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CHAPITRE III

Les premières phases de révolution de Tertullien vers le Montanisme

C'est qu'en effet le système que j'ai décrit s'est formé, a grandi dans la lutte. Du premier éveil de la curiosité de Tertullien à l'égaid du Montanisme jusqu'à son adhésion complète, une longue et brûlante méditation s'est déroulée en lui, attisée par l'offensive ou les répliques de ses ennemis. On aimerait à en caractériser chaque phase avec précision. Malheureusement, la répartition chronologique des traités n'est pas toujours sûre, en dépit des recherches approfondies de Noeldechen, de Monceaux, de Harnack et d'Adam i. Puis la perte du de Ecstasi ^ nous prive du document le

^ J'ai indiqué dans les Sources, avant les extraits des divers traités, les conjectures des critiques.

2 Nous savons par le de Vivis ill, § xxiv ; xl ; lui de saint Jérôme que le de Ecstasi ne comprenait pas moins de six livres, plus un septième dirigé spécialement contre Apollonius. C'est aussi au de Ecstasi que se rapporterait, selon Harnack, certains traits de la notice du Praedestinatus, § xxvi et lxxxvi. Mais j'ai montré (Sources, Introd., chap. V, § xi) le peu de cas qu'il faut faire de cet ouvrage, et je crois que Harnack lui accorde une confiance excessive. Le de Ecstasi était écrit en grec, selon toutes probabilités. C'était à des écrivains de cette langue que Tertullien voulait surtout riposter. Saint Jérôme le désigne une fois par son titre grec, § xl (De ït-i-AGii) : cf. Z.\hn, GK., I, 49 ; Voigt, Versch.

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plus précieux pour l'histoire de ce processus intellectuel. On peut, malgré tout, en faire au moins l'esquisse, et avant même de considérer les onze traités qui, sur les trente et un que nous possédons de TertuDien, renferment des allusions certaines au Montanisme, il faut jeter un regard sur la Passion de Perpétue et de Félicité, à laquelle je ne doute pas qu'il n'ait collaboré de sa propre main.

Il serait superflu de développer ici, à propos de ce morceau célèbre, des considérations esthétiques et littéraires qui en feraient ressortir l'exaltation ardente et pure, et aussi la touchante et gracieuse simplicité, à peine gâtée çà et là par un soupçon de rhétorique ^. J'élimine également l'examen critique des recensions de ces Actes et je considère comme acquise la priorité du texte latin de L. Holsten sur le texte grec publié en i8go par J. R. Harris et S. K. Gifford. A lire cette Passion d'un bout à l'autre, on se rend compte aisément de sa contexture. Le chapitre I est un prologue, dû au rédacteur qui a cousu les diverses parties du récit. Au chapitre II, ce rédacteur raconte sommairement l'arrestation simultanée de Vibia Perpétua, jeune femme de vingt-deux ans, instruite

Urk., p. no ; Harnack, Chron., II, 276-278. — Le De Spe Fidelium et le De Paradiso (cf. Sources, nos 17 et 20), également perdus, devaient appartenir aussi à la période montaniste de TertuHien ; Harnack, op. cit., II, 275. ^ Par ex. au § v (Robinson, Texts and Studies, I, 2 [Cambridge, 1891], p. 68, 1. 15 ; Knopf., Ausg. Mdrtyreracien [Tûb. u. Leipzig, 1901], p. 47, 1. 30), et au § IX (Robinson, p. 74, 1. 16 ; Knopf, p. 50, 1. 9). Le « no touch of conscious art or rhetoric » de Robinson (p. 44) n'est peut-être pas tout à fait exact. — Pour l'ensemble de la Passion, voir l'excellente analyse de P. Monceaux, Hist. litt. de l'Afr. chr., I, p. 70 et s. H. Delehaye, les Origines du Culte des Martyrs, Bruxelles, 191 2, p. 430, donne les preuves de la longue popularité de Perpétue et de ses compagnons en Afrique.

et de bonne famille ; de deux jeunes gens, Saturninus et Secundulus ; enfin de deux esclaves, Reuocatus et Félicité, tous catéchumènes ^. (Un peu plus tard, un certain Saturus, qui les a instruits dans la foi, se livrera spontanément : § iv.) Puis il déclare qu'il va céder la parole à Perpétue, laquelle a retracé de sa propre main le récit de ses souffrances. — Nous avons donc, à partir du § m la narration de Perpétue ellemême : elle la clôt à la fin du § x, en observant qu'elle s'arrête à la veille du combat, et qu'il appartient à un autre de raconter s'il le veut, ce qui se passera dans l'amphithéâtre. — Au début du § XI le rédacteur reprend la plume, mais pour un instant seulement : il ne fait qu'amorcer la description, due à Saturus lui-même, des visions dont le martyr a bénéficié dans sa prison. — Toute la dernière partie des Actes, depuis le § XIV, est du rédacteur qui, exécutant le vœu, ou plutôt, comme il dit, le fideicommissum de Perpétue, trace le tableau des admirables luttes des martyrs, de leur mort sanglante, et, dans une péroraison dont l'esprit est tout à fait analogue à celui qui respire dans le Prologue, met en relief la leçon qui se dégage de ces exemples.

Il faut donc se représenter les choses à peu près ainsi : Perpétue et Saturus ont trouvé dans leur cachot le loisir de relater un court récit des souffrances qu'ils ont endurées et surtout des charismes que Dieu leur a envoyés '^. Ces notes tombent entre les mains d'un témoin de leur supplice, qui prend des renseignements complémentaires sur ce qu'il n'a pu voir de ses yeux ^, achève la narration des martyrs, et, de ces éléments divers, forme un tout, qu'il encadre dans une exhortation morale et religieuse. Il y a donc deux parts

^ A Thuburbo minus, située à 36 railles de Carthage. Cette ville n'est nommée que dans la recension grecque et dans la recension latine abrégée.

^ § II « sicut conscriptum manu sua et suo sensu reliquit n ; § xi « uisionem. quam ipsc conscripsit. .> Cf. § xiv.

^ Par ex. pour le § xv.

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à distinguer dans ces Actes : la part du compilateur, la part des martyrs eux-mêmes ^.

De notre point de vue spécial, une double question se pose, dont, à dire vrai, la seconde est pour nous, dans la reconstitution psychologique que nous essayons, la seule qui importe vraiment : 1° Il 3^ a-t-il des traces de montanisme dans les passages explicitement attribués à Perpétue et à Saturus ; 2° Quel est l'état d'esprit que l'on démêle chez le rédacteur.

A la première question je réponds : aucune trace caractérisée. On fait état des quatre visions de Perpétue ^, et de celle que raconte aussi Saturus ^. En quoi la « vision » estelle un phénomène spécifiquement montaniste ? Bien rares dans l'antiquité (je dis la païenne aussi bien que la chrétienne) étaient ceux qui mettaient en doute la valeur religieuse de tels avertissements. C'est par l'intermédiaire de

^ On pourrait se demander si cette distinction n'est pas artificielle ; si le rédacteur eia question n'aurait pas entièrement récrit les relations de Perpétue et de Saturus, ou même ne les aurait pas composées de son cru en les mettant par pure fiction sous leur nom. En soi, l'hypothèse n'a rien d'impossible ; mais voici qui la rend très peu vraisemblable : a) Au chap. LV du de Anima (Sources, n° 20), Tertullien fait allusion à une vision de Saturus (il l'attribue par inadvertance à Perpétue) et cela en des termes tels qu'il est évident que, dès cette époque, le récit en question circulait sous une forme sensiblement pareille à celle où il nous est parvenu. Une supercherie littéraire eût été malaisée au lendemain de faits connus de tous et qui avaient laissé une si vive impression ; h) Une autre raison, que M. Robin son (p. 43 et s.) a fortement soulignée, c'est la différence de style entre les passages attribués aux martyrs, et ceux que le rédacteur donne comme son bien propre. Le style du rédacteur est un style savant, paré de certaines oppositions de pensée qui sentent l'école ; le style de Saturus et surtout celui de Perpétue est beaucoup plus rudimentaire et dépouillé. — Au surplus, il demeure possible que le rédacteur ne se soit pas réduit au rôle de copiste ; qu'il ait choisi dans les notes qu'il utilisait, ou qu'il y ait fait quelques retouches favorables à son dessein particulier. ^ § IV ; VII ; VIII ; x.

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