II, XXXII, 4 (P. G., VII
* De diu. Quaest. ad Simplicianum libri duo, II, i (P. L., XL, 129).
5 Voici quelques références : Le, i, 11 et s. ; Actes, ix, 3 et s. ; Mart. Polyc, V, 2 ; XII, 3 ; cas du confesseur Natalios dans Eusèbe, V, xxviii, 1 1 : cas d'Attale, ibid., V, m, 2 ; Martyrium Carpi, xlii ; Tertullien, de Idol., XV ; de An., ix ; xlvi ; xlvii \ i.v ; de Spect., xxvi ; xxix ; de Virg. uel.. XVII ; Origène contra Celsum, I, lxviii. D'autres renvois dans H.\rnack, Mission, I, 173 ; Delehaye, Les Orig. du Culte des Martyrs, Bruxelles, 1912, p. 89 et s. On pourrait les multiplier indéfiniment.
* Dans Eusèbe, H. E., VII, vu, 3 (et Feltoe, The Letters and others Remains of D. of. A., Cambridge, 1904. P- 53. 1- 4)-
' Èp. XI, 3 (Hartel, 497, 8 et s.) ; ibid., 4 ; 6 ; xxxiii, 2 (H., 567, 21) ; XXXIX, I (582, 2) ; XL, I (585, 12); LXiii, I (702) ; lxvi, 10 (734, 8) ; de Mortal., XX (309, 16 et s.). Voir le commentaire de ces textes, et de quelques autres, dans Harnack, Cyprian als Enthusiast (ZNW., 1902, 177-191)-
* Ép. Li, 14 (cf. P. de Labriolle, Saitit Ambroise, Paris, 1908, p. 134).
La Passion de Perpétue et de Félicité 343
Parmi les visions de Perpétue, il en est une qui a attiré spécialement l'attention de la critique. Perpétue raconte qu'après avoir réussi à gravir une échelle défendue par un « dragon » et par toutes sortes de pièges effrayants, elle s'est trouvée dans un jardin immense où un homme à cheveux blancs, de haute stature, vêtu comme un berger, et entouré de milliers d'orants en robes blanches, était occupé à traire ses brebis. Il l'a accueillie avec bonté ; et, du fromage {sic) qu'il était en train de traire, il lui a donné une bouchée, qu'elle a reçue les mains jointes et avalée avec délices, tandis que tous les assistants disaient : Amen ^. On rapproche de ce passage une indication fournie par Epiphane qui, dans le Panarion ^, apparente aux montanistes la secte dite des « artotyrites », ainsi dénommés, dit-il, « parce qu'ils emploient le pain et le fromage dans la célébration de leurs mystères » ; et l'on trouve dans la vision susdite « une vieille et curieuse confirmation de cette particularité » ^. Si Perpétue « communie » avec du fromage, c'est donc, conclut-on, qu'elle était artotyrite, ou que, du moins, sous le couvert de cette vision, le rédacteur de la Passion cherchait à justifier l'usage extra-ecclésiastique du fromage dans la cène.
La combinaison me paraît des plus douteuses : a) Il se pourrait qu' Epiphane se soit mépris en établissant un rapport entre les artotyrites et les montanistes. Dans son de Receptione
^ § IV (Knopf, p. 47, 1. 17) : Et ascendi, et vidi spatium horti immensum, et in medio horti sedentem hominem canum, in habitu pastoris, grandem, oves midgentem : et circumstantes candidati millia multa. Et levavit caput et adspexit me, et dixit mihi : Bene venisti, tegnon. Et clamavit me, et de caseo quod mulgebat dédit mihi quasi bticcellam, et ego accepi iunctis manibus, et manducavi : et universi circumstantes dixerunt, Amen. Et ad sonum vocis experrecta sum, commanducans adhuc dulcis nescio quid.
2 § xLix (Sources, n° 89).
^ J. RÉVILLE, Les Orig. de l'Eucharistie, dans la Rev. d'Hist. des Relig., LVI (1907), p. 22-23; cf- Monceaux, Hist. litt. de l'Afr. chrét., I, 80 ; Har- NACK, dans TU., VII, 2 (1890), p. 136.
La Crise Montanistc
Hacrcticorum ^, Timothée de Constantinople les lie aux marcionistes, et Zahn ^ s'est pleinement approprié cette donnée, laquelle est indépendante des grands hérésiographes du IV"^ siècle, h) Peu importe, au surplus. Admettons qu'Epiphane ait vu juste. Il reste que la présence d'artotyrites en Occident n'est attestée par aucvm document ; que les premiers textes qui signalent cette secte appartiennent à la seconde moitié du IV"^^ siècle, et qu'ils s'accordent à la localiser en Galatie et dans les pays circonvoisins ^. c) Enfin les éléments de la vision procèdent les uns des autres avec tant de logique que rien n'oblige à chercher malice sous une contexture si naturellement agencée. Le Christ s'est montré à Perpétue sous forme d'un Pasteur, — symbole familier à l'antiquité chrétienne ^. Quoi d'étonnant à ce qu'il l'ait réconfortée du lait de ses brebis, ou du fromage fait avec ce lait ? Il faut avoir l'esprit artificieux pour démêler là quelque artifice !
Le scandale de Tillemont ^ en face de l'hypothèse d'après laquelle Perpétue, Félicité et leurs compagnons auraient appartenu de cœur au Montanisme fait un peu sourire : la secte ne se glorifiait-elle pas à juste titre d'avoir exalté jusqu'à l'acceptation héroïque du martyre le courage d'un grand nombre de ses adeptes ? Mais, en fait, cette hypothèse n'est nullement prouvée ^.
^ CoTELERius, Eccles. Graecae Monum., III, 378.
2 GK., II, 436. — Adolf Jacoby (Archiv. fiir Religionswiss., XIII (1910), p. 544 et s., réfute Zahn en invoquant « die montanistischen Màrtyrerakten der Perpétua und Félicitas. » ! Voilà un bel exemple de cercle vicieux.
' Voyez l'Index des Sources, aux mots Artotyritae et 'ApTor^pt-rai.
* Kraus, Realenc, II, 588 et s.
^ Mémoires (1701), t. II, p. 150.
® Je laisse de côté le dissentiment, signalé dans la vision de Saturus, entre l'évêque Optatus et le prêtre Aspasius. Ce passage a donné prétexte aux interprétations les plus fantaisistes (voy. Rolffs, Urkunden..., p. &j et s.). On remarquera que les mart^^TS ne se donnent nullement comme hostiles à l'évêque ni à Aspasius (§ xiii ; Knopf, p. 52, 1. 24 et s. « Xon tu es papa noster ? etc. »).
La Passion de Perpétue et de Félicité
Le cas du compilateur est fort différent. Quel était-il ? Je crois qu'on peut hardiment l'identifier avec Tertullien, et cela (quoi qu'en ait dit Neumann ^) pour des raisons d'ordre surtout philologiques, dont je voudrais essayer de faire apparaître le caractère pressant, et même péremptoire. En l'absence de tout bon index des œuvres de Tertullien, ces menus rapprochements exigent de longues recherches : serait-ce pour cela même qu'ils n'ont jamais été qu'esquissés ?
Considérons d'abord le Prologue de la Passion.
Si uetera fidei exempla, et Dei gratiam testificantia ^ et aedificationem ^ hominis operantia, propterea in litteris sunt digesta^, ut lectione
1 Adii. Marc, I, viii (Kr.»
300, 20) : nouitas initium testificatur ; de Spect., I (RW., I, 7) accessisse uos testificati et confessi estis.
- De Cultu Fem., I, m :
legimus omnem scripturam aediflcationi habilem diuinitus inspirari ; de Paen. Y,... ad aedificationem proferendum est ; de Pat., v : loquacitas in aedificatione nulla turpis.
^ Cf. plus bas digeyantur...
digerimus. J'ai expliqué déjà la portée du mot, à propos du de Anima, ix (Cf. p. 00).
Voy. aussi adu. Marcionem, IV, III (Kr., 428, II) nostra digesta [= l'Ecriture] ; ibid., IV, v (Kr., 431, 8) Lucae digestum .
^ Der rôm. Staat..., I, p. 300 : « ...Die Vermuthung... wird die sprachliche Prûfung schwerlich aushalten ».
La Crise Montanistc
eorum quasi repraesentatione rerum * et Deus honoretur et homo confortetur ; cur non et noua documenta aeque utrique causae conuenientia et digerantur ? uel quia proinde et haec uetera futura quandoque sunt et necessaria posteris, si in praesenti suo tempore minori deputantur ^ auctoritati, propter praesumptam uenerationem antiquitatis.
Sed uiderint ^ qui unam uirtutem Spiritus unius Sancti ' pro aetatibus iudicent temporum : cum maiora reputanda sunt nouitiora quaeque ut nouissimiora ^, secun-
* Repraesentatio , dans le sens de « rendre les choses présentes », est très fréquent chez Tcrtullien. Carl Leim- BACH, Beitràge zur Abendmahlslehre Tert., Gotha 1874, p. 21-26, a fait le relevé de tous les passages essentiels.
Voir aussi d'ALÈs, la Théol.
de Tertullien, p. 357 et s. ; TuRMEL, Tertullien , p. 256 et s.
^ « Verbum hoc frequentissimum in scriptis Tertulliani », déclare Œhler (I, 70), qui en cite de nombreux exemples.
^ Formule chère à Tertullien : spécimens nombreux réunis dans Blokhuis, De latinitate qiia usus est Tert.
in Apologetico, Utraiect., diss.
1892, p. 126 ; Hartel, Patrist. Stiidien, VI, Siiz. Berder K. AK. d. W. in Wien, phil.-hist. Kl, t. 120, p. 15 et 22 ; Œhler, Index, etc..
RôNSCH((/as Neiie Test. Tcrtidlians, p. 598) écrit, « l'emploi de uiderint, iiiderit, est si fréquent chez T., qu'il peut être compté parmi les traits caractéristiques de son style. »
^ Cf. adu Marc, V, xv (Kr., 629, 3) «... in ecclesia eius Dei, qui dum est, spiritus
La Passion de Perpétue et de Félicité
dum exuperationem ^ gratiae in ultima saeculi spatia ^° decretam. « In nouissimis enim diebus, dicit Dominus ^^ effundam de Spiritii meo super omnem carnem, et prophetabunt filii filiaeque eorum : et super seruos et ancillas meas de meo Spiritu effundam : et iuuenes uisiones uidebunt, et senes somnia somniabunt. » {Actes, il, 17.)
quoque operatur... » Voir aussi ^e/^î., XI fin (Œ.,i, 869).
^ Pour ce genre de formation, cf. de An., xxxiii (RW., 358, 10) ; extremius ; A-pol., XIX, 4 (Rauschen) : extremissimi ; de Cultii Fem., II, I (Œ., I, 714) : pos'tremissimus. Voy. R. Kûhner, Ausf.
Gramm. der latein. Sprache, I (1877) p. 373, no 124, 13.
^ Pour l'idée, cf. de Res.
Carnis., lui : Sed quoniam nec dissimulare Spiritum sanctum oportebat, quominus et huiusmodi eloquiis superinundaret...; ibid.,... per nouam prophetiam de Paracleto inun dantem. — Exuperantia se rencontre dans le de Pat., xi (Kr., 17, 4).
10/)^ Spect., xxix (RW., p. 28, i) : Cursus saeculi intuere..., spatia peracta dinumera... »
1^ Ce texte de Joël est cité dans le de Fuga, vi (Œ., I, 473, 6) ; dans le de Res. C, Lxiii (Kr., 124, 29) ; dans Vadu. Marc, V, iv (Kr., p. 579. 20) ; V, VIII (599, 2) ; V, XI (611, II) ; V, XVII (663, 23) : l'analogie de forme est tout à fait sensible dans Vadu. Marc, V, iv et viii.
Pour le uisiones uidebunt.
Itaque et nos qui sicut prophetias ita et uisiones nouas 12 pariter repromissas et agnoscimus ^ et honoramus, ceterasque uirtutes Spiritus sancti ad instrumentumi*
Ecclesiae deputamus i^, cui et missus est idem omnia donatiua ^^ administrans in omnibus prout unicuique distribuit Dominus (cf. Rom., XII, 3 ; /. Cor., vu, 17), necessario et digerimus et ad gloriam Dei lectione celebramus ; ut ne qua aut imbecillitas ^"^ aut desperatio ^^
cf. des formations analogues de An., m (RW., 303, 21) :
fîauit fîatum (de même RW, 311, 23 : 325, 18) ; adu. Marc, IV, I (Kr., 424, 14) : nouate nouamen nouum ; etc..
12 On remarquera que, pour désigner le Montanisme, Tertullien dit d'ordinaire noua prophetia {adu. Marc, III, XXIV ; IV, XXII ; de Rcs.
Garnis, xiii ; de Mon., xiv) ; mais il lui arrive aussi de dire nouae prophetiae (voy. de lei., i; Œ., I, 852.1.4).
13 Cf. adu. Pr. i : « Idem (Praxeas) episcopum romanum agnoscentem iam prophetias Montani, etc.. », de Mon., i : « Pênes nos autem, quos spir itales merito dici f acit agnitio charismatum » adu.
Marc, IV, xxii »... nam quia spiritalia charismata agnoscimus »; de Fuga, xi. « Si et spiritum quis agnouerit ».
1* ^lot favori de Tertullien pour désigner l'Écriture ; v. g. adu. Pr., XX ; de Mon., IV, VII ; adu Marc, IV, 11 ; de Pud., X, II, etc., etc..
Voir aussi Rônsch, das nene Test. TcrtuUians, p. 47 et s.
1^ Dcputare est très fréquent chez Tertullien. Ce verbe se construit normale-
La Passion de Perpétue et de Félicité
fidei apud ueteres tantum aestimet gratiam diuinitatis conuersatam, siue in martyrum siue in reuelationum
dignatione ^^ : cum semper Deus operetur quae repromisit, non credentibus in testimonium, credentibus in beneficium -°. Et nos itaque quod audiuimus < et uidimus > et contrectauimus ^i annun-
ment avec le datif. Or Tertullien ofïre quelques exemples de la construction avec ad et l'accusatif ; vg. ApoL, XVI, g, Rauschen, ad Persas si forte deputabimur... Voir le Thésaurus, s. u., spécialement p. 622, 1. 32.
i6.4^«. Marc, V, VIII (Kr.
598, 23) « donatiua, quae charismata dicimus. » De Res.
C, XLVii (dans une citation de Rom., vi, 23 pour traduire /âpt(î|i.a : Kr. 96, 20).
" Ad Ux., II, viii : Quam huius amentiae causam detineam, nisi fidei itnhecillitatein... ?
^» Adu. Marc, V, vi (Kr., p. 590, II), qua desperatione et malitiae redundantia serui... » de Res. C, xxxi (Kr., p. 69, 1. 14)... Deus figuratam
desperaiionem consolatus.
Je n'ai pas relevé chez Tertullien d'exemple de dcsperatio avec gén. objectif : la construction est d'ailleurs courante ; cf. le Thésaurus, s. u.
1^ De Bapt., m : quid utique ista materia tantae dignationis meruerit officium ; ihid.
dehinc dignationetn, etc.. ; xviii : Dei dignatio suas praemittit praerogatiuas. ; cf. de Cor., XIV : de An., XLVii ;
tiamus et uobis (cf. I. Jean, I, I et 3), fratres et filioli : ut et uos qui interfuistis rememoremini '^^ gloriae Domini, et qui nunc cognoscitis per auditum communionem habeatis ^^ cum sanctis martyribus, et per illos cum Domino lesu Christo, oui est claritas et honor in saecula saeculorum. Amen.
adu lud., I ; de Pat., xi.
20 Cf. de An., u (RW., p. 383, 19) : Deus signa proponit suis in solacium, extraneis in testimonium.
^^ Contrectare apparaît dans la même citation, adu.
Pr., XV (Kr., 254, 9 ; 22.
Le fragment de ]\Iuratori qui est du début du III"^^ siècle dit (1. 31) palpauerimt.
^^ Adu. Marc, IV, xliii (Kr., p. 567, 1. I), citation de Luc, xxiv, 6 : rememoramini, quae locutus sit uobis in Galilaea.
23 Cf. de Pud., xix (RW., 263, 18) nos communionem hahere pro eo ; adu. Hermog, XLii (Kr., 172,7) hahere materiam cum Deo communionem.
Et maintenant la Conclusion.
O fortissimi et beatissimi martyres ! O uere uocati et electi in gloriam 2* Domini nostri lesu Christi ; quem
24 On peut, avec Robinson [Texts and Studies I, 2, p. 50) rappeler ici le de Fiiga, I : Totum quod agitur in persecutione gloria Dei est... » Ihid., XII : Quomodo et martyria fîeri possent in gloriam Domini ». Cf. « l'oracle » montaniste cité dans ce même traité au (ci-dessus oracle n<* 7).
La Passion de Perpétue et de Félicité
qui magnificat ^s et honorificat et adorât, utique et haec non minora iieteribus exempla in aediftcationem Ecclesiae légère débet, ut nouae quoque uirtutes unum et eundem semper Spiritum sanctum usque adhuc operari ^^ testificentur 2', [et] omnipotentem Deum Patrem et Filium eius lesum Christum Dominum nostrum, oui et claritas et immensa potestas in saecula saeculorum.
Amen.
^^ Ci. de Spect.,xxii {R\N ., 23, 6) artem magnificant; de Cultu Fem., II, xi (Œ., I, 731, 10) : magnificetur Deus in corpore uestro ; magnificetur autem in corpore per pudicitiam...
2^ Voir ci-dessus note 7.
2' Voir ci-dessus note i.
J'ai borné mon examen au prologue et à la conclusion. Dans le corps même de la passion, là où parle le rédacteur, certains détails de style trahissent la même origine ^. Et pareillement certains traits. Ainsi au chapitre xx, il est dit qu'après avoir été projetée une première fois en l'air par la vache furieuse à laquelle on l'avait livrée. Perpétue demandait encore, comme au sortir d'un profond sommeil : « Quand donc va-t-on nous exposer à cette vache ?» ; et le rédacteur ajoute : « Adeo in Spiritu et in extasi juerat ! ^ » Pour qui sait l'importance que le problème de l'extase prit tout de suite à Carthage ^, il est impossible de ne pas apercevoir derrière cette remarque la préoccupation d'un montanisant, désireux d'embrigader au service d.e sa cause une martyre si évidemment aimée de Dieu.
^ Voy. RoBiNSON, op. cit., p. 56.
^ Knopf, p. 55, 31.
^ Voir plus bas, p. 365.
Le grand intérêt de ces Actes — indépendamment de leur beauté propre, — c'est donc qu'ils nous font connaître les dispositions intimes de Tertullien, peu après 202 ou 203 ^.
Quel but poursuit-il dans le double « avertissement » par lequel s'ouvre et se clôt la Passion ? Il veut démontrer que racti\ité de l' Esprit-saint ne s'est nullement ralentie ; que sa « vertu » demeure permanente ; que Dieu continue de réaliser ses promesses, « témoignages pour les infidèles, faveurs pour ceux qui croient ». Seule une foi débile, une foi aux abois [imbecillitas mit desperatio fidei) peut imaginer que la grâce di\dne n'ait habité que chez les « Anciens » et que les temps présents en soient frustrés. C'est donc un devoir de piété, et un sûr moyen d'édification, que de classer par écrit [digerere] les grâces récemment recueillies, tout comme l'ont été jadis, au berceau du christianisme, les « antiques exemples de la foi ». — Rien de plus correct qu'une telle préoccupation. Deux siècles plus tard saint Augustin s'en avouera pénétré quand, dans la Cité de Dieu, il formulera le vœu que l'on rédige, à l'usage du peuple chrétien, des procès- verbaux authentiques des miracles les plus récents, et qu'il prendra l'initiative de lire devant ses ouailles les lihelli où des guérisons miraculeuses venaient d'être relatées, conformément à son désir '^.
Réagir ainsi contre les négations des incrédules ^, contre la tiédeur des fidèles eux-mêmes, quelquefois défiants à l'endroit des prodiges contemporains, n'est-ce pas là le plus orthodoxe des soucis ?
^ Pour la date de la Passion, cf. Harnack, Chron., II, 324.
^ Cf. Harnack, Sitz.-Ber. der kgl. preuss. Ak. d. Wiss. zu Berlin, 1910, I, p. 106 et s., à compléter par H. Delehaye, Anal. BolL, xxix (1910), p. 427 et s., qui a retrouvé plusieurs spéciments de ces lihelli dans les sermons cccxx à cccxxiv de saint Augustin (P. L., xxxviii, 1442-1447).
^ « Quae si essent facta, fièrent ; quia fieri non possunt, ideo nec facta Sun t. » Cette formule de YOctauius (xx, 4) exprime excellemment l'état d'esprit des « libertins ». Cf. Cité de Dieu, XXII, viii (Hoffmann, II, p. 595, 1. 21).
La Passion de Perpétue et de Félicité
IVIais il y a autre chose encore dans ce prologue. Aux yeux de son auteur, jamais le débordement de charismes n'a été aussi abondant. Il constate une exuperatio gratiae : c'est que la fin du monde est toute proche et que Dieu, par la bouche de son prophète Joël, a promis pour les derniers jours une (c effusion » de son Esprit « sur toute chair ». Proposition qui avoisine le Montanisme, mais qui, cependant, s'en distingue encore, puisque saint Irénée lui-même l'eût avouée ^.
Voici enfin qui est un peu plus inquiétant : le rédacteur (disons : TertuUien) exprime la prétention de faire entrer dans V instnimentum Ecclesiae les visions récentes et aussi les « prophéties nouvelles ». Instrumentum, dans la langue profane, signifiait : 1° instrument, ustensile ; 2° dossier, archives ; 3° spécialement dans le vocabulaire juridique, tout document faisant foi, toute épreuve écrite. C'est é\-idemment en ce dernier sens qu'il prend ici le mot. Mais si l'on songe que, par instrumentum, il entend très ordinairement le Corpus scripturaire, on doit relever là une équivoque sous le couvert de laquelle de fâcheuses confusions pouvaient s'accréditer.
A tout prendre, on ne rencontre pas, dans ce morceau, une seule afiirmation qu'on soit en droit de considérer comme nettement et ouvertement montaniste. Mais il est \-isible que TertuUien est en pleine effervescence rehgieuse ; qu'il s'intéresse passionnément aux débats soulevés autoiir de la question montaniste ; que déjà il a pris secrètement parti ; et qu'il exploite l'héroïsme de Perpétue et de ses compagnons contre ces cathoUques trop sceptiques qui, comme il le dira plus tard, « plantaient des poteaux » pour fixer à Dieu la limite de la période charismatique '^.
^ Voy. plus haut, p. 239.
^ De lei., xi (Sources, n° 37). On peut comparer à l'état d'esprit de TertuUien celui de l'apologiste des Camisards, Maximilien Mi s son. Théâtre Sacré des Cévennes, p. 2 : «i Je confesse mon faible ingénument.
354 ^^ Crise Montaniste
Une fois engagé dans cette voie, il était inévitable que son âpre logique l'obligeât à la parcourir jusqu'au bout. Au surplus, j'ai dit quelles raisons d'ordre juridique lui faisaient doubler les étapes. Et il faut tenir compte aussi des influences qui vinrent du dehors l'aiguillonner, et précipitèrent la rupture. Dans son de Viris illustribus, § lui saint Jérôme en signale une avec précision : « Inuidia posthac et contumeliis clericorum romanae ecclesiae ad Montani dogma delapsus. » Ce serait donc la jalousie, les affronts du clergé romain qui aurait poussé à bout Tertullien. Remarquons que saint Jérôme, par le choix même des mots qu'il emploie, trahit qu'il en veut quelque peu aux clercs de Rome d'avoir si inintelligemment exaspéré un écrivain de cette envergure. C'était en 392 qu'il composait le de Viris illustribus, c'està-dire à un moment où vivait encore en lui le cuisant souvenir des tracas que son zèle pour le bien et aussi son humeur satirique lui avaient attirés à Rome, peu d'années auparavant, et cela non pas seulement de la part des laïques.
S'inscrire en faux contre cette donnée, comme le fait Kellner ^, est imprudent. Si l'on se rappelle les tergiversations de l'évêque de Rome finalement empaumé par Praxéas, le dialogue entre Caius et Proclus, plus tard « l'édit » de Calliste, etc., on se convainc aisément qu'à Rome même la lutte fut très ardente. De loin ou de près -, Tertullien dut
Je suis de ces esprits médiocres qui croient de bonne foi que la main de Dieu n'est pas accourcie : que comme elle a fait des miracles autrefois, elle en peut faire encore aujourd'hui : qu'elle en fait mesme, peut-être, d'aussi grands de nos jours que ceux qu'elle a faits dans le temps que l'Alliance du Salut appartenoit à un seul Peuple, à l'exclusion des autres. » Le texte de Joël est cité plusieurs fois dans le Théâtre sacré ;v. g., p. 10, 12, etc.
1 TQ., LUI (1871), p. 608.
^ Cf. Adu. Praxean, i, et l'allusion à Proclus, dans VAdu. Valent., v
Les formules « sectaires » chez TertuUien 355
y prendre part. Il n'est pas surprenant que, dans la mêlée, il ait reçu des coups ; et Jérôme, qui connaissait le de Ecstasi, y trouvait sans doute la trace des ressentiments que certains procédés avaient laissés dans le cœur de TertuUien.
Qu'une simple blessure d'amour-propre ait suffi à le jeter hors de sa voie, c'est d'ailleurs ce que nul n'admettra. Mais, fort peu patient par tempérament 1, il était homme à s'énerver, à s'exaspérer de toute résistance ; et l'on sent d'un traité à l'autre croître chez lui cette irritation. Elle se manifeste de diverses manières : par des violences de langage (nous les relèverons en leur place) ; d'une façon plus frappante encore, par certaines formules où se trahit le changement qui s'est opéré en lui depuis le temps où, parlant des chrétiens, il écrivait : « Corpus sumus de conscientia religionis et disciplinae unitate et spei joedere » ^.
De même que les philosophes usaient volontiers du mot nostri, les nôtres, pour désigner la secte à laquelle ils aimaient à se rattacher ^, pareillement TertuUien en vient dans ses derniers opuscules à multiplier les expressions de ce genre
(Kr., p. 182, 1. 13). — Il est probable que TertuUien fit à Rome un ou plusieurs séjours : voy. Tillemont, Mém. III, 654 ; Caspari, Quellen zur Gesch. d. Taufsymhols, III, 348 ; Harnack, Chron., II, 294, n. i ; Kirchenlexicon^, XI, 1391. Le texte le plus caractéristique est celui du de Cultu Fem., I, VII (Œ., I, 709) : « A Rome, nous avons vu le prestige des pierres précieuses rougir devant les dames romaines du dédain des Parthes, des Mèdes et des autres nations où elles naissent... » Il n'y a pas lieu de faire état de certaines expressions d'Eusèbe, H. E., II, 11, 4 ; II, xxv, 4, qui a l'air de considérer TertuUien comme un « romain » : voy. Harnack, TU, VIII, 4, p. 4 et s. et surtout Bardenhewer, AKL, II, 332, n. 3. Les développements de NoËLDECHEN dans son article intitulé das rômische Kâtzchenhoiel xtnd Tert. nach dem Partherkrieg (ZWT, xxxi [1888], p. 207-249 ; 343-351) sont de fantaisie pure. Au surplus, la question n'a pas grande importance, puisque, selon la juste remarque de M. Guignebert {la Primauté de Pierre..., p. 209) le différend de TertuUien avec les clercs romains a pu .se dérouler à distance.
^ Il l'avoue lui-même, de Pat., i (Kr., p. I).
^ Apol., xxxix, I (Rauschen, p. iio).
^ E. Zeller, die Philos, der Griechen, m, i, p. 695, n. i.
356 La Crise Montanistc
afin d'opposer au gros des turhae ^ catholiques la poignée de spirituels qui se serrent autour de lui.
A dire vrai, même dans ses ouvrages les plus indubitablement montanistes, nostri {nos, nohis, etc.) n'a pas toujours le sens « sectaire », et il y faut regarder d'assez près. Ainsi de Virg. uel., xvii, ^ par les mots « nobis Dominus etiam reuelationibus uelaminis spatia metatus est », Tertullien ne prétend point distinguer les siens des catholiques, mais les catholiques — parmi lesquels il se range — des païens dont il vient d'alléguer les pratiques ^ ; de Monog., ix, le nohis s'applique aux chrétiens en général, par contraste avec les Romani *; adu. Prax., v ^ « in usu est nostrorum per simplicitatem interpretationis «sermonem » dicere », «os/rorww désigne soit (( nos traducteurs », ou « les nôtres » en général (= nos frères chrétiens), ou encore « les Latins » par opposition aux Graeci que Tertullien vient de nommer ; de Pud., xix, 5, on n'ose trop décider si apud nos signifie « chez nous, catholiques», ou « chez nous, montanistes » : plutôt cela que ceci, car i^ déjà dans le de Bapt., xv ^, traité catholique, Tertullien se déclare hostile à la validité du baptême des hérétiques ; 2" la même solution devait être adoptée par l'Ëglise d'Afrique dans le concile tenu à Carthage, sous Agrippinus, vers 225 ".
En revanche, le pênes nos du de Cor., v ^ ; le nohis du de Exh. Cast., xii ^ ; le nostros et Y apud nos du de An., vu
^ De Fuga, xiv (Œ., I, 491, 10).
2 Œ., I, 909, 3. — Uapud nos, de Virg. tiel., m (Œ., I, 886, 1. 1 1) englobe la communauté de Carthage tout entière.
^ Harnack {Chron., I, 279, n. i) dit à tort, je crois « Das iwbis... bczieht sich... auf Cliristen im Gegensatz zu Jtiden. »
* Œ., I, 775, 27. RiGAULT se trompe (voir sa note, ibid.) quand il entend ce nobis des seuls disciples du Paraclet. Tertullien pose une loi que nul ne doit légitimement éluder.
5 Œ., II, 658, 25 ; Kr., 233, 14.
6 RW., p. 213, 28.
' Cf. Cyprien, Ép. lxxiii, 3 ; Harnack. Chron., II, 286, n. 6 et 361, n. 5. 8 Œ.. I. 428. 10.
Les formules « sectaires » chez Tertullien 357
et XLiii 1 ; Vapud nos, le nos quidem, le pênes nos, inter nos, nostra ueritas de Yadu. Marc, I, v, III, vi, viii, IV, iv 2 ; le in femmis nostris du de Pud., i ^, englobent certainement tous les catholiques.
Mais en bon nombre de cas, aucun doute n'est possible : ce sont les fidèles du Paraclet, ses frères véritables par l'âme, à qui il réserve ces appellations familières. En voici quelques exemples :
^ Ibid., II, 565, 22 ; RW., 336, 2 ; 371, 6.
2 Kr., 296, 20 ; 384, 27 ; 429, 30 ; 429, 11 ; 429, 15 ; cf. Adu. Marc, II, XXVII (p. 374, 8) pênes uos = chez vous autres, Marcionistes.
3 RW., 221, 10.
Apud nos
Apud fidem nostram . .
Inter nos et psychicos .
Pênes nos
Apud nos
Arguunt nos
Stationes nostras . . .
Apud nos
nie Pristinus noster . .
Ex nobis
Nos quoque
Apud nos
Inter nos
Nos... nos
Pênes nos
Nostri auctoris ....
Et nos
Apud nos
Vester Utinensis . . .
Nos uero
Nobis
Nobis autem
Nos infamantes ....
Ad nos
Pênes nos
Nos autem
Ecclesiarum uestrarum .
Apud nos
Et nos
Adu. Marc, I, xxix