypa^/j a ici une grande importance, si l'on veut bien comprendre la portée du grief de Caius.
Tpacp-/^ comportait, dans la langue grecque profane, à peu près les mêmes acceptions que scriptura en latin (écriture, — style, — composition en général, — œuvre écrite). Mais, dans le Nouveau Testament déjà, le mot est nettement spécialisé pour désigner « l'Écriture », le « Livre » par excellence, celui qui fait autorité, autrement dit l'Ancien Testament 2. L'expression passa, comme il était naturel, dans l'usage des Pères apostoliques, puis fut étendue au Nouveau Testament lui-même, devenu ypao/, à son tour ^.
Vers l'époque où Caius discutait avec Proclus, Irénée en usait couramment * pour désigner, soit l'ensemble des écrits sacrés, soit tel livre en particulier. Clément d'Alexandrie en fait, lui aussi, le même emploi ^.
Cette acception spéciale n'excluait pas, il est vrai, même chez les écrivains d'Eglise, le sens « laïc » d'œuvre écrite, quelle qu'elle fût ^. Mais ici le contexte oblige à admettre
2 Preuschen, Handwôrterbuch.., s. u. ■.pair,- Le pluriel a; ■;?*?='! apparaît souvent aussi (Mt., xxi, 42 ; Luc, xxiv, 27, etc.). rpasr, signifie quelquefois aussi tel passage de l'A. T. (Me, xii, 10; Luc, iv, 21 ; Je.\n, XIII, 18, etc.)
^ Statistiques très minutieuses dans Voigt, ]'crsch. Urk., p. 239 et s.
* J. Werner, der Paulinismus des Irenaeus, Leipzig, 1889, p. 35 et s. ; Th. Zahn, GK., I, 1, p. 88, n. 2 ; Voigt, Versch. Urk., p. 164, n. 3 et p. 244.
^ Zahn, op. cit., p. 89. n.
® V. g. Irénée, Contra Haer., III, vi, 4 ; III, vu, 4 pour désigner son propre travail (la traduction latine porte scriptura). Clément d'.\le.\., Strom., VI, 32 ; 131, etc.
Caius
que le reproche formulé contre Caius portait, non pas sur la confection trop abondante de n'importe quels écrits, mais sur l'impudence des montanistes à composer de nouveaux opuscules de caractère prétendument sacré. En effet, c'est au moment même où il les réfute victorieusement là-dessus (notez le participe présent i-K<.n-ou.{^M-i) qu'il en vient à énumérer les lettres de saint Paul, — avec certaines particularités curieuses qu'Eusèbe, très attentif, comme on sait, à tout ce qui concerne le Canon, n'a pas manqué de relever. Le lien entre ce grief d'une part et cette énumération d'autre part devient peu intelligible, si Caius n'est choqué que de l'incontinence littéraire des montanistes. Il apparaît au contraire fort bien, si c'est justement pour leur démontrer l'audace illicite de leur entreprise, que Caius cite la liste des écrits véritablement divins, auxquels nul n'a le droit d'en ajouter d'autres.
Il paraît probable qu'Eusèbe avait emprunté tous ces termes à l'ouvrage même de Caius, qu'il devait avoir sous les yeux. Au surplus, lui aussi, il emploie volontiers yoao-/, dans le sens d'Ecriture sainte ^, quoiqu'il préfère, en général,
ô OeToç Xo^oc, ou rà Osïa Àôyia-
Ce serait, au surplus, prendre de ce Caius une idée fort inexacte que de se le représenter comme un catholique de stricte observance, soucieux uniquement de servir par sa plume l'orthodoxie. Caius était un esprit extrêmement hardi, qui, pénétré du danger que le Montanisme faisait courir à l'Église, n'avait pas balancé à s'approprier les idées des Aloges asiates, et à exclure comme eux du canon en formation V Apocalypse et le IV"® Evangile.
Caius rejetait V Apocalypse. C'est là un fait qui, il y a peu d'années encore, était mis en doute ^, et dont tous les
^ V. g. II, I, 2 (ScHWARTZ, p. I02, 1. 23) ; II, IX, 4 (p. 124, 1. 25) ; III, XI (p. 228, 1. 3-4), etc.
^ V. g. par J. Langen, Gesch. d. rôm. Kirche, I, p. 226 ; Me Giffert, dans sa trad. anglaise de VH. E. d'Eusèbe, p. 100, note sur III, xxvxii, 2.
critiques sont obligés de convenir aujourd'hui. Il pouvait y avoir contestation, en effet, tant qu'on en était réduit à paraphraser le passage où Eusèbe rapporte les propos de Caius sur les prétendues falsifications de Cérinthe ^ : les uns y apercevaient un coup détourné porté à l'authenticité de l'Apocalypse, tandis qu'au gré des autres, Caius n'aurait fait que reprocher à Cérinthe d'interpréter abusivement les \-i5ion5 de ce li\Te. Toute hésitation est levée depuis que ^I. Gwy^nn a attiré l'attention sur les fragments des Ke^iÀa-.a xz-z Tafou d'Hippoh*te de Rome, incorporés par l'évêque s\Tiaque Denys Bar Salibi à son Commentaire sur \' Apocalypse '-. La récente pubhcation de ce Commentaire dans le Corpus scriptorum christianoriim orientalium, par les soins de M. I. Sedlacek ^, dispense désormais de recourir à l'article de Gw\-n. Bar Salibi ne cite pas moins de cinq objections
^ Eusèbe, H. £., III, xx\-iii, 2. Cf. le témoignage de Denys d'.\lexandrie, ihid., \T;I, xxv, 1-4.
* On connaissait l'existence des Kîsi/.a-.a za-:i Fa-o- par la mention qu'en fait Ebedjésu, métropolitain de Nisibe, mort en 13 18, dams son catalogue {en vers syriaques) de i tous les ou\Tages ecclésiastiques 1 : < Sanctus Hippoly-tus martryr et episcopus composuit... capita aduersus Caium et apologiam pro Apocalypsi et Euangelio loannis apostoli et euangelistae » (AssEMANi, Bihliothecae orientalis Clementino-Vaticanae fomi tertii pars prima de Scriptoribus Syris Sestorianis, Romae, MDCCXXV, p. 15). Denys Bar 5alibi, évêque de ilarasch, mort en 11 71, en avait inséré plusieurs fragments dans son Commentaire sur Y Apocalypse. J. Gvnrxx a traduit du syriaque en anglais ces extraits dans VHermathena VI [1888], 399 et s. d'après le manuscrit 7185 de la collection Rich, du British Mus., saec. Xr\', qui en contient cinq, et d'après le manuscrit Bodl. Or, 560 (antérieur au XIV™e s.) qui ne renferme que le dernier.
' Corpus script. Christian, orient. Scriptores Syri. Versio. Séries secunda, tomns CI. Dionysius Bar Salibi, in Apoc, Actus et Epist. canon, interpretatus est I. Sedl.^cek., Romae, Parisiis, Lipsiae. MDCCCCX. p. i, 1. 30 : * HippoUtus Romanus dixit : Apparuit uir, nomine Caius, qui asserebat Euangelium non esse lohannis, nec Apocalypsim. sed Cerinthi haeretici ea esse. Et contra Caium surrexit beatus Hippolytus et demonstrauit aliam esse doctrinam lohannis, in Euangelio et in Apocalypsi, et aliam Cerinthi. » Le nom de Caius est menrionné encore, dans ce même commentaire, p. 8, L 13 ; p. 9, 1. 14 ; p. 10, 1. 1 et 25 ; p. 19, 1. 18 : c'est là que sont développées les cinq objections de Caius avec les réfutations d'Hippolyte.
Caius 283
de Caiu5 contre V Apocalypse ^, puis il y joint aussitôt les répliques d'Hippolj'te. L'hostilité de Caius à l'égard de
V Apocalypse est donc un point acquis.
La critique de Caiu5 à l'égard du voyant de Patmos offrait une parenté indubitable avec celle que saint Ëpiphane impute aux Aloges. S'emparant de certains textes de l'Apocalypse, Caius s'efforçait de démontrer qu'ils étaient irréductibles à d'autres textes scripturaires sûrement authentiques. C'est ainsi qu'il opposait Apoc, \iii, 8 à / Thess., v, 3 ; Apoc. IX, 2 à Ps. Lxxii, 12 et à II Tim., m, 12-13, ^tc. On reconnaît là le procédé favori des Aloges. — Le rapport est parfois tout à fait direct. Que l'on examine d'une part « l'objection » de Caius sur Apoc. ix, 15 ^ et d'autre part les griefs des Aloges contre le même passage *. Ëpiphane a masqué la contradiction que les Aloges signalaient entre ce texte et Mt., xxiv, 7 : mais ce qui prouve qu'il la connaissait bien, c'est qu'il emprunte à Hippolj^e sa réfutation, et quelques-unes de ses propres expressions *.
Et ce n'était pas seulement contre l'Apocalypse, mais
>/ aussi contre le IV°ie Évangile que Caius exerçait son exégèse
hostile. On a longtemps refusé d'admettre une initiative
aussi audacieuse de sa part 5, et il y avait en effet de bc>nnes
raisons pour ne point croire qu'il l'eût assumée ^. Mais là
^ Apoc, VIII. 7-1 1 ; vin, 12 ; ix, 2 et s. ; ix. 15 et 5. ; xx, 2 et s. ^ I. Sedlacek, op. cit., p. 10, L 23.
' D'après Épiphane, Pan., LI, xxxrv- (Œhler, Corp. Haer., II, n, p. loS).
* J'ai opposé les deux textes sxir colonnes parallèles dans mes Sources, Introd., chap. m, § x.
* GwvsN, Hermathena, t. VI, p. 406 ; Zahx, GK., II, 11, p. 102 1 et s. ; Harxack, Chron., II, 227 ; et aussi Staxtox, The Gospel as kist. Doc., Part I, p. 239 et s., mais avec de très habiles réservées dont l'événement a montré l'opportunité. Il est curieux que Harxack ait oublié de modifier son opinion première dans la 4°® éd. de sa Do^mengeschichte. 1. 1, p. 70S, n. I
* Ces raisons, les voici. Je suis d'autant moins tenté d'en diminuer la
encore les extraits d'Hippolyte conservés par Bar Salibi doivent faire cesser tout scepticisme. On a vu qu'il est dit dans une de ces citations, introduite par Bar Salibi dans son Commentaire sur V Apocalypse : « Hippolytus romanus dixit : Apparuit uir, nomme Caius, qui asserebat Euangelium
force, qu'elles m'avaient paru pércmptoires avant que je ne connusse les textes décisifs fournis par Bar Salibi. 1° Dans un des fragments des KtzHx'.x ■/.aTà Taio-j, on constate qu'Hippolyte oppose à Caius un passage du IVme Évangile, xiv, 30. C'est à propos du chap. xx de Y Apocalypse, § 2-3, où le Voyant décrit ainsi une de ses visions : « Un ange est descendu du Ciel, a lié Satan pour mille ans et l'a scellé dans l'abîme. Mais au bout de mille ans, Satan sera délié pour quelque temps. » Caius s'insurgeait contre cette prédiction. Son objection (un peu trop résumée sans doute par Bar Salibi) n'apparaît pas avec toute la clarté désirable (cf. I. Sed- LACEK, op. cit., p. 19, 1. 18). Il observait que chez Mt., xii, 29, le démon est déjà représenté comme lié, — et sans doute en concluait-il que l'intervention de l'ange était tout à fait superflue, ou que point n'était besoin d'annoncer que le démon serait lié. Dans sa réponse, Hippolyte proteste contre cette idée que le démon soit déjà lié : « Si le diable est lié, comment persécute-t-il, dépouille-t-il les fidèles ?... Comment a-t-il pu s'approcher du Christ, qui n'a point commis de péché, selon la parole (de l'Évangile) : « Le prince viendra et ne trouvera point en moi de péché. » Je ne sais comment Mgr Ladeuze [Mélanges Kurth, p. 56) peut se refuser à reconnaître ici une allusion à Je.\n, xiv, 30 : « "Kp-/îTai yàp ô toô /otixo-j dp/oiv -/.ai èv é|jLol o-jy. ïyzi oùSiv. » Il faut donc admettre qu'Hippolyte ait allégué, par inadvertance, un texte dont Caius ne pouvait manquer de récuser a priori l'autorité. 2° En outre, et la difficulté est plus sérieuse encore, les termes dans lesquels Eusèbe parle de Caius, s'accordent mal avec l'opinion qu'il aurait dû se former d'un écrivain qui rejetait l'Évangile de Jean. Passons condamnation sur l'épithète Xoytw-raToç {H. E., V, xx, 3) : elle ne loue que les dons intellectuels de Caius. Mais ailleurs (II. xxv, 6), Eusèbe le traite d'èx/.AriTtaaTiy.ô? àvr,p, expression qui, d'après ses habitudes de style, implique en premier lieu l'orthodoxie (cf. H. E., IV, vu, 5 ; VI, xii, i ; VI, XXXII, 3 ; V, XXVII, etc.). Or si l'attitude d'Eusèbe à l'égard de V Apocalypse est assez mollement favorable à la canonicité (cf. III, xxv, 2), en revanche, sur le IV^e Évangile, il n'a ni hésitation, ni réticence (III, xxiv, 2 et s. ; xxv, i, etc.). Comment a-t-il pu décerner à Caius le titre d'iv.v.l. àvriP, alors que Caius se séparait de l'opinion seule correcte et permise ? Je ne puis m'expliquer cette bizarrerie que de deux façons : ou bien Caius avait développé ses idées sur le IV™^ Évangile ailleurs que dans son Dialogue avec Proclus, le seul ouvrage qu' Eusèbe connaisse de lui ; ou bien les critiques de Caius contre cet Évangile avaient été éliminées de l'exemplaire de ce Dialogue qui était tombé, à ^Elia (cf. H. E., Vï, xx, i), entre les mains d'Eusèbe.
Caius
non esse lohannis, nec Apocalypsim, sed Cerinthi haeretici ea esse. » En outre, dans le Cod. parisinns syr. 67 (a. 1174), qui renferme un Commentaire de Bar Salibi sur les Évangiles 1, on lit une citation d'Hippolyte sur le tertia die de Jean, 11, i ; puis ceci : « Caius haereticits arguehat lohannem quod non consentiret Êvangelistis eius sociis qui dicunt {sic) quod post baptismum iuit in Galileam et fecit Canae miraculum uini ^ ».
Tel est le fait ; et l'on voit combien cette personnalité qu'estompait un léger brouillard s'accuse et se précise, grâce aux documents fournis par Bar Salibi. Cette entrée subite dans la pleine lumière a eu pour résultat de favoriser un excès juste inverse de celui où avait jadis glissé Lightfoot. On en est \'enu à nier la réalité historique des Aloges asiates, et à résumer tout l'Alogisme en la personne du seul Caius ^. Une telle volte-face me paraît bien prompte. Au surplus, à notre point de vue particulier, la question n'a qu'une importance secondaire. Que ce soit en Asie ou que ce soit à Rome (je crois pour ma part que ce fut d'abord en Asie, puis à Rome) , la réaction antimontaniste s'est portée, la chose est certaine, jusqu'à des outrances déconcertantes, contre lesquelles les esprits les moins suspects de favoriser la prophétie phrygienne (tel Hippolyte) se jugèrent tenus de protester.
^ Fol. 270, recto, col. 2. Je dois cette indication à l'obligeance de M. I. B. Chabot. M. Chabot observe qu'il y a manifestement une erreur de transcription dans le texte ci-dessus. L'original devait porter « ...dicunt quod post baptismum iuit < in desertum, dum ipse dicit quod statim iuit > in Galileam, etc.. » Le Codex Paris, syr. 68 (a. 1457) a sauté toute l'objection de Caius, sans doute en raison de la mutilation de la phrase. — Un troisième manuscrit, actuellement en possession de M. Sedlacek, qui est une toute récente copie (1904) d'un manuscrit du XVII™« siècle conservé actuellement à Beyrouth, donne un texte analogue à celui du Cod. Paris, syr. 67.
2 Pour plus de détails, voir Sources, Introd., chap. m, § x.
^ Tel est le parti auquel s'arrêtent Salmon, Hermathena, VIII, 185 ; E. ScHWARTZ {Abh. der kôti. Ces. zu Gôttingen, phil.-hist. Kl., VII [1904],
Nous rencontrons peut-être une autre trace, bien fugitive celle-là, des polémiques suscitées à Rome par le Montanisme, dans les dernières lignes du célèbre fragment que Muratori découvrit à la bibliothèque ambrosienne de Milan et qu'il publia en 1740 dans ses Antiquitatcs Italicae medii aevi. Je dis : peut-être, car l'origine romaine du fragment, quoique plus probable qu'aucune autre, ne saurait être considérée comme certaine 1. D'après certaines indications du texte, c'est dans les dernières années du second siècle ou les premières années du III™^, que dut être rédigé ce catalogue raisonné des écrits du Nouveau Testament ^ (pour servir de prologue
p. 40 ; P. Ladeuze, Caiiis de Rome, le seul Aloge connu, Mélanges Godefroid Kurth, Liège, 1908 ; dom Chapman, John the Preshyter, p. 53, n. Procéder ainsi, c'est transporter et localiser à Rome toute cette querelle. Or 1° Épiphane affirme la cohabitation des montanistes et des aloges à Thyatire {Pan., LI, xxxiii) et l'on n'élude son témoignage qu'au prix d'une correction de texte. 2° On comprend mieux la naissance d'une réaction aussi radicale en Asie, là où la lutte était si ardente et où certains antimontanistes devaient se sentir prêts à recourir à tous les moyens pour parer au désastre qu'ils sentaient venir. 3° Eniin Eusèbe place le Dialogue de Caius avec Proclus sous le pontificat de Zéphyrin [H. E., II, xxv, 6), c'est-à-dire entre 198 et 217. Comme il n'est pas douteux qu'Irénée vise les Aloges dans son Adii. Haer., III, xi, 9 (cf. ici p. 237), il faudrait admettre que, bien antérieurement à ce Dialogue, les idées de Caius étaient déjà notoires ; et cela fait difficulté. M. ScHWARTZ [art. cité, p. 41-42) suppose qu'Eusèbe s'est trompé, que le Dialogue avait été publié plus tôt qu'il ne le dit, vers 160, et qu'Hippolyte ne l'a réfuté que 70 ans plus tard. Mais l'attestation d'Eusèbe est formelle, et comme il avait lu de ses yeux l'ouvrage, il devait être bien informé.
^ Zahn, GK., II, 134; Dom Chapman, Rev. Bénéd., xxi (1904). -40 et s. : ce dernier hostile à l'origine romaine du Fragment. Théodore H. RoBiNSON l'attribue à Hippolyte (Expositor, 1906, I, 495) ; Vernon Bartlet [ibid., 1906, II, 210 et s.), à Méliton.
^ Les principaux points de repère chronologique se rencontrent à la ligne 74 et s. — Cf. Harnack, Chron., II, 331-3.
Le fragment de Muratori 287
à une traduction latine de la Bible ? i). Il est donc contemporain des débats où Praxéas joua un rôle important.
Nous pouvons négliger la plus grande partie de l'opuscule, pour nous en tenir aux dernières lignes. On sait que l'auteur anonyme du fragment commence par établir ce qu'il sait sur l'origine des Evangiles de Luc et de Jean, puis qu'il souligne l'accord fondamental des Evangiles, qu'il passe ensuite aux Actes des Apôtres, aux Epîtres de saint Paul, de saint Jude et de saint Jean (auxquels il joint d'une façon assez inattendue le livre de la Sagesse), aux Apocalypses de Jean et de Pierre, au Pasteur d'Hermas dont il recommande la lecture privée et déconseille la lecture publique ou liturgique. Vient enfin l'observation que voici, dont l'énigme demeure presque indéchiffrable.
« Arsinoi autem seu ualentini. uel metiades nihil in totum recipemus. qui etiam nouû psalmorum librum marcioni conscripserunt una cum basilide assianom catafrycum constitutorem. ^ »
Th. Zahn ^ propose la lecture suivante : « Arsinoi autem seu Valentini uel Mitiadis (?) nihil in totum recipimus qui etiam nouum psalmorum librum Marcioni conscripserunt una cum Basilide (et) Asiano Cataphrygum constitutore. »
Jusqu'ici le rédacteur n'a parlé que des écrits de canonicité certaine ou de canonicité douteuse sur lesquels il y a contestation. Cette fois il ne s'agit plus que d'écrits hérétiques rejetés sans hésitation par les Eglises (nihil in totum recipimus) . La traduction littérale du texte adopté par Zahn donne à peu près ceci : « Mais d'Arsinous ou de Valentin ou de Mitiade, nous ne recevons absolument rien, eux qui ont écrit aussi un nouveau livre de psaumes pour Marcion, en même
^ Achelis, das Christentum..., t. II, p, 431 et 450. ^ D'après la collation de E.-S. Buchanan, dans le JTS, VIII (1907), 540 et s.