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CHAPITRE II

Par quelles raisons d'ordre général Tertullien justifia-t-il sa foi montaniste ?

Ce choix, il ne lui suffisait pas d'être personnellement convaincu de l'avoir opéré avec discernement et sagesse ; encoie fallait-il l'imposer aux autres, et trouver les arguments susceptibles de les y faire adhérer. Lui-même, je l'ai indiqué déjà, avait dû se sentir arrêté quelque temps par une double difficulté : un esprit caustique comme le sien, si prompt à ridiculiser ses adversaires sur leur origine même (qu'on se rappelle ses intarissables plaisanteries à propos du Pont, patrie de Marcion ^) ne pouvait manquer d'éprouver quelque dépit de ce que le Montanisme fût né en pays phrygien ; puis les prérogatives départies aux femmes dans la secte étaient de nature à éveiller ses susceptibilités.

La seconde question était d'ailleurs beaucoup plus épineuse pour lui que la première. Examinons d'abord comment il la résolut.

^ Adu. Marc. I, i (Kr., p. 290, 15 et s.). Voy. Bill, TU, xxxviii, 2 (1911), p. 10-13.

3i8 La Crise Montaniste

Allait-il se déjuger lui-même en proclamant la licéité de la pédagogie féminine, et mettre en échec du même coup l'enseignement de saint Paul ? Ce serait le connaître mal que de le supposer capable d'une volte-face si maladroite. Dans le de Virginibus uelandis, un des tout premiers traités où se trahit l'influence du Montanisme, il ne dévie pas le moins du monde de sa ligne antérieure. Voulant démontrer que toute prescription qui s'adresse à la mulier tombe également sur la uirgo sans même que le mot uirgo ait besoin d'être articulé, il met en ligne (parmi d'autres raisons) une preuve tirée des disciplinae ecclesiasticae pr accepta ^.

« Il n'est pas permis à la femme de parler dans l'église, « ni d'enseigner non plus, ni de baptiser, ni d'offrir (le sacri- « fice), ni de revendiquer pour elle aucune tâche virile, à « plus forte raison aucun office sacerdotal. Recherchons si « l'un quelconque de ces actes est permis à la vierge. Et si « aucun d'eux ne lui est permis, si en toutes choses la vierge « est assujettie aux mêmes règles et que l'obligation de « rester modestement à sa place lui incombe comme à la « femme, pourquoi ce droit unique (de ne pas se voiler) qui « est dénié à toute femme lui serait-il octroyé ? »

Le passage est intéressant, parce que Tertullien y constate un état de fait. Il invoque la discipline courante, et son raisonnement ne vaut qu'autant qu'il la prend dans sa teneur officielle, sans y rien ajouter de son cru. Or nous avons là le détail précis des interdictions cultuelles qui étaient faites à la femme, autrement dit, des formes pratiques que l'Eglise avait déduites du précepte général posé par saint Paul. Tertullien y adhère sans aucune restriction, et l'on remarque

De Virg. uel., ix (Œ., I, 895).

Tertullien et le ius docendi féminin 319

qu'il n'é\Tte point les expressions à demi-offensantes, un peu pénibles en tous cas (« nécessitas hiunilitatis «) . On en rencontrerait d'analogues dans un autre traité, d'un montanisme beaucoup plus accentué, le de Corona : « La tête de la femme, dit Tertullien, est assujettie au voile... Elle porte le fardeau de son humiliation ^. »

Un passage de Vadversus Marcionem ^ nous éclairera sur l'échappatoire qu'il sut se ménager. Voulant prouver à Marcion que l'apôtre Paul, loin d'avoir été l'irréductible ennemi de l'ancienne Loi, s'appuj^a souvent sur elle, il apporte cet exemple :

« Lorsque Paul prescrit aux femmes le silence dans l'Eglise, « quand il leur interdit de parler pour le simple agrément « de s'instruire — au surplus il a montré déjà qu elles ont, « elles aussi, le droit de prophétiser, quand il impose le voile « à la femme en train de prophétiser — , c'est la foi qu'il allègue « comme autorité pour assujettir la femme, — la Loi qu'il « n'aurait dû connaître, je le dis une bonne fois, que pour la « détruire. »

Il n'y a pas à se méprendre sur la signification de cette parenthèse soigneusement ouverte au milieu de son raisonnement. Il y évoque l'exception que saint Paul lui-même avait implicitement accueillie (/ Cor., xi, 5). La femme qui se trouve sous l'emprise de l'Esprit échappe à la réglementation commune, car nul n'a le droit de paralyser l'Esprit. Il suffira dès lors à Tertullien de prouver que Priscilla et Maximilla furent des prophétesses authentiques, parlant « en extase », pour qu'elles soient justifiées désormais, et même pour qu'elles garantissent la pureté morale, l'orthodoxie de l'Eglise à laquelle elles se rattachent. D'où le défi qu'il jette à Marcion, quelques lignes plus bas : « Que Marcion exhibe les dons de son Dieu ; (qu'il nous montre) des prophètes qui aient

^ De Cor., xiv (Œ., I, 454 ) « ...Obnoxium est uclamcnto caput fcminae.. Habet humilitatis suae sarcinam. »

^ V, VIII (Œ., II, 298 ; Kr., p. 600).

parlé non point d'après l'humaine raison, mais d'après l'Esprit de Dieu ; qu'il me prouve encore qu'une jemme ait prophétisé dans son entourage parmi ses grandes et plus saintes femmes. Je dirai, moi : si, toutes ces manifestations, je puis les montrer plus aisément et, bien entendu, en parfaite harmonie avec les règles, les plans et la discipline du Créateur, nul doute que Christ, Esprit, Apôtre ne soient du côté de mon Dieu. »

Aussi dans le de Anima ^, ix, Tertullien n'hésite-t-il pas à invoquer, à l'appui de sa conception de la nature de l'âme, les visions d'une « sœur » montaniste.

« Il y a aujourd'hui parmi nous une sœur qui a reçu en partage le charisme des révélations. Elle les subit dans l'église au cours des solennités dominicales, en extase, sous l'influence de l'Esprit. Elle converse avec les anges, parfois même avec le Seigneur. Elle voit, elle entend les vérités mystérieuses ; elle lit dans le cœur de quelques-uns, et elle procure des remèdes à ceux qui en ont besoin. Soit qu'on lise les Ecritures, ou qu'on chante les Psaumes, ou qu'on adresse des allocutions, ou qu'on offre des prières, chaque exercice fournit matière à ses visions. Il nous était arrivé de tenir je ne sais quel discours sur l'âme, pendant que cette sœur était sous l'influence de l'Esprit. Une fois la solennité terminée, quand le peuple eut été congédié, fidèle à son habitude de nous annoncer ce qu'elle a vu — car on a grand soin de classer ses révélations pour les mieux authentiquer — elle nous dit : « Entre autres spectacles, une âme s'est montrée à moi corporellement. Elle paraissait être esprit, mais non dépourvue de consistance et de forme ; bien au contraire, telle qu'elle était elle semblait susceptible d'être saisie, tendre, lumineuse, couleur d'azur et de forme toute pareille à celle du corps humain ». Telle fut sa vision. Dieu en fut témoin, et aussi l'Apôtre, garant

^ Sources, n" 19.

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« si compétent des charismes qui devaient survenir dans « l'Ëglise. N'y croirez-vous point, même si l'événement lui- « même vous persuade sur toute la ligne ? »

On voit le prix que Tertullien attache aux visions de cette femme et le procédé par lequel l'authenticité en était vérifiée. Il note à plusieurs reprises que c'est en état d'extase qu'elle les reçoit -^-^Elle est donc passivement assujettie à l'Esprit et tout soupçon de prétention personnelle à dogmatiser est par le fait même écarté. Rien de plus édifiant, de plus traditionnel que le contenu de ces révélations : entretien avec les anges, avec Dieu lui-même, intuition des vérités inaccessibles aux âmes ordinaires, subtile pénétration des cœurs, pareille à celle dont saint Paul avait signalé les effets surprenants sur les païens (/ Cor., xiv, 25), méditation su^pranaturelle des textes entendus pendant la cérémonie sainte. — Encore n'est-ce pas sans un contrôle sérieux que ces visions sont agréées comme authentiques. La foule n'en connaît que ce que l'on veut bien lui en faire connaître. Pendant le service divin la sœur se tait : mais, une fois les rites clos et le peuple congédié {post transacta sollemnia, dimissa plèbe), elle va d'elle-même raconter ce qu'elle a vu aux autorités de la secte, sans doute à Tertullien personnellement : — que l'on rapproche, en effet, le disserueraums ^ du nohis ^. Les visions sont classées, c'est-à-dire consignées par écrit, avec le plus grand soin. On en forme une sorte de recueil *

^ Per ecstasin in spiritu (RW., p. 310, 1. 21), in spiritu (1. 27).

2 Ibid., 1. 27.

3 Ihid., 1. 28.

* Cf. MoMMSEN, Jurist, Schriften, II (1905), p. 94 : « Digerere heisst nicht schreiben oder schrifsteîlern, sondern ordnen, einen gegebenen Stofî nach bestimmten Kategorien vertheilen. » Mommsen traduit digcsta par geordnete Sammelwerke. On peut comparer Cicéron, de Orat., I, 186 : Nulli fuerunt qui illa artificiose digesia componerent ; Suétone, Caesar, xliv : Bibliothecas graecas et latinas quas maximas posset publicare [destinabat] data M. Varroni cura comparandarum et digerendarum ; Aulu-GcUc I, 11, 6 : lussit proferri dissertationum Epicteti digeslarutn ab Arriano librum pri-

pour qu'elles deviennent, par une confrontation aisée, plus convaincantes encore. Avec une procédure aussi prudente, nul danger que les femmes favorisées de charismes s'émancipent jusqu'aux abus condamnés par saint Paul. On se garde « d'éteindre l'Esprit », mais on en surveille et on en contient les manifestations par un règlement précis. Et ainsi se concilie le respect de la tradition avec le devoir de ne point laisser perdre le fruit de révélations si précieuses.

Voilà, en ce qui concerne le problème féministe, la solution par laquelle Tertullien se soulagea de ses propres doutes. — Que le Montanisme fût de provenance phrygienne, c'était là, à tout prendre, un bien moindre embarras. « Spiritus sanctus, cum in guibus uellet terris et per quos nellet praedicaret ^... » : c'est par cette observation désinvolte qu'il acheva de s'en dégager. S'il avait paru bon à l'Esprit de <( souffler » en Phrygie, qui eût osé prendre sur soi de blâmer l'Esprit ? D'ailleurs Tertullien prit soin de marquer qu'il se considérait comme le disciple, non point des voyants euxmêmes, mais du Paraclet à qui il avait plu de les choisir comme organes de ses révélations 2. Voici les dénominations dont il se sert pour désigner la doctrine et ses promoteurs :

mum. Et par contre Macrobe, Sat., III, Préf. : Neo indigeste tamquam in aceruum congessimus digna memoratu. Sed uariarum rerum disparilitas ...in quoddani digesta corpus est.

^ De lei., xiv (RW., 292, 4). Notez aussi de Au., xlix (RW., 3S0, 13) : fama... nonnunquam in barbares calumniosa.

2 Cf. Adu. Prax., xiii (Sources, n° 44) : « Nos enim... maxime paracleti, non hominum, discipuli. «

Comment Tertullien désigne la doctrine et ses promoteurs 323

Dénominations

Références

Sources

Observations

Montan, Priscilla et Maximilla Mon tan, Prisca et Maximilla .

Montan

Prisca

Prophetae

Prophetae noui , Noua prophetia.

Nouae prophetiae Spiritus . . . . ,

Spiritus sanctu?

» Paracletus . .

De lei., i

A du. Prax., i

De lei., xii

De Exh. Cast., x

De Res. Carn., xi

A du. Prax., i

De Ptid., XII

De Pud., XXI

Adu. Marc, ITI.xxiv

» ■ » IV, xxii De Res. Carn., lxiii De Mon., xiv Adu. Prax., xxx De lei., i De Fuga, ix De lei., xi De Mon., m De Cor., 1 De lei., xiii De Virg. uel., i Adu. Marc, I, xxix De An., lv

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