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C. Les secondes noces

Est-il, oui ou non, permis au point de vue religieux de se remarier ? Le problème paraît aujourd'hui sans grand intérêt ; et il est curieux de constater que pendant plusieurs' siècles des esprits éminents se sont préoccupés — et tant d'âmes sans doute se sont torturées — de difficultés morales auxquelles la postérité, je dis parmi les croyants eux-mêmes, est devenue si indifférente.

Mais si les discussions sur le second mariage ont perdu à peu près toute valeur actuelle, au moins gardent-elles une valeur historique : elles manifestent clairement la force que gardait le principe ascétique dans l'Eglise, vers le début du III™® siècle ; en outre Tertullien y trahit quelques-unes de ses plus secrètes arrière-pensées, et, au gré de saint Augustin 1, c'est l'intransigeance dont il fit preuve en cette question qui l'aurait constitué « hérétique », par le fait même qu'il prit position contre l'Apôtre : « ... Non ergo ideo Tertullianus factus haereticus, sed quia transiens ad Cataphrygas... coepit etiam secundas nuptias contra apostolicam doctrinam tan quam stupra damnare. »

De cette doctrine de saint Paul, essayons tout d'abord d'indiquer les traits caractéristiques.

Au chapitre vu de la première Ëpître aux Corinthiens, Paul administre aux fidèles de Corinthe, sur leur requête (cf. VII, i), une consultation relative à diverses questions d'ordre pratique, telles que le célibat, le mariage, la vie conjugale, la circoncision.

Ces problèmes provoquaient beaucoup d'anxiétés et de scrupules parmi les Corinthiens. Leur ville passait pour extrêmement corrompue. Renan l'appelle « un vaste mauvais

^ Haer., lxxxvi ; Ep. ad lulianam uiduam, iv, 6 (Sources, n°» 145 et 142).

La doctrine de saint Paul sur le mariage 375

lieu » 1. Il était naturel que le dévergondage païen suscitât par réaction chez les plus épurés des fidèles un goût d'ascétisme assez fort pour les inquiéter sur la légitimité du mariage lui-même.

Il s'agissait pour saint Paul de mettre un terme à leurs perplexités en déterminant avec précision les bornes du licite : c'est à cette délimitation que le chapitre est consacré.

« KaXbv àvôpcoTTO) yuvaixbç (xt, aTrxsffôat » ^ : la beauté

morale de l'abstention sexuelle, tel est le principe qu'il inscrit en tête de sa discussion, et qui décèle le fond de son opinion personnelle. Au surplus, saint Paul ne dissimule nullement sa préférence très nette pour la continence. Il voit dans cet état de grands avantages au point de vue religieux ^, — étant donnée surtout la brièveté des temps * — , et un moyen recommandable d'échapper à ce qu'il appelle « les tribulations de la chair » ^. Il en marque avec insistance la supériorité et le bienfait ^. Mais, en dépit des avertissements qu'il formule et des réserves qu'il multiplie, un bon sens supérieur le préserve de toute exagération de sévérité. Il veut que « chacun persévère dans la vocation où il était quand il a été appelé (à la foi) '^ » ; il formule nettement les obligations réciproques des époux ^, et leur ordonne, au nom du Seigneur, de ne point se séparer^ ; il pose en principe que le passage du célibat au mariage n'est nullement délictueux ^^. Il va même jusqu'à admettre la réitération

^ Saint Paul, p. 213.

* I Cor., VII, I.

^ Ibid., 32-35.

* 7 ; 8 ; 26 ; 38 ; 40 ; ^ 20; cf. 24.

du mariage ^ : « Puvyj oéSeTai èoi' otov ^pôvov Çr, ô àvTjp a'jT-r,ç' èàv 8è xotjjLTjOri ô av'rjp, èXeuÔépa êsTiv w ÔéXet YaiJLT,Or,va'. , [jlÔvov èv Kusîw. »

Telles sont, approximativement, les nuances de la pensée paulinienne. C'est à les interpréter, à les surcharger, ou même à en fausser la tonalité véritable que Tertullien a appliqué, en trois traités, les ressources infinies de sa sophistique.

L'ordre de succession de VAd Uxorem, du de Exhortât ione Castitatis et du de Monogamia est aisé à déterminer. On ne relève dans VAd Uxorem aucune déclaration relative au Montanisme. De plus, Tertullien y reconnaît expressément qu'un chrétien peut fuir dans la persécution ^, ce qu'il devait nier dans le de Fuga. Dans le de Exhortatione Castitatis, le pas est franchi, car TertulUen y cite un oracle de la « sainte prophétesse Prisca » ; mais, outre que cette mention est unique, le fait qu'il s'abstient de toute brutalité à l'égard des catholiques laisse penser que, déjà conquis par l'idée montaniste, il n'avait pourtant pas encore accompli sa rupture avec l'Eglise. — En revanche, pour le de Monogamia, aucune hésitation n'est permise : c'est une œuvre agressive et violente, où il ne garde plus aucun ménagement.

De l'un à l'autre ouvrage, il y a donc une progression manifeste, et l'on peut y suivre le développement des opinions de Tertullien sur le second mariage, depuis l'orthodoxie intégrale jusqu'au montanisme déclaré.

De VAd Uxorem nous ne retiendrons que le premier livre. Le second livre est consacré, en effet, à une question différente, celle des mariages mixtes.

Tertullien s'adresse à sa femme. Sur un ton de gravité douce, il lui déclare qu'il veut avoir pris, au cas où il la précéderait dans la tombe, une précaution tout autrement

1 39- Cf. 8.

- I. in (Œ., I, 672).

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importante que celles auxquelles songe, en pareil cas, le commun des hommes. Il lui demande de renoncer à se remarier... Jalousie posthume ? Non, certes, puisque le Christ a prédit les conditions toutes spirituelles de la résurrection. Mais conseil profitable, dont toute chrétienne saura tirer profit !

Ici, Tertullien croit devoir faire une déclaration de principes. Il ne veut pas condamner le mariage en soi. L'union conjugale est permise : Dieu l'a même bénie ut seminarium generis hiimani, — mais à condition qu'elle soit unique. — Et les patriarches ? Ne pratiquaient-ils pas la polygamie ? — L'objection n'embarrasse pas Tertullien. Elle lui fournit simplement l'occasion d'expliquer l'économie de la révélation disciplinaire, et comment il est inutile de se prévaloir actuellement de tolérances abolies.

Cela est entendu : le mariage est chose licite. Nulle part on ne voit que le Christ l'ait interdit, et, seule, la perversité hérétique a osé le proscrire.

Ici, suivons bien la pensée de Tertullien, car elle a des sinuosités et des méandres où le lecteur croit par instant s'égarer. Au moment même ori il vient de faire cette concession, il s'évertue à l'amenuiser jusqu'à l'anéantir. Il s'empaie du fameux chapitre de la F^ Épître aux Corinthiens dont j'ai donné plus haut un aperçu, spécialement du verset 9 « melius est nubere quant uri «, et il entreprend de prouver que le tour même employé par l'Apôtre révèle que, s'il a cédé sur ce point, c'est contraint plutôt que de bonne grâce. Oui, sans doute, melius est nubere quant uri, mais il est bien préférable encore neque nubere neque uri. Ce qui est seulement permis, mais non recommandé, est par le fait même vaguement défendu. L'âme vraiment chrétienne ne peut hésiter.

Remarquons que, bien qu'au début il ait limité sa discussion au second mariage, toutes les considérations qu'il insinue atteignent du même coup le mariage en soi, pour le disqualifier sourdement.

2,y?, La Crise Montaniste

Il va maintenant revenir à son objet principal et s'y tenir plus exactement. De quels motifs plus ou moins spécieux justifie-t-on le second mariage ? — L'esprit est fort, dit-on, mais la chair est faible. — Est-ce donc une raison de subordonner ce qui est fort à ce qui est faible ? — Mais la femme a besoin d'un mari qui la soutienne, qui la console, qui la protège contre les mauvais bruits. — Regardez, répond Tertullien, celles de nos sœurs qui renoncent à se marier ^ ; ne donnent-elles pas, par leur héroïsme, l'exemple le plus convaincant que ce qu'on vous demande est possible ? Au fond, toutes ces excuses mondaines perdraient beaucoup de leur prix, si l'on s'abandonnait entièrement à la Providence, « qui revêt de tant de grâce les lis des champs, qui nourrit les oiseaux du ciel sans qu'ils travaillent, etc. ». — Il est doux pourtant d'avoir des enfants, de se survivre en d'autres êtres. — Nobis otiosum est, répond brutalement Tertullien. Les temps sont proches : à quoi bon désirer des enfants, puisque nous souhaiteiions aussitôt qu'ils soient arrachés à ce monde prévaricateur ? N'avons-nous pas assez de notre propre salut ? Faut-il nous charger encore de la lourde responsabilité de veiller au salut d'autrui ? Heureuses les veuves qui auront persévéré dans leur état ! Au premier son de la trompette de l'Ange, elles bondiront, libres de tout fardeau {nulla in utero, nulla in uberibus aestuante sarcina nuptiarum). Que si leur mollesse les incline à céder aux concupiscences qui les sollicitent, qu'elles jettent les ^^eux sur ceux qui, parmi leurs frères, soit dès le baptême, soit dans le mariage même, s'imposent les plus louables retranchements. Bien plus, qu'elles prennent exemple des païens ! Elles y verront des veuves renoncer à toute union nouvelle par fidélité à leur mari défunt ; d'autres, vierges ou veuves, se consacrer à des sacerdoces qui les accaparent jalousement. Voilà les sacrifices

^ Ad Ux., I, IV (Œ., I, 674, 1. 14). Sur le texte de ce passage, voir ma note dans la Revue de Philologie, avril 1906.

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que le démon obtient des siens, pour pasticher les vertus chrétiennes. Honte aux chrétiennes qui les trouveraient trop durs ! Qu'elles se souviennent au moins que rien n'arrive en ce monde sans la volonté de Dieu. De quel droit, s'il lui a plu de leur enlever leur mari, contrecarrent-elles sa décision en en prenant un autre ? Comme elles feraient mieux de mériter, par une rigoureuse maîtrise d'elles-mêmes, l'estime particulière que Dieu accorde aux veuves, au lieu de prêter l'oreille aux conseils dissolvants de femmes bavardes et désœuvrées !

Tel est ce premier livre de Vadiiersiis Uxoreni.

Le de Exhortatione Castitatis s'adresse à un personnage anonyme que Tertullien désigne par le terme assez vague de frater. Il était bon que ses conseils n'eussent pas l'air de regarder les femmes exclusivement ! Ici c'est à un veuf qu'il veut prêter appui aduersus carnis nécessitâtes. Certes, il y a des renoncements plus méritoires, de plus intactes virginités que de ne se remarier point ; mais une pareille détermination a aussi son prix, et voici par quelles raisons Tertullien la recommande.

D'abord, la volonté de Dieu. Du moment que Dieu rappelle à Lui un des deux époux, ce n'est pas pour que l'autre contracte une nouvelle union. Nous avions déjà rencontré cet argument dans V Ad Uxorem. Mais Tertullien y insiste pour couper court à certains sophismes dont sa remarque avait été sans doute le point de départ : « Rien n'arrive en ce monde sans la volonté de Dieu, fort bien, répondait-on. Mais alors, si je me remarie, c'est que cela rentre aussi dans le plan divin... » Une pareille théorie n'allait à rien de moins qu'à ruiner la responsabilité humaine. Pour barrer ce pernicieux échappatoire, Tertullien pose énergiquement en fait la liberté concédée à chacun d'agir ou de ne pas agir conformément au vouloir divin. Dieu, une fois sa loi connue, abandonne à l'initiative de l'homme le soin de s'y conformer ou de se révolter contre elle. Le démon ne nous oblige pas

davantage à lui obéir; il tente, c'est-à-dire qu'il fournit matière à la volonté [niateriam uoluntati suhminisirat) et celle-ci cède ou ne cède pas, selon qu'il lui convient.

Il n'est donc que de savoir ce que Dieu veut, etiam in occtdto. Derniers mots gros de conséquences, que Tertullien va développer avec une suite impitoyable.

En effet, même dans le cercle des choses non défendues, certaines distinctions s'imposent. Il faut distinguer ce que la volonté de Dieu prescrit, et ce que son indulgence autorise. L'indulgence, qu'est-ce autre chose qu'une volonté contrainte, une volonté qui, au moment où elle accorde telle permission, ne le fait qu'à contre-cœur et souhaite tout bas qu'on n'en use point ? Il y a donc opposition réelle entre la volonté que Dieu exprime par condescendance et celle qu'il laisse seulement deviner. C'est celle-ci qui est la vraie, et y préférer l'autre, c'est faiblesse, c'est dédain du mieux, — c'est péché, delinquere est.

Par une série de petites poussées, il a amené aux limites de la faute l'obéissance au simple conseil. Il est maintenant à l'aise pour épiloguer sur le passage de la /'"^ Ëpitre aux Corinthiens, dont il reprend et approfondit l'examen. Les considérations qu'il met en œuvre peuvent se ramener à deux : d'abord c'est un singulier bien que celui qui n'est bon qu'en le comparant à un mal (cela à propos du melius est nuhere quam iiri). C'est comme si l'on disait : mieux vaut perdre un œil que d'en perdre deux. En concluera-t-on qu'il est bon en soi de perdre un œil ? — Ensuite une étude attentive de la Lettre de saint Paul prouve que, dans tous les passages où il semble autoriser le mariage, c'est en son propre nom qu'il parle ; toutes les fois qu'il le déconseille, c'est en invoquant l'Esprit de Dieu. Dans un cas, c'est l'homme qui se fait entendre ; dans l'autre, c'est l'Apôtre, inspiré de l'Esprit. Et hoc de primo matrimonio, quanto magis de secundo ^ ?

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