‹ La crise montanisteChapitre 38 sur 60 · IV (Œ., I · texte numérisé non relu

IV (Œ., I

Le de Exhortatione Castitatis

Dans les chapitres suivants, Tertullien continue d'exposer les arguments scripturaires qui lui paraissent confirmer sa thèse : préfiguration de l'unicité du mariage, soit dans le récit de la Genèse où l'on voit que, de toutes les côtes d'Adam, Dieu ne tira qu'une seule femme, soit dans certaines des prescriptions de l'ancienne Loi. — Puis viennent les raisons qu'on pourrait appeler psychologiques, et ici la pensée de Tertullien s'exprime si crûment qu'il ne sera pas trop, pour le sui\Te, de lui emprunter son latin. A bien lire Paul, on s'aperçoit que le second mariage n'est au fond que species stupri. Car enfin ce par quoi les époux cherchent à se plaire ne ressortit-il pas à la concupiscence, quae ctiam stupri causa est, et sans laquelle nul ne songerait à se marier ? Pour le mariage comme pour le stupruDi, c'est la commixtio carnis qui en est le terme fatal et aussi l'aiguillon secret. — Mais parler ainsi, c'est condamner le premier mariage, même le mariage unique ! — Nec immerito, riposte Tertullien, quia et ipsae (nuptiae) ex eo constant qiiod est stuprum. Au moins qu'une seule déchéance suffise '."Celui qui contracte une nouvelle union se prépare d'étranges complications sentimentales. Sa femme défunte demeurera vivante dans sa pensée, dans ses plus pieuses affections, et cependant il sera le mari de l'autre. En fait, il aura deux épouses, una spiritu, alia in carne : il sera bigame moralement.

Heureux au contraire les veufs qui se résignent à le demeurer ! Ils ont là un inappréciable moyen de se rapprocher de Dieu, de se donner cette sécurité, cette pureté de l'âme qui rend la prière meilleure et dont les charismes divins, visions, perceptions de voix célestes, extases, sont la récompense. — Et la maison à garder, la jamilia à surveiller, les soins du ménage, tous ces mille détails de l'au jour le jour, où si vite l'homme se perd et s'enlise, ne nécessitent-ils pas l'industrieuse présence d'une femme ?... — Sans doute, répond ironiquement Tertullien, il n'y a que les gens mariés à avoir leur fortune en ordre ? Alors comment font les céli-

bataires, les eunuques, les soldats, les voyageurs ? Ne sommesnous pas un peu tout cela, en tant que chrétiens ? Si vous avez besoin d'une ménagère, prenez quelque veuve d'âge respectable, avec laquelle vous contracterez une union toute spirituelle. — Mais les enfants ? — Beau gage de constance dans le martyre que d'engendrer des enfants ! Est-ce quand nous avons besoin de toutes nos forces, que nous devons souhaiter ce qui ne peut que les détendre et les amollir ?

Et « l'exhortation » se termine, comme VAd Uxorem, par le rappel des exemples païens, qui sont autant d'hommages rendus au mariage unique, et des merveilleux renoncements dont tant de chrétiens donnent le modèle.

Je ne retracerai pas dans un détail aussi exact les développements si copieux, si énergiques et si mordants du de Monogamia, la thèse fondamentale y étant la même. Mais quelques nuances non sans valeur sont à noter et certaines parties de l'argumentation requièrent un examen attentif.

Le ton qui règne dans ce traité est tour à tour plus violent et plus persifleur que dans les deux premiers. De même que, dans le de leiunio, Tertullien traitera de gloutons et de voraces ceux des catholiques qui se refusaient à accepter les réglementations montanistes en matière de jeûnes, ici il affecte de les considérer comme des êtres uniquement asser\às à leurs sens et dont les raisons n'ont rien d'intellectuel. C'est ce qu'il leur notifie en des termes d'une extrême liberté. Il n'hésite pas à faire allusion à un scandale ignominieux auquel avait été mêlé, paraît-il, l'évêque d'Uthina ^. Plus de ménagements, plus d'atténuations. Les mots les plus violents sont, entre tous, ceux qu'il choisit à dessein : impudens infirmitas carnis ;... infirmitas ista impudentissima -...

^ Colonie romaine d'Afrique : cf. Toutain, les cités romaines de la Tunisie, p. 395 et 405.

2 § III (Œ., I, 763, 20) et XIV (I, 7S4, 31).

Le de Monogamia 383

Le second mariage équivaut à l'adultère ^. La monogamie de\àent un sacramentum ^. Il va jusqu'à dire : Unuin matrimonium nouinus, sicut unum Deum ^.

Pourquoi cette aggravation de rigueur et ce raidissement dans son attitude ? C'est que les tentatives de Tertullien pour ériger en loi, conformément aux volontés de Montan, la discipline de la monogamie, provoquaient autour de lui des protestations amer es. Certains ne balançaient pas à la traiter d'hérésie*, comme se mettant en contradiction directe avec la tradition chrétienne. Tertullien a sans cesse devant sa pensée cette résistance audacieuse, et ceux qui l'incarnent ^. Le sentiment de leur opposition enflamme et passionne tout ce qu'il dit. Ce n'est pas tant les convaincre qu'il veut, que les terrasser, les réduire à merci. Et voilà pourquoi, non content de pulvériser leurs raisons, de restituer triomphalement aux textes qu'ils usurpent le sens réel que ces textes, selon lui, comportent, il s'en prend à leurs personnes même, à leurs vices secrets, aux hontes de leur parti. — D'ailleurs, au moment où il écrit le de Monogamia il a parachevé l'évolution déjà sensible dans le de Exhortatione Castitatis : tout le début de l'opuscule est une défense du Paraclet et de son autorité méconnue. Désormais inféodé à la noua prophetia, Tertullien a secoué ses scrupules d'antan, et c'est à plein cœur qu'il sert la bonne cause en écrasant ces sensuels qui déguisent en principes leurs passions.

Aussi, la nécessité de vaincre l'a-t-elle induit à relire les

1 § vin (I. 773, 31).

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