‹ La crise montanisteChapitre 27 sur 60 · XII » XXI · texte numérisé non relu

XII » XXI

Nos

Voir

aussi

de lei.,

RW., 297, 7

3 fois

3 fois

4 fois

2 fois

3 fois 2 fois

^ Je renvoie à ma collection des Textes relatifs au Montanisme.

Les formules les plus générales sont donc celles qu'il choisit de préférence, comme pour dépouiller la foi montaniste de tout caractère trop individuel et local. Le véritable inspirateur de la secte, c'est le Paraclet lui-même, le «guide à toute vérité «^ promis dans saint Jean, xvi, 12-13, et il le distingue clairement de la personne des prophètes phrygiens ^.

Ce Paraclet n'est autre pour lui, d'ailleurs, que l'Espritsaint. C'est le même, à ses yeux, qui, jadis, descendit sur les Apôtres ^, et il l'identifie à la troisième personne de la Trinité *. Mais il l'appelle « Paraclet » plus volontiers qu' « Esprit-saint », parce que le mot lui semble plus significatif du V rôle assumé par l'Esprit en sa manifestation dernière. Familier comme il l'était avec toutes les nuances de la langue grecque, TertuUien connaissait l'acception originelle du mot 7rapàxÀ-/iTo; ^ et. c'est en son sens initial, qu'il veut qu'on l'entende. Le Paraclet joue à l'égard de l'homme le rôle d'un soutien, d'un consolateur : il l'exhorte à tout souffrir ^, mais aussi il lui donne la force de tout souffrir '. Vienne l'heure du martyre, c'est lui qui lui suggérera les réponses

^ De Virg. uel., i ; de Fuga, i ; xiv ; de lei., x ; de Mou., 11, m ; Adu. Prax., II.

^ Par ex. de lei., xii : « Qui ergo cessatis paracletum, quem in Montano negatis » ; cf. de Res. C, xi : « De quibus et luculenter paracletus per prophetidem Priscam... » De Pud., xii ; xxi. On voit l'erreur de Fries qui écrivait récemment dans ZNW, 191 1, p. 117 : « Tertullianus bezeichnet nicht eigentlich den hl. Geist als den Parakleten, sondern Montanus selbst. »

3 De Mon., 11 (Sources, n° 30) ; de Pud., xii (Sources, n" 47).

* Cf. plus haut, le commentaire de l'oracle n° 8.

5 Voy. p. 131.

^ « Exhortator omnium tolerantiarum ». De Fuga, xxv (Œ., I, 491).

' « ...Quae iam nemini competit portare non posse, quia per quem datur portare posse non deest » De Mon., xiv (Œ., I, 7S4).

La théorie des révélations successives 325

à faire au juge, et qui, dans la torture, lui prêtera assistance ^. Il remplit aussi l'office d'un intercesseur entre l'homme et Dieu 2 ; et quiconque se conforme à sa loi a les plus grandes chances d'échapper au courroux divin, lors de la liquidation de l'univers.

Nous voici amenés à examiner la pièce fondamentale de l'apologie élaborée par Tertullien au ser\dce de la prophétie nouvelle.

L'effort le plus considérable que Tertullien ait fait pour expliquer d'une façon rationnelle et avec une apparente logique la mission dévolue aux prophètes phrygiens, c'est dans son système sur l'économie de la révélation qu'il l'a réalisé. Capital intangible, « la règle de foi » n'est pour lui susceptible d'aucune évolution, d'aucun progrès dogmatique. Il en va différemment de la discipline : Elle admet des corrections, des retouches, et depuis les premières origines du monde elle n'a point cessé de se développer, — en quel sens, c'est là ce que l'on va voir.

Pour la période antérieure à la Loi mosaïque, Tertullien reconnaît que Dieu octroya à sa créature de très larges libertés. La justice était alors « dans ses rudiments », et fondée non point sur un code explicite, mais seulement sur la crainte naturelle de Dieu ^. Les patriarches usaient de

^ « Sicut locuturus in interrogatione, ita iuuaturus in passione ». De Fuga, XIV. Pour la vertu « anesthésiante » de l'Esprit, cf. Weinel, op. cit., p. 206-207.

^ De lei., xii (RW., 290, 13) : « Ut ab lohanne paracletus obmutuisset, et ipsi nobis prophetae in hanc maxime causam extitissemus, iam non dico ad exorandam Dei iram nec ad inipetrandam tutelam eius aut gratiatn... etc. » Ibid., XIII (Sources, n» 39) « ...qua paracletus, id est aduocatus ad exorandum iiidicem dtcititr. » De Mon., m (SoUTCes, n° 31) : « In hoc quoque Paracletum agnoscere debes adiiocatum, quod a tota continentia infirmitatem tuam excusât, n HoppE {Syntax und Stil des T., p. 118, n. 3) observe qu'aditocare chez Tertullien a souvent le sens du verbe grec T:apa/.a),îïv, consoler, aider.

3 Virg. iiel., I (Sources, n" 13).

la polygamie. Ils avaient même des concubines i. « Admettons, concède Tertullien 2, si les Psychiques y tiennent, que les premiers temps aient eu licence de commettre toutes les impudicités, que la chair ait pris ses ébats avant le Christ {luserit ante Christum caro). » Outre la nécessité de peupler rapidement l'univers, ces tolérances s'expliquaient en vue des suppressions ou des réglementations qui devaient plus tard les annuler l'une après l'autre. « Necessarium fuit instituere quae postea aut amputari aut temperari mererentur ^ ». Dieu accordait tout, pour pouvoir refuser presque tout ensuite *. Sans ce laisser-faire, il n'y aurait pas eu matière aux emendationes qu'il méditait, à la noua disciplina dont les linéaments étaient arrêtés déjà dans sa pensée ^. Et c'était là une méthode habilement aménagée pour mieux punir l'homme de la faute originelle, en lui faisant sentir plus durement les retranchements pratiqués sur les libertés dont il aurait d'abord joui ^.

Bientôt en effet surgit la législation mosaïque, avec ses préceptes fondamentaux, inscrits au Décalogue ; avec sa menace du talion, excellent remède préventif qui détournait de nuire à autrui par la crainte d'un traitement semblable ; ses jeûnes rigoureux, meurtriers à la concupiscence ; ses prohibitions aUmentaires, destinées à préparer l'homme aux abstinences à venir ; avec la minutie de ses rites, qui, enveloppant la vie juive de prescriptions quotidiennes, fournissait un exutoire au goût de ce peuple pour les cérémonies idolâtriques, et ne lui permettait point de perdre un seul moment le sentiment de la présence divine '^.

1 Ad Ux., I, II (Œ., I, 671).

■^ De Pud., VI, 14.

3 Ad Ux., I, II.

* De lei., iv (RW., p. 278, 30) « permittens omnia, ut demeret quaedam, plus exacturua, si plus commisisset... "

5 Ibid. ; de Exh. C, vi (Œ., i, 746).

® De lei., iv, fin du chapitre.

' Voir surtout adu. Marc, II, xviii-xix (Kr., p. 359 et s.) ; de lei.. v, début (Œ., I, 857).

La théorie des révélations successives 327

Entre l'ancienne et la nouvelle Loi la parole du Christ : « Lex et Prophetae usque ad lohannem (Mt., xi, 13 ; Luc, XVI, 16) » permet à Tertullien de tracer une ligne précise de démarcation ^. Toutefois, soucieux d'éluder les conclusions que les catholiques tiraient de l'indulgence du Sauveur à l'égard de certains pécheurs, il admet dans le de Pudicitia 2 que la vie du Christ constitua une sorte d'interrègne, et que « la discipline chrétienne ne commence qu'au renouvellement du Testament, c'est-à-dire à la Passion du Christ. » L'Évangile est venu ébranler tout l'ancien système '. Mais la nouitas christiana * ne consista ni en une altération de la foi en Dieu ^, ni surtout en un adoucissement des règles disciplinaires. Le règne de la grâce a exonéré les croyants des rites, des « fardeaux » de l'ancienne Loi : mais en ses grandes lignes la discipline déjà établie continua pourtant à faire peser sur eux son joug : « Operum juga reiecta sunt, non disciplinanim ^ ». Il ne faut pas s'imaginer que la Loi du Christ soit finalement plus clémente que l'ancienne Loi ''. En réalité, le Christ a fait échec à la « dureté des cœurs », en supprimant le divorce, toléré par Moïse ^. Il a voulu extirper jusqu'à la racine même des péchés prohibés par l'Ancien Testament : « Au lieu du : « Tu ne commettras point d'adul- « tère )), L'Évangile déclare : « Celui qui regarde avec concu- « piscence a déjà commis l'adultère dans son cœur. » Au lieu de : « Tu ne tueras point » on y lit : « Celui qui dit à son frère racha s'expose à la géhenne ^. a Toutes les ordonnances

^ Voir plus loin, p. 565, n. 3.

^ XI, 3

' De Pud., XII, 3.

* Scorp., IX (RW., 162, II).

* ApoL, XXI, 3 ; adu. Marc, V, 11 (Kr., p. 571).

* De Pud., VI, 3.

' De Pud., XII, 2 « ...ne forte lex lenior existimetur in nouitate disciplinarum quam in uetustate. »

8 De Mon., xiv (Sources, no 33).

9 De Pud., VI, 6.

disciplinaires antérieures ont donc été conservées, et même aggravées {uerum et ampliata ^) par le Christ, qui a acheminé l'humanité de « l'enfance » à la « jeunesse », et a porté la cognée dans la « forêt » qu'il avait plu à Dieu de « planter et de laisser croître ^. »

Sur ce thème de la pédagogie divine accoutumant insensiblement l'humanité à supporter le poids tout entier de sa Loi, Tertullien a brodé les amples variations par où s'ouvre le de Virginihus uelandis : il y distingue fortement la régula fidei, seule immuable et irréformable, de la discipline qui, elle, a besoin d'être sans cesse retouchée et remaniée pour parer aux assauts multiformes du démon.

« L'Ecclésiaste a dit : « A chaque chose son temps. « Regarde les êtres créés : ils n'arrivent que peu à peu à « leur fruit. D'abord la graine ; de la graine naît la pousse, « de la pousse, l'arbuste. Puis les branches et le feuillage « prennent de la vigueur ; c'est un arbre véritable qui se « déploie. Les bourgeons se gonflent, la fleur s'en dégage, le « fruit apparaît, tout d'abord rude et informe, puis, une « fois le moment venu, prenant une saveur exquise. — Il en « va pareillement de la justice. Dans ses rudiments, elle « l'appuya sur la crainte naturelle de Dieu. Par la Loi et les « Prophètes, elle arriva à l'enfance. Par l'Ëvangile, elle « connut l'ardeur de la jeunesse. Et maintenant par le Para- « clet, elle prend une plus rassise maturité ^ ».

La révélation divine, au point de vue de la disciplina, ou, comme il aime à dire, de la conuersatio, apparaît donc à Tertullien sous les espèces d'une législation qui se modifie, se corrige, et surtout se resserre progressivement. Volontiers en compare-t-il le développement aux promulgations de lois nouvelles ou aux abrogations de lois anciennes dans les Codes

^ De Mon., vu (Œ., i, 770).

2 De Exh. C, VI (Œ., i, 746).

^ § I (Sources, no 13).

TertuUien et le Paraclet 329

humains ^. Inquisiteur rigoureux, mais patient, Dieu en a réglé l'évolution dans le sens d'une sévérité toujours plus stricte, pro temporihus omnia modulans ^.

On a remarqué la phrase qui clôt le morceau du de Virg. uelandis. Le Paraclet y est présenté comme le dernier intermédiaire chargé par Dieu de révoquer les tolérances provisoirement concédées. Nous touchons là à un point essentiel de la conception que TertuUien s'est formée de l'économie disciplinaire. Par delà Moïse, par delà Jésus, par delà l'apôtre Paul ^, le Paraclet est venu à son tour « secouer l'infirmité de la chair * «, pour laquelle le Christ avait gardé encore quelques ménagements, et « conduire la discipline à l'intégrale vérité » ^, se conformant en cela même au plan de Dieu « qui avait différé bien des choses jusqu'à lui ^ ».

Cette mission suprême, comment TertuUien en démontret-il l'opportunité ?

Il indique assez sommairement des raisons d'ordre divers : par exemple, la malignité croissante du démon : « Quelle

^ De Exh. C, VI (Œ., i, 746) : « Puto autem etiam in humanas constitutiones atque décréta posteriora pristinis praeualere. » De même de Bapt., XIII (RW., 212, 24).

2 De lei., iv (Œ., i, 856).

3 Le rôle de saint Paul est souligne spécialement dans Vad Ux., I, 11 (Œ., I, 671) ; de Mon., xiv (Sources, n» 33) ; adu Marc, I, xxix (Sources, n" 16). Dans le de Mon., xiv, il établit à peu près le rapport suivant Paraclet Jésus

Paul Moïse.

* De Mon., xiv (Sources, n'' 33).

^ Ibid., m (Sources, n° 31).

* Ibid., II (Sources, n" 30) « niulta habens edocere quae in illum distulit Dominus. »

apparence, en effet, quand chaque jour le démon travaille, et ajoute à ses inventions d'iniquité, que l'œuvre de Dieu s'interrompe ou cesse de progresser ^ ? » ; la nécessité de « parer aux tentations suspendues sur l' Eglise, aussi bien qu'aux fléaux suspendus sur le monde ^ » ; et encore l'autonomie divine, libre de fixer la limite qu'elle avait jusqu'alors laissée flottante ^.

Mais le principal argument qu'il invoque pour la justifier, c'est la brièveté des temps, la proximité de la fin du monde.

Cette « catastrophe immense » qui devait s'accompagner « de calamités horribles * », Tertullien la considérait comme imminente bien avant d'avoir connu la prédication du Paraclet. Il était de ces chrétiens de vieille roche qui « attendaient en priant la trompette de l'ange ^ » et qui souhaitaient le déchaînement du formidable cataclysme plus encore qu'ils n'en avaient peur. « Comment certains, s'écrie-t-il dans le de Oratione, peuvent-ils convoiter une sorte de prolongation en ce siècle, puisque le royaume de Dieu, dont notre prière, l'Oraison dominicale, veut « qu'il arrive », tend à la condamnation du siècle ? Nous souhaitons régner plus tôt, et non pas servir plus longtemps ^. » Et dans Vad Uxorcm : « Pourquoi vouloir des enfants ? Une fois que nous les avons, nous souhaitons qu'ils partent avant nous, en considération des temps critiques qui nous menacent ; et nous-mêmes, nous sommes avides d'échapper à ce siècle d'iniquité et d'être

1 De Virg. uel.. i (Sources, n" 13).

2 De Ici., XIII (Sources, n° 39).

^ Adu. Marc, I, xxix (Sources, n° 16).

* ApoL, XXXII, I.

^ « Tubam angeli expectemus orantes » de Orat., xxix (Œ., I, 584, 1. 9).

® De Orat., v (RW., 184, 6). Au contraire, ApoL, xxxii, i, il avait remarqué — dans un dessein apologétique, il est vrai — que le délai octroyé à l'empire romain étant la seule raison qui suspendait le bras de Dieu, les chrétiens favorisaient la longue durée de Rome en priant pour que ce bras ne frappât point.

Tertullien et le Paraclet 331

admis auprès du Seigneur : vœu qui a été également celui de l'Apôtre 1. »

Une telle attente, ainsi exaltée en désir, Tertullien l'avait exprimée d'autres fois encore, en des opuscules où nulle trace de Montanisme n'est discernable ^. Mais l'enseignement du Paraclet la lui rendit plus assurée, plus frémissante et plus chère ^. Le tempiis in collecto est de saint Paul (/ Cor., VII, 29) devint le pivot de ses démonstrations*; et il lui assignait une force d'autant plus décisive que le temps était plus court que jamais, cent soixante ans s'étaient écoulés déjà depuis l'Apôtre {cum magis nunc tempus in collecto jactum sit, annis circiter CLX exinde productis ^) . Au surplus la mystérieuse apparition, en Judée, d'une cité suspendue au ciel, — signe prédit par le Paraclet comme annonciateur de la descente de la Jérusalem céleste '' — ,

^ V. g. Apol., XXI, 6 « ...sub extimis curriculis saeculi » ; de Pat., I (Œ., I, 589, 1. i) « ...Laissons les philosophes ! ils auront bientôt honte de leur sagesse, détruite, déshonorée avec le siècle lui-même » ; de Spect., xxix (RW., 28, i) « Cursus saeculi intuere, tempora labentia (... et tout ce qui suit) » ; de Cultu Fem., II, ix (Œ., I, 728), etc.

^ Voir plus haut, p. 107.

* De Exh. C, IV ; VI ; de Mon., m, vu, xi, xiv ; adii. Marc, V, vu ; VIII, etc.

5 De Mon., m (Sources, n" 31). De même, xiv (Sources, n" 33).

® Adu. Marc, III, xxiv (Sources, n° 17). Les vues de Tertullien sur la Jérusalem céleste ne lui sont point venues exclusivement par le Montanisme. Il fait allusion, en effet, à la Jérusalem dans le de Spectac, xxx (Œ., I, 61 ; RW., p. 28), traité non montaniste : « Quel spectacle se déroulera bientôt, quand viendra le Seigneur désormais reconnu de tous, désormais superbe, désormais triomphant ! Quelle allégresse parmi les anges, quelle gloire pour les saints ressuscites ! Et ensuite quel (prestigieux) royaume des justes ! Quelle {merveilleuse) cité sera la Jérusalem nouvelle! » Il était d'ailleurs absolument hostile à l'idée juive d'une résurrection de la Jérusalem historique, la cité meurtrière des prophètes et de Dieu lui-même (De Res., XXVI ; Kr., p. 63 et Adu. Marc, III, xxiv). Autres allusions à la Jérusalem céleste adu. Marc, IV, xxxi (Kr., p. 529, 1. 6) ; ibid., V, xv (Kr., p. 628, 12, de Cor., xiii (Œ., I, 451). — Je n'insiste pas davantage : la croyance à la Jérusalem céleste était alors trop répandue pour avoir pu prêter à des polémiques sérieuses (voy. saint Jérôme, in Ezech., xxxvi ;

avait achevée de rendre inébranlable sa certitude de la prochaine concussio totius mundi ^.

De là sa vivacité impérieuse à gourmander les Psychiques, à secouer les arguments périmés auxquels ils s'attardent, la mollesse stupéfiante où ils s'engourdissent : « Ils songent à leur postérité, ces chrétiens pour qui il n'est point de lendemain 2 ! » « Quand déjà immine l'Antéchrist, avide du sang des chrétiens, et non de leur argent, comment oses-tu m'alléguer le texte de l'Ecriture : « Rendez à César ce qui est à César ^ ? » C'est Y extremitas temporum * qui lui explique lumineusement que Dieu accentue ses rigueurs, abroge ses indulgences ^, pour mieux préparer l'humanité pécheresse « au jour de la colère et de la rémunération ^ », en môme temps qu'en son indéfectible bonté Dieu ménage à ceux qui auront su reconnaître le Paraclet promis l'intercession toutepuissante de ce céleste exorator.

Telles sont les vues de Tertullien sur le mode particulier de la révélation grâce auquel le Seigneur, soucieux de ne pas accabler la médiocrité humaine, avait progressivement rectifié, régularisé la discipline, pour l'acheminer enfin à sa perfection '.

P. L., XXV, 339). On remarquera que, si, dans Vadu. Marc, III, xxiv, Tertullien incorpore à cette imagination concrète une donnée proprement montaniste, du moins ne fait-il aucune allusion à la descente de la Jérusalem à Pépuze. Cf. plus haut, p. 94. Il dit dans le de Res. C, xxvi, 0 ...sed nec ulli omnino terrae salus repromittilur » ; il aurait été peu favorable à l'idée d'un privilège local, même départi à la ville sainte du Montanisme.

1 De Mon., xvi in fine (Œ., I, 786).

2 De Exh. C, XII (Œ., I, 754, 1. 4).

3 De Fuga, xii (Œ., I, 487. 7).

* De Mon., vu (Œ., (Œ., I, 771, 9). Voir encore de lei., xii (Œ., I, 869) ; adu. Marc., V, iv (Kr., 579, 1. 17) ; adtt. Prax., xvi (Kr., éd. minor, p. 25, 1. 13) ; de Pud., i, 2.

5 De Exh. C, VI (Œ., I, 746, 1. 10).

^ De Res. C, xxii (Kr., p. 54, 1. 28).

■^ De Virg. VeL, 1 (Sources, n° 13) « ...ut quoniam humana mcdiocritas omnia semel capere non poterat, paulatim dirigeretur et ordinaretur et ad pcrfectum perduceretur disciplina. »

Tertullien et le Paraclet 333

Est-ce à Montan (ou aux défenseurs asiates de la prophétie nouvelle) qu'il les a empruntées ? Je crois qu'elles étaient déjà formées partiellement dans sa pensée avant que son adhésion au Montanisme ne le décidât à les compléter pour les faire servir à la défense du Paraclet. Dès l'époque où il écrivait le de Praescriptione, le système théologique de Marcion — cette opposition si fortement marquée par l'hérésiarque entre le Dieu sévère, cruel, passionné de l'Ancien Testament et le Père clément de la Loi nouvelle — le préoccupait vivement ^ ; et il était trop fervent dialecticien pour ne pas tenter aussitôt de résoudre la difficulté. Or justement la théorie de l'économie disciplinaire fut celle où il trouva son meilleur appui pour résoudre les prétendues antinomies ou « antithèses » auxquelles Marcion s'aheurtait. Selon lui, le grand tort de Marcion avait été d'opposer brusquement tel précepte à tel autre, faute d'apercevoir la transition, conforme au plan divin, par où le second avait succédé au premier. « Sic et ocuhim pro ocido et dentem pro dente iam senuit ex qiw iuuenuit malum pro malo nemo reddat ^ ! » Ce n'est donc pas uniquement pour les besoins de sa polémique en faveur de Montan que Tertullien combina ce système. On le rencontre sous la forme Moïse- Jésus-(Paul) dans Vad Uxorem ^ qui n'est pas un traité montaniste. Il apparaît, réduit à des termes analogues dans le de Exhortatione castitatis *, opuscule d'un montanisme discret encore et comme hésitant. Mais par une heureuse fortune, il se prêtait admirablement à l'adjonction d'un terme nouveau, le terme Paraclet, du jour où Tertullien se serait résolu à admettre la nécessité d'un supplément de révélation et l'authenticité de celle que lui offraient les prophètes phrygiens. Et c'est ainsi que les justifications

^ Voir le de Praesc. (éd. de Labriolle) à l'index, s. î<. Marcion.

^ De Exh. C, VI (CE., I, 746). Cf. adu. Marc, II, xxix (Kr., p. 376).

3 I, Il (Œ., I, 671).

élémentaires par où les montanistes asiates avaient expliqué le rôle de leur Paraclet ^, s'élargirent en une combinaison puissante qui, fondée sur l'intuition de la pédagogie divine, sur l'ordre général de la nature, sur l'histoire séculaire de la religion, s'imposait à l'esprit grâce à sa cohérence apparente et à sa majestueuse ampleur.

A dire vrai, quelque prestigieux qu'il fût, l'organisme ainsi aménagé avait ses points faibles, que Tertullien ne paraît pas avoir aperçus, ou du moins qu'il n'a pas su ni pu réparer. — Tout d'abord, on se demande comment Tertullien coordonne la révélation du Paraclet avec celle qui (il le reconnaît expressément) était descendu sur les Apôtres au jour de la Pentecôte. Il avait écrit dans le de Praescriptione ^, à propos de la promesse incluse dans saint Jean, xvi, 12 et s. : « Et utique impleuit repromissum, probantibus Actis Apostoloruni descensum Spiritus sancti ». Il avait affirmé que les Apôtres reçurent « promissam uim Spiritus sancti ^... ; Spiritum sanctum Paracletum, qui illos deducturus esset in omnem ueritatem * ». — Or, dans les traités montanistes, il ne désavoue nulle part cette interprétation. Il admet que les Apôtres ont possédé pleinement « l'Esprit saint », non ex parte quod ceteri ^ (il dit même ailleurs qu'ils ont eu « le Paraclet ^ ») ; il assure que Paul possédait en soi spiritum Dei... deductorem omnis ueritatis '. Mais il ne se prive pas

^ Voir plus haut, p. 131 et s.

2 De Praesc, xxii, 9 et s.

* Ihid., XX, 4.

* Ibid., VIII, 14 et 15.

5 De Exh. C, IV (Œ., I, 744).

* De Pud., XII, I.

' De Cor., iv (Œ., I, 425).

Faiblesses de cette théorie 335

pour autant d'autoriser la venue de Montan du même texte de saint Jean, qu'il a déjà mis en rapport avec la manifestation de l'Esprit lors de la Pentecôte ^.

On aurait aimé qu'il eût pris la peine d'expliquer pourquoi la promesse du Christ avait eu une double réalisation. Il aurait ainsi réfuté par avance un des thèmes favoris des Pères du IV"^^ siècle, dans leurs polémiques contre le Montanisme. Théodore d'Héraclée ^, saint Jérôme ^, saint Augustin *, Didyme l'Aveugle ^, puis Isidore de Péluse ^, tous répéteront à l'envi aux montanistes : « Quel besoin avait le Paraclet de s'incarner en Montan, puisque déjà il était venu communiquer tous ses dons aux apôtres » ? Et ce qui tendrait à prouver que l'objection touchait les sectaires, c'est que l'on voit le montaniste de la Aiâ)v£;tç (découverte par G. Ficker '^) s'évertuer à marquer des distinctions entre le Saint-Esprit et le Paraclet, et à doser ce que les Apôtres et Montan ont reçu soit de l'un, soit de l'autre. Bien mieux, dès l'époque de Tertullien, l'auteur de l'opuscule Aduersus omnes haereses ^ reproche aux Cataphrygiens ce blasphème « qua in Apostolis quidem dicant Spiritum sanctum fuisse, Paracletum non fuisse ». Il n'y a aucune raison de déclarer inexacte, comme le fait Ritschl ^, cette indication. Mais il est évident que VAdu. omnes Haereses ne vise pas Tertullien, puisque Tertullien a toujours évité ledit a blasphème «, — au prix d'une obscurité.

^ Mon., II (Sources, n° 30) et souvent ailleurs. Cf. Roensch, das Nette Test. Tertullians, p. 284.

^ In Euang. loh., xiv, 17 (Sources, n» 73). 3 Ép. xLi, I (Sources, n» 113).

* De Agone christ., xxviii (Sources, n" 139) ; Contra Faiistuin, xxxii, 17 (Sources, n» 140).

^ De Trin., III, xix (Sources, n" 104) ; III, xii (Sources, n" 107). 8 Ép. I, D (Sources, n° 183).

' Sources, n» 79.

* Source, n" 51.

* Entstehung ^, p. 482.

Voici encore, dans la conception de Tertullien, une autre équivoque.

D'après sa théorie du développement, il aurait pu et il aurait dû admettre que le Paraclet avait promulgué certaines ordonnances réellement nouvelles, en tant que répondant à des besoins également nouveaux. Il semble le concéder quelquefois : « Hac lege fidei manente, cetera jam disciplinae et conuersationis admittunt nouitatem correctionis, opérante scilicet et proficiente usque in finem gratia Dei ^. » Mais chez lui cet aveu n'est jamais bien franc, ni poussé à bout. Il ruse sur ce point, il ergote, il tergiverse, et à travers tous ces ondoiements protéiformes il en arrive à insinuer, à soutenir, à proclamer que cette discipline nouvelle ne comporte rien au fond qui soit nouveau ; qu'elle marque seulement l'échéance d'une dette depuis longtemps contractée et dont le paiement n'a été différé qu'en raison de la grande indulgence du créancier. Ëcoutons-le, quand, plaidant dans le de Monogamia en faveur de l'unicité du mariage, il invoque l'exemple d'absolue chasteté donné par le Christ et par saint Paul ^, puis s'écrie : « N'es-tu pas obligé de te dire en toi-même : « ancienne est cette discipline. Elle a été signifiée d'avance, <( dès le temps du Seigneur, dans sa chair et dans sa volonté, « puis dans les préceptes et aussi dans les exemples de ses « Apôtres. Depuis longtemps nous étions promis à cette « sainteté. Le Paraclet n'introduit rien de nouveau [nihil « noni Paracletus inducit). Ce dont il nous avait prévenus à « l'avance, maintenant il le précise ; ce qu'il avait différé, « maintenant il l'exige ».

Et au chapitre suivant ^ :

« Il nous est loisible de démontrer que la discipline de <( la monogamie n'est ni nouvelle ni étrangère, bien plus,

^ De Virg. uel., i (Sources, 11° 13) ; cf. de Mon., 11 (Sources, n° 30). 2 De Mon., m (Sources, n° 31).

^ Ibid., IV (Sources, u" 32).

Faiblesses de cette théorie ^^j

« qu'elle est antique et propre aux chrétiens, tU Paracletum restitutorcm potius sentias dus, quant institutorem ».

De là les efforts où s'épuise sa dialectique pour prouver par des arguments tirés de l'histoire évangélique — et même de l'ancienne Loi, où, notons-le bien, il interdit à ses adversaires d'aller chercher les leurs ^ —, que les réclamations montanistes se rattachent à un passé aussi lointain que vénérable ; que le Paraclet n'innove pas, mais répare, restaure et rétablit.

Il paraît avoir songé à utiliser aussi, dans un esprit analogue, la fameuse théorie de la recapihdatio ou reciprocatio ^, fondée sur YÉpître aux Éphésiens, i, 9-10, et dont on sait l'importance qu'elle avait prise dans la théologie de saint Irénée ^. Elle lui sert une fois à prouver que le mariage unique est un fait primordial auquel le Christ, et le Paraclet, son interprète, ont voulu ramener l'humanité, hi Christo omnia yeuocantur ad initium ! Mais sans doute s'est-il rendu compte qu'elle s'ajusterait malaisément aux complications de ses paradoxes, car ce n'est qu'en passant qu'il y touche.

Tels sont, ce me semble, les vices internes, les malfaçons secrètes de la construction si décorative où Tertullien abrita sa foi montaniste. En dépit de son incomparable dextérité intellectuelle, Tertullien était trop dévoué aux intérêts immédiats de sa polémique pour conserver la sérénité méthodique d'un penseur, et sans doute aussi trop intimement tiraillé par le sentiment des contradictions où il se jetait pour ne pas vouloir les pallier au prix des plus spécieux artifices. Ses nervosités et ses inquiétudes ont nui à la solidité de l'architecture qu'il aménageait.

^ De Pud., VI, 9 et xi, 3.

2 De Mon., v (Œ., I, 767) ; ihid., xiv ; Adu. Marc, V, xvii, xix, etc. Cf. Hagemann, die rômische Kirche, p. 251. ^ Adu. Haer., III, xi, 18 ; III, xviii, i, etc.

Page 1