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atque humanis rébus exercitatius ? Nempc umnem pJiilosophiam et cunctas philosophorum sectas, auctores adsertoresque sectarum, omnesque eonim disciplinas, omnem historiarum ac studiorum uarietatem mira quadam mentis capacitate complexus est. » L'éloge se développe en larges nappes, pour aboutir, il est vrai, au regret qu'un homme si éminent ait si mal fini et ait pu être dans l'Église « une grande tentation )', magna tentatio.
La science de Tertullien est, en effet, remarquable. Elle le paraîtra davantage encore, si on la compare à celle des plus doctes de son temps, du côté païen. Devenus aujouid'hui plus scrupuleux et plus difficiles, nous sommer souvent tentés de la trouver superficielle et de seconde main ^. Mais nous aurions tort d'en méconnaître les parties solides, et surtout l'ampleur. Tertullien écrivait indifféremment en latin et en grec : plusieurs de ses traités ont été composés dans ces deux langues ^. Il était initié à la plupart des grands systèmes de la philosophie gréco-romaine, et, si incapable fût-il de suivre avec impartialité et sympathie la pensée d'autrui, il savait en extraire les idées maîtresses pour les réfuter ou les contraindre à s'allier à sa cause ^. Il a du reste beaucoup emprunté à la philosophie profane, surtout au stoïcisme. La littérature, l'histoire, lui fournissent quantité d'exemples et d'allusions dont il enrichit ses développements. La physiologie même ne lui est pas étrangère : en un temps où toute démonstration se déroulait dans l'abstrait, par simple enchaînement de raisons liées entre elles ou de textes mis bout à
^ Ch. Guignebert, Tertullien, Étude sur ses sentiments, etc., p. 65 et s. ID., la Primauté..., p. 210 ; Monceaux, Hist. litt. de l'Afr. chrét., I, 189 ; spécimens de ses inexactitudes au point de vue chronologique et historique dans la Revue Bénéd., xxx (1902), 160 et s. ; der Katholik, 1908, I, 350 ; TQ., xcxiii (1911), 319-321. Sur tel point cependant, son érudition est défendue par Massebieau, Rev. d'Hist. des Rel., xv (1887), p. 339.
^ Le de Virg. uel., le de Bapt., le de Spect. Pour le de Ecstasi, voir plus loin, p. 338.
^ Cf. en particulier le de Anima, avec l'aide de l'excellente dissertation d'EssER, die Seelenlehre Tertullians, Paderborn, 1893.
L'Esprit de Tertullien 295
bout, Tertullien a eu ce mérite d'élargir le champ habituel des logiciens et des psychologues, ses prédécesseurs ou ses contemporains ; il s'est intéressé aux résultats des sciences naturelles ; il a entrevu le parti que le penseur pouvait en tirer pour ses propres spéculations ; — et de tous les écrivains grecs et latins, ceux à qui il a témoigné le plus de considération ou même de respect, ce sont les savants ^. Ajoutez encore ses vastes connaissances juridiques. Elles donnent, en grande partie, à son œuvre son ton général et sa couleur propre. Visiblement il y est passé maître. Quant il touche au Droit, ce n'est point comme un amateur qui se hasarde sur un terrain qui n'est point le sien, mais (sinon comme un jurisconsulte) du moins comme un causidicus qui en connaît tous les secrets, tous les rouages, j'allais dire toutes les ficelles, et qui les fait habilement servir à son dessein particulier. Si la subtilité, la vigueur logique, l'art de suivre, sans jamais en perdre le fil, un axiome fondamental dans son application à une multitude de cas différents, sont les marques essentielles de l'esprit légiste, Tertullien les a possédées à un haut degré 2. — Qu'on songe enfin au nombre de textes scripturaires qu'il a cités, interprétés, paraphrasés avec tant d'à-propos et de tenace volonté de convaincre ^. Il avait évidemment à son service tout V instruynentuni fidei, et sa mémoire, merveilleusement fidèle, quoi qu'il en dise *, lui
^ C'est ce que j'ai essayé de faire voir dans un article des Archives générales de Médecine, 1906, p. 1 317-1328.
^ Voy. P. DE Labriolle, Tertullien pirisconsulte, dans la Nouvelle Revue histor. de Droit français et étranger, janv. -février 1906. Toute cette question serait d'ailleurs à reprendre en utilisant l'étude de Schlossmann, Tertullian im Lichte der Jurisprudenz, ZKG., xxvii (1906), 251-275 ; 407-430, Schlossmann met au point les exagérations qui iraient jusqu'à identifier Tertullien avec le jurisconsulte du même nom dont cinq fragments sont cités dans le Digeste (I, m, 27 [Mommsen, Berlin, 1908, p. 34] ; XLI, 11, 28 [p. 701]; XXIX, I, 23 et 33 [p. 437] et XLIX, xvii, 4 [p. 890]). Voir aussi Heinze, dans les Verh. d. K. Sâchs. Ges. d. Wiss., phil.-hist. Kl., lxii (1910), p. 484 et s.
* Cf. H. Hoppe, Syntax u. Stil des T., p. 4-5.
* De Idol., IV (RW., p. 34, 8) : « Et quid ego modicae memoriae homo, ultra quid suggeram ? Quid recolam de scripturis ? »
fournissait en chaque occasion les passages décisifs dont il avait besoin.
Voilà un bien rapide inventaire. Il suffit pourtant à déceler l'amplitude de son ouverture d'esprit. Et ce qui achève de le caractériser à ce point de vue, c'est que son intelligence n'est pas purement spéculative. Il n'a rien du savant de cabinet, ni du mystique enfermé dans son rêve. Il connaît admirablement le monde au milieu duquel il vit, les païens comme les chrétiens. On retrouve dans ses écrits, épars au milieu des discussions et des polémiques, une foule de traits qui font revivre à nos yeux Carthage, sa ville natale, en ses aspects extérieurs et pittoresques comme aussi en sa vie morale et religieuse ^. Et cette information si précise s'étendait, nous le verrons, bien au delà de l'horizon africain, jusqu'aux parties les plus éloignées de la diaspora chrétienne.
Un problème, dès lors, se pose. Comment Tertullien, esprit positif et pratique en son fond, talent d'une trempe supérieure, qui sut resserrer en de vigoureux systèmes la théologie, la morale, la discipline, sans parler de la langue latine elle-même qu'il plia si doctement à de nouveaux usages, comment cette personnalité originale et puissante a-t-elle pu se résoudre à s'embrigader sur le tard au service d'une secte orientale et sacrifier par son obstination à la défendre presque tout le bénéfice des services rendus à l'Eglise ? Il y a là une énigme, que je voudrais essayer de débrouiller dans les pages qui vont suivre.
^ Voir les textes réunis par Karl Holl, dans les Preiiss. Jahrb., Lxxxviii (1897), p. 263 et s., et par Audollent, Carthage romaine, p. 720. Je signale surtout ad Scap., m ; iv ; v ; De Res. C, xlii (Kr., p. 87, 1. 24) ; Apol., XVI ; ad Nat., I, xiv ; Scorp., vi ; de Idol., xv ; de Pallia, i ; adu. }'al., VIII (Kr., p. 186), etc. Gercke-Nordex, Einl. in d. Altertumswiss., III (191 2), p. 247, considèrent Tertullien comme une source très importante pour l'époque impériale.
Comment Tertullien a connu le Montanisme 297
Tertullien était au courant des choses de l'Orient chrétien. Avait-il fait un séjour en Grèce ? On peut interpréter en ce sens un passage d'ailleurs obscur d'un de ses traités ^. Au surplus, les relations entre chrétientés étaient si étroites à cette époque que l'hypothèse n'est pas indispensable pour expliquer la précision des renseignements dont il disposait. Un esprit aussi ouvert et avide que le sien devait ne rien laisser perdre des informations qui parvenaient jusqu'à lui.
Le de Pvaescriptione ^ prouve qu'il voyait nettement par l'imagination la carte des Églises « apostoliques » éparses à travers le bassin de la Méditerranée. Et ce n'étaient pas seulement leurs traditions fondamentales qui lui étaient familières, mais aussi leurs usages locaux, et jusqu'aux incidents de leur vie religieuse quotidienne. Il savait que de son temps même la communauté de Corinthe faisait porter le voile aux jeunes filles ^. Il admirait les Conciles qui se
^ Il s'agit du de Ici., xiii (Sources, n'^ 39). Les mots qitibus tune praesens patrocinatus est sermo semblent bien signifier que Tertullien avait jadis assisté de sa personne à l'un ou l'autre des conciles grecs qu'il vante, et qu'il avait eu l'occasion de faire l'apologie de l'usage qui consistait à les ouvrir par des jeûnes. Noeldechen a mis ce passage en relief dans son article Tertullian in Griecheland (ZWT, xxx [1887], p. 385-438) : les autres preuves qu'il donne d'un voyage de Tertullien en Grèce sont d'ailleurs de la plus extrême ténuité. — J'ajoute que cet érudit de style « brillant » et de jugement peu sûr fait au moms deux contre-sens dans son interprétation des dernières lignes du chapitre xiii. Il traduit : « Wenn dièse festlichen Tage [en réalité, il s'agit uniquement des jeûnes par où débutaient ces assises], die ich einst mit feiernd vertheidigt, auch von uns in verschiedenen Provinzen, wie der Geist uns antreibt, gehalten werden [Noeldechen n'a pas saisi la portée des mots in spiritu inuicem repraesentati, qui signifient « nous mettant par l'esprit en présence les uns des autres »], so etc..
2 § xxxvi, I et s.
^ De Virg. uel., viii (Œ., I, S95) Hodic denique uirgines suas Corinthii uelant.
réunissaient périodiquement en pays grec pour traiter, en commun les affaires de l' Eglise, et leur habitude d'ouvrir par des jeûnes ces assises respectées ^. Il raconte avec toutes les circonstances de détail comment naquirent les Ada Pauli, et la manière dont l'autorité ecclésiastique traita le prêtre d'Asie qui les avait composés 2. Le titre de prophète que beaucoup de catholiques décernaient à Méliton de Sardes, provoque sa dérision ^. Il pouvait décrire avec sûreté les avatars de Praxéas, venu d'Asie à Rome, puis à Carthage, pour y poursuivre ses intrigues *. Rien n'échappait à son I égard toujours en éveil.
Il n'est donc pas surprenant qu'il ait eu vent des luttes montanistes et qu'il s'y soit intéressé. J'ai montré qu'il eut entre les mains un recueil d'oracles montanistes grâce auquel il fut mis en contact immédiat avec la pensée des prophètes phrygiens ^. Par quel hasard l'opuscule lui parvint-il, nous l'ignorons. Sans doute quelque zélateur prit-il soin de le lui faire tenir, escomptant le prestige d'une recrue de cette qualité. Tertullien ne s'enferma d'ailleurs pas dans ce document. Elargissant le cercle de son enquête, il apprit à mieux connaître Montan, Maximilla, Priscilla et à les mettre à leur plan dans la secte (on notera qu'il ne nomme aucun de leurs comparses). Du jour où il se fut attaché à leur ceuvre, il en suivit l'histoire, dans le passé et dans le présent. Il sut l'accueil que la « prophétie nouvelle » — c'est par cette expression, venue d'Asie, qu'il désigne volontiers le Montanisme ^ — avait reçu à Rome, les sympathies puissantes qu'elle avait failli y rencontrer, et quelles machinations suspectes les avaient détournées d'elle. Et ce qui prouve qu'il ne perdit à aucun
^ De lei., xiii (Sources, n" 39).
2 De Bapt., xvii (RW., p. 215).
^ D'après saint Jérôme, de Vir. ill., xxiv.
* Voy. plus haut, p. 257 et s.
^ Sources, Introd., chap. iv, § v.
® Voir le tableau, p. 323.
Ce qui dut déplaire à Tertullien dans la « prophétie nouvelle » 299
moment de vue les vicissitudes de la secte en Orient, c'est que, en riposte à l'ouvrage d'Apollonius, paru aux environs de l'année 212, il annexa aux six livres de son de Ecstasi un septième livre dirigé contre ce polémiste 1.
On ne saurait donc soutenir sérieusement que Tertullien n'ait connu qu'un Montanisme d'exportation, systématiquement édulcoré. Il l'a connu dans sa réalité historique, et là oii il en a modifié les traits originels, c'est par une élaboration consciente dont il est pleinement responsable.
Il serait curieux de savoir l'impression première qu'il en recueillit. D'après saint Augustin, il l'aurait d'abord combattu 2. Cette donnée n'est confirmée par aucune autre, et paraît fort douteuse. Mais volontiers croirais- je que Tertul- V' lien demeura assez longtemps, à l'égard de la prophétie nouvelle, incertain et perplexe. Je dirai bientôt ce qui l'y pouvait attirer. Que de traits aussi devaient lui déplaire !
D'abord son origine même. Tertulhen était trop érudit pour ignorer l'estimation où les Phrygiens étaient communément tenus. Il y fait allusion dans le de Anima, xx ^^ là où il essaie de démontrer que, dès le premier instant, l'âme est en possession de toutes ses facultés qui se développent et croissent avec elle, mais plus ou moins fructueusement selon les lieux et selon les climats. Car, insiste-t-il, les lieux même ne sont pas indifférents. C'est pour cela que chaque nation
^ Saint Jérôme, de Vir. ill., xl (Sources, n» 120) et Vôlter, ZWT, t. XXVII, p. 32.
2 Haer., lxxxvi (SoUTCes, n» 145) « ...transiens ad Cataphrygas quos ante destnixerat. >>
3 RW., p. 332, 1. 27.
a son tempérament propre qui devient, pour ainsi dire, proverbial : « Comici Phryges timidos inludunt, Sallustius uanos Mauros et féroces Dalmatas puisât, mendaces Cretas etiam apostolus inurit. » Ironiste impitoyable, il ne pouvait manquer de craindre que ne rejaillît sur lui le ridicule d'un exotisme aussi décrié.
Puis comment n'aurait-il pas été choqué de la présence de Maximilla et de Priscilla auprès de Montan, et de leur prépondérance dans la secte ? Tertullien était peu bienveillant à la femme : elle représentait pour lui l'occasion du péché, le remords des fautes jadis commises, la tentation permanente qui lui faisait sentir l'aiguillon de ses anciennes débauches, maintenant détestées. Parcourons ses traités certainement catholiques : nous y constatons qu'en dépit de certaines formules déférentes ou affectueuses i, il y témoigne à la femme peu d'aménité. Le de Cultu Feminarum (qui, il est vrai, trahit dans le I^^ livre, l'influence de la rhétorique et sent le développement d'école) s'ouvre par l'évocation désagréable des responsabilités qui devraient inciter les femmes à éteindre prudemment leurs charmes, au lieu d'user leur temps à les aviver ^.
« S'il subsistait sur la terre une foi aussi grande que la « récompense qui y est promise dans le ciel, il n'en est pas « une d'entre vous, mes très chères sœurs, qui, une fois le « Dieu vivant connu, une fois instruite de sa condition, (c — j'entends : de la condition de la femme — convoiterait « encore un accoutrement comportant, je ne dirai pas quelque « faste, mais seulement quelque parure. Bien plutôt vivrait-
^ Cf. le de Cultu feminarum, i, i, (Œ., I, 701) « Sorores dilectissimae » ; et surtout le début du livre II (Œ., I, 714) « Servantes du Dieu vivant, mes compagnes de sujétion et mes sœurs... sans être tendre, cet opuscule servira la tendresse que j'ai pour vous dans une affaire qui intéresse votre salut ?>. — Il les appelle henedictae, ibid., 11, 5, 9.
2 De Cultu fem., i, i (Œ., I. 701).
Ce qui dut déplaire à TertuUien dans la « prophétie nouvelle » 301
« elle sous des dehors misérables et rechercherait-elle avide- <( ment de tristes haillons, s'offrant partout aux regards « comme une Eve gémissante et repentante, afin d'expier « plus complètement par tout cet appareil de pénitence, « l'héritage qu'elle traîne depuis Eve : ignominie du premier « péché, responsabilité d'avoir perdu le genre humain.
« Tu enfantes, ô femme, « dans la douleur et dans Tance goisse ». « Vers ton mari se portent tes désirs et il a domi- « nation sur toi » (Cf. Gen., m, 16). Eve, c'est toi, l'ignores-tu? « La sentence divine vit et pèse sur ton sexe en ce siècle-ci : « fatalement le crime vit aussi. C'est toi qui es la porte du « diable ; c'est toi qui as brisé le sceau de cet arbre fameux ; (( c'est toi qui, la première, a déserté la loi divine, c'est toi « qui as séduit celui que le diable n'a pas été capable d'atta- « quer, c'est toi qui as si aisément jeté bas l'image de « Dieu, — l'homme ! C'est à cause de tes services — la mort, « tout simplement ! — que le Fils même de Dieu a dû mourir. « Et tu songes à orner de parures « ta tunique de peau » ? (Cf. Gen., III, 21).
Le poids du péché originel s'appesantit donc sur une moitié du genre humain bien plus lourdement que sur l'autre moitié, toutes les femmes étant solidaires de leur grande aïeule pécheresse et méritant d'expier éternellement sa faute dans la tristesse et dans le délabrement physique ! On comprend qu'à lire de tels morceaux on ait pu, de son temps même, accuser TertuUien d'être un « ennemi du sexe », (sexu aemulus) comme il semble l'indiquer ailleurs ^.
Dans un autre traité de la même période, le de Baptismo, il se réfère à plusieurs reprises aux prohibitions pauliniennes. C'est ainsi qu'au début de l'opuscule ^ il s'en prend à une femme, « une vipère de la secte des Caïnites », qui a conquis dernièrement nombre de gens par l'affreux poison de sa
1 Ibid., II. 8.
2 De Bapt., I, (RW., p. 201).
doctrine et s'est attaquée principalement au baptême : femme abominable, dont on mesure l'impudence, si l'on songe qu'elle n'avait même pas le droit intégral d'enseigner « cui nec intègre quidem docendi ius erat ». — Un peu plus loin, au § XVII, il a l'occasion de préciser encore sa pensée quand il touche à la question de l'administration du baptême. Il explique que les laïques ont le droit théorique de conférer ce sacrement, au même titre que l'évêque et que les prêtres ; mais que pratiquement, il est préférable, par déférence pour le clergé et pour éviter tout conflit, qu'ils s'en abstiennent, sauf le cas d'urgence absolue. Ici il imagine une hypothèse : qu'une éhontée pareille à celle qu'il a stigmatisée tout à l'heure (mais de prétentions contraires) s'avise de vouloir baptiser : qu'en faudrait-il penser ? Eh bien, non ! les femmes n'ont aucune part à cette prérogative qui est une prérogative virile. Et c'est alors que, pour rabattre cette prétention, Tertullien découvre l'origine frauduleuse des Acta Pauli, auxquels elles font appel :
« Quelle vraisemblance, conclut-il, que Paul ait donné « à la femme le pouvoir d'enseigner et de baptiser, lui qui « ne lui a même pas permis sans restriction de se faire ins- « truire ! « Qu'elles se taisent, dit-il, et qu'elles interrogent « leurs maris à la maison. »
Tertullien refusait également aux femmes le droit d'exorciser i. Or cette toute-puissance du chrétien sur les £V£pYoû[x.£vot, où il voyait une preuve très forte de la vérité du christianisme ^, cette action sur les esprits mauvais par le contact, par le souffle ^, par l'invocation du nom du Christ •*, Tertullien n'en réservait nullement le privilège à des « exorcistes » dûment établis et qualifiés à cet effet ^. Tout chré-
■^ Cf. de Praesc, xli, 5.
^ ApoL, XXIII, 7.
^ Ibid., XXIII, 16.
* Ibid., XXIII, 15.
^ C'est chez saint Cyprien que Vexorcista apparaît pour la première
Ce qui dut déplaire à Tertullien dans la « prophétie nouvelle » 303
tien, en tant que dépositaire de la grâce divine, était, selon lui, maître de chasser le démon ^. Et c'est justement de cet office, naturel et commun à tous les baptisés qu'il frustre les femmes, avec grand scandale que telles parmi elles aient osé l'assumer.
Quand il veut énumérer les vertus dont il convient aux femmes chrétiennes de se parer uniquement, — à côté de la simplicité, de la pudeur, de la modestie il n'oublie pas de mentionner la tacitii mitas. Le morceau, d'un tour raffiné et précieux, vaut la peine d'être cité : il clôt le de Ciiltu jeuiinarum : « Montrez-vous parées des cosmétiques et des orne- « ments empruntés aux prophètes et aux apôtres. Empruntez « à la simplicité votre blanc, à la pudeur votre rouge, peignez « vos yeux de réserve et vos lèvres de silence, accrochez à vos « oreilles les paroles de Dieu, nouez à votre cou le joug du « Christ... Habillez- vous de la soie de la probité, du lin de « la sainteté, de la pourpre de la pudicité, et, fardées de la « sorte, vous aurez Dieu pour amant ! »
Avec cette promptitude à recommander aux femmes une passivité aussi muette que possible, il devait être tenté de juger sévèrement la coopération que les deux compagnes de Montan avait prêtée au prophète, et le magistère qu'elles avaient assumé parmi leurs fidèles.
Ce n'est pas tout. Je soupçonne encore chez Tertullien, lors de ses investigations de début sur la secte, des répu-
fois en tant que dignitaire officiel, Ép. xxiii (Hartel, p. 536, 1. 6). Cf. Firmilien à Cyprien, Ép. lxxv (Hartel, 817, 20) et la lettre du pape Corneille dans Eusèbe, H. E., VI, xliii, ii. Voir la note de Funk, dans Didasc. et Constit. apostol., t. I (1905), p. 528.
^ ApoL, XXIII, 4 : « Edatur hic aliqui ibidem sub tribunalibus vestris, quem daemone agi constet ; iussus a quolibet christiavo loqui spiritus ille tam se daemonem confitebitur de uero quam alibi deum de falso. »
Cf. De Cor., xi (CE., I, 443) sur l'incompatibilité entre le métier du soldat et les devoirs du chrétien : « Et quos interdiu exorcismis fugauit, noctibus defensabit... ? »
gnances d'un autre genre. Tertullien avait un goût natif pour les organisations régulières, où chaque fonction est nettement définie et où les droits acquis sont sûrs d'être respectés. Autant que l'absence de règle dans l'ordre intellectuel, l'incohérence dans l'ordre pratique lui infligeait un véritable malaise. Au fond, en cet homme si fécond en outrances, si complaisant aux paradoxes, se cachait l'âme d'un consciencieux administrateur, pour qui une exacte hiérarchie est la condition absolue du bon fonctionnement des services. De là venait pour une large part son antipathie contre les hérétiques de son temps, gens sine grauitate, sine auctoritate, sine disciplina, chez qui aucune ordonnance fixe ne réglait la place réservée à chacun. Il faut lire le chapitre xli du de Pracscriptione pour évaluer la force de ce sentiment ou de ce besoin, dans l'esprit de Tertullien.
« Episcopatus aemulatio schismatum mater est » .' c'était Tertullien lui-même qui avait écrit cette phrase dans son de Baptismo 1. Or, en dépit des aptitudes ordonnatrices et méthodiques dont Montan semble avoir été doué, sa doctrine recelait, par le fait même que « l'Esprit » y était tout, un principe d'anarchie et un ferment de dissolution. Honni par les « spirituels », l'épiscopat d'Asie en avait fourni la preuve à ses dépens. Tertullien ne risquait-il pas dès lors de sentir ses tendances intimes quelque peu froissées en s'affiliant à une confrérie où était pratiqué, à l'égard des autorités établies, l'irrespect qu'il reprochait volontiers aux dissidents ^ ?
1 De Bapt., xvii (RW., p. 215, 4).
^ De Praesc, xlvii, 5 : « Ceterum nec suis praesidibus reuerentiam nouerunt. »
Le Christianisme de Tertullien 305
Toutes ces disconvenances — et l'on en trouverait d'autres encore, — je les énumère pour réagir contre les interprétations qui ne voient, entre le Montanisme et la pensée de Tertullien, qu'harmonies préétablies et accords fonciers. Oui certes, le Montanisme rencontra dans cette âme de solides attaches, mais il dut y éveiller aussi en premier lieu beaucoup de scrupules et d'angoisses. Pour que Tertullien ait triomphé de ses hésitations, pour qu'il se soit décidé à publier sa sympathie, puis son adhésion totale, au prix de tant de heurts et de froissements, il fallut qu'il s'y crût obligé par des raisons péremptoires.
Eliminons de notre perspective les traités d'apologétique de Tertullien, je veux dire VApologeticus, Vad Nationes, le De Testimonio Animae, Vad Scapulam; laissons de côté ces pages souvent admirables, d'une composition si serrée et si puissante, d'une ironie incisive et hautaine, d'une merveilleuse verdeur de style ^. Concentrons notre attention sur ses ouvrages de polémique doctrinale contre les hérétiques, et mieux encore sur les écrits qu'il composait à l'usage des chrétiens en vue de déterminer leur attitude à l'égard de la société païenne ou de régler certaines questions d'ordre intérieur. C'est là que nous le connaîtrons le mieux, avec les fougues et les manies de son tempérament.
Ce qu'est pour lui le Christianisme ? Une foi, sans doute, une régula fidei, autrement dit un conglomérat de propositions qui s'imposent obligatoirement à l'intelligence et dont l'authenticité est garantie par l'unanime accord des Eglises ;
^ Voir le commentaire si pénétrant de Heinze sur VApologeticus, et mon compte rendu dans BALAC, 1912, p. 78 et s.
— mais avant tout une discipline, c'est-à-dire une règle et un frein pour la volonté. Son esprit de juriste se complaît singulièrement en cette idée d'une doctrine qui jette sur la vie humaine tout entière, dans l'infinie multiplicité de ses actes, le réseau étroit de ses prescriptions avec la promesse d'une récompense éternelle pour ceux qui en auront accepté l'enlacement ; avec la menace d'un éternel châtiment contre quiconque se sera débattu pour y échapper. Le Dieu qu'il chérit, c'est le juge inflexible et jaloux qui a établi la timor comme base du salut de l'homme ^, qui sème les tentations en ce monde pour faire l'épreuve de ses fidèles ^, et qui tient toujours ses vengeances prêtes. De là les colères de Tertullien contre Marcion, qui s'était complu à souligner les « anthropopathismes » du Dieu de l'Ancien Testament : « Ecoutez, pécheurs, s'écrie-t-il et vous qui ne l'êtes pas encore, afin d'apprendre à le devenir. On a inventé un Dieu meilleur, qui ne s'offense, ni ne s'irrite, ni ne se venge ; un Dieu dans l'enfer duquel nulle flamme ne bouillonne et qui n'a point de ténèbres extérieures, ni frissons, ni grincements de dents. Il est tout bon, vous dis- je. Il défend bien de pécher, mais seulement sur le papier. A vous de voir si vous voulez bien lui accorder obéissance, pour avoir l'air de l'honorer. Quant à la crainte, il n'en veut pas... ^ »
De cette conception, Tertullien pouvait déduire logiquement pour soi-même la nécessité d'une vie mortifiée, tout entière coordonnée et suspendue à la pensée de son salut individuel. Mais il n'était pas homme à borner son effort à la poursuite d'une perfection purement égoïste. Outre que ses fonctions de prêtre (car je ne doute pas, en dépit de récentes affirmations contraires, qu'il ne l'ait été *) l'obli-
^ a Timor fundamentum salutis est », de Cultii Fcm., II, ii (Œ., i, 716). 2 Ibid., II, X (Œ., I, 730).
^ Adu. Marc, I, xxvii (Kr., p. 328, 12).
* Cf. BALAC, 19 13, n° du 15 juillet : P. de Labriolle, Tertullien était- il prêtre ?
Le Christianisme de Tertullien 307
geaient à l'action extérieure, il était trop combattif, trop passionné, trop avide de conquérir les âmes, de leur souffler ses idées, ses affections, ses haines, pour ne pas essayer de modeler autrui d'après son propre idéal, jusqu'à parfaite ressemblance.
En fait, voyez-le s'occuper de déterminer certaines règles de conduite en des cas douteux ou controversés. Par exemple : dans quelle mesure était-il licite à un chrétien de participer à la vie païenne ? Fallait-il que les jeunes filles portassent le voile ? Quand et comment convenait-il de prier, de jeûner ? — Il ne se contente jamais de poser des principes généraux. Il entre dans les faits particuliers, dans le tout petit des détails qui composent la trame de l'au jour le jour. Le de Idololatria est une sorte de traité de théologie morale où, après avoir établi la gravité du crime d'idolâtrie, Tertullien passe en revue les diverses formes de la vie séculière, métiers, cérémonies, langage même, et s'attache à préciser chaque fois en quelle mesure le chrétien ennemi des compromissions peut et doit y collaborer. Et avec quelle minutie il détermine les conditions de la prière, le ton, les gestes, l'attitude à observer ^ ! Avec quel scrupule il aune la longueur du voile qui convient aux vierges, indiquant comme il faut le disposer par devant et par derrière, et jusqu'où il doit descendre et l'âge précis où il faut qu'elles commencent à le porter ^ i H n'est pas de ces moralistes qui supposent que l'esprit seul suffit à tout vivifier. Il aime à tout prévoir pour tout réglementer, parce qu'il connaît la faiblesse, la perversité de l'homme et qu'il craint que celui-ci ne s'échappe par le côté où l'on aurait omis de tracer la route à suivre et d'élever des garde-fous. Il faut donc qu'une exégèse précise adapte les prescriptions de la loi aux réalités quotidiennes.
Il est évident qu'avec un tel prurit de régenter ses sem-
1 De Orat.. xvi et s. (RW., p. 190). * Ibid., XX ; cf. de Virg. uel., xvii et s.
3o8 La Crise Montaniste
blables Tertiillien ne pouvait manquer de soulever autour de lui les oppositions les plus vives. Multiples étaient les tendances des fidèles de Carthage et d'Afrique. Il y avait les simples, incapables et insoucieux de spéculation, se contentant de la tranquille possession de leur foi, mais exposés, en raison de leur naïveté même, aux sophismes amollissants ^ ; les intellectuels qui se piquaient d'aborder les plus abstruses questions de la métaphysique religieuse ^ ; il y avait les faibles, les « chrétiens en l'air ^ », qui, loin de goûter le martyre*, , la persécution 5, la pénitence^, se montraient amis avant tout de leur tranquilHté ', et prétendaient s'aménager ici-bas une vie aussi confortable que possible, fût-ce au prix des plus fâcheuses compromissions ^ ; les
^ « Qui simpliciter credidisse contenti non exploratis rationibus traditionum intentam probabilem fidem per imperitiam portant. » {De Bapt., I ; RW., p. 201, 5) ; « rudes animas » {adu. Marc, I, ix ; Kr., p. 300, 25) ; « Nam et multi rudes et plerique sua fide dubii, et simplices plures quos instrui, dirigi, muniri oportebit » [De Res. C, 11 ; Kr., p. 28, 1. 3) : « Simplices enim quique, ne dixerim imprudentes et idiotae, quae maior semper credentium pars est » {Adu. Pr., 11 ; Kr., p. 230, 8) ; cf. ibid., i (Kr., p. 228, 15).
2 Cf. de Praesc, ix ; adu. Marc, I, 11 (Kr., p. 292, 21).
^ « ... Plerosque in uentum et si placuerit Christianos... » {Adu. Gnost. Scorp., I ; RW., p. 145, 10).
* Cf. ibid., I (RW., p. 145, 20 et 146, 9 « sauciatam fidem uel in haeresin uel in saeculum exspirat (infirmitas). « Voir Harnack, Mission, I ^, 404, n. 2.
^ Les arguments des partisans de la fuite en temps de persécution sont indiqués dans le de Ftiga aux § v, vi, vu, viii, x : noter au § vi (Œ.,i, 471) les mots : « Sic enim uoluit quidam, sed et ipse fugitiuus, argumentari... »
^ De Paen., v, 10-12.
' « Musitant denique tam bonam et longam sibi pacem perulitéuri » {De Cor., i ; Œ., I, 417).
^ Un bon nombre de chrétiens ne voulaient point se priver du théâtre. TertuUien énumère leurs excuses dans le de Spectac, i, 11, m, xx, xxix. On peut comparer les doléances de l'auteur du de Spectac, attribué ordinairement à Novatien, sur certains sophismes analogues (Hartel, Opéra Cypriani, III, p. 3). Les mariages mixtes avaient également leurs partisans {ad Ux., II). — On remarquera, sans vouloir d'ailleurs confondre des catégories aussi distinctes, que TertuUien admet que des chrétiens pouvaient se rendre coupables de crimes de droit commun {.Apol., xliv, 3 et xlvi, 17) et de crimes contre nature {De Pud., iv, 5).
L'Opposition contre Tertullien 309
« libéraux » qui rêvaient de réconcilier le christianisme avec le siècle ou se refusaient du moins à toute provocation inutile ^ ; les rigoristes, enfin, âmes pareilles à celle de Tertullien. Tout ce flot humain, oscillant et divers, TertuUien avait la prétention de le pousser, de gré ou de force, dans les chemins étroits qui étaient pour lui la seule voie permise au chrétien 2.
Seulement les gens ne se laissaient pas brider aussi docilement qu'il l'eût voulu. Contre ce dialecticien impitoyable se dressait la coalition, non pas seulement des « laxistes », mais aussi des esprits modérés qui, souffrant de voir alourdir ainsi le joug évangélique, prenaient le parti de se retrancher derrière l'Ecriture et de contrecarrer toute exigence qui n'y rencontrerait point un appui certain ^. Il est vraisemblable que les évêques, dont Tertullien n'hésitait pas parfois à critiquer les actes *, favorisaient cette réaction. Quand on sait que l'opinion que l'on défend, que la mesure que l'on préconise, engagera toute une collectivité qui a foi en vous et vous considère comme dépositaire de l'Esprit-Saint, on est aisément enclin à se défendre des exagérations et à demeurer soigneusement dans le raisonnable. Comment les évêques eussent-ils suivi cet intransigeant à qui le quieta non movere eût paru la pire des abdications, et qui avait le besoin constant de résoudre les questions par principe, au lieu de les laisser dénouer par la vie elle-même ?
Tertullien sentait bien ces résistances et ; il s'en exaspérait d'autant plus que l'Écriture, même sollicitée par le plus
^ Voir surtout le de Idololatria. On peut délimiter aisément, d'après chaque réfutation partielle de Tertullien, la position où s'établissaient ses adversaires.
^ De Fuga, xiv (Œ., i, 491).
^ Cf. le de Fuga par ex., en y comparant une remarque du de Cor., i (Œ., I, 418, 1. 2).
* V. g. de Idol., vil (R\V., p. 36, 19) ; de Orat., xxii (RW., 196, 7 et s.) ; de Virg. uel., ix (Œ., I, 896), etc.
rusé des avocats, même torturée par le tourmenteur le plus habile à faire parler les textes de force, le laissaient parfois désarmé en face de cas particuliers que l'Esprit-Saint, eût-on dit, n'avait pas prévus ^.
Pour suppléer à ces terribles lacunes, il essaya d'un biais. Il fit appel à ses études d'homme de loi. Il se souvint qu'une des sources du ius ciuile, c'était la coutume {mos, mores maiomni, consuetudo), La coutume était considérée par les juristes romains comme exprimant le consentement tacite du peuple, source de tout droit. Eprouvée par un long usage, « elle s'imposait au juge à l'égal de la loi ^ », et, encore que son influence originelle se fût progressivement affaiblie, elle n'en demeurait pas moins, en principe, un des modes de formation du droit. — Donc, là, où l'Ecriture étant muette ou équivoque, une certaine tradition semblait favoriser ses vues. TertuUien fît observer que la coutume, par le fait même qu'elle est coutume, enferme en soi sa justification. La consuetudo provient évidemment d'une iraditio ^. Mais pour valider cette traditio, fallait-il (comme le prétendait le parti « libéral ») une source écrite? Pas le moins du monde. La tradition, même sans ce point d'appui originel, était parfaitement recevable. Mille exemples tirés de la pratique chrétienne ne le prouvaient-ils pas surabondamment ? Est-ce que le Christ avait prescrit quelque part de prononcer au moment du baptême les paroles : « Je renonce à Satan, à ses pompes, à ses anges ? » Où était-il écrit qu'on dût se signer en tant d'occasions ? etc.. Tous ces usages n'avaient d'autre autorité
^ Ainsi dans la question des spectacles : de Spect., m (RW., p. 4, 1. 22). Au point de vue de la prohibition de la fuite en temps de persécution, le texte de Mt., x, 23, lui causa beaucoup de tracas.
^ E. CuQ, les Instit. jurid. des Romains, t. I, p. 20-21 ; 168 et s. ; t. II, p. 17 et l'article Mores du même auteur dans le Dict. des Avtiq. (III, 11, 2001) ; Ihering, Esprit du Droit romain, trad. Meulenaere, Gand et Paris, 2^6 éd., 1880, t. II, p. 28 et s.
^ De Cor., 11 et s.
Comment TertuUien essaya de vaincre les résistances 311
que celle de la coutume : traditio auctrix, consuetudo confirmatrix, fides ohservatrix ^. Et en dernière analyse, le support de la tradition elle-même, c'était la raison : Rationem traditioni et consuetudini et fidei patrocinaturam aut ipse perspicies ant ah aliqiio qui ferspexerit disces ^. Dès lors, conclut-il, à défaut de loi, c'est la coutume qui fait loi — tout comme dans le droit civil — et cette loi est justifiée suffisamment par l'autorité de la raison.
A-t-il fini ? Non pas. Il s'empresse de tirer parti de cette dernière considération, pour se garer des « coutumes » trop bénignes que l'on pourrait d'aventure lui objecter. Si la raison est une autorité légitime, pourquoi ne jugerait-elle pas la tradition, toutes les fois que celle-ci ne se rattache pas explicitement à une déclaration du Seigneur ou de l'Apôtre ^ ? Bien mieux pourquoi ne pas constituer en loi tout ce que la raison prescrit ? Pourquoi ne serait-il pas loisible à tout fidèle [omni fideli *) de ce faire, pourvu que la règle établie soit en conformité avec les desseins de Dieu, qu'elle profite à la discipline et contribue au salut ? Dieu n'a-t-il pas dit : « Que ne jugez-vous pas vous-même ce qui est juste ? » Et saint Paul a-t-il fait autre chose, quand il a donné des conseils en son nom personnel sous le patronage de la raison divine ?
On sent bien ici le fond de l'esprit de TertuUien : un attachement passionné à son sens propre, qui, au lieu de s'avouer franchement, veut justifier au moyen d'un système compliqué et savant son envie de légiférer. Par tempérament, Tertullien aimerait à trancher d'autorité sur toutes choses. Mais
1 Ibid., IV (Œ., I, 424).
2 Ibid.
3 De Orat., xv (RW., 189, 15).
* De Cor., iv : « Si ratione lex constat, lex erit omne iam quod ratione constiterit a quocunque productum. An non putas omni fideli licere concipere et constituere, dumtaxat quod Deo congruat, quod disciplinae conducat ? »
son goût catholique de la tradition, des choses respectables par leur durée ou par leur source, réfrène cet appétit individualiste. Et il s'agit, à force de ruses et de sophismes, de mettre à peu près d'accord ces tendances contradictoires.
Au surplus, de tels artifices, bons pour masquer les insuffisances d'une argumentation aux abois, ne pouvaient satisfaire sa propre logique ni duper longtemps ceux qu'ils avaient un moment éblouis. Il était dans la situation d'un juge fermement convaincu de la nécessité de réprimer certains délits et à qui « l'arsenal « des lois ne fournit aucune arme appropriée. Seule, une parole vivante et divinement inspirée eût été capable de suppléer aux insuffisances des Sancti Commentarii, aux silences ou aux mollesses de la tradition. Mais cette voix, d'où se ferait-elle entendre pour réchauffer la jrivola et frigida fides ^ des masses chrétiennes et pour remédier à l'affaissement des caractères ?
Tel était l'état moral de l'inexorable intransigeant, quand il rencontra le Montanisme ou tout au moins quand il se décida à en faire une étude approfondie.
J'ai dit ce qui l'y dût choquer. Mais à côté de ces déplaisances, que de séductions il y rencontrait ! Nous n'avons, au surplus, qu'à recueillir ses confidences, qu'à enregistrer ses aveux.
Ce qui l'y frappa d'abord, c'est le respect de Montan pour le dogme, son dédain pour les questions purement théoriques '^.
1 De Fuga, m (Œ., I, 468, 1. 10).
^ De Mon., 11 (Sources, n° 30) « ... fidem diccnte pro eis integritate praedicationis. « Et un peu plus haut : « Aduersarius enim spiritus ex diuersitate praedicationis appareret, primo regulam adulterans fidei, etc. » ; ibid., XIV (Sources, n° 33) « ...tantum ut Deo et Cliristo dignum sit quod
Séductions qu'offrait à Tertullien le Montanisme 313
Sa doctrine n'avait rien de commun avec le Gnosticisme abhorré.
V Entre l'esprit gnostique et l'esprit montaniste, quelle différence ! ^ D'un côté, la fantaisie sans limites d'intellectuels pseudo-chrétiens, férus d'individualisme, avides de dogmatiser, qui bouleversaient la théorie de la création, différenciaient le \Tai Dieu du Dieu créateur et législateur de l'Ancien Testament, inséraient entre ce Dieu suprême et l'univers sensible leurs couples d'éons aux noms étranges, leurs syzygies, plérômes, ogdoades, archontes ; qui volatilisaient la réalité des récits évangéliques, exténuaient le Christ historique en un Jésus fantôme, lequel ni n'avait souffert ni n'était ressuscité ; réservaient à des catégories étroitement circonscrites le bienfait d'une rédemption dérisoire d'où la plus grande partie du genre humain était exclue ; qui dénaturaient l'idée de l'Église, qu'ils personnifiaient en l'un des Eons de leurs cosmogonies funambulesques ; dont quelquesuns enfin proclamaient « qu'il est loisible à l'or de se traîner dans la boue sans se souiller ^ », que les destinées de l'âme ne sont nullement solidaires des faiblesses de la chair, — des actes ne pouvant modifier la nat-are spirituelle de l'être —, et que nul n'est obligé de souffrir pour un Christ irréel dont la Passion fut toute fictive.
De l'autre côté, chez les montanistes, rien qui ressemblât à cette critique effrénée qui faisait le procès de l' Ecriture,
superducitur » ; De lei., i (Sources, n" 35) : >< Non quod alium Deum praedicent Montanus et Priscilla et Maximilla, nec quod lesum Christum soluant, nec quod aliquam fidei aut spei regulam euertant... » Cf. De Res. C, lxiii (Sources, n" 28) ; de Virg. nel. I (Sources, n" 13) « ... Non enim ab se loquitur, sed quae maudantur a Christo. »
^11 y a eu des historiens pour compter le Montanisme parmi les « systèmes » gnostiques. Par ex. Matter, Hist. du Gnosticisme, II, 316 et s. ; Meier, Dogmengesch., § 23. Les traits prétendument gnostiques que Schwe- GLER (Der Montanismus, p. 216-221) croit retrouver dans le Montanisme n'ont aucune portée. J'ai signalé un rapprochement fâcheux chez Ernest Renan (L'Égl. chrét., 441-2).
^ Irénée, I, vi, 2 (P. G., vu, 508).
éparpillait le dépôt de la foi, se taillait à sa guise un christianisme qui n'était plus le vrai christianisme, mais « un parasite étranger » cherchant à « se faire passer pour l'arbre de vie » ^. ^ Le Montanisme acceptait la révélation chrétienne comme un fait acquis, comme une tradition vénérable, comme un héritage intangible. Loin d'essayer d'en dissoudre les éléments par l'analyse pour les recomposer ensuite par la spéculation, il y cherchait respectueusement de quoi justifier sa propre tâche, et n'affichait d'autre ambition que de réaliser une promesse du Christ. Rien ne dénonçait chez ceux qui le propageaient l'orgueil qui refuse de s'incliner devant la commune croyance des fidèles.
En outre, cette doctrine ne semblait préoccupée que de la pratique de la vie. L'idéal qu'elle proposait était un idéal tout moral, dont l'objet n'était point tant la connaissance que l'action. Tournée tout entière vers l'avenir de l'humanité, dont elle estimait la destinée désormais chancelante, elle se gardait de chercher des justifications commodes pour la désertion des devoirs ordinaires, pour les lâchetés de l'être sensible, pour les secrètes infamies charnelles. Elle érigeait en obligation un ascétisme, non pas absolu, mais fort sévère déjà à tous les instincts. — Quoi de plus savoureux à l'âme de Tertullien ? Quoi de plus rassurant pour la rigueur de son puritanisme ? « Atqui magis euersoris fuisset et semetipsum de clementia commendare et ceteros ad delinquentiam temptare ^. » Un destructeur de la foi se fût accrédité bien plutôt par sa clémence et en incitant les autres au péché. Au lieu de cela, le « Paraclet » s'était montré comme Vexhoriator omnium tolerantiarum ^, et ses prescriptions tendaient à obtenir de l'homme un maximum de sacrifice ; son exactitude doctrinale se doublait, se réchauffait d'une piété toujours
^ E. Renan, L'Église chrétienne, p. 184. - De Pud., XXI (Sources, n" 48).
2 De Fuga, xiv (Sources, n° 26).
Séductions qu'offrait à TertuUien le ÎNIontanisme 315
scrupuleuse à prescrire les devoirs envers Dieu, à les recommander avec insistance ^ et à « glorifier le Christ ^ » ; il avait su enfin s'entourer de femmes dignes entre toutes de vénération ^, et, par ce choix même, il avait prouvé la rectitude de ses desseins.
Puis quelle allégresse pour TertuUien de voir refleurir au sein du Montanisme tous les phénomènes religieux dont l'Ecriture, surtout les Ë pitres de saint Paul, lui avait v^ révélé la signification : prédiction de l'avenir, lecture dans les cœurs, psaumes improvisés, visions, discours spirituels articulés en extase et éclairés par une interprétation * ! Lui qui quêtait avidement, même dans les écrits non canoniques, pour peu qu'ils fussent édifiants ^, de quoi étayer ses propres thèses, cet épanouissement charismatique lui
1 De lei., xi (SoUTCes, no 37).
2 De Mon., 11 (Sources, n" 30).
^ Adii. Marc, V, viii (Kr., 600, 23) ; de Exh. C, x (per sanctam prophetidem Priscam).
* Adu. Marc, V, viii (Kr., p. 600, 1. 20 et s.) « ... aliquos prophetas, qui tamen non de humano sensu, sed de Dei spiritu sint locuti, qui et futura praenuntiarint et cordis occulta traduxerint ; edat aliquem psalmum, aliquam uisionem, aliquam orationem, dumtaxat spiritalem, in ecstasi, id est in amentia, si qua linguae interpretatio faccessit... » Cf. ibid., V, XV (Kr., 628, 1. 22 et s.). Pour l'interprétation de ce morceau, voir RiTSCHL, Entstehung ^ , p. 474; Néander, Antignosticus ^, p. 428; MoNNiER, La notion de V Apostolat, p. 322. J'aurais un léger doute sur le sens des mots si qua linguae interpretatio accessit. Ne serait-ce pas une simple observation de TertuUien sur l'équivalent amentia qu'il vient de donner à ecstasis ? Cet emploi de interpretatio ne lui est nullement étranger (cf. Apol., m, 5 : Christianus... quantum interpretatio est, de unctione ducitur ; de même Ad Nat., I, m ; A du lud., ix, début ; adu. Pr., xxvii ; adu. Marc, V, iv [Kr., 581, 17] etc.). Mais il avait déjà dit adu. Marc, IV, xxii (Kr., 492, 28} « ecstasin, id est amentiam » : il n'y avait pas lieu pour lui d'insister de nouveau sur l'identité des deux expressions ; puis, s'il ne faisait que souligner sa traduction, il n'aurait pas employé lingua, mais plutôt nomen ou uocabulmn (cf. Apol., m, 3 ; ad Nat., I, v ; II, 12 : RW., p. 118, 9-10). Je crois donc finalement qu'il faut entendre : <■ ... si une interprétation de ce langage (mystérieux) s'y ajoute ». A ce prix seulement Voratio spiritalis devenait intelligible : cf. / Cor., xii, 10.
* Il expose ses principes sur ce point dans le de Cultu Fern., I, m (Œ.. I, 705).
3i6 La Crise Montaniste
apparaissait comme la marque certaine de l'activité permanente de l'Esprit parmi les voyants phrygiens. Comment dès lors leur refuser sa créance ? A mesure qu'il la leur accordait plus pleinement, un double sentiment l'envahissait : d'abord il se sentait meilleur, plus pur, il avait l'impression d'une rénovation morale où s'exaltait son )noi ^ ; puis, grâce à la précision des enseignements du Paraclet, une foule de problèmes où jusque-là ses démonstrations avaient vacillé, faute de textes explicites et sans équivoque, recevaient la solution la plus lumineuse ^, et aussi la moins complaisante à la mollesse de tant de catholiques.
Tertullien cherchait un code ; et voici qu'il en trouvait un qui lui fournissait tout à la fois une réglementation morale conforme à son vœu secret et une autorité capable de l'imposer en la rattachant à une source divine. Comment se fût-il refusé à le faire sien ? C'est son esprit de juriste passionné qui a été conquis d'abord, et qui, entre le Montanisme et l'Eglise, quand 1 a fallu se décider, a fixé son choix.
^ De Pud., I, II (Sources, n° 46).
^ De Res. C, LXiii (Sources, n» 28) « ... pristina instrumenta manifestis uerborum et sensuum luminibus ab omni ambiguitatis obscuritate purgauit... Cuius (prophetiae) si hauseris fontes, niillam poteris sitire doctrinam, nullus te ardor exuret quaestionum. » De Fuga, i (Sources, n° 23) : « ... Paracletum non recipiendo... merito adhuc etiam aliis qiiaestionibus obnoxii estis » ; adu. Pr., xiii (Sources, n° 44).